‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 2)Chapitre 65 sur 68 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

CsrtSsiens du dii-htiiliSme sièclR. — Fon(Bnelle fartésien en phyrique, mais non en métaphysique, — Son jugement sur la révolution opËrëo par Descartea dsns les sciences ei les lettres. — Doutes sur le système physique des cnuses occasionnelles . — Mairan, éiève de Malebrancho, — Discussion avec Malebraoche sur les analogies de sa doctrine avec Spinoza. — Porirail de Malebranche par Mairan. — Le cardinal de PDligaac. — Ses Ibèscs philosopliii;uea au collage d'Harcoart. — V inU-Lueréce. — Cartésianisme de VAnti-Lutréce. — Dogueaseau. — Jugements sur Descartes et Malebrancbe. — Application dn cartésianisme aux principes de la jurispradence, — lUdiiatioru mitaphyinques sur les éraies ou fausses idée» de la justice. — Eiistence et nécessité d'uiie justice naturelle. — Passage & travers la mi!laphysique pour arriver A la morale. — De la liberté et du principe que Dieu fait tout en nous. — De la vérité et de la certitude. — Dieu auteur de toutes nos idées. — DitTérence des counalssances acquises nC innées. — Caractères essentiels des idées Innées. — Deux ordres de vérités innées. — Analyse du sentiment de la conservation. — L' amour-propre éclairé auxiliaire île la morale. — Dagueseeau s'esl-il contredit touchant le vrai priacipe de la morale 7

Nous arrivons aux derniers cartésiens et malcbranchistes du milieu et de la fin du-di.\-huitième siècle. Il faut d'abord revenir sur Fontenelle et Mairan dont il n'a été encore parlé que comme les défenseurs de la physique de Descartes. A vrai dire cependant, Fontenelle n'est guère cartésien que pour la physique. Dans les Éloges de Leibniz et de Maîebranche, il rapporte, non sans y mËler une certaine nuance d'ironie, les théories métaphysiques sur l'âme, sur les idées et sur Dieu, en s'abstenant de les juger parce qu'il s'agit, dit-il, de choses qui échappent à toute expérience, et en conséquence à toute critique, (I L'Académie des sciences s'abstient totalement de 1» métaphysique parce qu'elle parait trop incertaine et tro|

LES DERNIERS CART&SIBKS. Mi

eontentieuse, ou du moins d'une utilité trop pou »onsible» »

Ce scepticisme à Tégard de la métaphysique do nosoartes, de Leibniz et de Malebranche, se lie« dans PiMiprit dD Fontenelle, à Tempirismeà la mode du dix-huitièmo hI^ûIc, comme on le voit par des fragments, sur la connaisManoo do l'esprit humain, sur Torigine des idées, sur rinsllnot, sur la liberté, qui n'ont été publiés qu'après sa mort (4). Tandis qu'il repousse Newton en physique, il donne les mainn à Locke et àCondillac en métaphysique, et II do plaint que de l'ancienne philosophie, qui n'avait pas toujoum tort, on n'ait pas conservé au moins la maxime, qno tout ce qui est dans l'esprit a passé par le sens. La seniiation, et le travail de l'esprit sur les données de la sennation, voilà, selon Fontenelle, comme selon Locke, Tunique oriKino do toutes les idées sans exception. Dans l'idée de Tinilni^ Il ne voit qu'une ampliation de l'idée du fini, et Ion axIomON ne sont pour lui que des vérités tirées d'une cxpériencf) qui n'a pas besoin d'être répétée. Pour ne rien laUnav <Id naturel et d'inné dans l'âme^ il convertit, avant CondIlUe, l'instinct en habitude. Non moins opposé à DenairUtn nur la nature des bèt&s, que sur celle de l'homme, il (tombât aussi l'automatisme (é).

Mais, s'il abandonne Descartes pour la méiAphynUimf il apprécie bien haut l'influence de son i^énie et de nu mé' thode, non-seulement sur les science)» physique* H f ri^itti^ inathiques, mais sur les lettres elle^-îoèm^ et mr le» progrès gâdéraox de Fesprit bomain. Dan» s«» Am% htA\tm préfaces de l'histoire de T Acadéiûie, c'<i»t k \h»4^fUf% nu*ï\ le reDouTellemeDi de$ msAMat^tUim^ H 4« h

Lemôié sur U Lliffiié kK£oe MsluMm^vHMM rii^ |«r tHtMétf

882 pniLOSOPUlE CARTÉSIENNE.

physique, la ruine de cette physique stérile qui, depuis plusieurs siècles, en était toujours au même point, Gt le règne des choses substitué à celui des termes et des mots, le règne de la raison à celui de l'autorité (1), Mais il le loue davantage encore d'être le premier auteur d'un nouvel art de raisonner plus parfait qui, de proche en proche, s'est répandu dans toutes les branches de la littérature et de la science : n Quelquefois un grand homme donne le ton à tout un siècle, et celui à qui on pourrait le plus légitimement accorder la gloire d'avoir établi un nouvel art de raisonner, était un excellent géomètre ^).i: Ailleurs encore il dit : « C'est lui qui a amené celte nouvelle manière de raisonner beaucoup plus estimable que sa philosophie elle-même, dont une bonne partis est fausse ou fort incertaine, suivant les propres règles qu'il nous a apprises (3). o Fonlenelle a combattu les causes occasionnelles de Malebrancbe dans un petit livre intitulé : Doutes sur le système physigjie des causes occasionnetks, par lequel il intervint dans la querelle entre Arnauld et Malebranche (4). U s'est, dit-il, décidé à publier ces objections parce que

(1) PréRtce de l'Histoire del'Acailémie de 16U0. (!) Préface lie 1090.

(3) Digi-eirsioii sur k* aneiem ef lea modernes.

(4) In-li. Rotlerdam, 16SË, sans nom d'auteur. [I fut longtemps bssm rai'e, et l'auteur incoonu. Mais l'abbé Tniblet rapporte que FonteneUe lui a«Bit dit avoir confié le maDuicrit i MM. Basnage qui le tirent imprimer et lui en euvoyÈreot quelques eiemplairea à Rouan. Fonienelle semble y faire une modeste allusion dans l'Éloge de Malebranche, lorsqu'aprÈa avoir Ttcoalé sa querelle avec Régis et Arnauld, il ajoute : * Noos ne parlons point de quelques aulrea adversaires moina illustrea qu'il a eus. n Dom Lamy a réfuté Fonienelle daos la 6* de sea lettres pliilosophjques : Éclaircissements sur lin pelil traili intitulé : Doutea, etc., Malebranche luimSme y s répondu. Trublel afUrme que les deui petits écrits : Réftexiont sur le liiire des Doutes, etc., et Réflexions sur la Lettre de l'iiuteur des Doutes, lettre A laquelle Fonienelle avait répliqué, août cerlalnemeiil de Malebranche, quoiqu'il y parle à la tierce personne ; ce qu'il ignorslt quand il les a fait liisérer i la suite de l'ouvrago de Fontenelle, dans le 8* vol. de ses CEiirres. (Hémoii-es pour servir à l'histoire delà nie et des ouvrages de Fonienelle, par l'abbé Triiblet, in-H, '.,■ édition. nâ9.)

LES DEaSIERS CARTÉSIENS. yii3

l*iebranche, qu'il appelle le plus grand génie du siècle, ne Vvemble pas les avoir prévues, et parce qu'Aruauld ne s'en ^£st pas servi.

