‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 3)Chapitre 35 sur 52 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Tableau général du cartésianisme en France. — Caractères qui le distinguent du cartésianisme hollandais. — Disciples de Descartes dans les congrégations religieuses et le clergé. — Jésuites cartésiens ou amis de Descartes — Sympathies de l'Oratoire pour la philosophie nouvelle. — Les cartésiens à Port-Royal. — Rapport du cartésianisme et du jansénisme. — îArnauld, Nicole, De Sacy, Quesnel, jansénisles et cartésiens. — Port-Royal accusé par Jurieu de plus d'atiarhemcnt au cartésianisme qu'au christianisme. — Congrégation des bénédictins. — Descartes recommandé dans le Traité des études monastiques de Mabillon. — Bénédictins cartésiens. — Congrégation de Sainte-Geneviève.

— Prélats cartésiens. — Cartésiens dans le barreau et la aiagistrature. — Dans les gens du monde. — Le prince de Condé et autres grands seigneurs protecteurs et amateurs de la philosophie cartésienne. — Lettres de madame de Sévigné. — Madame de Grignan et Corbinelli. — Salon de la marquise de Sablé. — La duchesse du Maine cartésienne. — Cartésiens de la petite cour de Sceaux. — Le cartésianisme à la mode parmi les femmes. — Plaisanteries du P. Daniel.

— Les Femmes savantes de Molière. — Comment le cartésianisme s'est propagé eu France. — Réunions scientifiques particulières. — Académie des sciences. — Conférences cartésiennes de Rohault et de Régis. — Diverses tendances des cartésiens français.

Le cartésianisme français se distingue par certains caractères du cartésianisme hollandais. Dans un pays d'états fédérés, où la réforme et les sectes religieuses avaient profondément ébranlé la hiérarchie et l'autorité ecclésiastique, dans des universités gouvernées par les magistrats de la ville et de la province, et indépen dantes les unes des autres, le cartésianisme, malgré les censures de quelques facultés, a eu plus de liberté et de hardiesse qu'il ne pouvait en avoir dans un pays d'unifé religieuse et politique, comme la France, où toufes les universités étaient également soumises à la même autorité

ecclésiastique et aux arrêts du conseil du roi. De là aussi des différences dans la manière dont il s'est propagé dans l'un et l'autre pays.

En Hollande, môme avant la mort de sonauteur,nous avons vula philosophie cartésienne se répandre dans les uuiversités, pénétrer dans les chaires de philosophie, de physique, de médecine, de mathématiques et môme de théologie. En France elle a fait son chemin par le monde et par les académies, plutôt que par les universités, sévèrement fermées à toutes les nouveautés. Si d'ahord elle réussit à s'introduire dans quelques chaires de collège, bientôt elle en fut pour longtemps bannie, et nous verrons les professeurs cartésiens trop obstinés , réduits au silence , suspendus et exilés. C'est seulement au dix-huitième siècle que le cartésianisme français prend place dans les universités et les collèges, dans les Cursus philosophici ad usum juventutis, lorsque déjà Locke et Newton lui avaientsuccédé dans les académies et dans la faveur de l'opinion publique.

Repoussé des écoles, le cartésianisme français se répandit rapidement dans toutes les classes de la société savante, lettrée et polie du dix-septième siècle. Dès la publication des Méfh'fations métaphysiques. Descartes, comme le dit Baillet, fit la matière de toutes les conversations savantes dans Paris et dans les provinces. Pendant plus d'un demisiècle, il n'a pas paru en France un seul livre de philosophie, il n'y a pas eu une seule discussion philosophique, qui n'eût Descartes pour objet, qui ne fût pour ou contre son système. Dans le clergé, dans les congrégations religieuses, dans les académies, dans le barreau, dans la magistrature, dans le monde, dans les châteaux, dans les salons, et même à la cour, partout, nous rencontrons des disciples fervents de la nouvelle philosophie, qui la portent par-dessus les nues, qui travaillent ardemment à la répandre.

