CHAPITRE XIV
Geuliucx. — Sa vie. — Obligé de quitter l'université catliolique de Louvain pour se réfugier à l'université protestante de Leyde. — Causes de sa disgrâce. — Geulincx précurseur de Malebranche. — Dieu seul véritable cause. — Négation de toute action réciproque entre l'âme et le corps. — Le corps et l'âme, instruments que Dieu met en harmonie l'un avec l'autre. — Doctrine des causes occasionnelles. — L'hon.me, spectateur impuissant de tout ce qui se passe dans le monde et dans son corps. — Éternité et immutabilité des vérités naturelles. — Les corps particuliers modes du corps en soi. — Les esprits particuliers simples modes de l'esprit universel. — Morale de Geulincx. — L'amour de la raison, principe de toutes les vertus. — Pieux et hardi rationalisme. — Rapports de sa morale avec sa métaphysique. — Cartésiens précurseurs du Tradatus 1heologv:o-politicus. — Hardiesses rationalistes.
— Meyer. — La philosophie posée comme règle de l'interprétation des Écritures. — Balthasar Bekker. — Guerre aux superstitions.
— Le principe cartésien, que Dieu seul est cause efficiente, opposé au dogme de la puissance des anges et des démons. — Préparation et enfantement de Spinoza par le cartésianisme hollandais.
Geulincx (1), suivant la même voie, va au delà de Clauberg, comme Clauberg lui-même est allé au delà de Descaries. Par la nature pieuse et presque mystique de son esprit, comme par les tendances de sa métaphysique, il a été le Malebranche de la Hollande. Nous n'avons que peu de détails sur sa vie. Né à Anvers en 1623, il étudia la philosophie et la médecine, et prit le grade de docteur à Louvain. Bientôt il fut maître, dans celte même université, où il avait été élève, et pendant douze ans, il fit des cours avec un
(1) Dans les titres mômes de ses ouvrages, son nom est écrit de dilTérentes manières, Geulincs, Geulinck, Geulinxs, Geulinx et Geulincx. Nous adoptons cette dernière orthographe qui est celle de la .3<= édition des Suturnaliu de 1669, publiée par lui, l'année môme de sa mort.
grand succès. Toutà coup nous le voyons obligé de fuir Louvain, et nous le retrouvons à Leyde, exilé, sans ressources, exposé même à périr de faim ou à mendier, comme le raconte réditeur de son Éthique, sans la généreuse assistance d'Heidanus (1). Geulincx, dans la préface de 'èdi Logique, fait allusion à cette catastrophe, mais sans en dire la cause, et sans entrer dans aucun détail (-2). En changeant de pays et d'université, il dut changer de religion, et de catholique il se fit protestant. Faut-il ajouter foi au témoignage, un peu suspect, de l'abbé Paqaot qui l'accuse d'avoir été obligé de quitter Louvain pour cause de dettes et de brouilleries avec ses collègues (3) ? N'est-il pas plus vraisemblable que son attachement à la philosophie de Descartes, qui pendant quelque temps fat proscrite de l'université de Louvain, que les thèses où il tournait en ridicule l'ancienne philosophie^ les moines, les méthodes et les usages de l'université, ont été la principale cause de sa disgrâce? Ayant été autorisé en 1663, par la protection d'Heidanus, à donner des leçons particulières dans l'université de Leyde, il fit preuve du même zèle, et il eut le même succès qu'à Louvain. Absorbé tout entier par l'enseignement de la jeunesse, il ne put achever, ou du
(1) Rem cum paupertate habuit, cumque ea diu luctatus est ; eo usque ut tandem famé pereundum, aut honesto viro mendicandum fuisset, nisi sua liberalitate et munificentia eum sustentasset Heidanus (Praef.}.
(2) « Adolesceus philosophiam Lovanii duodecim annos palam et sex postremis annis in prima catliedra cum frequentJssimo discipulorum affluxu professus. Nuper uutem ad viriiem aïtatem et simul etiam ad academiam vestram (Lugdunum-Batavorum) e naufragio rerum mearum appnlsus, nihil remisi de antique, eamdem operaui etsi privatam et minus qiisestuosam navo juventuti vestrœ collegia mea frequentanti. » Brucker a eu le tort de prendre à la lettre cette expression de naufragium, et de dire dans sa biographie de Geulincx : » Postea naufragium passus cum Lugdunum-Batavorum devenisset. " On voit aussi par ce passage qu'il n'était pas professeur en titre à l'université de Leyde, mais qu'il avait seulement obtenu d'y donner des leçons particulières.
(3) Mémoires pour servir à l'histoire littéraire des 17 provitices des Pays-Bas, 18 vol. in -8. Louvain, 17C8, par l'abbé Paquot, licencié en théologie de Louvain (Voir le l3« vol., art. GeuHncx).