■' 'Il commence par l'histoire des causes occasionnelles dont ft'il regarde Descaries comme le premier auteur. Descarles ft fut, dit-il, obligé de les inventer à cause de la difliculté de L^Wpprocher deux êtres aussi éloignés que l'âme cl le corps. \ Ayant en main les causes occasionnelles qui devaient nais- Psance au système de l'âme, il les appliqua aux corps, à rcause de l'impossibilité de concevoir le passage du mou- I vement d'un corps dans un autre. Ensuite vint Malebranche , qui les transporta dans la théologie, a Ainsi les causes oclAcasionnelles furent faibles dans leur naissance et inventées Ppour subvenir à un besoin pressant, mais peu à peu la roommoditô dont on les a trouvées les a fait porter infini- 'rnenl plus loin que la première nécessité ne demandait, o 'Abandonnant à Arnauld le soin de les chasser de la théologie, il veut se renfermer dans le domaine de la physique, sans même toucher fi la communicalion tic Vàrae et ,-du corps. Il considérera seulement deux corps qu'on dit l'être l'un à l'autre causes occasionnelles du mouvement; lâl fera voir pourquoi il lui parait que ce sont des causes ■véritables et non des causes occasionnelles, puis il prou-

■ vera que ce système, quoi que dise Malebranche, ne fait

^ir Dieu ni plus simplement, ni par des voies plus générales, ni plus en souverainqueîesystèmc commun. D'abord i^u'est-ce qu'une cause véritable, en opposition à une pfcause occasionnelle? Il déiinit une cause véritable, celle

■ - entre laquelle et son effet on voit une liaison nécessaire,

ou qui précisément, parce qu'elle est telle ou telle, fait

qu'une chose est ou est telle. Une cause occasionnelle au . contraire est celle qui ne fait rien précisément parci; qu'elle

est telle ou telle , mais parce que, quand elle est telle ou ■telle, une cause véritable agit, en sorte qu'entre elle et

(on effet il n'y ait point de liaison nécessaire. Or, indélipendamment de tout décret, par lequel Dieu s'obligerait r à transporter, à l'occasion du choc, le mouvement d'un

J^êi PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.

corps dans un autre, soit dans Thypothèse du plein, soit dans celle du vide, il résulterait, selon Fontenelle, de la seule nature des corps, de leur masse, de leur mouvement, de leur impénétrabilité, qu'ils doivent par le choc changer leurs mouvements. Il prouve par des raisonnements de mécanique, que de la seule impénétrabilité dérivé la force mouvante des corps. Il ne suivra pas sans doute de Tioir pénétrabilité un mouvement qui n'était point, mais il s'en suivra qu'un corps fera passer du mouvement dans un autre corps. En vain on objecte qu'on ne conçoit pas ce passage du mouvement d'un corps dans un autre. Pour établir une cause véritable/il suffit, selon Fontenelle, d'apercevoir une liaison nécessaire entre elle et son effet; car s'il fallait en^ tendre ces sortes de comment-là, nous ne trouverions pas que Dieu lui-môme fût la cause d'aucun effet.

Ni Fénelon ni Arnauld n'ont mieux mis en lumière l'abus que fait Malebranche du principe de la simplicité des voies, et surtout le désaccord des causes occasionnelles avec cette simplicité. Il est certain que Dieu est sage dans ses desseins et dans leur exécution. Mais la sagesse de l'exécution consiste en deux choses, d'abord à pleinement exécuter son dessein, et ensuite seulement avec le moins d'action possible. C'est là, selon Fontenelle, le point important, et c'est en cela que Malebranche paraît s'être toujours trompé. Cet ordre de l'univers n^est pas en soi le plus parfait, quoique Dieu l'ait voulu tel , à cause de la simplicité des voies dont il ne lui est pas permis de s'écarter, voilà ce que Malebranche ne cesse de répéter. Perpétuel sophisme, répond Fontenelle. S'il me faut dix roues pour construire une machine qui sonne les heures juste, je les mettrai. Sans doute avec cinq roues la machine serait plus simple, mais le but que je me suis proposé ne serait pas atteint- Selon Malebranche, Dieu aurait fait le monde imparfait pour le faire simple, au lieu de le faire d'abord parfait, puis après le plus simple possible. Si les monstres, quoique n'étant pas du dessein de Dieu, sont une conséquence nécessaire du plan du monde, ne suit-il pas que le dessein

^B de Dieu n'est pas sage, puisqu'il n'a pu être pleinement ^~ exécuté ? C'est la simplicité qui l'emporte, tandis que ce devrait être la sagesse. Malebranclie admet cependant que Dieu sort quelquefois de la simplicité quand l'ordre le demande ; pourquoi pas pour bannir les monstres ? Bizarre système oii tantôt la sagesse l'emporte sur la simplicité, et tantôt la simplicité sur la sagesse !

Il ne montre pas moins bien que les causes occasionnelles ne sont favorables, ni à la simplicité elle-même, ni à la vraie uniformité des voies. La force mouvante ûlée au corps, il ne reste plus A Dieu que deux moyens d'exécuter ses desseins, ou de les mouvoir directement, ne s'assujettissant qu'à son dessein, ou d'établir une cause occasionnelle et de s'y assujettir. Or il est évident que cette cause I occasionnelle est un circuit et va contre la simplicité. At-elle au moins l'avantage de l'uniformité? Mais il j a plusieurs sortes d'uniformité, dont celle-là seule est digne de Dieu qui est accompagnée de la plus grande intelligence et de la plus grande sagesse, or telle n'est pas l'uniformité qui résulte des causes occasionnelles, ce que Fontenelle rend sensible par une ingénieuse comparaison. Je veux faire avec ides pièces de métal une machine qui sonne les heures juste; que je la construise de telle sorte qu'elle n'ait besoin pour les sonner, que d'un premier mouvement, une fois imprimé, ou que j'aille à chaque fois les lui faire sonner de ma main, ou eniîn que, sans avoir fait de machine, je tes sonne en frappant l'une contre l'autre deux pièces de mêlai, voilà trois actions également uniformes, mais dont la première seule est parfaite. Si, obligé de faire sonner les heures moi-môme, j'établis un homme qui me fasse toujours signe d'y aller , quoique je sache très-bien moimôme quand il le faut, je rends mon action plus uniforme, mais non pas plus parfaite. La connaissance de ce rapport arbitraire, éLabli sans nécessité, ne me rend pas plus intelligent, tout en me rendant moins sage. Donc l'uniformité des causes occasionnelles n'est pas digne de Dieu. 11 reproche, en outre, à Malebranche de ne pas même

faire réellement agir Dieu par ô,es lois générales. Exécuter un dessein selon la nature du sujet, voilà le propre des lois générales, tandis que le propre des lois particulières est de Texécuter au delà, ou contre la nature du sujet. Or, si les corps sont privés de toute action mouvante, et que Dieu veuille qu'ils transmettent les mouvements, il leur demande quelque chose contre leur nature, il tombe dans Tun des deux inconvénients des lois particulières, qui est de n'avoir pas proportionné son dessein à la nature du sujet. La communication des mouvements n'étant pas naturelle, les proportions de cette communication ne le sont pas davantage , et Dieu n'a pu les établir que par des lois particulières. On ne remédie à rien en faisant le choc cause occasionnelle. Le choc cause occasionnelle, c'est cet homme, dont il était question tout à l'heure, qui me fait signe d'aller sonner les heures, quoique je sache parfaitement quand il faut les sonner. On ne répare pas par là l'imperfection de l'action, qui consiste en ce qu'elle n'est pas selon la nature du sujet, on ne fait pas que l'action ait un rapport plus parfait ni à la nature du sujet, ni au dessein. Cette nouvelle uniformité est donc tout à fait superflue. Il ne faut pas en effet confondre la généralité et l'uniformité, comme le font les cartésiens; l'uniformité n'enferme que la continuation du môme rapport, tandis que le propre de la généralité est de déterminer ce rapport à être le plus parfait qu'il se puisse. « Voilà, je crois, conclut Fontenelle, l'endroit faible des causes occasionnelles et le nœud de toutes les difficultés qui peuvent être faites sur cette matière. »

