‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 2)Chapitre 64 sur 68 · IT · texte numérisé non relu

IT

otf2 PHILOSOPHIE CAHTÉSIENNE.

comme en 1728, dans ses Lettres sur les Anglais, il le proclame le philosophe par excellence : « Après tant de courses malheureuses, fatigué, harassé, honteux d'avoir cherché tant de vérités et trouvé tant de chimères, je suis revenu à Locke comme Tentant prodigue qui retourne chez son père, je me suis rejeté entre les bras d'un homme modeste qui ne feint jamais de savoir ce qu'il ne sait pas, qui, à la vérité, ne possède pas des richesses immenses, mais dont les fonds sont bien assurés et qui jouit du bien le plus solide sans aucune ostentation, etc. »

Combien ne sait-il pas rendre cette philosophie attrayante et spécieuse par une certaine apparence de bon sens, par une merveilleuse lucidité, par ces formes légères et piquantes qu'il varie à TinGni ! Cependant il ne suit pas toujours avec fidélité les traces de son philosophe par excellence; il s'en écarte, tantôt pour améliorer et corriger sa doctrine, tantôt pour l'empirer. Il le loue d'avoir osé quelquefois parler affirmativement, mais il le loue plus encore de savoir douter, et surtout d'avoir osé dire, que jamais peut-être nous ne pourrons savoir si un être matériel est capable de penser ou non. Voilà ce que Voltaire semble goûter et admirer, par-dessus tout le reste, dans la philosophie de Locke, et ce qu'il vante comme le dernier mot de la sagesse humaine. Il s'empare dece doute, queLocken'avait fait qu'insinuer en passant, pour le tourner contre le spiritualisme cartésien.

Qu'est-ce que l'âme ? Rien, selon Voltaire, qu'une simple faculté de la matière et des organes, et non une personne ; rien qu'une propriété, et non une substance, une abstraction réalisée, semblable à la déesse Mémoire des anciens. Autant vaudrait-il faire un Dieu du pouvoir secret par lequel la nature forme le sang. Combien n'a-t-il pas fallu que la raison de l'homme fût corrompue par la métaphysique, pour s'imaginer qu'il était un composé de deux êtres, l'un visible, palpaljle, mortel, l'autre invisible, impalpable, immortel (1) î II se plait à exercer sa verve contre « cet

(1) iJe l'dmey pur Soiaiius.

être autrefois nommé souffle et aujourd'hui esprit, contre ce personnage étranger qui habite le cerveau humain,

contre ce petit dieu qui si souvent devient un petit diable

Je serais la boîte dans laquelle serait un être qui ne tient point de place ! Moi, étendu, je serais l'étui d'un être non étendu ! Je posséderais quelque chose qu'on ne voit jamais, de laquelle on ne peut avoir la moindre image, la moindre idée 1 II faut être bien hardi pour se vanter de posséder un tel trésor (1). »

L'analogie avec les bêtes, voilà un des plus grands arguments de Voltaire contre le spiritualisme. D'abord il se moque, non sans raison, de l'automatisme : « Si ces bêtes ne sont que de pures machines, vous n'êtes certainement auprès d'elles que ce qu'une montre à répétition est en comparaison du tournebroche dont vous parlez , ou si vous avez l'honneur d'une âme spirituelle, les animaux en ont une aussi, car ils sont ce que vous êtes (2). n A rencontre des cartésiens, et avec l'arrière- pensée d'en tirer un argument en faveur du matérialisme. Voltaire, comme Gassendi, est plutôt disposé à exagérer qu'à rabaisser les facultés de l'animal.

Cependant, en attaquant ainsi le spiritualisme de Descartes, il voudrait, dans un intérêt de conservation sociale, sauver la croyance à la possibilité, sinon à la certitude de l'immortalité et d'un Dieu rémunérateur et vengeur. « Le patriarche, dit Grimm dans sa correspondance, ne veut pas se départir de son rémunérateur et vengeur. » Voltaire, d'ailleurs, quintessencic et subtilise de telle façon cet atome de matière, qu'il veut mettre à la place de l'âme spirituelle , qu'on ne voit plus guère par où il se distingue de la monade immatérielle de Leibniz. Il lui arrive môme de lui donner aussi ce nom de monade : « Mais si dans l'animal raisonnable , appelé homme , Dieu avait mis une étincelle invisible, impalpable, quelque chose de plus intangible qu'un atome d'élément, ce que les philoso-

(1) Lettres de Memmius à Cicéron.