GELLINCX. 303
moins il ne put publier lui-même la plupart de ses ouvrages, qui ne parurent qu'après sa mort. Les deux principaux sont sa Métaphysique et son Éthique^ auxquels il faut ajouter une Logique, une Physique et des notes ou commentaires sur les Principes de Descartes. Il mourut, comme Clauberg, jeune encore, en 1669, à l'âge de quarante-quatre ans (1).
Disciple zélé de Descartes, Geulincx aspire à compléter et à développer sa philosophie. Jamais encore aucun cartésien, pas même Clauberg, n'avait fait à l'homme et à la création une application plus rigoureuSv3 du grand principe, que Dieu seul est causeefficiente. L'âme ayant pour essence la pensée, il en tire cette conséquence, que rien ne lui appartient si elle n'en a conscience , et que les seuls effets dont elle soit cause sont ceux dont elle connaît, non seulement l'existence, mais le mode même de production. Impossibile est ut is faciat qui nescit quomodo fiât (2). Tel est l'axiome sur lequel se fonde Geulincx pour nier toute action réciproque de l'âme sur le corps, pour les dépouiller l'une et l'autre de toute causalité, et n'en faire que de simples instruments aux mains de Dieu.
Comment supposer que le corps puisse agir sur l'âme ? Si, parmi la foule de nos pensées , il en est qui ne
(1) Voici la liste de ses ouvrages : Metaphysica vra et ad mentem yieripateticam, juxta manuscriptum jarn editum. Am^t., 1691, in-16. Il nous a été impossible de nous procurer la Metaphysica vera que nous ne connaissons que par des extraits de Ruardus Ancala qui en a fait la critique. — rvôiO'. (7ôau-ôv sive Ethica, post tristia auctoris faia. Amst., 1G96. — Physicu vera. — Logica fundamentis suis a quitus hactenus collapsa fueraf, restituta. Amst., IG98, in-12, — Annotata majora in Principia philosophice Renati Cartesii. Dordraci, 1691, in-î». — Saturnaliaseu quœstiones quodlibeticœ in utvamque partem disputatœ,2^ édit. Leyde, 1CG5. Ce dernier ouvrage est un recueil assez insignifiant des thèses qu'il fit soutenir à Louvain.
(2) Metaph. vera, p. 26. — Il dit ailleurs, dans le même ouvrage : Si nescis quomodo fiât, id non facis ; et dans VÉthique (tractatus 1, sect. 2] : « Qiia fronte dicam id me facere, quod, quomodo fiât, nescio ? " et, dans la Physique, p. 120, « si movcromus, sciremus utique quo modo niovelemus, et hoc profunJissime nescimus. »
■304 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.
dépendent pas de nous, et qui semblent venir du dehors, il ne faut pas croire néanmoins que réellement elles dépendent de l'action du corps et des sens. Y a-t-il, en effet, un rapport quelconque entre le corps et le moi, entre le mouvement et la pensée? Qu'y a-t-il dans le corps, sinon la masse et l'étendue? Qu'y a-t-il dans le mouvement, sinon le rapprochement et l'éloignement des parties ? Donc nul rapport possible avec le moi simple, indivisible, immatériel. D'ailleurs le feu, auquel on attribue la sensation de la chaleur, sait-il qu'il nous chauffe, l'œil sait-il qu'il voit? Ce ne sont donc pas les causes de la chaleur et de la vision, mais des instruments, dont se sert un être, qui connaît et qui veut, pour agir sur nous.
Mais si le corps est impui'^sant à produire des changements dans l'âme, l'âme sera-t-elle impuissante à agir sur le corps? Geulincx, à la différence de Clauberg, ôte l'action à l'âme comme au corps. Ce n'est pas nous, en réalité , qui agissons sur le corps et le mettons en mouvement, puisque nous ne savons pas comment nous produisons le mouvement, ni comment le mouvement part du cerveau, pour aller aux nerfs et aux muscles. Si nous n'agissons pas sur notre propre corps, à plus forte raison n'agissons-nous pas sur les autres corps. Il faut donc que notre âme ne soit à l'égard du corps qu'un instrument dont se sert, pour le mouvoir, celui qui sait comment le mouvement se produit.