Dans l'hypothèse de l'impuissance des corps, Dieu eût agi plus parfaitement en supprimant le choc comme cause occasionnelle, et en les remuant inégalement à chaque instant, suivant son dessein ; tout comme si je ne pouvais faire de machine sonnant les heures, le mieux serait de ne pas m'amuser à en faire une qui ne servît à rien, de ne point établir un homme dont les signes fussent cause occasionnelle, et de sonner l'heure moi-môme avec deux pièces

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de mÉtal, puisque je saurais bien quand il faut les sonner. Certainement Dieu ne l'a pas fait, car son aclion doit être générale etnon particulière. Il faut donc admettre dans les corps une force mouvante agissant selon les diverses proportions de leur grosseur et de leur vitesse, et croire que Dieu les a arrangés de telle sorte que la seule communication naturelle de leurs mouvements amène à chaque instant ce qu'il veut qui arrive.

EnfiD, pour répondre à un des grands arguments de Malebranche, Fontenelle prouve que Dieu n'est pas plus souverain dans ce système que dans celui de la force mouvante des corps. Cette force nesera-t-elle pas toujours infiniment au-dessous de Dieu? L'action des corps ne produit pas le mouvement, elle ne fera jamais que le transmettre. Une force mouvante et réellement distinguée de Dieu dans les créatures ne va pas plus que l'esistence distinguée ellemême des créatures contre la souveraineté de Dieu, a Tout ce que vous me dire^ contre la force des créatures, je vous le rétorquerai contre leur existence. » L'existence dépendante et participée des créatures a un caractère qui la met inilnîment au-dessous de l'existence de Dieu; de même en est-il de leur force mouvante. La force mouvante de Dieu produit un mouvement qui n'était point ; la force mouvante des créatures consiste seulement à faire passer dansun autre corps un mouvement quiélail déjà et qu'elles n'ont point produit. Cette force mouvante, d'ailleurs, ne change rien à l'action de Dieu, qui n'est déterminée qu'à produire tant de mouvement dans la masse de la matière, et non dans chaque corps particulier. Tels sont i es principaux arguments de Fontenelle contre les causes occasionnelles dans l'ordre physique. Toute cette critique est remarquable par la finesse, la justesse et le hon sens. Aucun des adversaires de Malehranche n'a mieux fait ressortir, à notre avis, certains vices du système des causes occasionnelles, aucun n'a mieux démontré qu'elles ne sont qu'une vaine complication, et qu'elles n'ont aucun des prétendus Avantages que Malehranche leur attribue.

Rappelons encore ici, à l'honneur de Fontenelle, qu'il est un de ceux qui, sous l'influence de l'esprit cartésien, ont le plus nettement dégagé la doctrine de la perfectibilité du sein de la querelle des anciens et des modernes, et qu'il a môme su distinguer, ce que la plupart des défenseurs des mo: dernes confondaient^ les sciences, qui sans cesse se perfec* tionnent, de la poésie et de l'éloquence que les anciens ont pu porter tout d'abord à leur plus haut degré de perfection, parce qu'elles dépendent surtout des dons naturels et de la vivacité de l'imagination.

Je ne séparerai pas Fontenelle de Mairan qui lui a succédé comme secrétaire de l'Académie des sciences (i). Jeune encore, Mairan vint à Paris où il connut Malebranche qui l'initia à l'analyse des infiniment petits de son ami le marquis de l'Hôpital. Mairan en garda toute sa vie une vive reconnaissance pour Malebranche et une grande admiration pour son génie. Comme Fontenelle, il fut un des derniers et des plus habiles défenseurs des tourbillons. S'il a moins d'esprit et de grâce, il a peut-être plus de force et* de gravité. « Il me semble, dit Voltaire, que M. de Mairan possède en profondeur ce que M. de Fontenelle avait en superficie (2), » Il a pénétré plus avant, sinon dans la physique, au moins dans la métaphysique de Descartes, de Spinoza et de Malebranche, comme on le

(1) Jean-Jacques d'Ortous, sieur de Mairan, né à Béziers en 1678. Il entra en 1715 à l'Académie des sciences et plus tard à l'Académie française. Comme Fontenelle, il mourut dans un âge très-a?ancé. Il ayait déjà plus de soixante ans quand il succéda à Fontenelle comme secrétaire de TAcadémie des sciences. L'universalité de ses connaissances et son talent d'écrivain le désignaient aux suffrages de l'Académie . Mais il ne put en remplir les fonctions que pendant trois ans, de 1741 à 1743. Il a fait les éloges des académiciens morts pendant ces trois années, parmi lesquels, les éloges de l'abbé Privât de Molières et de l'abbé de Polignac intéressent particulièrement l'histoire du cartésianisme. Ces éloges ont été publiés en 1 vol. in-12. Paris, 1758. Voir l'éloge de Mairan dans les mémoires de l'Académie des sciences, année 1771. Voir aussi une étude sur sa vie et ses travaux par M. J. Duboul dans les mémoires de l'académie de Bordeaux 1863, 2" trimestre.

(2) Corresp., édit. Beuchot, vol. LXV, p. 478.

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voit dans une correspondance avec Malebranche récemment découverte cl publiée (1),

Il écrit de Béziers, en 4713 et 1714, à son ancien maître pour le consulter sur Spinoza. Après avoirétudié la philosophiede Descartes, il s'y reposait, croyantia concilier avec la foi, quand la lecture de Spinoza a tout à coup troublé ce repos et cette harmonie. D'une part attiré par l'enchatnement, par la rigueur apparente des déductions, de l'autre épouvanté des conséquences, il éprouve un trouble intérieur qu'il supplie Malebranche de guérir en lui montrant le point précis de l'erreur, le paralogisme de Spinoza ou lepremier pasqui conduit au précipice. <( J'ai vu, dit-il, les prétendues réfutations qu'on en a données, elles ne font que blanchir contre lui. On ne l'entend pas et il est clair qu'on ne s'est pas donné la peine de l'entendre. Il Malebranche, déjà vieux, semble peu se soucier d'entrer dans cette grave et délicate discu-ssion ; il prétexte qu'à peine il a lu Spinoza, et il y a déjà longteoips, il allègue la difficulté de discuter et de s'entendre par lettres, et ne l'ait d'abord qu'une assez courte et superficielle l'épouse où il n'est guère question que de l'horreur des conséquences. Mais Mairan insiste respectueusement, et, re- Tenant à la charge, il presse Malebranche de le satisfaire, d'autant qu'il a cru remarquer dans sa propre doctrine de quoi autoriser les principes et les conclusions de VÊtkiqve (2). L'horreur des conséquences ne suffit pas pour le convaincre dans une question de métaphysique. L'horreur et les autres mouvements de cette nature ne partent que de préjugés bons ou mauvais el ne sauraient entrer en parallèle avec l'évidence de la démonstration. Malebranche n'ft-t-ilpas dit lui-même : a Nous ne devons suivre dans nos

(I) Voir cetla correspoudance, arec l'i-ntéressani i l'accûMpagiio, dann le W ïdI. des Fragments de philosophie moderne, de M. GoDsii], b' édiL, IR6(i.

