INTERPRÉTATION DES ÉCRITURES
bien, c'est certainement un être très-misérable, et si les prières avaient quelque efficacité, c'est pour lui qu'il faudrait prier. Mais la durée d'un être étant en raison de sa perfection, il est impossible de concevoir l'existence d'une chose si misérable. A quoi bon d'ailleurs imaginer des diables puisque nous avons trouvé les causes naturelles de la haine, de l'envie, de la colère, et de toutes les mauvaises passions?
Tout antagonisme est impossible entre la religion et la philosophie, puisque tout ce que nous savons de Dieu et de ses attributs nous ne pouvons le savoir que par la spéculation métaphysique. La philosophie et la religion n'ont rien à démêler l'une avec l'autre ; elles n'ont ni le même but, ni le même objet. La philosophie ne se propose que la recherche de la vérité, et la religion n'a d'autre but que l'enseignement de l'obéissance et de la piété. La théologie n'est pas plus la servante de la raison, que la raison de la théologie (1); chacune est souveraine absolue dans son domaine. La théologie s'appuie, il est vrai, sur des dogmes, mais elle ne les considère que par le côté où ils sont propres à inspirer la piété et l'obéissance. Déterminer avec précision le sens et la vérité qu'ils renferment, est l'œuvre de la raison, seule vraie lumière, en dehors de laquelle il n'y a que songes et ténèbres. Spinoza pense donc avoir démontré, ce qu'il avait avancé en commençant, que la liberté de la pensée, non-seulement se concilie avec la piété, comme avec la paix de l'état, mais encore qu'elle en est l'indispensable condition (2).
Tel est l'ouvrage qui, bien plus que VEthique, a soulevé contre Spinoza les anathèmes de tous les théologiens, et qui a ouvert les voies à une foule de travaux analogues sur les Écritures, Si Spinoza est le père des systèmes panthéistes qui, un siècle plus tard, ont régné et qui régnent
(1) Tract, theol. -polit., c&Tp. x\.
(2) Le Theologico-politicus contient en outre des chapitres du plus grand intérêt sur l'interprétation et l'authenticité des Écritures.
encore en Allemagne, il est aussi le père de cette exégèse biblique savante et hardie qui, depuis le commencement de ce siècle, a fait de si grands progrès. Selon le célèbre docteur Paiilus, le Tractatus theologico-politicus nonseulement en avait prédit, mais même déjà démontré la plupart des résultats. Strauss dit dans sa Dogmatique .•« Spinoza, le père de la spéculation de notre temps, est aussi le père de l'exégèse biblique (l).i/
On croira sans peine que le retentissement de ces doctrines philosophiques et religieuses ne fût nullement favorable à la philosophie de Descartes, ni en Hollande, ni en France. Descartes est-il le père et le complice de Spinoza, ou bien sa philosophie est-elle l'antidote du spinozisme? Descartes est-il l'architecte ou le destructeur de la nouvelle doctrine, Spinozismi architectus aut eversor, suivant les titres de divers libelles en sens contraires? Voilà la question qui tout d'abord fut débattue, avec une singulière vivacité, entre les cartésiens hollandais et leurs adversaires. D'ailleurs les deux partis rivalisent, en fait d'injures et d'anathèmes, contre l'auteur maudit; ce sont même les cartésiens qui crient le plus fort pour détourner loin d'eux le soupçon d'avoir quelque chose de commun avec cet homme. Néanmoins les persécutions contre le cartésianisme se raniment, et plusieurs universités renouvellent contre lui d'anciens arrêts ou en fulminent de nouveaux.
Spinoza, pendant près d'un siècle, semble universellement décrié en Hollande, en France et en Allemagne. Les philosophes plus ou moins incrédules du dix-huitième siècle ne le traitent pas mieux que les cartésiens ou les théologiens eux-mêmes. Bayle affecte une sorte d'horreur pour V Éthique ei^onv le Tractatus theologico- politicus . «LeTheologico-politicus, dit-il, est un livre détestable où il fit glisser les semences de l'athéisme qui se voit à découvert dans ses opéra posthuma (2). » Pour Voltaire, comme pour
(i) Voir la Préface de son édition des Œuvres de Spinoza. (2) Dictionnaire critique, art. Spiaoza.