Nous en trouvons même parmi les jésuites, avec lesquels Descartes, élève de La Flèche, avait conservé quelques relations amicales dont lui faisaient un crime les ministres réformés de la Hollande. Parmi les jésuites les plus

OU moins les favorables à Descaries, citons le Père Charlet, assistant à Rome, qui était son parent, et le P. Dinet, confesseur de Louis XIII, provincial de France, auquel Descartes écrivit cette lettre si vive contre Voétius, et porta plainte contre le P. Bourdin. Il n'eut pas seulement des amis dans la Société, mais quelques sectateurs déclarés, tels que le P. Vatier et le P. Mesland. Le P. Vatier, particulièrement lié avec Descartes, depuis plusieurs années, avait approuvé les Essais de philosophie, il se déclarait enchanté des Méditations et même de sa première explication de l'eucharistie. Le P. Mesland, plein d'enthousiasme pour Descartes et pour l'union de la raison et de la foi, qui, jeune encore, s'en alla mourir dans des missions lointaines, avait travaillé à soumettre \es Méditations à une méthode plus scholastiquo, et plus intelligible aux esprits communs, ce dont Descartes lui témoigna vivement sa reconnaissance. C'est au P. Mesland, et sur ses instances, que Descartes écrivit ces deux lettres, fameuses dans l'histoire du cartésianisme, où il expose sa seconde explication de l'eucharistie (I). Mais bientôt, alarmé des progrès et de l'esprit de la philosophie nouvelle, l'Ordre tout entier, par l'injonction de ses chefs, se prononça en faveur de l'ancienne philosophie, et, comprimant les sympathies isolées de quelques-uns de ses membres, déclara au cartésianisme une guerre non moins vive qu'à l'hérésie de Luther ou de Calvin.

Mais Descartes eut pour lui cette pieuse et libérale congrégation de l'Oratoire qui a rendu en France tant de services aux lettres, aux sciences, à la philosophie et à l'enseignement. Dès l'origine, par ses tendances philosophiques, comme par ses constitutions, l'Oratoire fut opposé aux jésuites. L'idéalisme de saint Augustin que lui avait transmis son fondateur, Pierre BéruUe, l'avait préparé à recevoir celui de Descartes. D'ailleurs, Bérullc lui-môme, au dire

(1) Vie de Descartes, par Baillet, t. II, 'iv. VI, cliap. viii. — Voir le chapitre suivant.

432 PHil^OSOPillE CAKTESIE.NXE.

de Baillet. avait encouragé Descartes dans son projet de réforme philosophique. Si l'Oratoire fut contraint de renoncer à enseigner le cartésianisme, il n'en demeura pas moins fidèle au spiritualisme et à l'idéalisme cartésien, en le dissimulant plus ou moins sous le nom de saint Augustin. Que de défenseurs de la philosophie idéaliste, que de zélés cartésiens nous verrons sortir de l'Oratoire, parmi lesquels s'élève et brille d'un éclat imcomparable l'auteur de la RechercJœ ck la vérité!

La philosophie nouvelle eut aussi d'illustres disciples dans la société de Port-Royal qui, comme l'Oratoire, avait été préparée à Descartes par saint Augustin. L'histoire du iansénisme touche par plus d'un point à celle du cartésianisme, et presque toujours nous trouverons l'accusation de jansénisme associée à celle de cartésianisme. Faut-il ne voir dans ce rapprochement qu'une perfide invention des ennemis de l'un et de l'autre, ou bien y a-t-il en effet quelque affinité réelle entre la doctrine de Descartes et celle de Jansénius, si opiniâtrement défendue par Port- Royal ? Il est vrai que, parmi les jansénistes, quelques-uns, plus intolérants, comme Pascal, feront la guerre à la raison et à toute philosophie, pour ne laisser debout que la foi, la grâce efficace et la prédestination. Mais Pascal ne représente pas Port-Royal tout entier. Ses pensées contre Descartos, contre la raison et la philosophie firent scandale parmi la plupart des pieux solitaires. Arnauld et Nicole ne furent pas seuls d'avis qu'on ne pouvait les publier sans les modifier et les adoucir. En effet, un jansénisme moins excessif, laissant une part à la raison et à la science humaine, devait s'accommoder mieux de la philosophie de Descartes que de toute autre philosophie, à cause de ses analogies avec saint Augustin, à cause surtout de la tendance, qui leur est commune, à anéantir l'homme sous la main de Dieu. Les cartésiens font de Dieu l'unique cause efficiente, le seul acteur qui agisse en nous ; les jansénistes donnent tout à la grâce qui opère tout en nous, sans nous; voilà le point par où se touchent le jansénisme et le carte-

sianisme ; voilà" ce que le P. Boursier nous semble avoir mis hors de toute contestation, dans son livre De l'action de Dieu sur les créatures.

