‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 2)Chapitre 57 sur 68 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

en Suisse et eo Angleterre. — BésIatuicB àea compa> jcnies de pasiears EuÏBses à la pliilosopliie nouvelle. — flobert Chouet introducteur du csnësisnisme & GeaËve. — Succès de son enaeignement.

— Retour de la phîloaopliie de Gendre à l'empirisme. — Caraclèro particulier de l'empirisme de GeiiËve. — Le cartâsianiame en Anglulerre.

— Antoine Legrand, BJÎBsionn^re catholique et cartésien.— Détails sai sa vie. — Ses ouvrage». — Philosophie de Descnrtes accommodÉe à l'uHDge des écoles. — OpposiLion de l'iiaiversicé d'Oiford contre le cartésianisme. — Siimuel Parker. — Deseartos «oiifnndu avec Hobbes. — Apologie ùe Descarics par Antoine Lcgiand. — PolËmiqiie cor.lre Parker et John Ser^Riit. — Cudworlh. — IHn quoi il suit Descurtes et en riuoi il le combat. — Succès de la philosophie cartésienne k Cambridge. — Clflrke traducteur de la Fhnsi'iue de Bohault. — hombreuses traductions d'ouvrage» eartdaiena. — Traductions d« la Recherche de la v&ilé. — La philosophie de Malebrancbe eo Angleterre. — John Karris, — Théorie du monde idéal. — La philosophie de Malebranche accusée de Tavoriser les quakers.— Rapports et dJfTércnces entre Berkele; et ïlalubranche. — Les idâee ^uls objets immédiats de l'esprit et seuls êtres existants. — Les idies en Dieu. — Comment, d'aprta Berkeley, il nous les communique. — Influence de Descarles sur Locke.

Jetons maintenant un coup d'œil sur les destinées du

cartésianisme à l'étranger, en Suisse, en Angleterre, en

Italie, dans des contrées où il a exercé une certaine in-

, fluence, mais où il s'est plus tardivement développé, et avec

moins d'éclat, qu'en Hollande et en Allemagne. En Suisse,

, lescompagniesdepasteurs,quia¥aieul une autorité suprême

r renseignement et les universités, opposèrent une lon-

kgue et vive résistance en laveur liAristote. Le conseil de

I Berne, faisant droit aux plaintes du corps ecclésiastique,

C interdit plusieurs fois, et particulièrement en 1669 et

0, l'enseignement de la philosopliie de Descartes, soit

I dans les leçons publiques de l'académie, soit dans les cer-

500 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.

des particuliers (1). Genève aussi ne se montra pas d'abord plus hospitalière pour Descartes qu'elle ne l'avait été pour Ramus, pour son disciple Arminius et pour David Derodon. En 1669 seulement, à Gaspard Wyss, zélé péripatéticien, succède Robert Chouet qui, le premier, enseigne publiquement le cartésianisme.

Robert Chouet tient une grande place dans l'histoire philosophique et politique de Genève. Après avoir suivi à Nîmes les leçons de Derodon, il revint étudier la théologie à Genève, sa patrie. Il fit ensuite un voyage à Paris, oti, sans doute, il se perfectionna dans la connaissance du cartésianisme. Sur lanouvellede la mise au concours d'une chaire de philosophie dans l'université protestante de Saumur^il partit pour la disputer, comme Bayle à Sedan, et, quoique inconnu et âgé seulement de vingt-deux ans, il remporta une éclatante victoire sur un ministre protestant français, vieilli dans toutes les subtilités de la scholastique (2). Louis Delaforge assistait et applaudissait au triomphe du jeune et brillant cartésien. Le bruit môme en vint jusqu'àla cour qui s'en émut, et voulut savoir par quelle raison on avait préféré un étranger à un sujet du roi. Mais le sénéchal de Saumur répondit au secrétaire d'État en termes si honorables pour Chouet, que celui-ci, sans plus de résistance, fut mis en possession de sa chaire (3). Le premier, et avec un immense succès, il enseigna la philosophie nouvelle dans l'université de Saumur. Mais après cinq ans, forcé de quitter TAnjou, à cause des décrets contre le cartésianisme, il revint à Genève et succéda dans la chaire de philosophie au péripatéticien Wyss, son ancien maître (4).

(1) Histoire de Berne, par Fillier, 1838.

(2) H le nommait Villemandy et il était vivement soutenu par le gouverneur de la province.

(3) Histoire de la littérature française à l^étranger^ par M. Snyous, 2 vol. in-8. Paris, 1852.

(4) Le Cartésianisme en Anjou par M. Dumont,dans les Mémoires de In société académique de Maitie-et -Loire, tomes W et X\L On trouve aussi d'intéressants détails sur l'université de Saumur et sur la lutte entrd

n vint à Genève, en 1669, accompagné d'un grand nombre d'étudiants de Saumur qui ne purent se résigner à perdre les leçons d'un tel maître. Chouet oscellait dans l'art de professer, et sessuccèsnel'urentpas moins grandsàGenèye qu'à Saumur. Pendant on enseignement de vingt années il y fit de nombreuses conquêtes au cartésianisme, parmi lesquelles la plusbriilante, sinon laplus solide, fut celle deBayle, Nommé conseiller d'Etat en 1686, Chouet quitta l'enseignement, mais jusqu'à la fin de sa vie, il eut une part considérable dans l'administration de la république, où il se signala parles services rendus aux sciences et aux lettres fl). D'après la liste de ses ouvrages on peut conjecturer qu'il s'était adonné plutôt à la physique qu'à la métaphysique cartésienne (2). Aussi le règne de la métaphysique de Descartes ne paraît-il pas avoir été de bien longue durée à Genève, Déjà nous voyons le successeur do Chouet, Antoine Gautier, tout en combattant le sensualisme, abandonner le cartésianisme sur te point essentiel de la démonstration de l'existence de Dieu (3). La philosophie de Genève ne tarda pas à s'éloigner de plus en plus de Descartes pour se rapprocher de Locke. Dans le cours du dix-huitième siècle nous voyons l'enseignementphilosophiquepasscr aux mains fie physiciens et de naturalistes qui fortifient et développent cette tendance à l'empirisme (i). Mais, à la différence de l'empirisme français et anglais , l'empirisme

Chouet et Villemanây, dans une autre brocliiire du même auteur : Hiiloirede l'académie de Saumur, Angers, 186!.