. IiNFLL'ENCE DU SPLNOZISME. 417
Bayle, Spinoza n'est qu'un athée. Il lui reproche^ d'avoir érigé l'athéisme en système (1), et soit qu'il parle sérieusement, soit qu'il badine, comme dans lapiècedes^'ys^mes, Spinoza est toujours pour lui le chef des athées (2j. Gomme Bayle et Voltaire, le dix-huitième siècle en France et en Allemagne, confondra le spinozisme avec l'athéisme et le matérialisme. Avant le dix-huitième siècle, nous ne connaissons en France que l'abbé de Lignac qui ait apprécié le système de Spinoza avec plus d'équité : « Spinoza, dit-il, n'était point un athée, comme ou le crcit communément, mais un spiritualiste outré, il ne reconnaissait que Dieu ; le monde, les créatures matérielles étaient pour lui des songes de la Divinité (3). »
Un auteur si universellement décrié n'a eu, même en Hollande, qu'un très-petit nombre d'admirateurs et de disciples hautement avoués. Nous avons déjà parlé de Meyer, son ami et son éditeur .On peut citer encore Abraham Culfelaer ou Cuffeler qui a écrit une logique (4) où il entreprend de justifier Spinoza du reproche d'athéisme, et cherche en même temps à présenter ses principales démonstrations avec un nouveau degré de clarté et de rigueur. Mais il y eut des spinozistes qui, moins hardis que Meyer et Cuffeler, travaillèrent à propager ses doctrines, tout en feignant de les réfuter. Ainsi François Cuper, l'auteur des Secî^ets de V athéisme révélés [b], fut justement accusé
(1) Ce jugement est aussi celui de V Encyclopédie.
(2) Alors un petit juif, au long nez, au teint blême,
Pauvre, mais satisfait, pensif et retiré. Esprit subtil et creux, moins lu que célébré, Caché sous le manteau de Descartes son maître, Marchant à pas comptés, s'approcha du grand être : Pardonnez-moi, dit-il, en lui parlant tout bas, Mais je crois, entre nous, que vous n'existez pas.
(3) Témoignage du sens intime, 2« part., chap. vin,
(4) Spécimen ai'tis ratiocinandi naturalis et artificialis ad pantosophiœ principia munwlucens, avec celte épigraphe : Quod volunt fata non tollunt vota. Amst., 1684.
(5) Arcana atheismi revelata , philosophice et paradoxice refutata examine Tractatus theologico-politici. Rotterd., 1676, in-4°. Cuper,
418 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.
d'avoir eu pour but de répandre, plutôt que de renverser la doctrine de Spinoza (1).
Mais si le pur spinozisme, avec ses formes scientifiques, ne fit pas un grand nombre d'adeptes, il y eut un autre spinozisme qui, sous des formes populaires, religieuses et mystiques, pénétra dans les assemblées des fidèles, donna naissance à de véritables sectes et agita les églises hollandaises. Sur les chefs de ces sectes moitié religieuses, moitié philosophiques, sur cette singulière propagande du spinozisme par des ouvrages de piété et par des prédications théologiques, nous trouvons de curieux détails dans le récent ouvrage de M. Van derLinden (2), Si tout ce mouvement spinoziste, malgré son importance, est demeuré jusqu'à présent presque inconnu, en dehors de la Hollande, c'est sans doute parce que les nombreux écrits qui s'y rapportent sont en langue vulgaire. Parmi les principaux promoteursdece spinozisme moral et mystique, citons d'abord le pasteur Friedrich Van Leenhof (3) dont
à son tour, fut réfuté par Wolfg. Jager : Francisent Cuperus mala fide aut ad minimum frigide atheismum Spinozœ oppugnans. Tubingue, 1710.
