LA MONADE HUMAINE
internes de chaque monsde et avec l'harmonie préétablie.
L'àme élant une force consciente d'elle-même et sans cesse produisant quelque effet, ne peut pas ne pas penser toujours. Leibniz défend cette doctrin^cartésienne contre les objections de Locke. L'erreur de Locke est de croire que l'amené pense, ou n'a pensé, que lorsqu'elle s'aperçoit ou se souvient distinctement de la pensée. Mais n'y a-l-il pas dans l'âme une foule d'impressions et de perceptions qui nous échappent, soit à cause du défaut d'attention, soit parce qu'elles sont trop faibles, soit parce qu'elles ne se distinguent pas suffisamment les unes des autres? Nonseulement ces perceptions insensibles existent dans l'ime, mais encore elles y exercent une certaine influence qui, pour n'être pas remarquée, n'en est pas moins réelle. Les supprimer dans la science de l'entendement humain, dit Leibniz, serait commettre une erreur égale à celle du physicien qui ne tiendrait nul compte des corpuscules. Ce sont les perceptions insensibles qui font ces goûts, ces humeurs, ces dispositions d'esprit, dont nous cherchons en vnin la cause, et qui sont la raison d'une foule de déterminations que nous croyons à tort n'avoir aucun motif. Ce sontelles, dit encore Leibniz, qui, au moment de la mort, lorsque toutes nos perceptions s'obscurcissent et se confondent, rattachent l'une à l'autre, par une chaîne non interrompue, l'existence qui finit à cellequi commence (1).
Mais d'où viennent toutes ces idées dont l'âme ne cesse pasun seul instant d'être remplie ?Leibniza traité la question de l'origine des idées surtout dans les Nouveaux Essais sur fmlendement humain, qui sont une réfutation, chapitre par chapitre, de VEisai de Locke. Ici, jusqu'à un certain point, et avec bien des nuances propres, il est un disciple de Descartes, en même temps qu'un adversaire de Locke. En effet sa doctrine reçoit un caractère particulier du principe que toutes les actions internes d'une monade sortent irrésis-
le thapilr
tiblement de son propre fonds, sans aucune influence du dehors, d'où il suit, en effet, que toutes les idées, sans exception, sont innées. S'il distingue des idées qui viennent des sens, et d*autfes qui n'en viennent pas, c'est pour s'accommoder au langage vulgaire, comme les copemiciens, dit-il, parlent avec les autres hommes du coucher et du lever du soleil. Cependant il reconnaît que, même à son point de vue, cette distinction a un certain fondement, les unes représentant ce qui se passe dans le sens, et les autres ce qui ne s'y passe pas. Mais il veut démontrer que Locke a tort, même dans le sys-. tème vulgaire de la communication des substances, et qu'il faut admettre des idées gravées, pour ainsi dire, dans le fond de l'âme. Les philosophes qui conçoivent l'âme comme inerte et matérielle, semblable à une cire molle sur laquelle tout s'imprime, ont pu seuls s'arrêter à cette comparaison chimérique de l'âme avec une table rase, antérieurement à l'expérience. Veulent-ils dire que l'âme n'a d'abord que des facultés en puissance ? Mais toute faculté ou force n'est jamais sans agir, sans produire quel-, ques effets plus ou moins considérables, des facultés qui n'agissent pas ne sont que des abstractions et des chimères. Non-seulement nous recevons des images dans le cerveau, mais nous en formons de nouvelles quand nous combinons nos idées, donc l'âme n'a jamais été une table rase ou unie.
Quels caractères y sont donc naturellement empreints? De môme que Descartes, Leibniz n'entend pas par idées innées des notions toujours présentes à l'esprit, mais des dispositions et virtualités naturelles. Une faut pas, dit-il, s'imaginer qu'on puisse, en tout temps, et à livre ouvert, lire dans l'âme ces éternelles lois de la raison, comme l'édit du préteur dans son album. Ces vérités sont innées à l'âme de la môme manière qu'une figure d'Hercule, tracée par les veines d'un bloc de marbre, pourrait être dite innée à ce marbre, quoique, pour la dégager, il fallût la travailler et la polir. Les idées innées sont enfouies dans
LA MONADE ni'MAINE. 4-17
l'âme, jusqu'à ce que l'expérience vienne les faire paraître à la lumière et les rendre pri^setites à l'esprit.