[\) Hialoire litiéraire de Genève, par Jean Senuebier, 3 vol. in-B. Genève, IT86. Chouet mourut eu 173 J, à l'Age de quatre-vingt-nenr uns.

(î) De varia aslrorum tuce. — De iride, — De vacuo. — De quatuor elemenlis vulgo Ha dietii. 11 est cependant l'auteur d'un sbrâgâ de logique : Breuis et familiaris instilutio logica in usum atudioxB juvenluiis, etc. Genâve, iu-S", 1612.

(3) Argumenta Cartesii pro exislentia Dei sophismala attl inutilia, ni9.

(t) On peut citer Etienne et Jean Jalabert, Jenn-Louia Csbndrini, Gabriel Cramer, de SauB:iurc, qui tous se sont lait un nom dans les sciences mathématiques ou pliyei()ues.

502 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.

s'allie à Genève au respect pour tous les principes de la naorale et de la religion, souvent même à un vif sentiment religieux. Il suffit de citer les noms d'Abauzit, de Charles Bonnet, de Prévost, de Le Sage.

Passons de la Suisse à TAngleterre. L'Angleterre, depuis Hobbes et Bacon jusqu'à Locke, depuis Locke jusqu'à Bentham, semble la patrie de Tempii^isme. Cependant, dans la seconde moitié du dix-septième siècle, entre Hobbes et Locke, le cartésianisme y a pénétré, et une sorte d'école platonicienne et mystique sîy est formée, en opposition non-seulement avec la philosophie de Hobbes, mais aussi avec celle de Descartes que la plupart des mystiques et des théologiens affectaient de confondre Tune avec l'autre. Dugald Stewart cite John Smith de Cambridge, auteur de Discours choisis^ publiés en 1660, comme un des plus anciens partisans de Descartes parmi les Anglais (i). Néanmoins c'està Antoine Legrand que revient surtout l'honneur d'avoir introduit et propagé en Angleterre la philosophie de Descartes. Antoine Legrand, né à Douai au commencement du dix-septième siècle, appartient par sanaissance à la Belgique espagnole; mais sa vie et ses travaux le rattachent étroitement à l'histoire du cartésianisme en Angleterre. C'était un religieux de Tordre de Saint-François, comme Bayle, Arnauld et le P. Hardouin s'accordent à le dire (2),

(1) Histoire abrégée de la philosophie^ 1*^ volume, p. 183, tradaction de Buclioa.

(2) 0 Vous pouvez voir, dit Arnauld, dans une lettre à Malebranche, ce qu'en dit, dans sa Philosophie cartésienne, Antoine Legrand, que j'apprends être un religieux de Tordre de Saint-François. » Hardouin, qui Ini fait l'honneur de le placer à un bon rang parmi les Athei detecti, dit qu'il a changé son nom de Legrant en celui de Legrand, ut Anionius Magnus esse credatur, el que c'était un religieux de l'ordre des Récollets. Ces témoignages ne sauraient être mis en doute, fortifiés par celui de deux historiens anglais, Dodd et Anthony Wood, qui font autorité dans l'histoire ecclésiastique et universitaire. Anthony Wood [Athenœ Oxonienses) dit que c'est un religieux et qu'il vit actuellement retiré dans le comté d'Oxford, après quelques années passées à Londres. Dodd, dans son Histoire ecclésiastique, dit aussi que c'est un religieux et qu'il fut envoyé eo missioo en Angleterre par les résidents anglais catholiques de Douai.

et non un mt^riecin, selon h supposition de Brackcr ot de Tenncmann. Les catholiques anglais avaient fondé à Douai, au seizième siècle, un séminaire oii ils envoyaient déjeunes Anglais faire leurs études et recevoir les Ordres pour revenir ensuite combattre l'hérésie. Ce séminaire fut converti, au dix-septième siècle, en une communauté religieuse de l'ordre de Saint-François, afin (ju'il pût échapper aux jésuites qui voulaient s'en emparer. C'est ainsi qu'Antoine Legrand, membre de la comnaunauté de Saint-François de Douai, fut envoyé en Angleterre comme missionnaire catholique, et que nous trouvons en Angleterre un franciscain prëchantà la fois le cartésianisme et le catholicisme.

Après avoir passé quelques années à Londres, Antoine Legrand vécut d'une vie très-retirée dans le comté d'Oxford oîi, en 1695," selon Wood, il était précepteur du fils aine d'un riche fermier. Il a publié àLondres plusieurs ouvrages destinés à la propagation et à la défense de laphilosopbie de Descartes (I). Pour la faire pénétrer dans les universités il l'exposa sous une forme scoiastique, dans deux ouvrages (2), dont le plus considérable a pour titre : Instilutiones philosophiœ. C'est une exposition méthodique et complète de la philosophie de Descartes augmentée de quelques développements relatifs à la logique et à la morale. Par une réminiscence de la scoiastique, il a consacré un livre entier, qui n'a rien de cartésien, aux anges et aux démons, sur lesquels il donne de très-minutieux détails tirés de son imagination ou des Écritures.

La philosophie de Descartes rencontra, en Angleterre,

(]} Avant d'avoir été eart^BÎen, il aamit été atlaclié ï la doctrine de Zenon, ressuscitéa piir Jusle-Lîpse, si l'on en juge pu- an ouvrage intitnlé : l'Homme sam passioTis, pelit in-ia, publié 4 Pari» en lOfiS,

(î( Philotophia velvtt e nifntP Beniili Desearifs mare sc/iolatlico bi-eviter dîgesia, et laslilutiones philosùphiiB Kfcuif/uni princïpia R. Carusii nova methodo adornatn eletplicata, I vol. in-S. Londini, 1676, 1° édition. Dne édition eomptëte de tes œuvres philosophiques a été publiée il Londres en Itl94 : an eutire bodj of pbilosophj' according to Uie priucipleB or ttie Tamou* Rénale Deecartes, 1 vol. in-rol.

