‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 2)Chapitre 58 sur 68 · CHAPITRE XX Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX Vil

Du cartésianisme en Italie. — Naples théâtre principal du cartésianisme italien. — Persécutions contre les cartésiens de Naples. — Tomaso Co^ nelio. — Borelli. — Gregorio Coloprese. — Mattia Doria. — Michel Ange Fardeila le plus grand cartésien de Tltalie. — Sa vie. — Voy«g8 à Paris. — Liaison avec les principaux cartésiens et surtout avec Maie* branche. — Influence de Malebranche sur Fardeila. — La philosophie de Descartes dans la bouche de saint Augustin. — Logique de Fardeila.

— Impossibilité de démontrer par la raison Texistcnce du corps. -' Polémique avec Mateo Giorgi touchant la nature du corps et de l'espace.

— Défense de l'étendue essentielle contre Id doctrine d'une pure éteo- .due distincte des corps. — Réponse à l'objection de l'infinité et de la

nécessité du monde. — Doutes de Fardeila sur là vérité absolue du prin* cipe cartésien de Tessence des corps. -> Constantin Grimaldi, —* L'abbé Conti. — Le P. Forlunati. -- Benoit Stay« poêto cartésien.

Le contre-coup de la réforme religieuse, fatal au génie de ritalie, lui fit perdre, au dix-septième et au dix-huitième siècle, le sceptre de la philosophie, des lettres et des arts qu'elle avait tenu avec tant d'éclat pendant la période de la renaissance. Le pouvoir ecclésiastique. plein de soupçons et d'alarmes redoubla de rigueur et d'intolérance, les académies furent fermées et persécutées, l'inquisition fut armée de pouvoirs formidables, aucun livre ne put paraître saus sa permission. La terreur comprima les opinions hétérodoxes, mais aussi en même temps éteignit le feu sacré des lettres et de la philosophie. De là la décadence de l'esprit italien, et ce triste contraste de son dix-septième siècle avec le seizième. Cependant , malgré la condamnation des œuvres philosophiques de Descartes, le cartésianisme y a pénétré. Brucker prétend que jamais, à cause de l'esclavage de la pensée et des censures de Rome, la philosophie de Descartes n'a pu s'imlpanter en Italie; mais Buonafede

LE CARTÉSIANISME EN ITALIE. 52i

combat Tassertion de Brucker, et cite un certain nombre de cartésiens italiens, sur lesquels malheureusement il ne donne aucun détail (1). Baillet, de son côté, rapporte le témoignage de quelques Italiens , d'après lesquels la philosophie de Descartes aurait plus de sectateurs que d'adversaires, même dans ce pays, où elle semblerait devoir rencontrer plus d'obstacles que partout ailleurs (2). Ce témoignage, sauf quelque exagération, était vrai, sinon de tontes les parties de l'Italie, au moins du royaume de Naples. La terre de Naples qui, pendant les deux siècles précédents, avait été si féconde en libres et hardis penseurs, en réformateurs et martyrs de la philosophie, la patrie des Telesio, des Bruno, des Campanella, eut encore rhonneur, au dix-septième siècle, d'être le siège et le foyer principal du cartésianisme italien. La plupart des cartésiens italiens sont de Naples, ou sont venus s'y établir, et c'est aussi à Naples que nous rencontrerons Vico, le plus illustre des adversaires de Descartes en Italie. Un collaborateur de Mabillon, Michel Germain, écrivait de JS^aples en France, en 1685 : « Descartes a les plus beaux esprits de Naples pour sectateurs. Ils sont avides des ouvrages faits pour sa défense et pour éclaircir sa doctrine (3). » C'est la philosophie cartésienne à Naples qui avait opéré cette révolution presque générale dans les études contre laquelle protesta si vivement Yico. On y avait pris en dédain les orateurs, les historiens et les poètes, on avait abandonné les langues, l'histoire, l'antiquité pour les mathématiques et la physique. La plupart des cartésiens napolitains furent en effet plutôt des physiciens que des métaphysiciens. Si nous en croyons l'auteur de la vie de Yico, dire à Naples, d'un

(\) Rittaurazione di ogni filosophia, 3 voL iu-8. Ven., 1*89, II» vol., p. 83.