(!) Voltaire, ami de Mairan, dii autsi, dans Eon Traité de mftaphi/tigue, cliap. III : • Pour réduire Je système de Malcbraaclie à quelque cliose d'intelligible, ou cat obligË de le nJduîre au spinoiisme. i

jugements libres que la lumière etTévidence. » Cette étendue intelligible, laquelle est infinie, dont retendue créée, dont tous les corps sont desmodes, ne revient-elle pas à la doctrine de Spinoza ?

Malebrancbe poussé à bout, et obligé, pour se défendre lui-môme, d'aborder sérieusement la discussion, signale à Mairan le paralogisme de Spinoza dans la définition qu'il donne de Dieu. C'est là, dit-il, qu'est renfermée son erreur fondamentale : « Cette définition pourrait passer en la prenant dans un sens, mais il la prend dans un autre, de sorte qu'il suppose ce qu'il doit prouver. » Malebranche met ici en effet le doigt sur un des points fondamentaux par où manque l'édifice tout- entier, mais il se défend moins bien contre la pressante dialectique de Mairan au sujet des analogies de sa propre doctrine avec celle de Spinoza. Pour préserver son étendue intelligible de ces dangereux rapprochements, il se retranche derrière la distinction de l'idée et de l'idéat de l'étendue ; l'idée est en effet nécessaire et infinie, mais ce qui est vrai de l'idée ne Test pas de son idéat, qui peut-être même n'existe pas. Que devient donc, demande Mairan, le grand principe, que tout ce qui est clairement enfermé dans l'idée d'une chose peut être affirmé de cette chose ? Ne pourra-t-on pas retourner contre l'idéat de l'idée de Dieu ce que Malebranche applique à l'idéat de l'étendue? Malebranche se sent mal à Taise dans cette discussion à laquelle il coupe court par un apologue, fort ingénieux sans doute, et qui a sa valeur au point de vue pratique, mais qui n'en a aucune au point de vue de la théorie et de la démonstration. Enfin il termine brusquement en invitant ce jeune et libre esprit à s'adresser à l'auteur de toute vérité, à ne pas écouter certaines objections, quand il s'agit de la foi, à se mettre en garde contre la prétention de tout démontrer et de ne se rendre qu'à l'évidence, car il ne peut y avoir d'évidence quand on ne part pas d'idées claires, or nous n'avons pas d'idées claires des attributs de Dieu.

Mairan ne paraît ni éclairé ni persuadé. En qualité de

fidèle, il voudrait bien pouvoir faire comme un bon mahométan qui ne songe à défendre sa religion que le sabre à la main, sans autre discussion, cela lui épargnerait bien de la peine; mais^on n'est pas toujours maître de ne raisonner plus quand on a raisonné jusqu'à un certain point. Néanmoins il garda toujours la plus grande vénération pour Malebranche dont, dans sa vieillesse, il faisait ce bel éloge : « Disciple zélé de Descartes, commentateuroriginal, chef de secte lui-même par les idées neuves et sublimes qu'il prétait à la philosophie cartésienne, il pouvait être mal entendu, critiqué, contredit, mais on ne pouvait s'empêcher d'admirer la beauté et l'étendue de son génie dansTenchàînement de ces dogmes mêmes auxquels on refusait de souscrire. Grand maître dans l'art de penser et d'amener les autres à sa pensée (i). »

Le cardinal dePolignac, non moins célèbre comme l'auteur élégant et facile de VAnti^Lucrèce que comme l'habile négociateur de la paix d'Utrecht, fut un cartésien avoué en physique et en métaphysique, avecune teinte de malebranchisme, ainsi que la plupart des cartésiens du dix-huitième siècle. Il fit sa philosophie au collège d'Harcourt où les objections de son professeur, zélé péripatéticien, lui firent connaître et goûter Descartes. Quand il fut question de soutenir des thèses, un débat s'éleva entre le maître qui voulait qu'elles fussent, selon la coutume, en l'honneur de son enseignement, et son élève infidèle qui les voulait en l'honneur de Descartes, s'oûrant à défendre seul publiquement les principes de la philosophie nouvelle, sans le secours d'un président. La querelle agita tout le pays latin, et ne fut terminée que par un accommodement assez singulier. Il fut convenu qu'il y aurait deux thèses différentes, deux jours de suite, la première enl'bonneur de Descartes, et la seconde en l'honneur d'Aristote. L'élève dut arrangerluimême, en forme de thèse, les principes de la philosophie de Descartes, car c'était la première thèse cartésienne sou-

(1) Êioge de l'abbé Privât de Molières.

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tenue dans Tuniversité de Paris. Le premier jour, le jeune Polignac enchanta tout le monde en défendant la cause de Descartes, et le lendemain il défendit Aristote aux applaudissements de tous les péripatéticiens. Sa prédilection ne se fit sentir, dit Mairan, que par la force des raisons qui la justifiaient. Le professeur avait obtenu qu'Aristote serait le dernier en faveur duquel il parlerait, de peur que lès auditeurs, sous le charme d'une parole si facile et si éloquente, ne se retirassent prévenus en faveur de Descartes (1).

Toute sa vie le brillant élève du collège d'Harcourt demeura fidèle à Descartes. Des conférences qu'il eut avec Bayle, lorsqu'il passa en Hollande à son retour de l'ambassade de Pologne, et les objectionsdecegranddouteur contre la Providence, appuyées de citations de Lucrèce, lui donnèrent la première pensée de V Anti-Lucrèce, auquel il commença à travailler pendant la disgrâce de quelques années qui suivit cette ambassade. Dès lors, à différentes époques de sa vie, dans les loisirs que lui laissèrent les affaires de l'Église et de l'État, il se remit à l'œuvre et continua, sans pouvoir l'achever, le poëme qu'il n'avait d'abord qu'ébauché . Onne saurait croirequelle fut la voguede V Anti-Lucrèce encore manuscrit, et connu seulement par quelques fragments publiés dans les gazettes de France et de Hollande, ou recités par le cardinal lui-même à la cour de France et à la cour de Rome. Le pape, qui n'était pas tartésieii, admirait quel parti le cardinal avait su tirer du cartésianisme contre Lucrèce. A la cour de France, on était avide d'en entendre quelques passages de la bouche mêmedu cardinal. Les ducs de Bourgogne et du Maine en traduisirent quelques chants, Louis XIV voulut les connaître, et la duchesse du Maine se les faisait expliquer par l'auteur lui-même. Quand le cardinal mourut, en 1741, sur douze chants dont le poëme devait se composer, huit seulement étaient ter-

(1) Voir les deux éloges du cardinal de Polignac, par M. de Bozeet par Mairan.

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minés, le oeuviôtne était incomplet. Il légua le soin de le publier à l'abbé Rotlielip qui mourul peu de temps après. Le poôme ne fut imprimé qu'en 1147, par les soins de Lebeau, célèbre professeur de l'UniTersité de Paris, qui avait aidé l'abbé Rothelitj à le revoir.

