‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 3)Chapitre 29 sur 52 · ANTÉCÉDENT DE SPINOZA · texte numérisé non relu

ANTÉCÉDENT DE SPINOZA

donc désormais rejeter comme faux ce jugement célèbre de Leibniz dont on a longtemps admiré la vérité et la profondeur : « Spinoza n'a fait que cultiver certaines semences de la philosophie de M. Descartes (1). » Quant à nous, nous persistons à le tenir comme vrai, et nous croyons l'avoir de nouveau justifié en signalant, dans notre exposition de la philosophie de Descartes, ces mauvaises semences mêlées au bon grain. Comment en effet, à travers toutes les dissemblances et toutes les oppositions, quelque grandes qu'elles soient, ne pas reconnaître que cette tendance générale de la métaphysique de Descartes à enlever l'activité aux créatures, au profit du Créateur, favorise le spinozisme? D'ailleurs, l'histoire tout entière du cartésianisme ne témoigne-t-elle pas de ce mélange de certaines semences spinozistes avec le bon grain de la philosophie de Descartes? N'avons-nous pas vu le cartésianisme hollandais s'acheminer pour ainsi dire par degrés, en passant par les causes occasionnelles, de Descartes à Clauberg, de Clauberg à Geulincx, et de Geulincx à Spinoza? Comment nier que Clauberg et Geulincx ne viennent de Descartes, et comment méconnaître les affinités de Clauberg et de Geulincx avec Spinoza ? En France, Malebranche n'est-il donc plus un enfant de Descartes et un frère de Spinoza, un Spinoza chrétien, comme M. Cousin l'avait dit d'abord avec autant de justesse que d'esprit ? Ici encore nous nous appuyons sur Leibniz qui a si nettement indiqué quelles étaient précisément ces mauvaises semences cultivées par Spinoza. « L'erreur de Spinoza vient de ce qu'il a poussé la suite de la doctrine de Descartes qui ôte la force et l'action aux créatures (2) ? » Et ailleurs : « Celui qui soutient que Dieu est le seul actif pourrait aisément se laisser aller à dire avec un auteur fort décrié que Dieu est l'unique substance (3). »

(1) Lettre à Vahhé Nicaise, 1697.

(2) Édit. Diitens, IJe vol., p. 91.

(3) Ibid., p. 100.

402 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.

Mais tout en constatant de nouveau l'origine cartésienne (le Spinoza, nous ne nions nullement qu'une critique curieuse et érudite ne puisse découvrir certaines analogies intéressantes entre Y Ethique et d'autres doctrines, à travers le champ si vaste de l'histoire de la philosophie. Un théologien hollandais, Watcher, plus ou moins suspect d'attachement à Spinoza, avait cru retrouver sa doctrine dans la kabbale. Leibniz, qui a annoté l'ouvrage de Watcher (1), a lui-même fait un rapprochement, plus curieux peut-être qu'exact, entre les Sephiroths de la kabbale, et les modes éternels et infinis de Spinoza. Mais entre les uns et les autres, comme le remarque M. Saisset, il n'y a réellement de commun que l'idée de l'émanation qui n'est pas particulière à la kabbale. Yoici d'ailleurs M. Franck, auteur du savant ouvrage sur la kabbale, et juge si compétent en un pareil sujet, qui n'a nullement été frappé de ces analogies, et qui pense que, si les traditions kabbalistiques sont venues jusqu'à Spinoza, elles ont été étouffées par l'influence immédiate et prépondérante du cartésianisme.

A défaut de la kabb aie et du cartésianisme, où donc sont les vraies origines (ie Spinoza?M. Cousin, abandonnant les kabbalistes, a cru en dernier lieu les découvrir dans Moïse Maimonide, et ses commentateurs de l'école juive hétérodoxe. Il est certain que Spinoza a parfaitement connu Maimonidedonton étudiait certains ouvrages dans les écoles des rabbins. Il lecited'ailleurs plusieurs fois dans le Theologico- />o/«V<cM.s. Mais ici encore, tandis que les différences fondamentales sautent aux yeux, les analogies signalées sont bien lointaines, et les rapprochements un peu forcés et subtils, au moins quand il s'agit de V Éthique. Leibniz, qui a parfaitement connu cette source, puisqull a annoté le Guide des égarés, Leibniz, qui, dans son empressement à recueillir

(1) « Animadversiones ad Watcheri librum de recondita Hebraeorum (1 philosophia. » Ces remarques sont la réfutation inédite de Spinoza, publiée par M. Foucher de Careii.

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