(2) Traité de métaphysique^ chap. v .

o64 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.

phes grecs appellent une monade, si cette monade était indestructible, si c'était elle qui pensât el qui sentit en nous, alors je ne vois plus qu'il y ait d'absurdité à dire : cette monade peut exister, peut avoir des idées et du sentiment quand le corps dont elle est Tâme sera détniit [i).n S'il en est ainsi, que deviennent donc toutes les plaisanteries de Voltaire contre cet être dont nous ne pouvons nous faire aucune image, qui ne se voit pas et ne se touche pas ? Il ne fait pas une guerre moins vive aux idées innées qu'au spiritualisme. Ici encore, c'est lui qui, s'inspirant de Locke, donne le ton à tous les philosophes du dix-huitième siècle. Tous ont la table rase pour devise, tons combattent les idées innées comme la plus folle des visions, et comme le plus grand obstacle aux progrès de la vraie métaphysique et de l'esprit humain. Voltaire puise dans le premier livre de Y Essai sur Ventendemmt humain, ses arguments et même ses railleries contre les idées innées , et, comme Locke, il leur attribue un sens qui n'est pas celui de Descartes. Toutes nos idées viennent des sens, toutes sont filles des objets aperçus ou des images, et la connaissance tout entière se ramène à des éléments purement sensibles (2), voilà le grand principe de Voltaire. Aucun autre ne lui paraît mieux démontré dans toutes les mathématiques : « Personne ne me fera jamais croire que je pense toujours, et je ne suis pas plus disposé que Locke à imaginer que, quelques semaines après ma conception, j'étais une âme fort savante, sachant alors mille choses que j'ai oubliées en naissant, et ayant fort inutilement possédé dans l'utérus des connaissances qui m'ont échappé dès que j'ai pu en avoir besoin et que je n'ai jamais pu reprendre depuis (3). » Dans le conte de Micromégas il fait dire à un philosophe cartésien : « L'âme est un esprit pur qui a reçu dans le ventre de sa mère toutes les idées métaphysiques, et qui en sortant de là est obligée d'aller de nouveau à

{\) Dinlayuc ch Calh'crafc et (VÉvhévicrc. Cl) Dk'tiotmuire p/n/osophifjue^ art. Idék. (3) Lettres sur les Anglais, XJII.

l'école et d'apprendre tout de nouveau ce qu'elle a si bien su et qu'elle ne saura plus. — Ce n'était donc pas la peine, répond Micromégas, que ton âme fût si savante dans le ventre de ta mère pour être si ignorante quand tu aurais de la barbe au menton . » En ce sens, il est vrai de dire, avec Voltaire, que nous n'avons pas plus d'idées innées que Michel -Ange et Raphaiil n'apportèrent en naissant des couleurs et des pinceaux, ou qu'Homère ne naquit avec l'Iliade dans sa tôte (i).

Mais à les prendre dans leur vrai sens, Voltaire s'éloigne de Locke, et se rapproche de Descartes , beaucoup plus sans doute qu'il ne le pense lui-même. Est-ce donc ce grand adversaire des idées innées qui se fait le défenseur d'une raison commune nous enseignant à tous les mômes principes, dont le premier, est, qu'il y a une justice naturelle , la môme dans tous les temps et dans tous les lieux? N'est-îl pas curieux de le voir si vivement aux prises avec Locke en faveur de l'innéité de la justice, en môme temps qu'il combat les idées innées? Qu'il est peu révérencieux pour la crédulité avec laquelle son maître en sagesse accueille les plus absurdes récits et les faits contre nature, pour prouver que la justice n'est qu'une affaire de mode et d'opinion I Nul peut-être mieux que Voltaire, n'a réfuté cette partie du premier livre de YEssai sur r entendement. Ni Malebranche ni Fénelon n'ont mis plus de force et d'éloquence à démontrer l'universalité et l'immutabilité de la loi morale, a La notion de justice me semble . si naturelle , si universellement, acquise par tous les hommes, qu'elle est indépendante de toute loi, de tout pacte, de toute religion (2). » Partout violée, nulle part elle n'est abrogée : « qu'on me montre un pays où il soit honnête de me ravir le fruit de mon travail, de violer sa promesse, de mentir pour nuire, de calomnier, d'assassiner, d'empoisonner,

{i) Le Philosophe ignorant.