504 PHILOSOPHIE CARTESIENNE,.

dans la vieille et puissante université d'Oxford, une vive opposition à la tête de laquelle était Samuel Parker, évôque d*Oxford (1). La philosophie de Hobbes avait profondément alarmé les philosophes spiritualistes et les théologiens de l'Angleterre qui tous se mirent en campagne contre Tathéisme. Mais quelques-uns, plus ou moins sincères, ont le tort de voir l'athéisme ta môme où il n'est pas, dans Descartes aussi bien que dans Hobbes. Il est vrai que Descartes, de môme que Hobbes, a enseigné que tout se fait mécaniquement dans la nature. Mais, selon Hobbes, c'est par le seul effet du hasard ou de la nécessité, tandis que, selon Descartes, c'est par l'effet de la perfection infinie de Dieu qui a imprimé sur la matière ces admirables lois du mouvement par lesquelles s'explique la nature tout entière. Voilà la différence profonde dont les adversaires de Descartes en Angleterre ne veulent pas tenir compte. Dans ses />w- . putationes de Deo et divina providentia (2), à la réfutation de Hobbes Parker joint celle de Descartes qui, dit-il, marche de près sur ses traces , et qui a établi , avec plus de génie, la môme philosophie. Si Descartes a dit que Dieu a créé la matière et le mouvement, Parker affirme que c'est uniquement par politique et par prudence. Cependant il veut bien accorder que peut-être il n'a pas, dès le principe, nourri dans son âme cette impiété. Mais ayant brusquement passé de la vie militaire aux lettres, sans autres connaissances que les mathématiques, il s'est imaginé qu'il en est de la construction des mondes, comme de celle des machines de guerre. Quels qu'aient été d'ailleurs les sentiments de son âme, sa philosophie, selon Parker, supprime entièrement la science d'un auteur de la nature. C'est sans doute l'influence de ce prélat qui fit bannir d'Oxford , par sentence publique, la philosophie de Descartes.

Antoine Legrand osa se mesurer contre un si puissant

(1) Voir sur Samuel Parker Tarticle du Dictionnaire de Chauffepié.

(2) Ia4o, Lond., 1G78.

LE CARTESIANISME EN ANGLETERRE. uOj

adversaireet composa, pour lui répondre, une Apologie de Di'seartes{i).Laj>vé{acQ estune rérnlation deTathéisme ; la moiLiéderouvrageestconsacréeàla défense des preuves de l'existence de Dieu et à la réfutation des objections contre l'universalité, l'innéité, la valeur ontologique de l'idée de Dieu. Si rien n'est plus évident pour l'esprit humain que sa propre existence, quelle n'est pas, selon Antoine Legrand, la solidité de la preuve de Dieu qui se déduit immédialement de cette existence même! Sur la fin de sa vie, il entra encore en lutte pour Descartes contre John Sergeant qui, au nom de la foi, combattait la théorie des idées (2). Enfin Antoine Legrand a composé un ouvrage spécial pour la défense de l'automatisme et annoté le Traité de physique de Rohault (3).

La philosophie de Descartes rencontra îi Cambridge dans Cudworth un adversaire plus considérable et plus modéré que Parker. Cudworth, collègue d'Henri More au collège du Christ, est le plus illustre et le plus érudit de cette école platonicienne et religieuse dont Cambridge était alors le centre. Quoique adversaire de Descartes il est à moitié cartésien. Il pense comme Descartes, sur l'essence de la matière, il ala même aversion pour les formes substantielles et les qualités occultes, il se sert des mêmes arguments en faveur de l'âme et de Dieu. Maisil lui reproche d'assujettir les vérités éternelles aux décrets arbitraires de Dieu, et d'étendre le mécanisme

(I) Apologia pro Renalo Dacartas coiilra Santuelem Parkermii, in-!î. Lond., 1U78.

|2) Johu Sergeant est un habile et violent pumplilétnire qui d'iinglican s'âtait fait catholique. Les cutholiquee se servirent sauvent de sa plnine contre let pljs céliibrea écrivains dn parti opposé. Voici les titres de ses ouvrages contre AutoinaLegrnnd : Non ultra, leltre à unsaeanl cariésien pour ditern^iner ta règle de la vérité, 16B8. — Ideie eaftesianœ expensœ, etc., cooire Aultiony Legrand^ 1098. Ce mâma Sergeant attaquft aussi Locke dans on ouvrage iotiiulâ : Solùl phihfoph'j atterled agamat tli£ fant es of tlie idealist, 16'J7. Dodd, dans son Hisloire de VÈgliae, Be borne à indiquer sous ce titre collectir : Several smatler pièces agaimt M. J. Sergeant, les écrits de Legraod qui sa rapportent à cetli> polâmlque.

(3J Ammadversiones in Jaeobi Roliaultt traclaltim phyiicum.

j usqu'aux êtres organisés et vivants. La physique de Desca^ tes, à ne considérer que la partie mécanique,lui semble conçue si habilement qu'elle dépasse tout ce que les anciens ont imaginé de mieux, mais il l'accuse de favoriser l'impiété et l'athéisme, de détruire les causes finales, la preuve de l'harmonie de l'univers, et de mettre les tourbillons et la matière subtile à la place de l'intelligence de Dieu. Une comprend même pas comment les cartésiens gardent encore ce Dieu désormais inutile. Cependant, à la différence de Parker, Gudworth n'accuse pas Descartes d'être un athée de propos délibéré; il nepeut se résoudre à placer parmi les ennemis de la divinité le philosophe qui a établi tant de principes et de preuves qui les confondent (1).