A cette tendance commune entre la métaphysique cartésienne et la théologie janséniste, ajoutons la commune persécution que les uns et les autres eurent à souflrir de la part des mêmes adversaires. Les plus violents ennemis de Port-Royal, comme de Descartes, n'étaient-ils pas les jésuites? Ce fut sans doute une des raisons pour lesquelles les jansénistes persécutés se montrèrent en général favorables au parti de Descartes. Les théologiens de Flandre et particulièrement de Louvain, amis ou disciples de Jansénius, se déclarèrent en sa faveur, de même que ceux de France, contre Aristote et ses partisans (1).

D'ailleurs, quel puissant patronage le cartésianisme n'eut-il pas, à Port-Royal, dans Arnauld et Nicole ? Arnauld et Nicole sont les plus illustres, mais non pas les seuls qui, dans son sein, unirent plus ou moins à l'amour de saint Augustin l'amour de Descartes. Les Mémoires de Fontaine nous montrent les pieux solitaires employant leurs récréations à des discussions et à des expériences cartésiennes, et même disséquant sans pitié des animaux vivants, sur la foi de l'automatisme. Quifut plus attaché à Port-R^yalque le duc de Luynes, le traducteur en français des Méditations? Absorbé parla théologie, de Sacy n'était pas très-favorable àl'étude des sciences profanesni àla philosophie; cependant il ne peut s'empêcher d'approuver le plus cartésien de tous les écrits d' Arnauld, V Examen d'un traité sur l'essence du corps, qui avait pour auteur un adversaire violent de Descartes,, Lemoinne, doyen de Vitré, ail a lu, dit-il, avec

(1) « Les gens de Port- Royal, qui sont en toutes choses les antipodes des jésuites, ont pris aussi fortement le parti de Descartes... et en eflet cette philosophie s'accommode bien mieux avec leurs bons sentiments que celle de l'flcole. Vous n'ignorez pas avec quelle chaleur les théologiens de Flandre, amis ou disciples de Jansénius, se sont déclarés contre Aristote et ses partisans. « [Bibliothèque critique attribuée à Rkftard Simon, i vol. in-12. Baie, nOD, IV^ vol., lettre 12.)

beaucoup de satisfaction l'écrit contre l'anti-cartésien, et il a été bien aise que ce philosophe ait donné occasion à M. Arnauld de traiter plusieurs belles choses. » Il ajoute, il est vrai, qu'étant moins philosophe que Monsieur son oncle, il souhaiterait qu'en défendant la philosophie, il en parlât en théologien (1). De Sacy n'était pas contre Descartes, mais il craignait que sa philosophie ne fît négliger la théologie. En dehors de Port-Royal, le successeur d'Arnauld comme chef du jansénisme, le P. Quesnel, et après lui le P. Boursier, nous fourniront encore une nouvelle preuve de l'alliance naturelle des doctrines de Jansénius avec celles de Descartes. Enfin les sympathies cartésiennes de Port-Pioyalétaienttellementconnues, queJurieul'accuse de n'avoir pas moins d'attachement pour le cartésianisme que pour le christianisme lui-même (2). « Janséniste, c'est-àdire cartésien,» dit madame de Sévigné elle-même, àpropos du P. Le Bossu, dans une lettre à sa fille (3). Ainsi nous pouvons placer Port-Royal immédiatement après l'Oratoire parmi les sociétés religieuses qui ont incliné vers la philosophie de Descartes.