(1) Le même soupçon fut encouru par Aubert de Versé, qui a publié en français une réfutation intitulée : L'impie convaincu ou Dissertation contre Spinoza, dans laquelle on réfute les fondements de son athéisme. On y trouve non-seulement la réfutation des maximes impies de Spinoza, mais aussi celle des principjales hypothèses du cartésianisme, que /.'on fait voir être r origine du spinozisme. Amst., 186) , in-8° « En effet, selon Aubert de Versé, cet impie n'aurait proposé son athéisme que sous les couleurs et les apparences de la vérité, ou de ce qui passe encore aujourd'hui, dit-il, parmi presque toutes les écoles chrétiennes pour la vérité. En outre, il prétend que le meilleur moyen de le combattre est de lui accorder l'éternité de la matière, parce que la création une fois admise, Spinoza est invincible. » P.einier Leers, libraire hollandais, écrit à Malebranche : « h'htipie convaincu est de celui qui a traduit la Critique du P. Simon en latin, qui vous traite d'une manière insolente et malhonnête, l'auteur étant un franc coquin, m Blarapignon, Correspondance inédite de Malehranche, p. 127.
(2) Spinoza, Seine Lehre und dehren ersfe Naclavirkungen in Holland, Gottiiigen, 1802, \n-i° de 214 pag.
(3) Né à Middlebourg, en 1047, pasteur à Zwolle, en 1C8I, mort en ni2. Il était attaché au coccéiauisme.
l'ouvrage, le Ciel sur la terre (I), a excité une si vive émotion parmi les théologiens de la Hollande.
Leenhof invite tous les hommes à bannir de leur âme la tristesse, et à goûter dès à présent en ce monde la vraie et solide joie. Mais cette joie se fonde sur la connaissance de la nécessité universelle, et n'est qu'une sorte de quiétisme spinoziste. Toute tristesse, même celle du repentir, est une faute, selon Leenhof, comme selon Spinoza, parce qu'elle va contre l'ordre éternel de Dieu. Il est vrai que les Écritures donnent l'exemple de saints personnages qui ont amèrement pleuré leurs fautes : « Mais, dit Leenhof, ils eussent été plus parfaits s'ils avaient marché comme des enfants de Dieu dans les voies de leur père, réparant leurs fautes avec satisfaction et avec joie. Que nous font les marques du sentiment de la diminution de leur perfection? Que nous font leurs pleurs ? Ils auraient été plus parfaits s'ils avaient marché dans la volonté de Dieu sans murmure ni faiblesse, et si, conformément à la raison, ils s'étaient dit : J'ai montré de l'imperfection et de la faiblesse sans que je puisse reprochera Dieu de m'avoir fait ainsi ; je me connais mieux maintenant et, par suite, je suis déjà plus parfait, j'en rends grâces à Dieu, et je prends avec joie la résolution d'être toujours de plus en plus joyeux et d'augmenter ma perfection. » Leenhof dit encore, en un sens non moins spinoziste : « Quaftd on considère la nécessité des peines dans l'ordre éternel de Dieu, quand on peut se donner une idée adéquate de ce que l'on souffre , les peines ne sont plus des peines, mais des contemplations de l'ordre de la nature qui enferment toujours en elles de la satisfaction. »
On comprend que les théologiens des deux grands partis dans lesquels se divisait l'église de Hollande se soient accordés à voir dans ce livre un dangereux spinozisme. Un
(1) En voici le titre complet traduit du hollandais : Le Ciel sur la terre ou Description brève et claire de la véritable et solide j'oie, aussi conforme à la raison qu'à la sainte Ecriture, présentée à toute espèce dhommes et sovs toutes les formes. » 1703.
synode réuni à Alcmaer, en 1708, suspendit Leenhof et l'obligea à se rétracter en signant des articuli satisfactorii . Les théologiens les plus considérables prirent la plume pour réfuter les doctrines du Ciel sur la terre (1). Leenhof eut aussi un certain nombre de disciples et de défenseurs (2) .