Selon Gudworth, l'étendue toute seule est l'essence des corps bruts, mais non des corps organisés. Il accuse le mécanisme appliqué aux corps organisés d'accoutamer à se passer de Dieu en faisant dériver l'ordre, l'harmonie et la vie elle-même du mouvement et de la matière. Si, entre Dieu et la matière, on ne place pas une certaine nature animée d'un souffle vital, obéissante aux ordres divins, mais disposant et tempérant tout par sa propre force, il n'y a plus de vraie piété. Otez cet intermédiaire, ou la matière produira et dirigera elle-même ses mouvements, ou Dieu, de sa propre main, et sans instrument, opérera tout dans le monde; ainsi, ou on va droit à l'athéisme, ou on charge Dieu des plus petits soins et de détails infinis qui sont indignes de lui, et on le fait immédiatement responsable de tous les défauts qui sont dans son ouvrage. Gudworth restitue donc la vie au monde en lui donnant une nature plastique universelle, c'està-dire, une âme spirituelle par qui Dieu agit, uneâmequi, aveugle et sans conscience, pénètre dans toutes les parties de la matière, et réalise avec une merveilleuse précision les plans de l'étemel architecte. Au-dessous de cette nature

(Ij The true intellectuel System oftheunwerse, fçroB in-folio, traduit en latin par Mosheim.

plastique, ou de celle âme du monde, ii place une multitude d'autres Ames ou natures plustiques qui animent et informent, aviic la sûreté de l'instinct et sans conscience, tous les corps organisés sans exception. A l'iiomme aussi il donne une nature plastique qui esi une puissance inférieure de l'âme raisonna lile. Tel est le système que Gudworlh oppose à Deacartea, tel est ]'iulermédiaire qu'il cherche à rélaiilir entre le pur mécanisme et la pure pensée (i).

Mais, malgré l'opposition des platoniciens et des péripatéticiens, des théologiens et des partisans de Hohbes. la philosophie cartésienne eut une certaine influence en Angleterre. Si elle est bannie de l'université d'Oxford, elle semble avoir réussià^'établirdans celle de Cambridge. La physique de Kohault, traduite en latin et en anglais, y fut adoptée jusqu'à Newton comme un ouvrage classique, Le pluscélèbredes traducteurs du Traité de'Rohault est Samuel Glarke, qui en fit deux traductions, l'une en latin, l'autre en anglais (2). Celle en latin, k laquelle il joignit le commentaire d'Antoine Legrand et des notes tirées des principes de physique de Newton, eut en peu de temps six éditions. C'arke abandonna plus lard la physique de Descartes pour celle de Newton (3), mais en demeurant tîd61e à l'esprit et aux grands principes de la métaphysique de Sescartes, qu'il avait puisés à l'université de Cambridge.

ï/ion llie pliDltc nature, intercalée entre le " livre. Pour plus de deuils sur les naiurei a eliup. m de Dotre ouvrkgu sar le principe

(1) Voir In ditserfi' chap. ui et le chnp. i plutiqnea aoas renvoyons ai w'Iol et \'àme pensante.

(3) îreatise of phijsiM with annotationt by D' Ctarke. — Jacabi Rohaalii pliyaica l/iline veiiil, recensuil, ndnotalioniliM ex illv.tti'iasimi liaaei Ntmloni philBsopfiia maximani jiariei» fwuitii, ampli fi-cavit et ornavii Samuel Clarke. Loiid., 1711, gros in-S.

(3) 11 ne prend pu, dit-il dans la ppéfaco, pour un oracle tout ce nu'a- Taace son auteur; plusieurs de ses sssertloas ont •ixè rcnverséns par les ddcouverles mnderties ; mais il faut que les adversaires mi^mcs de l'auieuF avouent, nmlgrd eni, que la plupart .'innt vraies ou du moins out la plus grands vrRisomblaoce.

Les doctrines de Clarke sur l'âme et sur Dieu, malgré les diversités dans les détails, ont une étroite parenté avec la philosophie cartésienne. Tout en critiquant les preuves de l'existence de Dieu de Descartes (1), lui-même il s'appuie sur l'idée d'un être nécessaire, infini, qu'il croit inséparable de la conscience de notre imperfection.

La Physique de Rohault n'est pas le seul ouvrage cartésien français qui ait été réimprimé à Cambridge ou à Londres et traduit en latin ou en anglais. La Logique de Port- Royal eut aussi plusieurs éditions en anglais et en latin (S). La même année où avaient paru en France le Traité ik Vexistence de Dieu de Fénelon et la Vie de Descartes par Baillet, ils étaient traduits et publiés en anglais.

A la suite de la philosophie de Descartes, celle de Malebranche eut aussi quelque vogue en Angleterre. Il y eal deux traductions de la Recherche de la Vérité^ l'une par Levassor, ancien oratorien, précédée d'une Histoire de la querelle d'Arnauld et de Malebranche, l'autre par Taylor, qui eut deux éditions (3). Louis Racine, dans une épître à Jean- Baptiste Rousseau, fait allusion à ce goût de l'Angleterre pour Malebranche ;

Peu conteats de nos biens nous vantons ceux des aatres, Nos voisins autrefois vantaient aussi les nôtres.

(1) Traité de V existence et des attributs de Dieu^ chap. iv, in-13, édition Garpentier, 1843, avec une introduction de M. Jacques.

(2) Walch histor, log., lib. Il, cap. i.

(2) L'auteur de cette traduction est Broock Taylor, mathématicien, ma* sicien, peintre, dont Tesprit était tourné vers les spéculations philosophiques et religieuses. Secrétaire de la Société royale, il donna sadémissiCD, en 1708, pour ne plus s'occuper que de sujets de morale et de relig;ion> n est Tanteur d'une Contemplatio philosophica^ et eut une controverse avec René de Montn)ort sur certains points de la philosophie de Malebranche. H est mort en 1731. A la première édition de sa traduction delà Hcchernhe de la Vérité il a ajouté le Traité de la nature et de la grâce ^ \& Défense contre le P, Valois^ Lond., 1694, in-4o. La deuxième contieat en outre un Discours sur la lumière qui, selon Taylor, est du même auteur, et lui a été communiqué en manuscrit par une personne de qaalité en Angleterre. Lond., 1700, in-fclio.