Nous trouverons aussi plus d'un cartésien dans la savante congrégation des Bénédictins qui, de même que celle de l'Oratoire, ne fut point ennemie des nouveautés, et qui avait toujours montré fort peu d'attachement pour Aristote et la scholastique : « Ils étaient restés fidèles, dit un d'entre eux, Robert Desgabets, à cette manière noble et platonicienne dontnos pères ont expliqué les mystères de la foi. Ils avaient peu cultivé les subtilités inutiles ou dangereuses, les vains raffmements qui, de la scholastique, passent dans la théologie et l'altèrent (4). » Mabillon, en recommandant dans son Traité des études monastiques, l'étude de la philosophie, laisse ouvertement percer ses prédilections pour

(1) Préface historique et critique des Œuvres philosophif/ues d'Arnauld. (2j Politique du clergé de France, p. 107.

(3) Lettre du 16 septembre 1676.

(4) Notice sur les OEuvies philosophiques du cardinal de Retz, par Amédee Hennequin, Paris, 1842,

LE CARTÉSIANISME EN FRANCE. 43b

Descartes. Il n'approuve pas qu'on s'en tienne à Ariotote ou même à Platon, quoiqu'il mette Platon bien au-dessus d'Aristote : « Un véritable philosophe ne s'arrête, dit-il, ni à l'autorité des auteurs ni à ses préjugés. Il remonte toujours jusqu'à ce qu'il ait trouvé un principe de lumière naturelle et une vérité si claire qu'il ne puisse la révoquer en doute (1), » Ce sont les auteurs cartésiens qui dominent parmi ceux qu'il recommande aux professeurs de philosophie pour en faire des extraits et des lectures dans leurs cours; s'il y donne place à la Censure de Hi^et, ce n'est qu'en compagnie de la Réponse de Régis. Desgabets, L? Gallois, François Lamy, esprits libres et indépendants, plus ou moins cartésiens et malebranchistes, étaient aussi de l'ordre des Bénédictins.

L'ordre moins important des Génovéfms se fit aussi remarquer par ses tendances cartésiennes. Huet, dans une de ses lettres, plaisante les Génovéfîns, au sujet de leiu' attachement pour Descartes : « Il y a longtemps, dit-il, que la congrégation de Sainte-Geneviève s'est déclarée cartésienne. Ils ont cru canoniser cette doctrine, depuis qu'ils ont reçu le corps de M, Descartes auprès de sainte Geneviève (2). » A cet ordre appartiennent Pierre Lallemant, qui avait été choisi pour prononcer l'oraison funèbre de Descartes, René Le Bossu qui cherche à concilier la philosophie ancienne avec la nouvelle, dans son Parallèle des principes de la physique d'Aristote et de celle de Descartes (3). Chez les Minimes, nous nommerons le P. Mersenne, l'ami intime de Descartes, et le P. Maignan, adversaire de la philosophie de l'École, qui a la prétention de fonder une philosophie originale, mais qui, en plus d'un point, fait des emprunts à Descartes (4).

(1) Traite îles études monastiques, Paris, 1(390, 2 voi. ia-12, chap. i\ et X. — Il recommande de suivre la métaphysique de M. Cally, qui est cartésienne, quoique accommodée à la forme scliolastique.

(2) Lettre du 15 août 1700 au P. Martin, citée par M. Bartholmès dans sa thèse sur Huet.

(.3) In-12, lG7-i.

(4) Cursus phîlosophicus Magnani, 4 vol. in-S'", )GG2.

La philosophie de Descartes rencontra aussi des protecteurs et des disciples dans les rangs du clergé séculier, et parmi les prélats les plus renommés par leur piété et leur savoir. Nous avons déjà parlé de Pierre de Bérulle qui fit à Descartes une affaire de conscience de la prompte exécution de son projet de réforme philosophique. Il faut encore mentionner le cardinal d'Estrées qui le réconcilia avec Gassendi, et même le cardinal de Retz qui, sur la fin de sa vie, retiré du monde et de la politique, présidait des conférences cartésiennes dans son château de Commercy, et défendait les vrais principes de Descartes contre les hérésies philosophiques du hénédictin Desgabets. Nous verrons dans quelle mesure deux grands évêques, Fénelon et Bossuet, ont été cartésiens. Nous trouverons encore dans le dix-huitième siècle deux célèbres cardinaux, cartésiens et malebranchistes, Polignac et Gerdil.