(2) Baillet, tome II, p. 499. '

(3) Lettre de Michol Germain à Placide Porcheron, dans la Correspondauce inédite de Mo.tillon et de Idont faucon^ publiée par Valéry, I««" vol., p. IM.

o22 PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE,

philosophe qu'il comprenait les J/iPé/zVa^/orw, c'était faire le plus grand éloge de la portée de son esprit (1).

Cette révolution philosophique ne se fît pas sans exciter les alarmes du pouvoir ecclésiastique. A différentes reprises, les évoques et l'inquisition inquiétèrent les nouveaux philosophes. En 1661, le prélat Piazza, de sa seule autorité, et sans rintervention du bras séculier, procéda contre des prévenus d'hérésie , parmi lesquels furent compris plusieurs savants et plusieurs philosophes. Plus tard, pendant le règne de Charles II d'Espagne, nous voyons l'Académie des investiganti dénoncée et persécutée, et les partisans de la philosophie de Gassendi et de Descartes soumis à la surveillance d'un inquisiteur particulier. Plusieurs furent obligés de se cacher ou de désavouer leurs principes (2). Néanmoins le cartésianisme se maintint à Naples, oîi nous le retrouverons jusqu'au milieu du dixhuitième siècle.

Il y fut introduit par Tomaso Cornelio, né en 1614, dans la province de Cosenza. Membre de l'Académie des investiganti, professeur de mathématiques, médecin et poète, il enseigna la médecine d'après Descartes, et répandit ses ouvrages encore peu connus. Il fut en butte à des accusations d'impiété et à des persécutions dont il finit par triompher, grâce à de puissants protecteurs. La plupart de ses ouvrages, publiés en 1688, après sa mort, ont la physique pour objet (3).

Le plus illustre des savants et des médecins cartésiens de Naples est Borelli, qui a passé une grande partie de sa vie à Florence, mais qui est né à Naples (4). Déjà nous avons dit qu'il fit l'application du mécanisme de Descartes à la physiologie dans son grand ouvrage sur le mouvement des animaux (5). Comme Tomaso Cornelio, Gregorio

(f) Voir la Vie de Vico, en tête de ses Opuscules ^ recaeillis et publiés par Garlantonio de Rosa, 3 vol. in-8, 1818, Naples.

(2) Mémoires d' Or loff sur Naples, t. IV, p. 288.

(3) Vie de Ftco, par Garlantonio de Rosa,

(4) Né à Naples en 1608, mort en 1679.

(ô) De motu^animalium, opus posih, Rom., 1680, 2 vol. in-4.

LE CARTÉSIANISME EN ITALIE. ,v::î

Calopre>e, autre cartôsioii lio Naplos. osl nô ilans la province de Cosenza, et îiit niodeoin ot poOto. H a laisse iino réfutation inédite de Spinoza ot, quoique eartésion, il fui lié avec Vico {I).

Citons eniore un cartésien, ami de Yieo. Paolo Maltia Doria. Matlia Doria, LViilillK^nme uénois» s'elablit î^ Napies où il publia un ^rand nombre d ouvrages sur les mathématiques, la géométrie, la mécanique, la physique et la métaphysique (2). Par la variété et retendue de ses connaissances, il obtint une considération ipril lit tourner au profit de la philosophie de Descartes. Vico a mis, en tête de son traité de Atififjuissima Itahnim stipirnftn^ une dédicace à son ami Paolo Doria. l'ne traduction italienne de V Abrégé de In vie de Desrarfes do BuiUet^ [)ar Paolo Francone, lui est aussi dédiée. Non-seulemeiii il fut un des plus considérables défenseurs de Descartes en Italie, mais encore un des premiers adversaires de Locke, 11 reproche i^ l'auteur de V/:ss(ii snr rentendomenf de renouveler le matérialisme et le sensualisme de Gassendi, de ne rien (Comprendre à la question des idées innées, et d'exclure tout d'abord, sans aucune preuve, la vraie métaphysique. Doria s'éloigne quelquefois de Dcscarles pour se rapprocher de Platon, c'est-à-dire qu'il dissimule phis ou moins son cartésianisme sous une tendance platonicieime (î)).