(2) Le Philosophie ignorant.

ses

d'être ingrat, etc. (I). » 0"P de vives et éloquentes prc tcstatJOQs, dans la prose et les vers de Voltaire, contre cet triste doctrine de Locke (2) ! Combien ne s'est-il pas hct^ reusement inspiré de cette croyance à une justice naturelle et aune raison commune danssa critique historique, dans 33 guerre contrii i'inlolérance et la superstition, contre les iniquités de l'ancienne société ! Malheureusement Voltaire a plutôt réussi, parmi les philosophes de son école, à décpéditer les idées innées, et à les couvrir de ridicule, qu'à faire admettre cette exception au principe de la table rase en faveur d'une justice naturelle et universelle.

Cette raison commune non-seulement nous enseigne, selon Voltaire, qu'il y a une justice, mais encore qu'il y a un Dieu. Il faut savoir gré à Voltaire de n'avoir pas moins timu terme pour l'existence de Djeu que pour celle d'une justice naturelle, deux vérités singulièrement .compromises au sein de la philosophie de la sensation, 11 est impossible de mieux mettre l'athéisme aux prises avec le bon sens et de revêtir de formes plus vives et plus saisissantes la démonstration tirée de l'art de la nature, ou la nécessité de conclure d'un admimble ouvrage à l'existence d'un admirable ouvrier. Il n'y a pas de nature, il n'y a que l'art qui partout révèle un artisan inGni, voilà ce qu'il oppose admirablement à ceux qui voulaient mettre la nature à la place de Dieu (3).

Tout en rejetant les preuves métaphysiques, cependant, il admet comme complément de la preuve tirée de l'art de la nature, celle de Clarke, qui est, dit-il, pour ainsi dire, la plus métaphysique des preuves physiques. Il y voit une belle démarche de l'entendement humain, un élancement divin de la raison, dont la portée est supérieure à celle qui se tire uniquement de 1 ordre du monde (4). Mais toute sa théo-

(1) Dictionnaire philosopliiiiue, art. Loi natokelle.

\-i) Voit la Pliilosop/iis de Ko.ïaire, par M. Bersol, ill-12, lSt7.

(3} Dùilngue entre MN Philosophe el la Nahire.

ijt) Traité de métaphysique eiLeltrt au P. Tournemine, de 1TS5.

dîcée se borno ;^ l\anirina(ion ilo Toxisloiuv \V\\\\ Oiou » cause première et ardùterte «iu nioiuio, Où'u lui |V{ir,iH démontré, mais il no lui paratt pas uu)ius «ItMuontn^ ipio nous ne sommes pas faits pour le eomproufire. S'il est <lo la folie de nier Dieu, il est, selon lui, de la d«^iueiu*e tlVutreprendre de le détiiiir. Il prend plaisir jWoult«\er deh doutes sur la providenee, et i\ tourner n\ ridi<*ulo Topll misme de Leibniz (pi'il ne d<^nature pas moins que Ion idi^ON innées de Descartes.

Voltaire qui se moque tant tie Tuptimisme estlui ui^rne optimiste, mais au détriment tIe rinduit/* de. Dieu. Clnuuni* Leibniz, il soutient que ce monde est l(* meilleur den mondes que Dieu pût faire, mais paree.tte raJKou t\\w, niuik doute, la puissance de Dieu ne lui p(>rmell.jiit piiM d'aller au delà : a J'aime mieux tenir Dieu pour borné cpie pour méchant. )> La raison s'accommode-t-(*lle doue mieux du la première que de la seconde pensée?

Rappelons encore que, quoiqu'il borne airmi la pe,rfe«> tion divine, Voltaire, d'un autre c6lé, semblerait ne rapprocher du cartésianisme, cl en particulier de, Malebrancbe, par la prédilection qu'il témoigne pour Ja do^'trine que Dieu fait tout en nou*^. Nous sommeil dann la main d<' Dieu comme VartiiUt dans ia main tin potier, avait tlU Spr noza. La comparaison ne parait pa-* encore a>.;.<î/ itnU: /i Voltaire; il veut qu'on di-îC que nous v/mnu'Ji mille millions de foifî plus soumi ; à Dieu que Var/^ïU: au poher. Mais ce qui lui p'ait surU^ut dan*, eetl'; dépendance', cVait Tavanta^e qu'il en tiie en ihunn delà né';^:>.>jt/î umver selîe. dontil r'e-t fait ;e d';,*en*eur tlmr. Ut tU'StïU-jt', f^ntU'i de sa \ie, aprê- a.^i: q^j-s*^: '.h cau>e du ;i;/'e h'.hiUé',^ que Giloorc À a-iiit f'JzthiiK^j^:, ^'.e'; UuK '; ' ^prJ. et '>; ïttm

PIlILOSÛPniE CARTESIENNE.