Les doctrines spinozistes de Wilhem Deurhod" n'eurent pas moins de retentissement que celles de Leenhof (3). Jusqu'à la fin du dix-huitième siècle il est question dans les actes ecclésiastiques de la Hollande des erreurs du deurhoffianisme. Deurhoff se distingue par l'audace de ses attaques contre l'Eglise et par un certain mélange de rationalisme et de mysticisme. C'est dans Geulincx, d'après Ruardus Andala, qu'il aurait puisé la plupart de ses erreurs, mais il est plus probable qu'il les a puisées directement dans Spinoza, surtout s'il est vrai, comme le rapporte M. Van der Linden, qu'il ait eu en mains une copie de V Éthique, deux ans avant sa publication. Dans son ouvrage des Principes de la vérité et de la vertu, qui a paru en 1684, ouvrage critiqué par Ruardus Andala, Deurhoff nie absolument la réalité des causes secondes et pousse jusqu'à ses dernières conséquences cette doctrine de Geulincx, que tous les esprits sont des modes de l'étendue universelle.
(1) Voici les titres de quelques ouvrages contre la doctrine de Leenhof : Lettres à Leenhof à l'occasion de son livre, le Ciel, etc., par Taco Hajo de Honert, 1703, in-S". — Le Souverain Bien des spinozistes comparé au Ciel sur la terre de Leenhof, par François Bnrmaiin, 1704, in-8". — Amicale invitation à Leenhof pour qu'il se purifie de son spinozisme,^s.v le môme, 1705, in-S".
(2) Les détails de toute cette affaire du leeuhofianisme se trouvent dansl'ouvrage suivant : Historia SiAnozismi Leenhofiani puhlicata in Belgio auctoritate novissime damnati a Gottlob Friderico Jenichen. Leips., 1707, in- 12.
(3) Dans la précédente édition de cette histoire, nous avions placé Deurhoff parmi les précurseurs de Spinoza, en le rattachant à Geulincx, sur la foi de Ruardus Andala. Mais aujourd'iiui que nous connaissons un peu mieux ses doctrines, grâce à M. Van der Linden, et que nous savons qu'il a vécu jusqu'en 1717, nous croyons qu'il faut le mettre au nombre, non pas des précurseurs, mais des disciples de Spinoza.
INFLUENCE DU SPINÛZlSME, 421
Dieu, le seul être réel, selon DeuihofF, a enfanté le mouvement, en môme temps que l'étendue, d'où naissent les corps particuliers qui se meuvent éternellement en un ordre éternel. De même de l'essence de Dieu, sortent toutes les pensées particulières parallèlement aux modes de l'étendue.
Mais Dcurhoff, quoiqu'il ne soit pas un théologien, mêle à ses doctrines philosophiques des termes théologiques et des rêves bibliques, qui ne font qu'obscurcir et embrouiller davantage la métaphysique géométrique de Spinoza. Ainsi, suivant lui, Dieu étant l'unique réalité, c'est l'uternelle génération du Fils qui est la création. Le Fils est la sagesse de Dieu, sa pensée, et la pensée est l'immédiate réalité de Dieu. Ce n'est pas le Fils seul, mais la Trinité tout entière qui s'est incarnée. Wittichius, Ruardus Andala, Burmann, Cremer, d'autres encore, ont cru devoir réfuter DeurhofF, par où on peut juger de l'influence de ses ouvrages (1).
Nous avons encore à parler d'une autre secte spinoziste, l'hattémisme, dont l'influence semble avoir été plus profonde et plus durable, et qui a particulièrement agité la province de Seelande. Dans tous les actes ecclésiastiques auxquels a donné lieu la condamnation de cette doctrine, dans la polémique religieuse, si vive et si longue, qui s'est engagée à son sujet, l'hattémisme est toujours confondu avec le spinozisme. Nous allons voir, en effet, quels liens étroits le rattachent aux principes de Spinoza.