Nous devons nous arrêter plus longtemps î\ Michel- Ange Fardella, un des premiers et des plus célèbres

(1) Né en IG50, mort en 1715.

(2) Le Gioniale dfti lit ter an affirme qu'ils ont (^té imprîm(^s & Nftple», quoiqu'ils portent presque tous l'inscription de Vetiiso. Voici les titres <le ceux qui ont rapporta la philosophie : La vila dvdn. e rffducnzinw ttai principe f 2' édition, in-4o, 17 1 1. — Cnnsvterazùmi snpm il mntnnla îtifccanica dei corpi visipns'ilnli e dm cnrjn sensihili, 1711. — fh'sr.nrxi critici filosofici intorno alla filosofiàdeyli nntir.hi e dei moderni e in particolare intorno alla filosofià di Renalo Descarfes^ non un progp.tto di una metafisica^ 224 pages. — Difena délia metnfisica contro il sifjnor Giovanni hockey 1732.

(3) Filosofià di Paolo Mattia Doria, nella gunle si scfarisce f/uella di Platone, 2 vol. in-é». Genève, 1728.

cartésiens de l'Italie , quoique son nom et ses ouvrages aient été jusqu'à présent à peine mentionnés dans la plupart des histoires de la philosophie. Grâce aux indications de M. ledocteurBertinaria, professeur de métaphysique à l'université de Turin, nous pouvons donner quelques détails nouveaux sur sa personne et ses ouvrages (1). Né en Sicile, à Trapani, en 1050, il entra dans l'Ordre de Saint- François qui s'était toujours signalé par son zèle pour saint Augustin et pour l'idéalisme. Dans la préface d'un de ses ouvrages (2), il raconte que, jeune encore, après avoir vainement étudié Aristote, Platon, Épicure, aprfes avoir interrogé tous les sages contemporains de la Sicile, il n'avait trouvé de lumière sur l'âme, sur sa nature, sur la méthode pour l'Étudier, que dans saint Augustin. Professeur de philosophie à Messine, à l'âge de vingt ans, il y rencontra Borelli qui l'initia à la philosophie de Descartes. Dans sa lettre à Magliabecchi, il appelle Borelli un incomparahle géomètre et philosophe, et son maître chéri pour les sciences métaphysiques, C'estcn France mê.nequ'it alla se perfectionner dans la connaissance de la métaphysique de Descartes. De lG77à 1680, il lit un séjour de troisans â Paris, pendant lesquels il vécut dans le commerce des plus illustres cartésiens, tels que Régis, Arnauld, Bernard Lamy, Malebranche. II s'attacha surtout à Malehranche, dont il loue la lieckerche de la Vérité comme un incomparable livre (3), et dont il rcprod uisit, comme nous le verrons, les principales doctrines.