Il les cfl'aça dans les éditions suivantes, et, à leur plat il mit les vers magnifiques, que chacun connaît, en I'Ih neur de TaUraction.

Bi Voltaire n'a pas renihi justice à la métaphysiquei'il même ù la physique do Dcsoartes, au moins il rend justfi à son génie. Il tonnie en ridicule ces Anglais, fanatiqi* admiralcurs de Newton, qui croient qne, si l'on ne i tient plus h l'hnrrcup du vide, ei l'on sait que l'air est | sant, Bi l'on se sert de lunettes d'approche, c'est à Newf^ qn'on le doit; il ne peut souffrir qu'on ait osé avani que Descartea n'est pas un grand géomètre. « Ceux t parlent ainsi peuvent se reprocher de hattre leur mu rice, Descaitesa t'ait un aussi grand chemin du point fl il a trouvé la géométrie jusqu'au point oii i! l'a pouss' qne Newton en a fait après lui.,... Je ne crois pas quTâ ose. à la vérité, comparer en rien sa philosophie avec cta de Newton : la première est un essai, la seconde chef-d'œuvre, mais celui qui nous a mis sur la voie de ^ vérité vaut peut-être celui qui a été depuis an bûal^ cette carrière {!). Je rends autant de justice à Descai^' que ses sectateurs, je l'ai toujours regardé comme le -pïi mier génie de son siècle; mais autre chose est d'admirtf autre chose est de croire {2J, » Tous les newtoniens H çais du dîK-huitîème siècle ne seront pas aussi justes à vers le génie de Descartes; exceptons toutefois d'AletÇ hert, qui regarde l'explication de la pesanteur par ï tourbillons comme la plus belle hypothèse que la philoi phie ait jamais imaginée.

Dans ses Lettres anglaises, Voltaire annonçait et cëlfl brait Newton, en même temps que Locke, mais il indiquer seulement en gros les conli-ariélés des deux systèmes, 6 l'attraction et des tourbillons. Quelques années plus ÛA

(1) Ulh-e) sur ;« Anglais, lettre XIV.

(2) Défense du nauitoaianiime .

il expose et démontre le nouveau système dans ses Éléments de philosophie de Newton, Il serait injuste de passer sous silence Maupertuis qui déjà avait attaqué les tourbillons, et que Voltaire lui-même, avant la brouille de Berlin, proclamait son maître en Newton, le Colomb d'un monde nouveau, l'apôtre de Locke et de Newton. « Maupertuis, dit d'Alembert, fut le premier qui ait osé parmi nous se déclarer ouvertement newtonien. Il a cru qu'on pouvait être bon citoyen sans adopter aveuglément la physique de son pays, et pour attaquer cette physique, il a eu besoin d'un courage dont on doit lui savoir gré (i). » C'est, en elfet , Maupertuis qui, le premier, avec Clairault, osa insinuer dans l'Académie des sciences, des doutes contre les tourbillons. Avant les Lettres anglaises^ il avait publié, eii 1732, le Discours sur la figure des astres, où il combat Descartes et défend Newion, mais avec la plus grande circonspection, et prétendant seulement vouloir mettre sous les yeux du public les pièces de ce grand procès, sans le juger lui-môme, Maupertuis d'ailleurs nous apprend dans une de ses lettres quel fut le peu de succès du Discours sur la figure des astres : « Il a fallu plus d'un demi-siècle pour apprivoiser les académies du continent avec l'attraction; elle demeurait enfermée dans son île, ou si elle passait la mer, elle ne paraissait que la reproduction d'un monstre qui venait d'être proscrit; on s'applaudissait tant d'avoir banni de la philosophie les qualités occultes, on avait tant peur qu'elles ne revinssent, que tout ce qu'on croyait avoi^ avec elles la moindre ressemblance effrayait; on était si charmé' d'avoir introduit dans l'explication de la nature une apparence de mécanisme, qu'on rejetait, sans l'écouter, le mécanisme véritable qui venait s'offrir. Ce n'était pas une grande gloire dq venir présenter à ses compatriotes une découverte faite par d'autres depuis cinquante ans. Ainsi, je puis dire que je suis le premier qui osa, en France,