C'est en l'honneur de la philosophie cartésienne que le cardinal de Polignac composait son poBme, et -c'est Descartes qu'il voulait opposer à Lucrèce. Aussi ne se mit-il à l'ouvrage qu'après avoir consulté les principaux cartésiens avec lesquels il vivait familièrement à Paris, et surtout Malebranche auquel il soumit le plan et les premières parties de son poëme, et dont il mit à profit les avis et les critiques: Longtemps après, c'est aussi un cartésien, le chancelier Daguesseau, que consulta l'abbé Rotbelin sur la dernière forme à lui donner. L'-47i(i-£M(TéM tout entier est marqué non-seulement de l'empreinte de Descartes, mais de celle de Malebranche auquel l'auteur l'avait communiqué (1). Le cartésianisme le plus rigide et le mieux conçu, dit Mairan, brille dans>e développement de toutes les grandes questions qui sont le sujet de chacun des chants du poëme (2). Comme Lucrèce, dont il cherche à imiter les vers en combattant ks doctrines, le cardinal débute par une invocation; mais, au lieu de Vénus, il invoque la sagesse divine, règle de toutes choses, et lumière de tous les esprits :

Omnipotens c

s causa et régula mundi erna Dei sapïenlia virtoa io vllse aux optima noatrie,

(1) De iisqu/B chnrli^niatidav£ral,-cuin Malebranehio mtinpiiijsicorum principe communicaiil. Is et proposition operia et magis opiis Ipsum aitlâratus, qiuednm tamen TeprekavHi, idenim impute Uceliiitapud eum qui muneri se qiiam lavdari mavvtf et ex perspicacisfimi philosophi monitis nonnulla aaclor ipse emeniiavit. Lcljeau, ppi^raca de VAnli-LuEréct. noua nvDUB vu le cardinal servir d'intermédiaire entre Malebrauche et Fiinelon dans l'affaire dit P. Tauroemine.

(2) Dé voluplale, de inani, demain, de mente, de belluis, de leinini/im, dsmundo, de terra et mari, tels lont les litres dea oeurcliaiilB du piuma.

Ipsaque lux animi^ te solam in vota vocabo, Incute TÎm dictis propriamque ulciscere causam.

Il n'a pas moins d'enthousiasme pour Descartes que Lucrèce pour ÉpiCure :

Quo nomine dlcam Natur» genium, patriœ decus, ac decus sévi Cartesium nostri, quo se jactabit alumno Gallia fœta viris ac duplicis arte Minervœ, Ante suos tacitnra duces ac fulmina belli Quam veri auctorem eximium mentisque regendas.

(Livre VIII, V. 65.)

Comme Fontenelle et. Mairan, il soutient la physique de Descartes contre Newton, le plein contre le vide, et l'idée claire de l'impulsion contre l'attraction qu'il traite de qualité occulte (1). Citons encore Mairan : a Zélé cartésien par choix, par habitude, et même par principe de religion, le newtonianisme, tel qu'il le concevait, lui avait toujours paru dangereux par sa conformité avec les points fondamentaux de la pltysique d'Épicure. Mais on lui a reproché de s'étendre beaucoup trop longuement sur la physique d'Épicure, tandis qu'il ne fait qu'une brève et superficielle critique de Newton. Le vide, l'espace éternel et infini, parsemé seulement d'atomes ou de corpuscules indivisibles qui s'y meuvent par eux-mêmes, et dont la rencontre produit le monde,les génération^ spontanées,le hasard maître du monde, voilà les monstres épicuriens que combat un peu trop longuement le cardinal de Polignac. De la réfutation du vide et des atomes il passe à l'origine du mouvement. Le mouvement nétant pas essentiel à la matière, il en déduit l'existence d'un, premier moteur. C'est à la démonstration de l'existence de Dieu qu'il fait aboutir la physique, comme toute la métaphysique. Le cinquième chant où il traite de la spiritualité de l'âme.

(I) Daguesseau reproche au poëme du cardinal de Polignac.de Hiire intervenir la religion dans la question du plein et du vide et d'avoir faiblcrucnt réfuté Newton. (Lettre 4, t. XII des Œuvres, édition de 1783.)

de sa distinction d'avec le corps, de sou unité, qui la rond indestructible à tout agent naturel, semble une traduction des Méditatiom en vers latins. H combat d'abord Spinoza, qui fait de l'étendue et de la pensée les modes d'une niûmo substance, et ensuite Locke, qui prétend que, dans l'ignorance où nous sommes de la nature de la matière, il nous est impossible d'affirmer que Dieu ne pourrait la faire penser. Au-dessus des idées qui viennent des sens, il en admet d'autres qui viennent de rentendcmcnt pur :

Quanquam ergo fateor cognosci plurima tensu, Plurima sunt etiam quso pura mente videntur.

(Chant V.)

D'ailleurs, comme Malebranche^ Bossuet et Fénclon, il croit que nous ne pouvons voir le fini que par Tinflni dont il est la privation :

Ncquc fpM Finiti quidquani caperes^ nisi semper odenet Nota iofioiti teqae illustraret imago.

Ut tenebras oemo, nisi noto lumiac, nosfet ; Namque infiniti tantum est abtentia fim't, Qai moDstrat non id qaodadest, sed plurima de<MHic.

(CllAlVT IX,)

Il revient dans le neuvième chant à cette sagei^HC qu'il invoque au début de son poëme. 11 y a en nouf»^ dit^il^ une raison innée, eit rath rwbiê innata^ exemplaire et règle du vrai et du juste absolus. Mais quelle t%[ cette loi et quelle est cette raison ? Selon le cardinal de Polignac, comme selon Malebranche, c'est la raison et la volonté de Dieu même. L'écouter, c'est écouter la voix même de Dieu.

Lex iptar prîma&va Dei meof air^c^ Tolucifai,

El legm banc feotire Deum est znâitt kt^i^tenUOD,

A Dieu seul il donne Vzction^ ne nous laissant en partage que le désir, ce qu'il expriaie en on seul irers :

Dliss eOcete est, wmn est «fCJie §»aûu/k.

596 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.

Il accuse Spinoza d'avoir renouvelé la doctrine insensée de Straton, d'avoir fabriqué un Dieu, amalgame confus de toutes choses, d'avoir appelé le monde un Dieu, pour se dispenser d'admettre un Dieu souverain de l'univers, comme si l'édifice et celui qui l'a élevé n'étaient qu'une seule et même chose :

Vesana Stratonis Restituit commenta suisqae erroribus auxit Omnigeni Spinoza Dei fabricator, et orbem Appellare Deum, ne quis Deus imperet orbi, Tanquam esset domas ipsa, domum qui condidit, ausas.

Le sixième chant est consacré à la question de l'âme des bêtes. Le cardinal de Polignac penche évidemment vers le machinisitie ; toutefois il évite de se prononcer d'une manière absolue : « Tout cartésien qu'il était, dit Mairan, il n'avait jamais été bien décidé sur ce point; il sentait parfaitement les avantages du pur machinisme des bêtes, et combien on aplanissait par là de difficultés ; mais il voyait en même temps ce machinisme exposé à de grandes objections. Le parti qu'il avait coutume de prendre dans ce conflit de sentiments contraires était de montrer que, dans l'un et l'autre cas, la spiritualité de notre âme n'en était pas moins certaine... C'est aussi le parti qu'il prend dans son poëme. » En effet, il expose l'une et l'autre hyf^othèse, enrichissant sa matière, sous forme d'objection, de tout ce que l'histoire naturelle apprend de plus curieux sur les mœurs, les ruses et l'industrie des animaux; mais il s'en tient à cette conclusion, qui est aussi celle de Fénelon dans le Traité de l'existence de Dieu^ que l'un et l'autre système fait également éclater la grandeur et la sagesse de Dieu : Bougainville, le traducteur en français de VAnti'LucrèceyJi'^

Quae sive carentia sensu Sive instructa putes, mirare etnumen adora (1).