Cette secte a reçu son nom du théologien Pontian Van Hattem qui en est le chef. Van Hattem de Berg op Zoom a vécu de 1641 à 1706; il a étudié d'abord à Leyde, puis en France, à Saumur. De retour en Hollande, il fut nommé pasteur à Philipsland en Seelande. Ayant publié un traité spinoziste sur le catéchisme d'Heidelberg, il fut condamné par plusieurs facultés de théologie, et enfln suspendu
(1) Il en a publié une édition complète, avec ce titre : Système surnaturel et scriptural tiré delà connaissance de Dieu,, des dons de la grâce et de la sainte Ecriture, 1715, 3 vol. in-40.
en 1683, ce qui ne l'empêcha pas de propager sa doctrine par des prédications dans des conventicules, par des lettres et des écrits de toutes sortes en langue vulgaire (1). D'après les extraits qu'en donne M. Van der Linden, il prùchc à tous les vrais croyants l'anéantissement en Dieu de leur personnalité. Ce qu'il y a d'essentiel dans la foi, c'est, suivant Van Hattem, de se savoir un avec Jésus- Christ, non pas seulement en un sens moral, mais au sens ontologique. Le vrai croyant sait qu'il n'est plus un sujet par lui-même, mais un membre du tout, dont Christ est la tête, car Christ est le fond de toute existence. Ainsi, au lieu de faire de l'homme un mode de l'unique substance, il en fait un mode du Christ. De môme aussi le déterminisme géométrique de Spinoza devient chez lui la doctrine religieuse de la prédestination. Partout dans Van Hattem on retrouve Spinoza sous des termes et des formes théologiques.
Nous citerons parmi ses disciples le mystique Jacob Briel (2) et Adrien Booms qui, comme Boehm, exerça la profession de cordonnier (3). Ce spinozisme, qui n'est pas sans quelque analogie avec le quiétisme de Molinos, et qui cherche à se répandre avec le secours de la Bible et de l'Évangile, est assurément un chapitre curieux à ajouter à l'histoire de la philosophie de Descartes et de Spinoza en Hollande.
En France nous n'avons à citer qu'un seul spinoziste,
(1) Après sa mort, ses écrits furent réunis et publiés, de 1716 à 1759, en 4 gros volumes intitulés : Chute de l'idole du monde, ou la Foi des saints triomphant de la doctrine de la justification personnelle, représenti'e clairement d'après les écrits de Pontian ,Van Hultern. Ces écrits provoquèrent un grand nombre de réfutations.
(2) 11 était de Lejde, et vécut toute sa vie dans une retraite profonde. Ses œuvres ont été publiées après sa mort en un gros vol. in-4'' : Œuvres du très-illuminé Jacques Bril montrant clairement et à fond la quintessence et la moelle de la théologie, Amst., 1705.
(3) Booms était de Middlebourg; il mourut en 1T28, après avoir été banni de la province de Seelande et exclu de l'Église à cause de son zèle pour l'hattémisrae.
]e comte de Boiilainvilliers , célèbre par ses paradoxes historiques. Mais , comme Cupcr et Aubert de Versé , Boulain\illiers n'ose manifester ouvertement ses sentiments et les cache sous le voile d'une Réfutation des erreurs de Benoît Spinoza, dont le but transparent est de rendre la doctrine de Spinoza plus accessible à tous, plus claire et plus plausible. Au lieu de suivre la forme géométrique, à l'exemple de Descartes dans les Méditations^ il imite la démarche d'un philosophe qui pense tout haut, et va en tâtonnant à la recherche de la vérité. Il part du Je pense, donc je sui<, mais il en retire immédiatement l'idée de l'être universel, et abandonnant Descartes dès les premiers pas, il s'attache à Spinoza. Exciter dans les autres une indignation pareille à la sienne, et engager un plus habile que lui à réfuter ce pernicieux auteur, voilà la raison qu'il donne de ses efforts pour rendre plus populaire la doctrine de Spinoza (1).