Les cartésiens sont nombreux dans la magistrature, comme dans le clergé. Au banquet qui suivit les funérailles de Descartes, les membres du parlement et du barreau sont en majorité. On y remarquait Fleury, alors avocat, qui depuis fut l'abbé Fleury, sous-précepteur des ducs de Bourgogne et d'Anjou; Cordemoy, Clerselier, qui étaient aussi avocats au parlement de Paris; d'Ormesson, Guédreville, Habert de Montmort, maîtres des requêtes. Habert de Montmort, de même que d'Alibert trésorier de France, porta le zèle en faveur de la philosophie nouvelle jusqu'à proposer à Descartes, qui refusa, une partie de sa fortune pour faire des expériences. Il avait entrepris de célébrer sa philosophie dans un poëme latin De Natura rerwn, imité de Lucrèce. Cepoëmen'apasété publié, mais Sorbière, qui dit l'avoir lu tout entier, en fait le plus grand éloge. Le chancelier Séguier avait accordé aux œuvres de Descartes unmagnifique privilège, ce quilui vaut les louanges de Clauberg et la dédicace de son Commentaire des Méditations. Au dix-huitième siècle, un autre chancelier, plus illustre encore, Daguesseau, professa hautement le cartésianisme, et en fit l'application aux principes de la jurisprudence.

Non-seulement les théologiens, les magistrats, les académiciens, mais aussi les gens du monde et les femmes ellesmêmes se passionnèrent pour cette philosophie engageante et hardie (i). On vitla philosophie de Descartes pénétrer dans les châteaux et les salons, de même que dans les cloîtres, la Sorbonne et les académies. A la ville et à la cour, à Paris et dans la province, il y avait des cartésiens. Nul ne pouvait prendre rang parmi les beaux esprits, sans se mêler plus ou moins de philosophie cartésienne. Au premier rang des protecteurs et des amateurs de cartésianisme mettons le prince de Condé. « Ce héros, dit Fontenelle, vivait à Chantilly entouré de gens d'esprit et de savants, comme aurait lait César oisif (2). » Il s'instruisait de la philosophie de Descartes avec Régis, et il ne pouvait, disait-il, a s'empêcher de prendre pour vrai ce qu'il lui expUquait si clairement (3).)) 11 lisait les ouvrages de Malebranche et d'Arnauld ; il retenait trois jours Malebranche à Chantilly pour l'entendre causer de Dieu (i). L'éditeur des Entretiens de philosophie de Rohault le loue, en les lui dédiant : « d'avoir accordé l'honneur de sa protection à l'illustre philosophe dont la doctrine est exposée dans cet ouvrage. » Il eut même voulu attirer aussi Spinoza à Chantilly et s'entretenir librement de philosophie avec lui, comme avec Bossuet ou Malebranche.

Des grands seigneurs, tels que les ducs de Nevers et de Vivonne, disputaient Régis au prince de Condé, et l'attiraient dans leurs hôtels pour l'entendre exposer la métaphysique ou la physique de Descartes dans des soirées philosophiques (5). Le marquis de Vardes, beau-père du

(1) Expression de La Fontaine, dans la Fable des Deux Rats, du Renard et l'Œuf.

(2) Éloge de Lémery.

(3) Fontenelle, éloge de Régis.

(4) Voir le i" cliap. du II^ vol. sur la vie et les ouvrages de Malebranche.

(à) Lettre de l'abbé Genest à Régis, à la suite de ses Principes de philosophie ea vers.

duc de Roban, Temmène dans son gouvernement d'Aigues- Mortes, pour étudier avec lui la philosophie de Descartes et, par son testament, charge le duc de Rohan de lui payer une pension. Le château du duc de Luynes était une sorte d'académie cartésienne où on ne s'occupait que du nouveau système du monde de Descartes (1).