Dieu qui manie ces deux instruments, les met en harmonie l'un avec l'autre, en quoi, selon Geulincx, il se montre vraiment admirable. Il me fait penser et sentir ; or précisément à ce moment même, il produit un mouvement dans les organes, pour que je pense et que je sente, non par ce mouvement, mais à son occasion, non par sa vertu propre, mais par la vertu de Dieu, qui unit entre elles ces deux choses, qui meut mon âme tout autant de fois qu'il meut mes organes, afin que mes sensations soient le signe des mouvements et des actions de mon corps. Nous voulons ces mcTvements, voilà tout notre rôle, mais c'est par
GEULINCX. 305
Dieu seul qu'ils se produisent à la suite de notre volonté (I). L'éditeur de V Ethique de Geulincx, le pseudonyme Philarète, explique d'ailleurs, dans une note, le sentiment de Geulincx avec une précision qui ne laisse rien à désirer : Deu8 has res diversissimas [motvm materiœ et arbitrium voluntatis meœ), inter se devinxit, ut cum voluntas vellet, motus talis adesset qualem vellet et contra, cum motus adesset, voluntas vellet sine ulla alterius inalterum causolitate velinfluxu. Pour faire comprendre cette correspondance, il se sert de la comparaison de deux horloges qui s'accordent, quoique indépendantes, parce qu'elles sont également réglées sur le cours du soleil, comparaison que reprendra Leibniz en faveur de son harmonie préétablie (2). Ainsi, en étendant aux rapports de l'âme avec le corps ce que Clauberg n'avait appliqué qu'aux rapports du corps avec l'âme, Geulincx fait un pas de plus dans l'occasionnalisme (3).
Toutefois il ne refuse pas, d'une manière absolue, comme le fera Malebranche, toute action à l'âme humaine. S'il lui refuse tout pouvoir d'agir au dehors, il lui accorde le pouvoir d'agir sur elle-même. Il faut reconnaître, dit-il, que je ne puis faire rien hors de moi : ^ihil me extra me facere, quidquid facio in me hœrere, ni/ni horum quœ ogo, ad meum aliudve corpus aut alio quoquam manare. De tout ce qui se passe hors de nous, et même dans notre propre corps, nous ne sommes que simples et impuissants
(1) Deus hic mirabilem se ostendit. Ille me cogitare et scntire facit, et quidem eo momento quo idem ille motum quemdam in organis efficit, ut ego cogitem et sentiara ad motum organorum, non ex motu, non vi ejus, sed virtute Dei qui duo ista conjungit, quique toties movet organa, toties me cogitando commovet, ut sensus isti mihi signa sint aliquid in corpore
meo moveri et peragi Ego fieri ista percipio et hoc unum valeo ut
velim saspe motus illos et dura volo etiam succédant {Metaph. vera, p. 22).
(2) Sicut duobus horologiis rite inter se et ad solis cursum quadratis propter meram dependentiam qua utrumque ab eadem arte et simili industria constitutum est. {Ethic, p. 124, note.)
(3) Voir la thèse de Ruardus Andala intitulée : Dispufatio de unione mentis y où est combattue la métaphysique de Geulincx.
spectateurs, nudus et inermis spectator. Sur cette machine du monde et du corps faire ou refaire, construire ou détruire quoi que ce soit n'est pas en notre pouvoir. Tout cela est l'ouvrage d'un autre (1).
Cette simple vision que nous avons du monde n'a lieu elle-même, d'après Geulincx, que d'une manière miraculeuse. Si nous voyons le mande, ce n'est ni par notre propre action, ni par l'action du monde, mais par l'action seule de Dieu. Ce n'est pas le monde qui se présente à nous, mais Dieu lui-même qui, d'une manière ineffable, incompréhensible, le présentée notre esprit (2). Comme rien de fini ne peut être conçu sans l'infini, notre raison limitée ne se sépare pas de la raison infinie, et nous ne pouvons rien connaitre qu'en Dieu. Ainsi, de même qu'on trouve les causes occasionnelles dans Geulincx, de môme on y trouve le germe de la vision en Dieu. Mais, à la dilTércnce de Malebranchc, il n'entreprend pas d'expliquer comment Dieu lui-môme présente le monde à notre esprit.
D'ailleurs, comme Wittichius, et comme Malebranche, Geulincx admet des vérités naturelles, éternelles et immuables, en blâmant Descartes et les cartésiens qui les faisaient dépendre d'un décret arbitraire de Dieu. Ceuxlà, dit-il, se trompent qui attribuent à Dieu le pouvoir de faire que deux et trois n'égalent pas cinq, et de nous faire voir les choses au rebours, s'il lui plaisait de retourner notre intelligence. Veut-on donner à Dieu ce pouvoir, il faudra dire aussi qu'il a pu faire qu'il n'existe pas, l'impossibilité, dans le second cas, n'étant pas plus grande que dans le premier (3).
(1) Sum igitur speculator luijiis machinœ. lu ea nihil ego fingo, vel refiiigo, nec struoquidquam hic, necdestruo. Totuni id alterius cujusdam est opus (Ethic, l tract., 2 sect.).
(2) Ipsum tamen mundum non posse se milii spectandura exliibere ; solum Deiim niilii exhibere iHud spectaculum, idque modo ineffabiH incomprehensibili. (Ibid.)