Si les disciples avoués sont rares et obscurs, il n'en est pas de même des adversaires. Tous les cartésiens de France et de Hollande, presque sans exception, font la guerre à Spinoza. Si tous n'ont pas fait des réfutations spéciales, à l'exemple de AYittichius, Poiret, Nieuwentyt, Régis, François Lamy, tous l'attaquent directement ou indirectement dans leurs écrits, avec d'autant plus d'ardeur qu'ils ont à défendre la philosophie de Descartes contre l'accusation redoutable de conduire à la philosophie de
(1) « Dans l'espoir de combattre moi-môme quelque jour le plus dangereux livre qui ait été écrit contre la religion, ou du moins dans l'espérance d'engager un plus habile métaphysicien que moi à le réfuter, j'ai entrepris de le dépouiller de cette sécheresse mathématique qui en rend la lecture impénétrable, même à la moitié des savants, afin que le système rendu dans une languie commune et réduit à des expressions ordinaires, pût être en état d'exciter une indignation pareille à la mienne, et procurer par ce moyen de véritables ennemis à de si pernicieux principes... J'ai môme poussé la sincérité jusqu'à soutenir les sophismes évidents dont son livre contient un grand nombre, par les moyens les plus plausibles que j'ai pu découvrir dans la logique naturelle où je suis instruit, etc. » L'abbé Lenglet-Dufrénoy, sur la foi du titre, a naïvement publié l'ouvrage de Boulainvilliers en compagnie des Réfutations sincères et sérieuses de FéneloD et du P. François Lami (1 voL in-12, Bruxelles, 1730).
42i PHILOSOPHIE GARTÉSIE.NNE.
Spinoza. Ils sont unanimes h lui reprocher de n'avoir pas démontré, ce qui est le fondement de son système, que l'existence par soi, caractère essentiel de l'existence première, est aussi le caractère essentiel de toute substance. Ne fallait-il pas reconnaître, comme Descartes, que le mot de substance n'est pas univoque au regard de Dieu et des créatures, et que le caractère général de toute substance est d'exister en soi, et non d'exister par soi? Mais le défaut général des réfutations cartésiennes est de ne donner aux substances secondes, qu'elles replacent entre la substance première et les simples phénomènes, ni consistance propre, ni force essentielle. Or, comme nous l'avons montré dans la métaphysique de Descartes, ces substances dépouillées de tout caractère propre de fixité et d'activité, réunies, ou plutôt confondues, par le caractère commun de passivité qui les rend semblables à desimpies phénomènes, vont tout naturellement se perdre dans la substance première. Un principe d'individuatioU;, voilà ce qui manque aux réfutations cartésiennes pour maintenir et défendre victorieusement, contre Spinoza, la distinction donnée par Descartes, conformément à l'expérience et au sens commun. A Leibniz revient l'honneur d'avoir complété toutes les réfutations de Spinoza par ce principe d'individuation qui manquait aux cartésiens, par ces forces simples et irréductibles, par CCS monades, dont il a fait les éléments de tous les êtres de l'univers. Animées d'une force et d'une activité essentielles, les monades résistent là où succombaient les substances passives de Descartes, et ne se laissent pas plus absorber par la substance première, que confondre avec de simples phénomènes.
Wolf, avec les principes de Leibniz, fit de Spinoza une réfutation détaillée et systématique. Selon Wolf, l'idée d'être fini n'exclut pas celle de substantialité ; partout où quelque chose persévère sous un changement, il faut admettre une substance (1). Au jugement de Tennemann,
(1) Theologia nafia-alis, t. II, § C7 1-710,
INFLUENCE DU SPINOZISME. -i25
et de Fichte le fils (1), c'est la plus profonde et la plus complète critique qui jamais ait été faite de Spinoza. Elle parut tellement décisive que l'influence immédiate de Spinoza fut anéantie en Allemagne, où pendant longtemps il demeura oublié.