(1) Discours préliminaire de V Encyclopédie,

proposer Tattraction, du moins comme un principe à examiner : ce fui dans le Discouru sur la figure des asù^es. On y peut voir, avec quelle circonspection je présentais ce principe, la timidité avec laquelle j'osais à peine le comparer à rimpulsion, la crainte où j'étais en faisant sentir les raisons qui avaient porté les Anglais à abandonner le cartésianisme. Tout cela fut inutile, et si ce discours lit quelque fortune dans les pays étrangers, il me fit des ennemis personnels dans ma patrie. » Mais il ajoute : « Les choses depuis ce temps-là sont bien changées ; l'attraction s'est tellement établie qu'il n'est à craindre que de lui voir prendre un trop universel empire (1). » Or, c'est à Voltaire et à ses Eléments de la philosophie de Newton, chef-d'œuvre de clarté, d'élégance et de discussion scientifique, que revient le principal honneur de cette révolution scientifique. Mais, par un singulier retour de la fortune, le cartésianisme, comme nous l'avons dit, était alors protégé ; le chancelier d'Aguesseau refusa le privilège à un livre oh Descartes était attaqué (2), ne voulant pas môme l'accorder à la partie purement physique. « M. le chancelier, écrit Voltaire à Thuriot, n'a pas cru devoir m'accorder le privilège des ^/em67i^« de Newton; peut-être dois-je lui en être obligé. Je traitais la philosophie de Descartes comme Descartes a traité celle d'Aristote.... Je n'aurais eu que de nouveaux ennemis, et je garderai pour moi les vérités que Newton et S'Gravesande m'ont apprises, d Élevé dans le cartésianisme, d'Aguesseau ne concevait pas, dit Voltaire, qu'on pût adopter les découvertes de l'Angleterre sans être ennemi de la patrie et de la raison (3). « On a voulu, dit-il ailleurs, faire un crime à l'auteur d'avoir enseigné des découvertes faites

' (1) Œuvres de Mauperiuis^ 4 vol. in-S, Lyon, 1756, 2* vol., lettre 12.

(2) L'ouvrage avait d'abord paru incomplet en Hollande en 1738. Voltaire ne put le publier en France qu'en 1741 avec une permission tacite et sous l'adresse de Londres. Il y ajouta une troisième partie sur la métaphysique de Newton, où il lui impute fort arbitrairmenet les principes métaphysiques et les doutes de Locke^ ainsi que les siens.

(3) Mémoires,

RÉVOLUTION PHILOSOPHIQUE DU XVIII" SIÈCLE. 37i

en Angleterre... Ils ont prétendu que c'est ôtre mauvais Français que de n'être pas cartésien. Quelle révolution dans les opinions des hommes! La philosophie de Descartes fut proscrite en France, tandis qu'elle avait l'apparence de la vérité, et que ses hypothèses inj^énieuses n'étaient point démenties par l'expérience, et aujourd'hui que nos yeux nous démontrent ses erreurs, il ne sera pas permis de les abandonner {\)\ » Cependant l'ouvrage parut complet en France en 1741 ; il était dédié à son illustre et savante amie^ la marquise du Ghâtelet, qui, elle aussi, contribua à faire connaître Newton par la traduction de ses Principes avec un commentaire algébrique. Ce n'est point ici une marquise ni une philosophie imaginaire, dit Voltaire dans la préface, par une maligne allusion à-la Pluralité des mondes de Fontenelle.