Les Lettres de madame de Sévigné nous montrent l'agitation produite parle cartésianisme dans les salons et parmi les beaux esprits. Madame de Sévigné se mêle peu de métaphysique ; elle n'est pas cartésienne pour son propre compte, mais plutôt pour celui de sa fille qu'elle veut pouvoir entretenir de tout. Toute son ambition est d'en savoir ce qui est nécessaire, non pas pour jouer, mais pour voir jouer, a Corbinelli et La Mousse, écrit-elle à madame de Grignan, parlent assez souvent de votre Père Descartes. Ils ont entrepris de me rendre capable d'entendre ce qu'ils disent, j'en suis ravie, afin de n'être point comme une sotte bête, quand ils vous tiendront ici. Je leur dis que je veux apprendre cette science comme l'hombre, non pas pour jouer, mais pour voir jouer (2). »

Madame de Grignan, selon Corbinelli, savait à miracle la philosophie de Descartes et en parlait divinement (3). C'est Corbinelli, gentilhomme originaire d'Italie, ami, et quelquefois secrétaire de madame de Sévigné, qui avait introduit dans sa maison et dans sa famille la philosophie nouvelle. Plein de vivacité, d'esprit et de verve, partout il défend Descaries de la parole et de la plume; mais madame

(1) Fontaine, Mémoires pour servir à l'histoirede Port-Royal^Vtrecht , 173G, t. II, p. 59.

(2) Édition de 1818. Lettre 315.

(3) Madame de Grignan est l'auteur d'un Résumé de la doctrine de Fénelon sur l'amour de Dieu. (T. IX de l'édition des Lettres de madame de Sévigné, par M. de Montmerqué.) Descartes condamné, elle écrit qu'elle n'est nullement disposée à abjurer. « Il arrive, dit-elle, des révolutions dans les opinions comme dans les modes, et j'espère que les siennes triompheront un jour et couronneront ma persévérance. » i^Éd. des Lettres de madame de Sévigné de 18 18. Lettre 5G4 à Russy.)

de Sévigné et ses amis se plaignent qu'il n'achève et qu'il ne publie rien (1).

Madame de Sévigné écrit à sa fille tout ce qu'elle a vu ou entendu autour d'elle qui puisse intéresser une cartésienne, non sans se permettre quelques légères plaisanteries sur son attachement filial pour Descartes, et sur certains dogmes cartésiens qui choquent son bon sens. Non-seulement, pour l'amour de sa fille, madame de Sévigné aime un peu Descartes, mais même les neveux et nièces du grand philosophe qu'elle rencontre dans le fond delà Bretagne : «Je ris quelquefois de l'amitié que j'ai pour mademoiselle Descartes, je me tourne naturellement de son côté, j'ai toujours des affaires à elle, il me semble qu'elle vous est quelque chose du côté paternel de M. Descartes, et dès là, je tiens un petit morceau de ma fille (2). » Ailleurs, elle raconte qu'elle a assisté à un dîner de beaux esprits, (c qui discoururent après dîner fort agréablement sur la philosophie de votre Père Descartes. Cela me divertissait et me faisait souvenir grossièrement de ma chère petite cartésienne que j'étais si aise d'entendre, quoique indigne (3). )) Ses lettres sont parsemées d'allusions badines, ou légèrement ironiques, aux doctrines de Descartes: « Jevous aime trop pour que les petits esprits ne se communiquent

(1) « Corbinelli répond à Monsieur de Soissons (Hiiet) pour Descartes, il montre tout ce qu'il fait à madame de Coulanges. qui en est fort contente. Plusieurs cartésieus le prient de continuer, il ne veut pas. Vous le connaissez, il brûle tout ce qu'il a griffonné. » [Lettres de inadame de Sévigné, édit. de 1818, lettre UOl.)

(2) Édit. de 1818. Lettre 1067. — Fléchier, évêque de Nîmes, dans une lettre de 1705, à madame de Marbeuf, présidente à Rennes, fait cet éloge de mademoiselle Descartes : « Son nom, son esprit, sa vertu, la mettent à couvert de tout oubii, et toutes les fois que je me souviens d'avoir été en Bretagne, je songe que je l'ai vue et que vous y étiez. » Elle faisait des vers qui lui ont valu une place dans le Parnasse français de Titon du TiUet. Dans le Recueil de vers clioisis àa P. Bouhours, on trouve une relation édifiante de la mort de Descartes, moitié eu piose, moitié en vers, qui est de mademoiselle Descartes.