Universalité et nécessité, tels sont les deux caractères qui les distinguent des idées représentatives de ce qui est dans le sens. Ce qui est du domaine des sens et de l'expérience est marqué d'un caractère de contingence, et limité par le temps et par l'espace. L'expérience ne donne que ce qui est, et non ce qui doit être. Ses principes sont fondés sur des faits; or, quelque grand qu'en soit le nombre, on ne peut jamais en faire sortir un caractère de nécessité universelle. La terre a tourné bien des fois autour du soleil, cependant on n'a pas droit d'en conclure que ce ■ soit un fait nécessaire; nul procédé de l'esprit ne peut faire rendre k l'individuel ce qu'il ne contient pas. Si. comme Locke le prétend, tout fait primitif de conscience était une notion individuelle, une notion générale ne serait qu'un tout collectirultérieurement composé par notre intelligence , et aucune généralisation expérimentale n'étant assurée de comprendre la somme des faits individuels, il faudrait renoncera toute démonstration mathématique elk la certitude absolue, c'est-à-dire donner ^ain de cause aux sceptiques. D'ailleurs toute généralisation, môme expérimentale, quelque bornée qu'elle soit, ne peut s'opérer qu'en vertu d'idées générales antérieures, d'où Leibniz conolutà l'existence d'un général primitif absolu donné, en même temps que l'individuel, au sein de la conscience; ce qui revienfà dire, avec Malebrancbe, qu'il y a le sentiment et l'idée au sein de toute connaissance.
Telle est l'origine que donne Leibniz aux principes qui sont le fondement des mathématiques, de la physique et de la métaphysique, principes qui embrassent tous les temps et tous les lieux, s'étendent à toutes les intelligences et fondent des démonstrations d'une vérité absolue. Il constate l'existence de pareils principes nonseulement dans la spéculation, mais encore dans la pratique, et il défend particulièrement contre Locke la réalité d'une loi éternelle et nécessaire de justice gravéedans toutes
les âmes. Que prouvent toutes ces coutumes monstrueuses alléguées par l'auteur de V Essai sur r entendement? De ce qu'une loi a été méconnue et violée, il ne suit pas qu'elle n'existe pas. Les vérités innées peuvent être obscurcies par les besoins du corps, par les perceptions confuses des sens, mais non jamais être entièrement effacées.
De même que Malebranche, il place l'exemplaire de ces vérités éternelles et nécessaires, gravéesaufond de toutes les âmes humaines, dans l'entendement divin avec lequel il fait entrer tous les esprits et tous les génies en communication par la raison (1). C'est en Dieu, dit-il, qu'est le siège de ces vérités, types immuables du bon, du beau et du vrai, qu'il a suivies dans la conception du plan de l'univers (2). Mais comme ces vérités nécessaires sont aussi le fond même de notre raison, il arrive que les mômes principes par lesquels Dieu a ordonné le monde, ont un reflet dans notre intelligence : cum Deus calculât et coqitationein exercet fît mundus (3); or, la raison est la faculté d'imiler ce calcul divin. De là une merveilleuse rencontre entre l'ordre des faits de la nature etles déductions de notre raison, entre les lois del'êtreet de la pensée; de làla possibilité de pénétrer jusqu'à un certain point dans la pensée de Dieu et dans le plan divin de l'univers en consultant ces vérités. Tel est le fondement de la confiance de Leibniz à ces principes à priori, puisés dans l'idée de la perfection de Dieu, qu'il applique à l'interprétation de la nature, et tel est aussi le sens dans lequel il a dit : « la vraie physique doit être puisse à la source des perfections divines. » C'est en effet de là que découlent ces principes de la convenance avec la perfection divine, de la raison suffisante, de la continuité, de la moindre action, etc., qui jouent un si grand rôle dans la métaphysique et la physique de Leibniz. « Il s'ensuit de la perfection suprême de Dieu qu'en produisant
(1) Principes de la nature et de la grâce.
{'i) Prin-'ipia philoiophiœ^ édition Diitens, toni"^ II, p- ÎI
(3) Dissert atio de stylo philosophico.