Non-seulement Voltaire a démontré Newton, mais il Ta chanté, et jamais il n'a été mieux inspiré que dans ses beaux vers en l'honneur de l'attraction (2). Tandis qu'il chante la physique de Newton, voici comment il plaisante aux dépens de la physique de Descartes : « Celui qui a fait lé plus de fracas après mon homme d'Étrurie (Galilée) a été un Gaulois nommé Cardestes (Descartes). Il était fort bon géomètre, mais mauvais architecte ; il ne demandait à Dieu pour bâtir cet univers que de la matière ; il en a fait des dés à six faces, et il les a poussés de façon que, malgré l'impossibilité de remuer, ils ont produit tout d'un coup des soleils, des étoiles, des planètes, des comètes, des terres, des océans. Il n'y avait pas un mot ni de physique, ni de géométrie dans cet étrange roman ; mais les Gaulois n'en savaient pas davantage ; ils étaient fort renommés pour les grands romans ; ils ont adopté celui-là si universellement qu'un descendant d'Esope en droite ligne a dit :

Descartes, ce mortel dont on eût fait un dieu (3)... i>

(1) Défense du newtonianisme,

(2) Dans I*Épltre à madame du Ch&telct, et dans U Henriadêm

(3) Dialogue (VÉvhémère et de Callicrate.

o72 PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.

Cependant, jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, les tourbillons ne manquèrent pas d'habiles défenseurs. Nous n'avons pas la prétention d'exposer, encore moins de juger, ce grand débat qui appartient à l'histoire des mathématiques et de la physique, et non à celle de la métaphysique. Nous voulons seulement indiquer le point de vue où se placèrent les plus habiles cartésiens pour défendre la physique de Descartes contre celle de Newton.

Au premier rang des défenseurs de la physique cartésienne dans le dix-huitième siècle, il faut mettre Fontenelle et Mairan. Jusqu'au bout de sa longue carrière, qui commence à la mort de Descartes et finit à l'époque de la plus grande renommée de Voltaire, Fontenelle a défendu les tourbillons, avec autant d'esprit et d'habileté que de persévérance, dans trois écrits remarquables, \îi Pluralité des Mondes en 1686, à l'âge de vingt-neuf ans, Vlhoge cfe Netoton en 1727, et la Théorie des tourbillons en 1752, à l'âge de quatre-vingt-quinze ans (1), L'enjouement, remarque M. Flourcns dans son Étude sur Fontenelle, domine dans le premier, une raison supérieure dans le second, un peu d'humeur chagrine dans le dernier. Le ton y suit la fortune des tourbillons ; ils régnaiert d'abord sans partage, puis ils luttaient contre l'attraction, et puis enfm ils étaient vaincus.

Entre les nombreux ouvrages, publiés sous toutes les formes par les cartésiens, pour faire comprendre et goûter des gens du monde les principes de Descartes, la Pluralité des mondes, petit chef-d'œuvre d'esprit, de clarté, d'élégance, fut pour la physique de Descartes ce que furent pour Newton les Éléments de physique de Voltaire. De quelle

(1) Théorie des tourbillons cartésiens avec des ré flexionssur V attraction^ în-12, 1752. Montucla dit que c'est un ouvrage de sa jeunesse qu'il ne publia qu'à quatre-vingt quinze ans, cédant aux instances de quelques cartésiens obscurs.

« M. de Fontenelle, dit l'abbé Trublet, avait de la répugnance à le publier, à cause des partisans de Newton dans l'Académie ; il n'y consentit qu'à la condition de n'y pas mettre son nom. C'est Falconnet qui en fut l'éditeur et qui en fit la préface. »

RÉVOLUTION PHILOSOPHIQUE DU XVIIl* SIÈCLE. 573

vive lumière, de quel attrait et de quels charmes Pontenelle n'a-t-il pas su éclairer et embellir cette grande hypothèse des tourbillons! Il a Fart d'expliquer, comme en se jouant, les plus abstruses vérités et les plus hauts principes de la physique cartésienne, et particulièrement le mécanisme qui en est le caractère essentiel. Notre intention n*est pas de le suivre dans ses spirituels entretiens, au clair de la lune, avec la belle marquise. Nous nous borneronsàfaire remarquer une conjecture, que déjà nous avons signalée dans Descartes, mais à laquelle Fontenelle donne plus de développement etsembleattacherplusd'importance, celle d'innombrables habitants répandus dans ces innombrables mondes dont la physique cartésienne proclame Texistence. Fontenelle semble affirmer, ce que Descartes n'avait fait qu'insinuer, et se plaît à déployer tout son esprit et toute son imagination en faveur de cette hypothèse. Quant aux difficultés théologiques qu'elle soulève, il pense plus' ou moins sincèrement se mettre en règle par ce tour ingénieux : « Les gens scrupuleux pourraient s'imaginer qu'il y a du danger, par rapport à la religion , à mettre des habitants ailleurs que sur la terre et des hommes qui ne soient pas fils d'Adam. L'objection roule tout entière sur les hommes de la lune. Mais ce sont ceux qui la font qui mettent des hommes dans la lune; moi je n'y en mets point, j'y mets des habitants qui ne sont point du tout des hommes. Que sont-ils donc? Je ne les ai point vus; il est même impossible qu'il y en ait selon l'idée que j'ai de la diversité que Dieu doit avoir mise dans ses ouvrages (1), »