Aussi y eut-il une sorte de scandale quand Jacobi, à la fin du dix-huitième siècle, dans ses Lettres à Mendelsohn, révéla tout à coup que la devise de Lessing était, h xctl TTâv, et que, dans ses dernières années, il avait voué un culte secret à Spinoza (2). Adversaire de Spinoza, Jacobi contribue néanmoins à relever sa doctrine, en la défendant contre certains préjugés, en s'appliquant à montrer qu'aucune autre philosophie ne l'égale en force et en rigueur, pour en tirer la condamnation de toute philosophie démonstrative ou fondée sur la raison. D'ailleurs, Jacobi se montre plein d'admiration pour le génie et la personne de Spinoza. « Sois béni, dit-il, dans une de ses lettres sur Spinoza, ô grand et saint Baruch ! tu as pu, en méditant sur la nature de l'Etre suprême, l'égarer par les mots; mais la vérité divine était dans ton âme, l'amour de Dieu faisait toute ta vie ! »
Avec un enthousiasme plus grand encore que celui de Jacobi, le théologien Schleiermacher s'écrie : « Sacrifiez avec moi une boucle de cheveux aux mânes de Spinoza saint et proscrit. L'esprit de l'univers le pénétrait, l'infini était son commencement et sa fin, l'universel son unique et éternel amour. Il était plein de religion et de lEsprit- Saint, voilà pourquoi il est demeuré seul, et sans avoir été jamais égalé, maître dans son art, bien élevé au-dessus de la foule profane, sans disciples et sans droit de cité (3). » C'est ainsi qu'Érasme, dans ses Colloques, canonisait et invoquait Socrate et Reuchlin : saint Socrate , saint Reu-
(1) Beitrage zur C harakteristik der neueren Philosophie, s. 447. {'!) Ueber die Lehre des Spinoza in Briefen an Hrn Moses Mendelsohn vonF.-H. Jacobi, 1 vol. in-12, Breslau, 1785. (3) Veher die Religion Lehi-en, s. 47.
426 PnilOSOPHIE CARTÉSIENNE.
clielin, priez pour nous(l)! Herder, en fait d'enthousiasme pour Spinoza, est à l'unisson de Jacobi et de Schieiermacher : « La flamme de toute pensée et de tout sentiment est l'amour. 11 est la plus haute raison, comme il est le vouloir le plus divin. Ne voulons-nous pas le croire sur la foi de saint Jean, croyons-le sur la foi de Spinoza bien plus divin encore (2). »
Les poètes se passionnent aussi pour Spinoza, et puisent dans sa doctrine de hardies et poétiques inspirations. Ils chantent le Dieu nature ; ils animent, ils déifient la nature entière, partout ils sentent son souffle et sa vie. Parmi eux se distingue Novalis, qui a dit de Spinoza, que c'était un homme enivré de Dieu. \J Éthique était la lecture favorite de Goethe : « Je me réfugiai, dit-il, dans V Ethique, mon antique asile (3). » Ailleurs il raconte quelle impression profonde a faite sur lui cette lecture : a Le grand esprit qui agit si puissamment sur le mien et qui a exercé une si grande influence sur toutes mes opinions, est celui de Spinoza. Après avoir vainement jeté les yeux autour de moi sur le monde, pour éclaircir l'étrange énigme de mon être moral, je tombai enfin sur V Éthique de cet homme. Ce que je lus dans cet ouvrage ou ce que je crus y lire, je ne puis en rendre compte; mais j'y trouvai le calme de mes passions, et il me sembla qu'il m'ouvrait une large et libre vue sur le monde sensible et moral. Mais ce qui m'enchaîna surtout, c'est ce désintéressement sans limites qui rayonnait autour de chacune de ses pensées. Cette sérénité de Spinoza qui calmait et égalisait tout, contrastait avec la véhémence de mon âme qui remuait et agitait tout, et sa précision mathématique avec ma manière habituelle d'imaginer et de sentir (4). »
De toutes parts à cette époque, en Allemagne, on le tra-
(1) Apotheosis Capntonis et convivium religiosum.
(2) Gott, Eini-je g^sprciche ùher Spinoza's Sijffem. Gotha, 1787.
(3) Voir l'introduction de M. Saisset à la traduction des Œuvres de Spiyioza, V^ édit.
(4) Dichtung und Wahreit, p. 14.
duit, on l'oditc. Le docteur Pauliis eu donne, en iV02, une édition complète. Tout ce qu'a écrit la plume de Spinoza prend un prix infini; on s'empresse de publier jusqu'aux notes marginales et aux plus insignifiantes variantes de ses manuscrits.