De Paris il alla h Rome enseigner la théologie scolastique et morale dans un couvent de son Ordre. Bientôt dégoûté d'un enseignement si peu en rapport avec ses goùls et ses sentiments, i! ouvrit une académie de physique expé'

(1) Voir, sur Fardella.POn Éloge dins [e Giornale dei lillerali <thalia, XXXIJ' vol., p. 4â5, le Journal îles saaanh de Juillet 16SG, et l'anlde de H. Berlinaria il&ns le Supplément à ta nouvette Enci/clopédic. Turin,

rimentale où accoururent tous les meilleurs esprits, et qui n'eut pas moins de succès à Rome que les conférences de Rohault et de Régis à Paris. La renommée de Fardellas'étant répandue dans toute l'Italie, le duc de Modène, François II, lui offrit une chaire dans l'université qu'il venait de fonder. Fardella accepta , mais il abandonna bientôt Modène pour Yenise où il donna des leçons à quelques jeunes patriciens. A Venise, avec la dispense du pape, il quitta l'habit de Saint-François pour entrer dans le clergé séculier. Nous le voyons ensuite professeur d'astronomie, puis de philosophie, pendant plusieurs années, à l'université de Padoue où il reçut la visite de Leibniz. En 1709 , il fit un voyage en Espagne appelé par l'archiduc Charles qui lui donna une pension et le retint à sa cour de Barcelone, en qualité de mathématicien et de théologien royal. Mais, en 1712 , forcé de quitter l'Espagne, perdue pour son protecteur, il alla s'établir à Naples, où il obtint une chaire de philosophie à la recommandation de Leibniz. C'est là qu'il mourut en 1708, et non à Padoue , comme le dit Tennemann.

A Naples, comme à Paris, Fardella se trouva, pour ainsi dire, en plein cartésianisme. Déjà Tomaso Cornelio était mort, mais il put y connaître Gregorio Caloprese, Majello, Paolo Doria, en même temps que Vico. Les biographes de Fardella louent la vivacité de son esprit et l'universalité de ses connaissances. Comme Malebranche, il donnait, après la métaphysique, le premier rang aux études mathématiques, parce qu'en habituant l'âme à faire abstraction des corps, elles l'aident à se connaître elle-même (1). Ses méditations étaient tellement profondes que souvent il paraissait hors de lui, et tombait dans une sorte d'extase.

Sous l'influence de saint Augustin, son cartésianisme incline plutôt vers Malebranche que vers Arnauld et Régis. Mais il n'est cartésien et malebranchiste qu'avec une

(1) Animœ humanœ natura^ etc., fin de la I»"* partie.

certaine circonspection. Comme André Martin, il cherche à faire passer pour un simple commentaire de saint Augustin la philosophie de Descartes et de Malebranche. Tel est le but de son grand ouvrage, Humanœ aniinœ natura ab Augustino détecta, etc. (1), qui, pour le fond et pour la forme, présente de grandes analogies avec la Pkilosophia chînstiana d'André Martin. Fardella, à son exemple, a aussi imaginé, par une salutaire fiction, comme il le dit dans la préface, de ne pas parler en son nom et de donner la parole à saint Augustin lui-même. Dans le De animœ qimntitate, dans le dixième livre du De Trinitate, dans le De animœ immortalitate, il retrouve, ou croit retrouver tout ce qu'il y a d'essentiel dans les doctrines de Descartes et de Malebranche. Ainsi, avec les arguments de saint Augustin, il prouve que la connaissance de l'âme est plus claire que celle du corps, que l'âme est spirituelle, que l'âme pense toujours, que Dieu est le lieu des esprits, la patrie et l'habitation de l'âme. Selon saint Augustin, et selon Fardella, il y a une idée de Dieu sublime, innée, représentant l'être infini, idée qui se cache en chacune de nos pensées, et par laquelle Dieu nous est connu comme les axiomes en mathématiques. Chaque mode de la pensée enveloppe en effet nécessairement la notion de l'être infini et souverainement parfait. L'âme ne peut se penser sans penser ce qui est, idea sut in ideam Dei veluti tota immerg'iVwr. Dieu est l'exemplaire souverain de toutes choses, l'âme est faite à son image, et'reproduil, non pas en totalité, mais en partie, quelques-unes de ses perfections. Ces vestiges des idées divines créées avec l'esprit fini, c'est

(1) Animœ humanœ natura ab Augustino détecta in libris de animœ quantitatSy decimo de Trinitate et de animœ immortalitate, exponente Michaele Angelo Fardella Drepanensi sacrœ theologiœ doctore ac in Patavino lycœo astronomiœ et meteorum prof essore; opus potissimum elaboratum ad incorpoream et immortalem humanœ naturœ indolem adverses Kpicuri et Lucretii sectatoreSy ratione prœlucente, démons trandam. Venet., 1698, in-fol. Il est précédé d'une dédicace au cardinal Norris» zélé défenseur des doctrines augustiniennes.