(3) Errant illi qui veritates omnes creatas esse volant, quiqiie Deo attiibuunt eam potestatem, ut si modo alium nobis iutellecfum dedissct, po-
GEULINCX. 307
Mais si Geulincx se rapproche de Malebranche, il ne se Tapproche pas moins de Spinoza . En effet tous les corps particuliers ne sont pour lui que des modes du corps en soi, et tous les esprits particuliers des modes de l'esprit universel. Si nous étions, dit-il, des esprits, et non pas seulement des modes de l'esprit, nous serions Dieu. Otez ces modes, que reste-t-il? Dieu (1). Aussi Geulincx, peu de temps après sa mort, fut-il attaqué par Charles Tuyman, ministre de Middelbourg, comme un fauteur de Spinoza.
Afin de combler une lacune de la philosophie de Descartes, Geulincx a fait un traité de morale qu'il a intitulé V Éthique. Il estime, non sans raison, qu'on ne peut con- . sidérer comme une vraie morale les trois règles provisoires de conduite, que donne Descartes, au commen- •cement du Discours sur la Méthode. Dans la préface, il attaque d'abord ces faux cartésiens qui , pour avoir négligé l'étude de la morale, nient l'existence d'une loi morale, enseignent que toutes choses, que nos actions elles-mêmes sont nécessaires, et tombent dans l'athéisme. Qui sont ces faux cartésiens dont parle ici Geulincx? Sans doute quelques professeurs de physique ou de médecine qui transportaient dans l'ordre moral le grand principe, que tout se fait mécaniquement dans la nature. Rappelons Hégius, et aussi Welthuysen, qui a réfuté Hobbes, mais de telle façon qu'on a pu le prendre pour un de ses disciples. Geulincx se propose de montrer comment nous devons agir d'après la vraie philosophie de Descartes unie à la sagesse chrétienne.
La première partie seule de son Éthique a paru pendant sa vie, la seconde n'a été publiée qu'après .-a mort. Lamo-
tuisset efficere lU 2 et 3 non essent 5. Sed si hoc Deum posse dicant, necessiim quoqiie est ut dicant, Deiim posso efficere ut ipse non sit, quia eamdeni impossibilitatem concipio in eo, atque in cteteris veritatibiis. [Meiapliysica vera.]
(1) Sumusigiturmodi mentis; siauferas modum,remanetDeus. Me/op/;. vcra, part. 2. — Ruardus Andala ciitique vivement co passage, Dissertation'iiH philosophicarum penlas. Franck., in^", 1712. Dissertât, quarta.
308 PIIILCSOPIIIE CARTÉSIENNE.
raie de Geulincx est empreinte d'un esprit de piété, d'humilité et de résignation, conforme à ses principes métaphysiques sur la dépendance des créatures à l'égard du Créateur, et inspiré peut-être aussi par les malheurs de sa vie. Il traite de l'essence de la vertu, de ses propriétés premières, de ses diverses applications, de sa fm et de sa récompense. L'amour de la droite raison, identique avec l'amour de l'ordre, d'où Malebranche, dans son Traité ck Morale, fait dériver toutes les vertus particulières, voilà le grand principe de la morale de Geulincx : Virtm estrectœ rntionis arnor unicus. De même aussi que Malebranche, on le voit allier à une vive piété un hardi rationalisme. La raison, selon Geulincx, est la loi et l'image de Dieu dans nos esprits ; il n'y a rien de si grand et de si saint qui ne lui soit soumis en quelque façon : yii/til est tam magnum, sublime, sanctum, quod non aliqua ratione rationis examini suhjiciatur {Tract. ^cap. 2) . Les vertus cardinales, ou les propriétés essentielles de la vertu, sont la diligence, l'obéissance, la justice et l'humilité. La diligence est le zèle ou l'attention à écouter la voix de la raison. Si la diligence nous rend les auditeurs attentifs de la raison, l'obéissance nous en fait les serviteurs dociles. Cette obéissance à cela seul qui est raisonnable, a pour prix la vraie liberté : Nernini servit qui rationi servit . La justice est l'exacte convenance, l'équation de toutes nos actions avec la raison, elle donne le contentement intérieur qui est le fruit du devoir fidèlement accompli. Enfin l'humilité, sur laquelle Geulincx insiste le plus, est comme le couronnement de toutes les autres vertus. L'abandon et le mépris de soi-même en vue de la raison, voilà en quoi consiste l'humilité. Elle nous détache de notre propre personne pour nous élever à Dieu, elle donne la vraie grandeur, d'après cette parole, que celui qui s'abaisse sera élevé. Comment ne serions-nous pas humbles, puisque nous ne pouvons rien? Nous ne pouvons agir si Dieu n'agit en nous, nous ne pouvons mouvoir notre corps si Dieu ne le meut, ni connaître le monde si Dieu ne nous le fait connaître. Puisque nous ne pouvons rien, qu'avons-