Éprise du plus grand de nos méditatifs, Londres applaudissait à ces spéculatifs. Qui dans le sein de Tôtre en qui tout est visible, Contemplaient l'étendue, immense, intelligible ; Arehétype en qui seul je vois, sans le savoir, Les objets qu'ici-bas de mes yeux je crois voir.

La philosophie malebranchiste eut même à se défendre, en Angleterre, de favoriser par ses principes la secte des quakers. Le plus célèbre des disciples anglais de Malebranche est John Norris (i), un des philosophes et des théologiens les plus distingués de la fin du dix-septième siècle en Angleterre. Dans un Traité de l'accord de la raison et de la foi (2), il soutient, comme Malebranche, Tunité de la vraie philosophie et de la vraie religion, fpndée sur leur unité dans la raison divine. En outre, il a donné une exposition enthousiaste et poétique de la philosophie de Malebranche dans son Essai d'une théorie du monde idéal et intelligible. Ce titre platonicien révèle Tesprit de l'ouvrage. Il est divisé en deux parties , dont la première a pour objet ce monde idéal en lui-môme , et la seconde dans son rapport avec l'entendement humain (3). Quoi de plus important, selon Norris, que ce monde idéal qui est en nous, ou en qui nous sommes, ce monde de la lumière et de la vérité, de Tordre essentiel, de la proportion et de la beauté, et cependant quoi de moins connu? Nul n'y a pénétré plus avant que Malebranche, le grand Galilée de ce monde intellectuel. C'est lui qui a donné le point de vue, et, quelque découverte qu'on y puisse faire après lui, ce sera par son télescope. Il a cherché ia vérité dans sa vraie patrie, mais ce grand Apelle n'a peint qu'à moitié la céleste beauté, et je suis effrayé, dit Norris, de ce que cette

(1) fié en 1667, mort en 1711.

(2) An account of reason and fait h in relation to the mysteries of ckristianiii/, in-8, 1697.

ÇH) An eisay towards fhe theory of the idéal or intelligible world desiyned for two parts^ the first considen'ng it absolutely in itsel/^ and the second in relation to human understanding 2 gros foL in-8. Le premier est de 1701, et le second de 1704.

510 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.

peinture aura à souffrir, quelle que soit la main qui Vachève.

Indépendamment de leur état naturel, toutes les choses ont un état idéal. Ce qui est nécessaire, permanent, im* muable, ce qui est l'original de ce qui est, ce qui contieiU éminemment en lui, et d'une manière intelligible, tout ce qui existe dans le monde naturel, ce sur quoi se fonde et se mesure toute réalité, tout ordre et toute beauté, voilà l'état idéal des choses. Le monde idéal est en Dieu, il est Dieu lui-môme; Dieu, avant de créer les choses, a dû d'abord nécessairement contempler leurs idées au sein de sa sagesse infinie; c'est là le monde intelligible, éternel mo^ dèle d'après lequel Dieu a tout fait. Quand vous voyez sur une lettre une empreinte de cire, aussitôt vous pensez au sceau qui lui a été appliqué; à plus forte raison, l'admirable ouvrage du monde nous force-t-il de concevoir un type, un sceau d'après lequel il a été formé.

CommC;, en dehors de Dieu, il n'y a rien que de temporel et de contingent, il faut bien que nous placions en lui ces idées revêtues des caractères d'éternité et de nécessité qui apparaissent à notre intelligence; ainsi est démontrée irrésistiblement l'existence d'un monde idéal, existence bien plus certaine que celle du monde sensible. Émanation nécessaire de Dieu , le monde idéal est en effet certain à piiori par sa cause, tandis que le monde naturel, décret arbitraire de sa toute-puissance, n'a qu'une certitude à posteriori par l^eflet. De la raison dépend la certitude du premier, et des sens seulement la certitude du second. B est vrai qu'en sa faveur on invoque la révélation, mais la foi aux monuments de la révélation ne repose-t-elle pas elle-même sur la foi au témoignage des sens ?

Norris conçoit ces idées comme certains degrés différents d'être et de perfection dans ladivinenature, degrés qui,seIon qu'ils correspondent actuellement aux choses, ou bien en tant qu'imitables et participables par elles, sont dits les formes exemplaires ou les idées de ces choses. Comme elles ne sont qu'im rapport de l'essence divine avec les choses

qui existent au dehors, leur diversité et leur multiplicité ne porte nulle atteinte à la simplicité de Dieu. L'idée de matière elle-même n'altère en rien sa spiritualité, parce que la matière n'est en Dieu que par son idée, ou d'une manière éminente et purement intelligible. Norris distingue, dans les idées, Vesse reprœsentativum par qui elles sont finies, et Vesse reale par qui elles sont infinies et identiques avec l'essence même de Dieu.

Entre les idées divines il y a des rapports éternels qui constituent des vérités éternelles, objets de l'entendement divin. Norris insiste sur les caractères et sur l'importance de ces vérités éternelles. Il signale, comme un point dangereux de la philosophie cartésienne, que, d'ailleurs, il proclame excellente, la dépendance où Descartes veut les mettre à l'égard de la volonté divine. Les vérités mathématiques, physiques et morales étant en eiiet réduites à une nécessité purement hypothétique, il n'y aurait plus de science, plus de morale, plus rien que de contingent. Pour éviter ces conséquences, il faut admettjre, avec saint Augustin, dont Norris multiplie les citations, que la vérité est l'essence même de Dieu. Il appelle Arnauld anti-idéaliste pour avoir combattu cette doctrine. Enfin, un dernier chapitre de celte première partie est consacré à célébrer les beautés de ces vérités éternelles, et les douceurs de la contemplation. Heureux, s'écrie-t-il, rhomme contemplatif !