(0 Voltaire lui reproche de citer des traits fabuleux de rintelligence des bétes pour conclure en faveur de l'automatisme, voir dans les Œuvres de Louis Racine, en 6 vol., Paris 1808, au Il« vol. p. 47, une lettre où le cardinal répond à Louis Racine qui Tavait consulté sur cette question à Toccasion de ses deux épitres sur l'&me des botes.

pas dit, sans une grande exagération, que ce poëmc ne serait pas désavoué par Virgile, mais il n'exagère rien en affirmant qu'il ne serait pas désavoué par Descaries. C'est en etl'ot la philosophie de Descarles que le cardinal oppose comme nous l'avons vu, aux doctrines renouvelées de Lucrèce,

A côté du cardinal de Polignac, voici un autre personnage non moins célèbre, le chancelier Daguesseau, qui mérite aussi une place dans l'histoire du cartésianisme du dix-huitième siècle. C'est lui qui le premier a cherché aappliquer la philosophie de Descartes et de Malebranche aux principes de la jurisprudence. Il est vrai que le grand ouvrage de Domal, des Lois civiles dans leur ordre naturel (1), a précédé la publication des Méditations mêtaphysiqws sur .les vraies et les fausses idées de la justice, qui n'ont paru qu'après la mort de Daguesseau (2J. Mais c'est Daguesseau qui, quoique jeune encore, avait aidé Doroat de ses conseils et lui avait persuadé de chercher en Dieu le principe des lois civiles (3). Dans sa Première insCiuclion à son fils, il le félicite de trouver tout l'ait ce précieux ouvrage, qu'il a vu croître, dit-il, et presque naître en ses mains par l'amitié que l'auteur avait pour lui.

Magistrat philosophe, il ne sépare pas l'étude de l'éloquence et des lois positives de celle de la philosophie dans les belles instructions qu'il donne à son flls et au barreau tout entier (4). La Méthode de Descartes, le dernier hvre de VArt de penser, le sixième de la Recherche de la u^ ï-iW, Yoilà les modèles qu'il propose au jeune avocat (a).

(1) Paris, ie»4,3sDl. in-i.

(2) Daguesseau est né en lUIiSel mort ou 1750. Consoltfir le Chancelier Dagiieatieiiu, par M. Francis Manier. in-S, I8GD.

(3) Voir l'Examen critique, à la suite des Médilaiians de Dagiiesseau. (i) liiulruilions sur les éludes propres à forniei- un magistral, l" vol.

des CEiivres complËles, édition de 17SS, en 13 vol. In-I». Voir aussi dma ce mËme volume le Dùeimis sur la connaissante de l'homme, auquel il avait d'abord donna pour titre, dans la première édition de ses DiiCowt {Amit., 1740), l/nionde la philosoi'hieel de r^loiusiicf. (&) 4* Initructlon.

a Entre tous les ouvrages où Ton peut trouver des exemples d'une méthode parfaite, les Méditations de Descartes et le commencement de ses Principes peuvent tenir le premier rang. Il a été également le maître et le modèle de ceux mêmes qui l'ont combattu, et Ton dirait que ce soit lui qui ait inventé l'art de faire usage de la raison . Jamais homme, en efPet, n'a su former un tissu plus géométrique et en même temps plus ingénieux et plus persuasif, de pensées, d'images et de preuves, en sorte qu'on trouve en lui le fond de l'art des orateurs joint à celui du géomètre et du philosophe (1). t Dans une lettre où il défend éloquemment la métaphysique contre un de ses détracteurs, il parle encore avec plus d'enthousiasme de Descartes et des Méditations, « Quand la métaphysique n'aurait servi qu'à produire les six Méditations de Descartes, ne devriezvous pas lui adresser cette invocation de Cicéron : 0 vitœ philosophia dux, o virtutum indagatrix expultrixque vitiorum (2) I »

Il recommande aussi et loue Malebranche, tout en le plaçant à une grande distance au-dessous de Descartes. « Mais comme Malebranche a su joindre l'imagination au raisonnement, ou, si l'on veut, le raisonnement à l'imagination qui dominait chez lui, la lecture de ses ouvrages peut être avantageuse à ceux qui se destinent à un genre d'éloquence oîi l'on a souvent besoin de parler à l'imagination pour faire mieux entendre la raison. Ce n'est donc pas ce qui est du ressort de la pure métaphysique que l'on doit chercher dans le P. Malebranche : mais ce qui a le plus de rapport à la morale, comme plusieurs chapitres du livre de la Recherche delà vérité, où il traite de l'imagination, le livre de l'Imagination et celui des Passions, ou, si l'on veut, quelque chose qui soit encore plus travaillé, ses Entretiens métaphysiques, qu'on peut regarder comme son chef-d'œuvre, soit pour l'arrangement des idées, soit pour le style

(1) 4^- InstructioD»

(2) Lettre 6« sar la sabstance, t. XIL

et la manière d'écrire (1). » II dit ailleurs du môme auteur : a Ce n'est certainement pas un auteur sans défaut, < mais où sont ceux qui n'en ont point, mais il n'est pas aussi sans vertu (2). » Enfin, dans une autre lettre à propos du traité de V Infini créé^ il dit encore : o II faut avouer qu'au milieu de plusieurs bonnes choses il est échappé à ce philosophe non-seulement des expressions, mais les dogmes philosophiques dont on peut abuser aisément pour soutenir une partie des raisonnements qui sont dans le traité de Vinfini créé (3). » Néanmoins, malgré ces réserves à l'égard de Malebranche, nous reconnaîtrons dans Daguesseau plus d'une trace de ses doctrines. Rappelons que son zèle cartésien l'a égaré, comme chancelier, jusqu'à refuser le privilège à des ouvrages newtoniens.

Il s'était préparé à Descartes et à Malebranche par Platon, qui, depuis sa jeunesse, avait été, avec Cicéron, son auteur favori. Il encourage l'abbé Sallier à faire une édition complète des œuvres de Platon dont il lui donne le plan (4). Lui-môme il avait traduit le Criton, et l'on trouve quelque trace de cette étude assidue de Platon dans ses Méditations.

L'origine de l'idée de justice, les fondements de la morale et du droit, voilà la question métaphysique qui a occupé, et qui devait occuper par-dessus toutes les autres, l'esprit d'un jurisconsulte philosophe. Tel est l'objet de

(1) 4® Instractîon.

(2) Lettre 6«, t. XU.

(3; Lettre 9«,t. XIL

(4) « Je serais très-content si nous avions nne édition en grec et en latin d'an petit volame in-8, en beaox caractères et dont le texte fût rern avec nne extrême diligence. Je souluûterais aussi qa*on corrigeât les endroits qui ont besoin d'être retoochés dans la tradnetîon de Marsile fldn, et qu'an lien d'ârgoment on mit à la tète de chaque dialogue une analjM courte et serrée qui fit sentir toute la méthode et tout rartiioe du dialogue : enfin, â de tontes ces analjies particuUères on pouvait en fonner une générale qui fit comme un tableau de toute la doctrine de PUtos digérée par ordre et par matière, je ne verrais rien de plus à désîfer la satisfaction du public. » Lettre 29, t. XII.

ses Méditations métaphysiques sur les vraies ou les fausses idées de la justice (1), ouvrage posthume et malheureusement inachevé. De là, sans doute, beaucoup de répétitions et de longueurs, quoique, comme Arnauld, il affecte sou-, vent les formes du syllogisme et une marche géométrique. Cependant la forme de Touvrage se recommande en général par une diction pure et harmonieuse, par la facilité et Tabondance, par une foule de traits ingénieux, d'exemples, d'images et de citations heureuses qui reposent agréablement l'esprit du lecteur.