Mais l'influence de Spinoza est surtout manifeste dans toute la dernière période de la philosophie allemande, à partir de Fichte. Selon un jugement célèbre de Fichte, le système de Spinoza serait l'unique philosophie conséquente, si le droit de s'élever au-dessus du moi était démontré. Mais lui-môme qui. par sa doctrine du moi, semble d'abord tellement s'éloigner de Spinoza, s'en approche plus tard, dans la seconde phase de sa pensée philosophique, où il s'élève du moi limité, personnel, conscient de lui-môme, à un moi infini et absolu, qui engendre, en se réfractant dans l'existence, le moi et le non-moi (l).
L'empreinte de Spinoza est surtout visible et profonde sur les systèmes de Schelling et de Hegel. Eux-mêmes, d'ailleurs, ont reconnu leur parenté avec lui, et semblent l'avoir pris pour modèle, tout en marquant quelques-unes des difierences qui les séparent (2). Mais nous serions en-
(1) Voir ma traduction de ses Leçons sur la vie bienheureuse, 1 vol. in-8°, Ladrange, 1845.
(2) Scliolling caractérise sa propre philosophie, compart^e à celle de Spinoza, comme une philosophie dynamique en regard d'une pliilosoi)hie mécanique. Il lui reproche de n'avoir pas su se délivrer de la notion de chose, comme contenu mort d'accidents et de modes, de n'avoir fait du la substance infinie elle-même qu'une simple chose, au lieu du sujetobjet infini qui sans cesse va «"objectivant, et qui, à chaque fois, revient victorieux sur lui-môme, s'élcvant à un plus haut degré de subjectivité (Œuvres philosophiques, t. I, p. 417). Hegel exprime le même jugement avec plus de force et de précision, en disant qu'il ne diffère de Spinoza que pour avoir posé l'absolu, non pas comme substance, mais comme sujet. Ne s'être pas élevé à la conception de la substance comme sujet ou esprit absolu, tel est, selon Hégel, le défaut capital du système de Spinoza Absolvant Spinoza du reproche d'athéisme et de panthéisme, il qualifie sa doctrine d"acosmisnie,parcequ'elle détruit la réalité du monde comme agi'égut de clioses finii-S, et, parce qu'elle ne laisse sub- Bister que Dieu. {Hegel's Geschichte der Philosophie, Bd. III, p. 373.)
traîné beaucoup trop loin du cartésianime, si nous entreprenions de caractériser ces différences et ces analogies. Qu'il nous suffise d'avoir indiqué à grands traits cet enthousiasme subit de l'Allemagne pensante, à la fin du dix-huitième siècle et au commencement du dix-neuvième, pour une doctrine pendant longtemps oubliée et décriée.
Nous terminons avec Spinoza l'histoire du grand mouvement philosophique suscité en Hollande par Descartes. On a vu que l'influence du spinozismey avait étéplus considérable sur les sectes religieuses que sur la pure philosophie. A la fin du siècle et au siècle suivant, la philosophie hollandaise, grâce à l'esprit du cartésianisme dont elle était pénétrée, a su également se préserver du scepticisme de Bayle et de l'empirisme de Locke qui, tous deux, vinrent se réfugier dans cet asile ouvert à tous les proscrits religieux et politiques du dix-septième siècle. Quand fut apaisée l'ardeur des luttes cartésiennes, vers la fin du dix-septième siècle, quand l'enthousiasme pour Descartes, alimenté par la nouveauté et par la persécution, se fut mo- déré, et en même temps aussi le fanatisme anticartésien, on la voit incliner vers une sorte d'éclectisme entre Descartes, Locke et Leibniz, éclectisme dont les principaux représentants furent Villemandy, Crouzas, Leclerc, et au dix-huitième siècle, Hemstherhuis. Tous ces philosophes, qui présentent quelques analogies avec les philosophes écossais, défendent la réalité des causes secondes, combattent les causes occasionnelles, le spinozisme, le scepticisme, les excès de l'empirisme, et sont fidèles au spiritualisme de Descartes.
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