Quel est le rapport de ce monde idéal avec notre entendement? Comment pensons-nous, comment connaissonsnous les objets? Ici encore Norris suit fidèlement Malebranche. D'abord tout ce qui est dans l'esprit, sensation, volitîon, jugement, est immédiatement perçu par soi, sans idée, étant plus intime à l'esprit qu'aucune idée possible. En outre, parmi les objets placés en dehors de nous, il en est aussi qui sont intelligibles par eux-mêmes, tel est Dieu intimement présent à nos ânjcs, et que rien, en raison de son infinité, ne peut représenter, telles sont aussi les vérités éternelles, objets de la béatifique vision.

Quant aux autres êtres matériels , ou même spirituels, nous ne pouvons les connaître que par l'intermédiaire d'espèces intelligibles , ou d'idées les représentant à l'entendement. Ces idées, seuls objets de nos perceptions, résidenl en Dieu. Les idées par lesquelles nous voyons les choses sont donc les mêmes que celles par lesquelles Dieu les voit et les produit. De même que Malcbranche, Norris distingue l'idée, qui seule est en Dieu, et seule est absolue, du sentiment qui est ,en nous, et qui est contingent, distinction par laquelle il explique aussi comment nous voyons tout en Dieu, sans qu'il y ait rien en lui de contingent et de mobile. Sans cesse il s'appuie de la double autorité de saint Augustin et de Malebranche, et il parle toujours de Descartes avec une sorte de vénération. Telle est la douceur de son âme qu'il craint qu'on s'autorise de l'automatisme, dont il est cependant partisan , pour maltraiter les bêtes. Il supplie qu'on continue à traiter ces pauvres créatures comme si elles avaient le sentiment et l'intelligence que le vulgaire leur attribue. De fréquentes élévations, des hymnes à la divinité sont encore un trait commun entre Norris et Malebranche. Il fut obligé par les évoques anglicans de montrer que sa doctrine de la vision en Dieu n'était pas la lumière intérieure des quakers, et de se défendre contre le soupçon d'être de leur parti. Cependant il avoue quelque part que, si les quakers entendaient bien leur propre doctrine, ils ne seraient pas éloignés de ses sentiments (1)»

(1) Thomas Backer's Re fléchons upon learning. Lond., 1718> ch. Xxsx, l)aDS la Seconde Lettre sur les Anglais, Voltaire fait ainsi parler an quaker t « Quand tu fais mouvoir un de tes. membres, est-ce ta propfe force qui le remue ? Non sans doute, car ce membre a souvent des niouvements involontaires. C'est donc celui qui a cr^é ton corps qui meut ce corps de terre. Et les idées que reçoit ton âme, est-ce toi qui les formes ? Encore moins, car elles viennent malgré toi . C'est donc le créateut de ton âme qui te donne des idées ; mais co:nme il a laissé à ton cœur la liberté, il donne à ton esprit les idées que ton cœur mérite ; tu vis dans Dieu, tu agis, tu penses dans Dieu ; tu n'as donc qu'à ouvrir les yeux à cette lumière qui éclaire tons les hommes, alors tu verras la vérité, et la feras

Gommenl ne pas rcL'onQaiti'c aussi, à Uavers bien des dissemblances, nn airscnsible du parenté entre Malebranche et Berkeley, nn des esprits les plus ingénieux, les plus hardis et les plus originaux dont s'honore la philosophie anglaise (1)7 Une étude eomplète de la philosophie de Serkeley aurait sans doute un grand inlérôt. naais il no s'agit iciqued'un court rapprochement en trel'iiuteur des />i'o/o(^i<es d'ifylas et de Philonoiis Rtïaulear âe-Xa. Recherche de la Vérité. Le but de Berkeley est de ruiner la croyance à l'esistencc du monde extérieur, afm de couper court aux mauvaises doctrines qui envahissaient l'Angleterre, au scepticisme et fc l'athéisme, et surtout au matérialisme. 11 prend pour point de départ les principes de Locke sur la connaissance humaine, mais bientôt il s'en écarte, ou du moins il en tire des conclusions que Locke n'eût sans doute pas plus acceptées que ta vision en Dieu de Malebrancbe. L'idée d'une prétendue vraie nature des chosci^, ou de l'exisLcnee de la matière, est, suivant Berkeley, une idée extraordinaire, raffinée, pleine d'absurdités et de contradictions, la source du scepticisme et de tous les paradoxes des philosophes. Quand Malebrancbe cherchait à démontrer que

il De l'était pus

(t) Berkeley ïBt né en Irlande en IG8t. Donéd'unegrftndepi£té,il»ede»tinatrélBCGcclésixstiqueet prit Be9grui]i?Beii lliéologie. 11 voyagea qu.ttre ans BDr le continecl, et Al un afiSfï long séjour en Sicile. C'egI tour qu'il uirait en, d'aprts Dagald-Stewitri, cet entrotleo avec «Aa lurreiiEtenceoii laaon-eiUiencede lamstièrt oA celnei'i t'icbanirs BU point d'i^raver le mal dont blent'Dt aprË4 il monrul. Nous m vona nulle trace de cette anecdote suspecte dans le P. André et le P. Adry. AprÊs une misaion rellgieusedaniilea colcimesaiiglaiies,!! fut nommé en 1734 éveqnede Cloyne en Irlande où U résida Jusqu'il sa mort en IT&3. Sesprlndpun ouvrages pliilosophiques stuit: le TraMdê la tiùion, en ITO0. — Traité mr ici prùiciprii de la connaiaanix humaine, in-13, 1710. — Oih* logiiei entre Hylas et PliiloniMs, | vol. In-IS, ni3. — Alciphm, peitt philoiophe, conlenaiU une tipotogie fie In religinn chn-tiertne contre ceux qu'où nomme les esprits loris, 2 vol. in-lï, 1731. LiiB édllion en S vol. in-i des œuvres complètes de Berkeley a parn i Londres en 1784.