Daguesseau se propose de réfuter un de ses amis, M. de Valincourt, qui louait fort le système de Hobbes et qui avait publié des Dialogues pour prouver que la raison, par ses forces et sans le secours de la foi, ne peut discerner le juste de l'injuste (2). Il prend contre Valincourt le parti de la raison humaine et de la philosophie, et, tout en rendant hommage à sa piété et à la sainte jalousie qu'il témoigne pour la loi divine, il le blâme sévèrement de se plaire à rabaisser et à décrier la loi naturelle, comme si Dieu n'était pas également l'auteur de l'une et de l'autre, comme s'il n'avait pas à craindre de prêter des armes à ceux qui ne nient la loi naturelle que pour dispenser la raison de la peiiie de combattre contre la passion. Il veut donc prouver que nous trouvons en nous, indépendamment de la foi, une connaissance claire et certaine de la justice. Y a-t-il une telle justice, nous avons une mesure commune de tous nos devoirs, une règle sûre, suivant laquelle nous devons travailler à notre perfection et à celle des autres. Si, au contraire, il n'y en a pas, la mesure de

(1) Voici le titre complet : « Où Ton essaye d'éclaircir et de résoudre cette question importante, si l'homme trouve en lui des idées naturelles du juste et de Tinjuste, et si c'est par la conformité avec ces idées qu'il juge de la justice ou de l'injustice des actions morales, ou seulement par la conformité de ces actions avec la volonté positive d'un supérieur légitime et nécessaire, ou avec le désir naturel de sa conservation. » Les Médita" tions remplissent tout un volume in-4o, qui est le t. XI de ses Œuvres.

(2) Trousset de Valincourt, membre de l'Académie française et secrétaire-général de la marine, janséniste, ancien ami de Boileau et de Racine, m«rt en 1730.

nos devoirs devient incertaine, la règle est douteuse, il n'y a plus ni vices ni vertus, ni ordre ni désordre, et nous vivons tous au hasard dans le sein des ténèbres. Ni les lois positives, ni le désir naturel de la conservation ne peuvent tenir lieu de cette justice éternelle.

Contre les philosophes qui la nient, Dagiiesseau invoque le témoignage d'une foule de sages anciens et modernes, de jurisconsultes, de législateurs, de nattons policées qui nous crient qu'il y aune justice naturelle, une loi du genre humain, dont les premiers principes sont connus par eux-mêmes de tous les hommes, comme des axiomes de la géométrie. En vain on objecte les doutes, les contradictions des peuples et des individus au sujet de la justice et la pratique du commun des hommes, pour prouver qu'il n'y a pas de devoir universellement rccopnu, De ce que les hommes qui se servent mal de leur raison n'aperçoivent pas l'idée de justice, peut-on conclure que ceux qui s'en servent bien ne l'aperçoivent pas davantage? Prétendre qu'il n'y a point d'idée de justice parce que les hommes sont souvent injustes, c'est raisonner comme si on disait, les hommes tombent souvent dans l'erreur, donc ils n'ont pas l'idée de la vérité.

Dagucsseau, pour remonter jusqu'aux principes, passe par la métaphysique avant d'arriver à la morale, qui en dépend. Il traite de la liberté, du principe de la certitude et de la vérité, de l'origine de nos connaissances, de la distinction des idées acquises et des idées innées, de Dieu, de la connaissance qui lui est propre, de sa perfection, de son bonheur, de son amour, dans leurs rapports nécessaires avec les fondements de la morale, non-seulement en disciple de Descartes, mais aussi en disciple de Malebranche, La liberté lui paraît un sentiment dont aucune subtilité ne peut affaiblir l'évidence. Mais comment la concilier avec les causes occasionnelles et avec le principe de Malebranche, que Dieu fait tout en nous, c'est-à-dire comment expliquer que, Dieu faisant tout, l'homme néanmoins fait quelque chose? a En parcourant, dit-il, tous les

degrés par lesquels je passe pour arriver à la connaissance claire et certaine de la vérité, je trouve que tout ce qui est de moi et m'ajppartient réellement est le désir ou la capacité de désirer dans tel degré qu'il me plaît, avec le secours de l'opération de Dieu qui augmente mes désirs, selon mes désirs mêmes, qui, à leur occasion, me présente de nouveaux objets, par lesquels iîs s'enflamment de plus en plus jusqu'à ce qu'ils soient parvenus à jouir de la vérité. Il est donc vrai que je fais quelque chose et que Dieu fait tout (4). »

Mais si la justice, en tant que précepte, suppose la liberté, elle suppose, en tant que vérité, la certitude de nos connaissances en général. Daguesseau recherche donc, dans la quatrième méditation, ce que c'est que vérité et certitude. Comme il faut juger de la copie par l'original, il remontera d'abord jusqu'à la source du vrai pour le contempler au sein de la Divinité même, « ayant une inclination naturelle à suivre l'opinion de ces philosophes qui prétendent que c'est dans l'infini que nous découvrons le fini. » Dieu voit dans son essence les idées de tous les êtres et de toutes les manières d'être possibles. Sa connaissance, toujours pleinement claire et parfaite, est une vision complète et immédiate de toutes choses. Telle est la source oîi Daguesseau puise l'idée et la définition d'une connaissance vraie : « une connaissance claire et parfaite de ce qui est. » La connaissance du vrai doit en effet conserver le même caractère, soit qu'on la considère dans sa perfection originale, au sein môme de Dieu, soit qu'on la considère dans les intelligences créées, quoiqu'il y ait une distance infinie entre le faible rayon qui éclaire notre esprit et la plénitude de la lumière qui est en Dieu.

Mais l'évidence ne peut-elle nous tromper? Daguesseau, répond, comme Descartes et Malebranche, aux objections des pyrrhoniens contre l'évidence. Ce n'est pas l'évidence

(1) 3« Méditation.

^~ LES DRRNJRRS CAHTÉ31ENS. 603

réelle, mais la vraisemblance qui seule nous trompe. Demander nne autre preuve Je l'àvidencc que l'évidence elle-même, c'est demander quelle est la lumière qui nous fait voir le jour. La force de l'évidence parait précisément en ce qu'elle ne peut être prouvée que par ellemême, c'est-à-dire, en ce qu'elle n'a pas besoin de preuve pour être prouvée et qu'elle se suffit à elle-même. Si nous nous trompions en suivant la seule Uimlère que Dieu nous ait donnée, Dieu sérail la cause de notre erreur, Dieu se serait jouû de sa créature. En elTet la plus légère altention sur nous-mêmes suffit à nous faire sentir que ce n'est pas nous qui sommes notre lumière, et que Dieu est la lumière de notre esprit, comme le soleil est la lumière de notre corps."