L'éloge de Newton à l'Académie des sciences de Paris, par le plus habile cl le plus constant défenseur de Descartes,

(1) L*oiivrage de Fontenelle est antérieur à l'ouvrage analogue de Ëuygens, qui parut en 1698 : Cosmotkeros sive de terris cœlestibiLS^ earumque ornatu conjecturée ad Constnntinum Hugenum fralrem, Laplace fait la même conjecture que Fontenelle et Hu^gens : « 11 n'est pas naturel do penser que la matière dont nous voyons la fécondité se développer en tant de façons est stérile sur une aussi grosse planète que Jupiter qui, comme

avait excité une grande attente et une vive curiosité des deux côtés du détroit. Tout y fut digne de Newton, de Descartes etdeFontenelle : Toutyest marqué, dit M. Flourens, d'un caractère particulier de grandeur et de délicate réserve. Fontenelle, sans sacrifier en rien Descartes, rend toute justice à Newton, dans un parallèle remarquable par l'impartialité et par la profondeur : « Tous deux génies du premier ordre, nés pour dominer sur les autres esprits et fonder des empires. Tous deux, géomètres excellents, ont vu la nécessité de transporter la géométrie dans la physique. L'un, prenant un vol hardi, a voulu se placer à la source de tout, se rendre maître des premiers principes, par quelques idées claires et fondamentales, pour n'avoir plus qu'à descendre aux phénomènes de la nature comme à des conséquences nécessaires. L'autre, plus timide ou plus modeste, a commencé sa marche par s'appuyer sur les phénomènes pour remonter aux principes inconnus, résolu de les admettre, quels que les pût donner l'enchaînement des conséquences. L'un part de ce qu'il entend nettement, pour trouver la cause de ce qu'il voit; l'autre part de ce qu'il voit pour en trouver la cause, soit claire, soit obscure. » Mais dans cet .éloge, dans celui de Pierre Rencond de Montmort, dans ses Réflexions swr les tourbillons cartésiens^ Fontenelle cherche à mettre les esprits en garde contre la séduction du newtonianisme, et fait la guerre à l'attraction, principe, suivant lui, très-contestable et trèsobscur du système de Newton. Partout il la traite de qualité occulte, en lui opposant l'idée claire de l'impulsion, fondement de la physique de Descartes. « Il est certain, que si l'on veut entendre ce que l'on dit, il n'y a que des impulsions, et si on ne se soucie pas de l'entendre, il y a

le globe terrestre, a ses jours, ses nuits et ses aimées et sur lequel les observations indiquent des cliîingements qui supposent des forces trèsactives. L'homme fait pour la température dont il jouit sur la terre ne pourrait pas, selon toute apparence, vivre sur les autres planètes; mais ne doit-il pas y avoir une infinité d'organisations relatives aux diverses températures des globes de cet univers? » Système du monde ^\i\, V, chap. vu

des attractions et tout ce qu'on voudra; mais alors la nature nous est si incompréhensible, qu'il est peul-ôtro plus sage de la laisser là (i).» Si de Tattraction mutuelle on prétend faire une propriété essentielle aux corps, quoique nous ne l'apercevions pas, n'en pourra-t-on pas dire autant des sympathies, des horreurs, de tout ce qui fait l'opprobre de l'ancienne philosophie scolastiquc (2)? Il ne méconnaît pas la force des objections de Newton, mais il espère que la lumière se fera.