Tesprit ne connaît immédiatement que ses idées et nullement les objets, du moins ne se faisait-il pas cette singulière illusion d'être en accord avec le sentiment du genre humain, et d'avoir en sa faveur le sens commun. Berkeley, au contraire, se persuade qu'il est le véritable interprète du sens commun contre les subtilités et les fictions de quelques philosophes. Revenir à l'idéalisme, c'est-à-dire n'admettre que l'existence des idées, c'est revenir, dit-il, aux simples leçons de la nature, après avoir erré longtemps dans les labyrinthes sauvages de la philosophie. « Je vous assure, Hylas, que je ne prétends point faire des systèmes. Je suis de la trempe ordinaire, assez simple pour en croire à mes sens et pour laisser les choses dans l'état où je les trouve (1). »

En efl'et, le genre humain, d'après Berkeley,' croit que cela seul existe qui est aperçu par lui, et en tant qu'il est aperçu par lui. Ce qu'il voit, ce qu'il sent, ce qu'il touche, ce qui tombe sous sa conscience, et rien de plus, voilà ce qu'il juge exister réellement. Le genre humain fait donc consister toute la réalité dans ses idées , et se trouve ainsi , sans le savoir, idéaliste à la façon de Berkeley. Voici comment, dans ses dialogues, si vifs et si ingénieux, il fait raisonner Philonoûs , qui n'admet d'autre réalité que celle de l'esprit et des idées, contre Hylas, le défenseur malheureux de la matière. Les choses sensibles, qui seules peuvent être immédiatement aperçues par les sens, sont les qualités sensibles, la lumière, la chaleur, le son, la couleur, etc. Qr, Philonoûs, c'est-à-dire Berkeley, prenant ces qualités les unes après les autres, démontre qu'elles sont relatives, personnelles, all'ectives, d'où il conclut qu'elles ne peuvent avoir d'existence que dans notre esprit. Avec la môme argumentation il réduit les qualités premières elles- mêmes, l'étendue et la solidité, à de pures sensations qui ne correspondent à rien de réel en dehors de nous.

(1) Dialogues (THylas et de Phiionoùs, I" dialogue.

Qu'est-ce donc que le corps? Un corps en particulier, notre propre corps, par exemple, n'est rien de plus qu'une réunion de qualités et d'idées dont toute la réalité consiste dans la perception qu'en a notre esprit ; tous les corps en général ne sont que des collections d'idées et de sensations. Berkeley se défend néanmoins de changer les choses en idées, car tout au contraire, dit-il, ce sont les idées qu'il change en choses : « ces objets immédiats, dit Philonoùs à Hylas , qui selon vous ne sont que des apparences des choses, ce que je fais moi, c'est de les prendre pour autant d'êtres réels (1). »

De cette prétendue règle, que nous ne connaissons rien que par les idées, ou plutôt que nous ne connaissons que des idées, Berkeley, comme Malebranche, excepte l'âme et Dieu. Je sais immédiatement par la conscience que je suis un esprit ou une substance pensante. Les idées sont des choses destituées d'activité, tandis que l'esprit est actif; or ce qui aperçoit les idées, ce qui pense et ce qui veut, ne saurait être une idée ni ressembler à une idée. Dieu, à la différence de l'esprit et des idées, ne nous est connu que par la voie de la réflexion et du raisonnement, et par l'espèce d'image pensante et active que nous en trouvons au dedans de nous {2).

Mais comment nous élevons-nous jusqu'à Dieu, et quel est le rapport de Dieu avec les idées ? Les choses, selon Berkeley, ne sont que l'assemblage de certaines sensations ou idées qui se manifestent simultanément dans notre esprit ; il n'y a dans le monde que des idées, et jusqu'à présent nous ne connaissons que notre esprit qui les perçoive. Est-ce à dire qu'elles n'existent qu'au moment où nous les percevons et que, dès que nous ne les apercevons plus, dès qu'elles disparaissent, elles cessent d'exister? Berkeleyn'admet pas que, notre esprit anéanti, le monde des idées luimême soit anéanti, ou que les choses susceptibles d'être

(1)3^ Dialogue.

(2) Ibid,

aperçues n'existent plus, du moment que nous avons cessé de les apercevoir. Les idées des choses sont en nous, mais elles ne viennent pas de nous; elles sont indépendantes de notre volonté, elles se produisent, elles disparaissent sans nous et malgré nous. Il faut donc leur attribuer une autre qualité que celle d'être aperçue par nous, c'est-à-dire leur donner une existence indépendante de notre esprit. Mais des idées ne peuvent exister ailleurs que dans un esprit; il y a donc nécessairement d'autres esprits qui contiennent les idées des choses sensibles , pendant les intervalles qui s'écoulent entre les moments où nous les apercevons, des esprits où elles résidaient avant que nous fussions, et où elles résideront quand nous ne serons plus. Mais ces autres esprits, finis comme le nôtre, ces esprits qui commencent et qui finissent, qui sont sujets à des intermittences et à des défaillances, ne peuvent eux-mêmes offrir aux idées, et encore à quelques idées seulement, qu'une résidence instable et passagère. S'il n'y avait que de pareils esprits pour leaxr servir d'asile, un nombre infini d'idées périrait à chaqu<3 instant, et la réalité des choses sensibles, soumise à d. ^ continuelles fluctuations, serait bientôt anéantie. Tel est L^ fondement d'une preuve de l'existence de Dieu qui sembla àBerkeley aussi simple, aussi décisive et claire qu'originale - Si les idées existent réellement, si elles ne viennent et ne dépendent' pas de nous, ne faut-il pas nécessairement conclure qu'il y a un esprit infini, qui en est le siège, daas lequel elles résident, et qui aperçoit éternellement toutes les idées possibles , tandis que nous ne les apercevons que partiellement et par intervalles? Autant donc il est certain que nos idées du monde sensible existent réellement, autant il est certain qu'il existe un esprit infini, et présent partout, qui contient et soutient le monde tout entier des idées et qui nous les représente, suivant les règle» qu'il s'est prescrites â lui-môme, règles que nous appelons les lois de la nature. Telle est la démonstration irrésistible par laquelle il se Halte de confondre infailliblement les partisans de l'athéisme. Quoi, en effet, dit-il, de plus sim-

pie que de conclure de Texistence d'idées dans notre esprit, à un esprit infini en qui résident toutes les idées possibles et qui les communique à nos esprits bornés (1) ?