(3) Édit. de 1818. Lettre 102C.

pas de moi à vous et de vous à moi (1). » — « En atteri" dantj/e pense, donc je suis, je pense à vous avec tendresse, donc je vous aime (2). » Elle plaisante aussi sur les couleurs que les cartésiens mettaient dans l'âme et non dans les objets : «Enfin, après avoir bien tourné, votre âme est verte (3). » Nous avons déjà dit qu'elle se raillait des bêtes-machines, et qu'elle ne pouvait consentir à croire que sa chienne Marphyse n'eût point d'âme.

Tout autour de madame de Sévigné, aux Rochers en Bretagne, à Thôtel Carnavalet à Paris, on discutait avec une grande vivacité pour ou contre Descartes. Tantôt c'est l'abbé de la Mousse qui disserte sur les petites parties avec l'évêque de Léon a qui est cartésien à brûler, » tantôt c'est une longue discussion, oii Corbinelli intervient par lettres, de son fils et du Père Damaie, en faveur des idées innées, contre M. de Montmoron qui soutient que toutes les idées viennent des sens : a Nous avons eu ici une petite bouffée d'hombre et de reversi. Le lendemain, alfra scena, M. de Montmoron arrive. Vous savez qu'il a bien de l'esprit ; le Père Damaie qui n'est qu'à vingt lieues d'ici, mon fils qui,, comme vous le savez encore, dispute en perfection, les lettres de Corbinelli, les voilà quatre, et moi je suis le but de tous leurs discours, ils me divertissent au dernier point. M. de Montmoron sait votre philosophie et la conteste sur tout. Mon fils soutenait votre Père, le Damaie le soutenait aussi, et les lettres s'y joignaient, mais ce n'est pas trop de trois contre Montmoron. Ildisaitquenousne pouvions avoir d'idées que de ce qui avait passé" par nos sens. Mon fils disait que nous pensions indépendamment de nos sens :

(1) Édit. Montmerqué, t. II, p. 107.

(2) Ibid., t. VI, p. 4 GO.

(3) Éd. 1818. Lettre 581. — C'est peut-être aussi une allusion aux opinions de Desgabets, qui concluait du sentiment de Descartes sur les qualités sensibles, que l'âme môme et toutes ses facultés sont le propre objet des sens. « Au moins n'accorderai-je, lui répond un de ses adversaires, que l'âme soit l'objet des sens, que quand j'aurai vu des âmes vertes dont le Révérend Père nous a parlé il y a quelque temps. » [Fragm. de philos, cartésienne, par M. Cousin : Le cardinal de Relz cartésien.)

LE CARTÉSIANISME EN FRANCE. 4il

par exemple, nous pensons que nous pensons, voilà grossièrement le sujet de la dispute (1). » En 1680, au moment de la plus grande vivacité de la persécution contre Descaries, madame de Sévigné empêche Corbinelli de se rendre à des assemblées cartésiennes, de peur de se compromettre : «Je n'ai pas voulu qu'il ait été à des assemblées de beaux esprits, parce que je sais qu'il y a des barbets qui rapportent à merveille ce qu'on dit en l'honneur de votre père Descartes (2). » Dans toute la France il y avait alors de ces assemblées, de ces dîners de beaux esprits, dont parle madame de Sévigné, oii on discutait avec plus ou moins de profondeur les grandes questions philosophiques mises à la mode par Descartes.

Si, du salon de madame de Sévigné, nous passons à celui de la marquise.de Sablé, l'une des femmes les plus spirituelles du dix-septième siècle, chez laquelle M. Cousin nous a si agréablement introduits (3), nous trouvons qu'ony agite les plus graves questions soulevées par la philosophie cartésienne. Est-elle ou n'est-elle pas compatible avec l'eucharistie? Conduit-elle ou ne conduit -elle pas à Spinoza?