LE CARTESIANISME EN ITALIE. 5î2t7

la raison. L'âme vit donc en Dieu, comme en son exemplaire et son archétype. Fardella, comme la plupart des. cartésiens, se plaît à développer le texte de saint Paul : In ipso enim viuimus, movemur et swnus,

A la suite de la troisième partie de son ouvrage, il met aux prises Épicure et saint Augustin dans un traité intitulé : Mentis et camis conflictus seu Augustinus et Epicurus invicem pugnantes. Il fait parler la chair par la bouche d*Épicure et de Lucrèce, dont il cite et réfute les arguments en faveur de la mortalité de Vâme : Caro sive Epicurus in libro tertio Lucretiide rerum naturapro animœ mortalitate cet'tans. En réponse à la chair, Tesprit parle par la bouche de saint Augustin : Mens sive Augustinus pro sempiteima mentis humanœ naturà pugnans. Celte discussion est entre l'esprit et la chair une réminiscence, pour les idées et pour la forme, de la polémique de Descartes et de Gassendi et de leur fameuse antithèse, o înens, o caro.

A l'exemple de Régis, Fardella se proposait de publier un système entier de philosophie. Mais la première partie seule, la Logique^ a paru (1). Cette logique est tout entière imitée de VArt dépenser. Les divisions, l'esprit et la méthode sont les mêmes. Non-seulement Tauteur soutient qu'il y a des idées innées, mais qu'aucune idée ne dérive des sens. Un appendice est consacré à combattre ce que Fardella appelle le triple sophisme des écoles, à savoir la croyance à l'existence en dehors de nous d'objets conformes à nos idées, ou, en d'autres termes, à l'existence des corps. Il rejette, comme Malebranche, l'argument de la véracité divine de Descartes. Dieu n'est pas obligé de nous apprendre infailliblement qu'il y a des corps, et, si nous en avons une certitude plus que morale, c'est la foi seule qui nous la

(1) Le titre de cet ouvrage n'est pas Logica^ comoie l'indique Tennemann, mais Universœ philosophiœ systema in quo nova quadam et extrU cata methodo naturalis scienfiœ et moralis fundnmenta expianantur, tomus primus, rationalis et eniendatœ dialecticœ spécimen tradens^ eut accedit appendix de triplici scholarurn sophismate detecio eùrejecio^ opw in tironum gratiamelucubratum, iii'V2. Venct., 1691.

donne. Dans sa polémique avec Giorgi il renvoie à sa jDmïlectique pour prouver qu'on ne peut démontrer avec évidence Texistence des corps.

Cette polémique, qui a pour principal objet la nature des corps et de l'espace, est ce qu'il y a de moins connu et de plus intéressant dans la philosophie de Fardella. Maleo Giorgi, professeur de médecine et de philosophie à Gônes, avait composé un certain nombre d'ouvrages contre la philosophie de Descartes. Fardella réfute un Essai sur la nouvelle doctrhie de Descartes (i), dans lequel Giorgi résumait en douze propositions ses difficultés sur les principes de la philosophie cartésienne relativement au^orpsetà l'espace.

L'étendue essentielle, l'espace identifié avec l'étendue matérielle, l'infinité de l'étendue matérielle, voilà, selon Giorgi, les grandes erreurs de Descartes.