Tel est aussi le langage d'un autre savant cartésien, Palconnet, dans la préfcice qu'il a mise en tête des Tourhillom cartésiens de Fontenclle. a En excluant notre fluide, les newtoniens ont été obligés de ramener ce qu'il y a de plus absurde chez les anciens, le vide et les qualités occultes, c'est-à-dire de recourir à des causes plus incompréhensibles que les intelligences et le premier mobile. En vain les newtoniens s'écrient : Le calcul de Newton ppurrait-il être aussi juste, si cette cause occulte et indépendante de tout mécanisme, appelée gravitation, n'existait réellement? N'adoptons-nous pas, répliquons-nous, le même calcul? Mais nous le tirons de causes réelles, et vous ne le tirez que d'êtres supposés. Disconvenons-nous de l'existence de la gravitation? Mais de cette existence s'ensuit-il que la gravitation soit une qualité essentielle de la matière? C'est le simple nom d'un effet comme Newton Ta d'abord reconnu. Cet effet ne peut avoir de cause dans le vide; oil peut-il donc la trouver sinon dans le tourbillon?»

Mairan, secrétaire de TAcadémie des sciences, après Fontenelle, chercha aussi, sinon avec plus d'esprit, au moins avec autant de force, à sauver les principes fondamentaux de la physique de Descartes. H était en quelque sorte sous le charme de l'admirable simplicité du mécanisme de l'univers de Descartes, de la grandeur

(1) Éloge de MontmorL

(2) Théorie det tourhilloîu.

galimatias pour couvrir une ignorance glorieuse

A côLé de Fonteneile et de Mairan, il faut, comme noi) venons de le Toir, placer aussi le cardinal Gerd il parmi n derniers et les plus habiles défenseurs de la pbysitjue t Descartes (S). Néanmoins, el sauf celle exception, Grimm, à la mort de Fonteneile, pouvait éciire :' b Aujourd'hui que le newtonianisme a triomphé en France comme dans le reste de l'Europe éclairée, il n'y a plus guère ici de partisans de Descaries que M, de Mairan et quelques vieux académiciens peu connus (3). » Rendons plus de justice qu'on ne le fait ordinairement à ces derniers jiéfcnseurs des tourbillons. Si quelques-uns ont eu le tort de rejeter les expériences et les calculs de Newlon, tons ils ont raison de rejeter cette cause occulte de l'attraction, et de demeurer attachés avec opiniâtreté à ce point de vue supérieur de l'impulsion et du mécanisme auquel s'est de nouveau placée ta science du dix-neuvième siècle (4).

Tel est l'ensemble des causes qui, pendant la première moitié du dix-huitième siècle, furent fatales à la doraina-

(1) Ectninittemeitts sur les conjectures iihij.ii'iiies, par Nicolas Har sneker. Ainsi., leiO, 1 »ol, iM".

(ï) Disaertalion sur Pin'MmpaHbilifi de l'attraction el de se lois avec les phéaoménei. (Voir le 5' vol. de sesCEovres.iidiiionde Borna.) AluDtucla en r*it le plus grand i\o$e. Citons encore Vlllsinat, curé ds Ls Guillatîère à Lyon, auteur de Nniiveau système ou Nouvelle ErpticaHi» du mouveineul des pionétes, in-t!, I7i)T, dont il esl dit daiia i'Bncy.li die, h l'article cïitësiamshe, Vjue t^ost te meilleur ouvnge en U,re Descartes. Faluinnel l'a traduit en lalin.

(3j Cori-AiponiJance, Lettre du l^révrier 17S4.

(t| Voici comment ce grand débat est jugé dans de savants arlîcTeiff \n Hemie des Deux-Mmdes, 15 octobre 1S60, sur la. pliysiqiie moderne, signas Edgaid Saveiia; : " Pour nous qui regardons inainlenint ct> d^bat liisloriqae i travers i'apiisement des années, nous voyons le terraïa où les deux doctrines ennemies pouvaient se concilier. La gravïtaiion newtonicnne et tous les Tails qu'elle embrasse nous apparaissent, confoniiément nu principe cartésien, comme des conséquences de mouvemants inntériels. Ces dcui principe!, si longtemps ennemis .s'unissent cl se eourondent dan* 'idée p^nfrsie que nous pouvons maintenant nous faite du sysiËma d monde. ■> Sous venons de voir que ce langage ëlail aussi celui de Mai

RÉVOLUTION PHILOSOPHIQUE DU XYIIl* SIÈCLE. 579

tion du cartésianisme, et tel a été le rôle considérable de Voltaire dans cette grande révolution philosophique. Mais si la philosophie de Descartes fut détrônée, elle ne fut pas anéantie, et, comme nous allons le voir, elle a compté encore d'honorables représentants et exercé une influence salutaire jusqu'à la fin du siècle.

Page 1