Après s'être assuré de l'esistence de la vérité et de son critérium, il recherche si, indépendamment des vérités d'expérience, il n'y a pas des vérités connues naturellement qui soient comme un don de Dieu â tous les hommes. li distingue des connaissances innées et des connaissances acquises, qui toutes viennent également de Dieu, et ne diffèrent entre elles que par la manière dont elles nous sont données : « Dieu, lumière éternelle de toutes les intelligences et souverain modérateur des esprits comme des corps, m'affecte par des idées ou par des sentiments à l'occasion des objets que J'aperçois ou des désirs que Je forme dans mon âme ; il excite mon attention, et mon altention excitée obtient de lui ce secours, et, si j'ose le dire, l'illumination nécessaire pour me conduire de clarté en clarté jusqu'à un certain terme où mon esprit est frappé d'nn sentiment qui le fi.te et qui éteint en lui le désir de voir, parce qu'il voit ce qui est et qu'il possède ce qu'il désire (H. u Toutes les idées ont ce caractère commun d'être données par Dieu, mais elles se distinguent les unes des autres par des caractères particuliers. Les idées innées sout comme un apanage de notre nature, un tien gratuit

(l|â< Méditation,

distribué à tous quand elles sont nécessaires ; c'est, dit ingénieusement Daguesseau, le talent dont Dieu fait, pour ainsi dire, Tavance à notre raison en nous imposant l'obligation de le faire valoir. Universalité, certitude inébranlable, même sans la compréhension claire de tout ce qu'elles contiennent, tels sont les seuls caractères essentiels d'une idée innée. Ce sont, d'après Daguesseau, les adversaires des idées innées qui veulent perfidement leur imposer d'autres caractères, qui veulent qu'elles représentent parfaitement leur objet, qu'elles soient ineffaçables, invincibles, incapables d'altération et d'affaiblissement, afin d'en avoir meilleur marché.

Il distingue, d'ailleurs, deux ordres de vérités innées ; les unes toujours distinctement aperçues parla conscience, et revêtues d'une clarté invincible et permanente, les autres douées de certitude et d'universalité, mais pas toujours aperçues par la conscience. Après avoir réfuté, noD sans quelque diffusion, les arguments de Locke contre les idées innées, il en donne une énumération confuse dans laquelle il mêle des idées primitives avec des idées composées, des principes empiriques, et même des instincts, avec des principes réellement rationnels et absolus. Ainsi, parmi les vérités innées du premier ordre, il met la connaissance de notre existence, la conscience de toutes les modifications de notre âme, le sentiment *de la conservation, l'amour de la béatitude, le sentiment de notre liberté, et enfin la connaissance du monde visible : « Malebranche, ayant, dit-il, prouvé en cent manières différentes qu'il faut éternellement en douter, ou concevoir que Dieu seul nous l'apprend. »

Quant aux vérités du second ordre, il les rapporte les unes à ce qui est sensible, comme les jugements naturels de distance et de figure qui accompagnent la perception, les autres à la connaissance du vrai, comme l'amour de la vérité et la foi à l'évidence, sentiments innés et universels, d'autres enfin à la cause même de l'existence, comme ces deux principes, que rien n'est sans raison, et qu'il n'y a

LES DEBNIERS CAHTÉSIEKS. âOS

pas d'efifel sans cause, où l'on reconnaît, dit-il, Ja vive et agissante impression du créateur. Du second principe il voit naturellement découler jfi croyance à l'existence de Dieu, alors même qu'on n'admettrait pas une idée innée de Dieu, d'où il conclut contre Locke, que tous les hommes, même les sauvages, ont la connaissance de Dieu. 11 admet encore des principes innés relatils à la conservation de notre être, tels que le désir de la conservation, avec ce droit de repousser la i'orce par la force, dont Oicéron a dit, non seripta, sed nala lex, le désir de domination, le désir d'estime.

Ensuite il rcclierche de quelle espèce est l'idée du juste et de i'injuate. Est-elle vraiment innée, évidente par ellemême à tous les hommes, ou évidente, du moins pour ceux qui la considèrent avec attention, ou enfin n'y a-t-il rien lie réel dans cette idée que la conformité ou l'opposition d'un jugement, d 'un sentiment ou d'une action avec le désir de notre conservation, ou avec une loi positive, établie par un supérieur légitime ? D'abord il analyse ce désir de la conservation, ou cette inclination fondamentale qui nous porte continuellement à l'être et au bien-être. Il semble ici vouloir démontrer que l'amour-proprc éclairé, et non corrompu par la passion, est un législateur parfait et universel. Serait-il donc infidèle au principe qu'il a d'abord proclamé, et après avoir démontré la nécessité de fonder !a morale sur une loi absolue de justice, après avoir réfuté les objections contre l'existence de cette loi, voudrait-il la mettre à l'écart et fonder sur l'amourpropre éclairé le code entier de la morale, de môme que l'avaient fait avant lui quelques cartésiens du dix-septième siècle, tels que Régis en France et Welthuysen en Hollande? Daguesseau ne nous parait pas coupable d'une pareille contradiction. Il établit la conformité entre ce que l'araourpropre éclairé nous conseille et ce que ia justice nous commande, mais il ne confond pas ces deux principes l'un avec l'autre. Autre chose est de prouver, comme il le fait, que l'amour-propre n'est pas l'ennerai des devoirs, autre

chose de les en faire dériver comme de leur principe. Il a voulu d'abord combattre Hobbes sur son propre terrain, avec ses propres principes; en s'inspirant de cette pensée de Domat : « Qui croirait que d'une aussi méchante cause que notre amour-propre, et d'un poison si contraire à l'amour mutuel, qui devait être le fondement de la société, Dieu en ait fait un des remèdes qui la soutiennent? » Voici, d'ailleurs, ce que dit Daguesseau lui-même à la fin de la dixième Méditation, à laquelle s'arrête l'ouvrage inachevé : « Mais après tout ne saurais-je entrer dans le sanctuaire de la justice que par la porte de mon amour-propre? Ne peut-il pas m'être permis de l'étudier, de la contempler en elle-même, et d'en découvrir la nature par des idées claires, lumineuses, indépendamment des dispositions et des mouvements que l'amour-propre de moi-même m'inspire pour mon véritable bonheur? C'est le dernier point que je dois approfondir dans ma Méditation suivante. » Malheureusement cette Méditation n'existe pas. « H entrait encore , disent les éditeurs , dans le plan de M. Daguesseau, de montrer qu'indépendamment de nos intérêts et de nos opinions, il existe un ordre supérieur, une règle éternelle... Cette importante partie de son plan est malheureusement restée sans exécution. Il n'en existe que des matériaux épars, qui font entrevoir son dessein et doivent causer bien des regrets. » Enfin l'auteur du Jugement critique, publié à la suite des Méditations, nous apprend aussi que Daguesseau devait prouver qu'indépendamment de nos intérêts et de nos opinions, il y a un ordre éternel, immuable qui est Dieu. Regrettons donc avec lui que ce Traité de métaphysique et de morale n'ait pas été conduit à sa perfection.

Ainsi la morale de l'amour-propre éclairé n'était pour Daguesseau qu'une sorte d'initiation à celle de la justice absolue. Il se proposait, pour reproduire ses expressions, d'entrer ensuite dans le sanctuaire delà justice par une autre porte que celle de l'amour-propre, de contempler en elle-même cette justice absolue, qu'il avait défendue con-

.trc Locke, daiis ses premières Méditations, et de fonder toute la morale, comme Malebranche, sur un ordre immuable qui est Dieu môme. Thomas, dans son éloge, a donc raison de dire : « Je crois le voir élever d*abord ses regards vers la Divinité, pour y contempler la justice telle qu'elle est dans sa source, uniforme, immuable, éternelle, descendre de là jusqu'aux lois des hommes et les juger sur ce modèle sublime. » Quoi qu'il en soit, nous avons réparé une injustice ou un oubli à l'égard de Daguesseau, en lui faisant une place parmi les meilleurs représentants de la tradition cartésienne dans le dix -huitième siècle.

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