Enfin, de môme que Malebranche, Berkeley considère Dieu comme le seul agent et comme l'auteur unique et immédiat, conformément aux Écritures, de tous ces effets que quelques païens et philosophes de nos jours ont coutume d'attribuer à la nature.

Telle est, au premier abord, la ressemblance entre cette doctrine et celle de Malebranche, que chacun dirait avec Hylas : « N'êtes-vous donc pas aussi du sentiment que nous voyons toutes choses en Dieu ? Si je na me trompe, ce que vous avancez revient à peu près à cela. «Cependant Berkeley proteste contre le sentiment qu'Hylas lui attribue, et il insiste sur certaines différences entre sa doctrine et celle de Malebranche (-2). Il pense, il est vrai, que les choses que nous apercevons sont connues par l'entendement d'un esprit infini, et produites en nous par sa volonté, mais il ne dit pas, ce qui lui semble impossible à comprendre, que nous voyons les choses en apercevant les attributs de la substance intelligible de Dieu qui peuvent nous les représenter. Ainsi nous ne voyons pas, selon Berkelc}*, les choses en Dieu, mais Dieu produit en nous les choses que nous voyons et qui sont toutes contenues dans son entendement. Enfin Berkeley reproche à Malebranche d'avoir conservé la réalité sensible, quoique dans son système, comme dans le sien, elle n'ait aucune utilité ni aucun but. Que penser, dit-il, d'une opinion dans laquelle le monde entier a été créé en vain (3) ? Quoi qu'il

(1) Voir le 2* et le 3« dialogue.

(2) 11 proteste de la môme façon dans Alcinhron : « Je me tenais en garde contre une certaine hypothèse métaphysique suivant laquelle nous voyons toutes choses en Dieu par l'union de Tâme humaine avec Tesprit divin. — Pour ce qui regarde cette hypothèse, répond Euphanor, je vous assure que je suis aussi peu tenté de l'admettre que vous (4« dialogue). »

(3) Malebranche ne conservait le monde que sur la foi de la Bible et de la révélation; Berkeley, interprétant la Bible à ?a façon, prétend que Dieu n*a pas créé le monde, mais les idées ou les images que nous nous faisons du monde.

en soit de ces différences, Berkeley se rattache néanmoins étroitement à Malebranche par les deux grands principes qui sont les fondements de sa doctrine, à savoir, que les seuls objets immédiats de nos perceptions sont les idées, et que les idées sont en Dieu (1).

Ainsi, après avoir franchi le détroit avec Antoine Legrand, le cartésianisme a eu une certaine influence en Angleterre, surtout à l'université de Cambridge, pendant la période philosophique qui s'écoule à partir de Bacon et de Hobbes, jusqu'à Locke et à Newton. Dans Locke lui-même et dans V Essai sur V entendement humain il ne serait pas difficile de découvrir plus d'une trace de l'influence de Descartes. Ce sont les ouvrages de Descartes, Locke l'avoue , qui avaient fait briller à ses yeux une lumière nouvelle, et l'avaient ramené à l'étude de la philosophie, dont il s'était tout d'abord dégoûté à l'université d'Oxford (2). Un philosophe anglais. Dugald-Stewart, constate lui-même l'heureuse influence, sur la méthode psychologique de Locke, de cette distinction si nette entre l'esprit et la matière, par laquelle Descartes lui seul, dit-il, a fait faire à la science de l'esprit un plus grand pas que tous les au-

(1) a Les Dialogues (THylas et de Philonoûs^ dit Dugald^tewart, ne sont, pour ainsi dire, qu'un développement élégant et ingénieux de qndques-uns des principes de Malebranche poussés à des conséquences para* doxalcs, mais naturelles, que Malebranche parait avoir parfaitement ape^ çucs sans vouloir les avouer. »• Histoire abrégée des sciences métaphysiques^ t. II, p. 2G0, traduit par Buchon.

A la suite de Berkeley, parmi les philosophes anglais qui se sont plus ou moins inspirés de Malebranche, il faïut placer Arthur Collier, son contemporain, qui, en 1713, publia un ouvrage intitulé C lavis universalisa où,, dans l'intérêt de la religion, il cherche à démontrer la non-existence du monde extérieur, avec cette épigraphe empruntée à Malebranche : Vulgi assensus et approbatio circa materiara est certura argiimentum falsitatis istius opinionis cui assentitur. Cet ouvrage très-rare, dit Reid, a été réim« primé à Londres, en 1837, dans le Recueil des traités métaphysiques du dix-huitième siècle,

(2) « Les premiers livres qui donnèrent quelque goût de l'étude de la philosophie à M. Locke, comme il Ta raconté lui-môme, furent ceux de Descaptes. » (Leclerc, Éloge de Locke, Bibliothèque choisie^ t. VI.)

LE CARTÉSIANISME EN ANGLETERRE. Si 9

ires philosophes ensemble. Aussi n'hésite-t-il pas à dater l'origine de la vraie philosophie de Descartes plutôt que du Novum organum de Bacon et de VFssat de Locke (1). Dans ce que l'école écossaise a de meilleur, combien plus eticore ne trouverions-nous pas de réminiscences cartésiennes ! •

Ainsi nous pouvons faire honneur au cartésianisme d'avoir modéré, en Angleterre, la tendance des esprits vers un empirisme excessif, et d'avoir introduit dans la philosophie anglaise la méthode psychologique ignorée de Bacon et de Hobbes, Si on considère avec impartialité ce que Locke, pour la science de l'entendement humain, et Newton, pour celle du monde, doivent à Descartes, il est juste de dire avec d'Alembert : « Concluons de toute cette hi^oire que TAngleterre nous doit la naissance de cette philosophie que nous avons reçue d'elle (2). »

(1) Histoire des systèmes philosophiques^ I" vol., p. 194 et 216.

(2) A la fin du discours préliminaire de l'Encyclopédie.

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