ANTÉCÉDENTS DE SPINOZA
les points communs entre les divers systèm.es, avait cru apercevoir quelques éléments kabbalistiques dans V Ètliique, ne fait aucune comparaison entre Spinoza et Maimonide (!). On peut voir, d'ailleurs, à quel point diffèrent le Dieu de Spinoza et le Dieu de Maimonide dans les savantes études de M. Franck sur le Guide des égarés (2).
Il y a dans Maimonide deux opinions contradictoires, que nous ne nous chargerons pas de concilier, sur la nature divine. Sous l'influence des péripatéticiens arabes, et particulièrement, selon M. Franck, d'Avicenne, il exclut de l'essence de Dieu tous les attributs positifs, et ne lui laisse que des attributs négatifs ; il pousse même si loin le scrupule à rencontre de toute qualification positive qu'il ose à peine lui attribuer même Texistence. Mais Maimonide a aussi une autre doctrine plus orthodoxe, oîi, conformément à la révélation et à la Bible, il admet la création, la providence, les causes finales. Qu'on choisisse entre ces deux doctrines, et qu'on dise quelle est celle que Spinoza aurait empruntée à Maimonide. Apparemment ce n'est pas la seconde. Sera-ce donc la première? Mais quelle est l'analogie entre le Dieu sans attributs de Maimonide, et le Dieu de Spinoza qui en a un nombre infini, parmi lesquels nous en connaissons deux, l'étendue et la pensée, qui sont des attributs très-positifs (3) ? Ainsi le Dieu de Maimonide, soif celui de la philosophie arabe, soit celui qui est plus ou moins en accord avec la Bible, est également en contradiction avec le Dieu de Spinoza.
Il ne faudrait pas môme, à notre avis, attribuer à Maimonide une part trop exclusive d'influence sur le Tracta-
(1) M. Foucher de Careil a publié ces notes : « Leibnitii Ohsenationes ad Rabbi Mo$is Maimonides lihruni qui inscribitw Dnctor perp/exorum, dans un mémoire intitulé : Leibniz, la Philosophie juive et la Kabbale, Paris, Durand, 18G1.
{■2) Voir le chapitre sur Maimonide dans les Etudes orientales, 1 vol. in-8% Paris, 1861.
(3) Voir le rapport de M. Franck sur Spinoza et le naturalisme contemporain de M. Nourrisson dans les Comptes rendus de l'Académie des sciences morales et politiques, décembre 1866.
404 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.
tus theologico-politicus. Sans nullement nier que Spinoza ait emprunté à Maimonide quelques idées sur l'inspiration et sur le prophétisme, nous osons affirmer que le cartésianisme hollandais tout seul pouvait lui en suggérer la pensée fondamentale. En effet, que d'exemples d'exégèse rationaliste, que d'antécédents immédiats du Tractatus theologico-politicus, Spinoza ne rencontrait-il pas partout autour de lui, au sein môme de l'école cartésienne !
Le lien rompu entre Descartes et Spinoza, il faudra le rompre aussi entre Descartes et Malebranche. Ainsi devient inintelligible la généalogie du cartésianisme français, comme du cartésianisme hollandais.
Sans doute tous les systèmes de même famille, tous les systèmes panthéistes, empiriques, idéalistes, mystiques présentent, à travers les siècles, un certain nombre d'analogies, comme M. Cousin lui-même l'a si bien démontré. Mais est-il d'une bonne méthode, d'aller chercher bien loin de douteuses origines, tandis que d'autres sont si évidentes et si rapprochées? 11 y a des analogies entre Condillac et Démocrite ; est-ce à dire qu'il faudra chercher dans Démocrite,et non dans Locke, les origines delà philosophie de Condillac? Concluons donc que, malgré toutes les oppositions entre le maître et le disciple, Spinoza se rattache à Descartes, et qu'il a été bien réellement suscité, comme nous l'avons dit, par le cartésianisme hollandais. Après Descartes, et bien avant Maimonide, nous aurions encore à placer Hobbes parmi les philosophes qui ont exercé le plus d'influence sur Spinoza. Quelle que soit d'ailleurs la part de responsabilité de Descartes dans les doctrines de ïEt/iique^ il ne perd rien dans notre estime. Quel est le philosophe, fût-ce saint Thomas, ou même Reid, chez lequel ne se rencontre pas quelque principe, quelque tendance dont on puisse tirer, en les isolant, en les poussant à l'excès, de dangereuses conséquences ? Pardonnons à Descartes d'avoir suscité Spinoza, comme nous pardonnons à Platon d'avoir enfanté Plotin.