11 entreprend de prouver que nous n'avons point d'idée claire du corps, en tant que simple étendue, que ce n'est pas la raison, mais l'imagination qui nous fait prendre l'étendue matérielle pour l'espace, et nous la représente comme sans limites. Comment rendre compte de la mobilité des corps avec l'idée de pure étendue qui n'enferme que l'immobilité ? L'immensité de Dieu nous force à concevoir une pure étendue immense, immobile, oîi il demeure immobilement, et le mouvement local nous force à concevoir un lieu ferme et permanent qui, abandonné par un corps, soit aussitôt occupé par un autre ; donc il y a un espace, une pure étendue distincte de l'étendue matérielle. Un mode de l'être, une conception abstraite de l'être en acte dans le monde, et, par delà le monde, une conception abstraite de l'être possible , voilà ce

{\)Saggio délia nuova docirina di Renato Descartes^ in-12. Gen.« 169i. Il est aussi Fauteur d'autres ouvrages de philosophie : Mattœi Giorgii philosophiœ ac medicinœ doctoris summa supremœ partis philosophiœ bi' partita^ seu de homine lihri duo, Gen., 1T13, in-4'. — Disputa intoftio ai prindpi di Renato délie Carte, ripigliata e finita contro i^autore délia riposta alla terza leitera di Benedetio Aleiino. Geo., 17l3«

LE CABT^SJANISME EN. ITALIE. oUfi

qu'est l'espace, selon Giorgi. En dehors du monde, l'espace n'est que le lieu possible d'un Cire possible. C'est à ces lieux possibles qu'appartient l'inflnilé, el non au lieu actuel du monde créé et fini. Maïs ces lieux possibles, ces espaces imaginaires ne sont que pure négation en dehors de l'immensité de Dieu.

Quoiqu'il prenne la défense de Descartes (1), Fardella n'ose pas cependant s'aTOuer hautement cartésien. Il déclare qu'il ne veut faire les affaires d'aucune secte, mais seulement de la vérité, qu'il n'est aveuglément épris ni de ce qui est ancien ni de cequiestnouveau.il dit même qu'il n'a pas prétendu prouver d'une manière absolue que Descartes a raison, mais seulement que Giorgi a tort, abstraction faite de la vérité ou de la fausseté de la doctrine de Descartes. Si nous avions l'idée claire de l'étemluc en tant que corps, tout le monde ne serait-il pas d'accord sur ia nature de l'étendue ? Pur sophisme, répond Fardella à Giorgi : je puis avoir une idée claire d'une chose tandis que les autres l'ont obscure. Devra-t-on donc douter de l'existence de Dieu parce qu'il y a des athées? Pour donner une preuve sérieuse, il fallait prouver que la raison, après examen rigoureux, trouve autre chose dans !e corps que l'étendue. Giorgi accuse Descartes de s'être laissé séduire par l'imagination quand il attribue de la réalité t l'espace, et enlève toute limite à la substance matérielle. Fardella s'étonne d'un tel reproche contre un philosophe qui, mieux qu'aucun autre, a distingué la raison de l'ima-

(I] Drltera del signor abaie Mtcliel-AngetoFarilslta al sigrtor Antonio Magliabeccki, in cui hreventente a'esaminana erigetlimo /'oppoiixioni proposte contra iiiprincipU delta iiarlesiana filoiofia dal dotliasimo signore Sdatlto Giorgi wlla sua epistolii ; SitgKi» deUa nnova dottriua di Heaain DetcBrtes. — Leitera del daltor Mattea Giorgi, ineai tirispond&alle c}jpi»iiioni faite alla sua epistola dol lignor Ftirdelia. Geii., IIIS&. — Letttra del lignor Fardella, in c«i re/iplica aile opposizioai f'dte alla tua prima lellera in difesa dei prineipii délia éarlesiana filosofia dal aignor Giorgi. Toutes ces pldce» se troovent daos IStGaleria diMinema, W <ol. Vcnel. iD-4, 1697.

Page 1