Avec la duchesse du Maine, entourée du cardinal de Polignac, de Malézieux, de l'abbé Genest, le cartésianisme régnait à la petite cour de Sceaux. Le traducteur de l'Anti- Lucrèce, Bougainville, dans son épître dédicatoire, compare la duchesse à la reine Christine : « On sait quel est votre attachement pour le cartésianisme. L'histoire de la philosophie moderne ne manquera pas de vous comparer à cette reine philosophe qui fit l'honneur et l'étonnement du siècle passé. Descartes peut se glorifier de vous avoir toutes deux pour disciples. Christine a vu ce grand homme, vous l'avez retrouvé dans le cardinal de Polignac. » Mademoiselle de Launay, dans ses Mémoires, dit de cette prin-

(1) Édit. Monimcrqué, t. VI, p. 4G0.

(2) T. VI, p. 182.

(3) Madame de Sablé, Nouvelles Études sur la société et les femmes illusti^es du dix-septième siècle, 2» éd., in-S", 1859.

442 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.

cesse : « Son catéchisme et la philosophie de Descartes sont deux systèmes qu'elle entend également... Elle croit en elle de la même manière qu'en Dieu et en Descartes (1). » Mademoiselle de Launay elle-même, sa confidente, n'était pas moins attachée à Descartes et à Malebranche pour lequel, à ce qu'elle raconte, elle s'était passionnée, dès le couvent, en étudiant la Recherche de la vérité (2).

Les femmes cartésiennes abondent au dix-septième siècle. On vit à Toulouse une dame de la ville soutenir publiquement, et avec le plus grand succès, une thèse cartésienne, sous la direction de Régis (3). Mademoiselle Dupré, nièce de Desmaret Saint-Sorlin, savante en grec et en latin et auteur de quelques poésies, avait reçu le surnom de la Cartésienne, tant elle mettait d'ardeur à étudier et à défendre Descartes. Mademoiselle de la Vigne, autre femme poëte^ n'était pas moins connue pour son cartésianisme. Dans le Recueil de vers du P. Bouhours, il y a une pièce où l'ombre de Descartes remercie mademoiselle de la Vigne de son zèle pour sa philosophie, et des disciples qu'elle lui gagne par ses grâces et son esprit (i). En parlant à l'imagination, au cœur, à la piété, Malebranche répandit encore davantage, parmi les femmes, le goût de la philosophie de Descartes. C'est une femme, mademoiselle de Wailly, sa parente, qui présidait chaque semaine à des conférences où se rendaient les plus zélés malebranchistes

(1) Ces passages sont extraits d'un portrait de la duchesse du Maine qui avait été supprimé dans les premières éditions des Mémoires de mademoiselle de Launay. La Harpe, le premier, l'a signalé et cité dans sa Correspondance littéraire.

(2) « Mademoiselle de Silly m'ouvrit un nouveau champ. Elle faisait une espèce d'étude de la philosophie de Descartes. Je me livrai avec un extrême plaisir à cette entreprise. Je lus encore avec elle la Recherche de la vérité et me passionnai du système de l'auteur. » Mémoires, 3 vol. in-12, Londres, i;o5, t.I, p. 19.

(3) Mémoires du P. Nicéron, art. Régis.

(4) Voir sur mademoiselle do la Vigne les Recherches sur la vie et les œuvres d'une précieuse, par M. Théry. Mémoires lus à la Sorbonne, p. 261, 18G7.

pour expliquer et pour défendre les ouvrages de leur maître. Dans les lettres du P. André, il est souvent question de dames malebranchistes.

Parmi toutes les femmes un peu lettrées, la philosophie et le cartésianisme étaient devenus une sorte de mode dont le P. Daniel plaisante dans son Voyage du. monde de Descartes. Il fait dire par Aristote à Descartes, qu'il n'y a rien de plus commun dans les ruelles que le parallèle de M. d'Ypres et de Molina, d'Aristole et de Descartes, et que la mode d'être philosophe ne serait pas plus durable, parmi les dames françaises, que toutes les autres modes. Au témoignage du P. Daniel, ajoutons celui de Molière. Quelles sont ces femmes savantes qu'il a mises en scène? Philaminte et Bélise ne s'occupent pas seulement de beau langage, comme les Précieuses ridicules, mais de physique et de métaphysique ; elles dissertent sur les tourbillons, sur la substance étendue et sur la substance pensante; elles traitent le corps de guenille, en dérision de ce spiritualisme outré que les gassendistes attribuaient à Descartes ; en un mot, ces femmes savantes sont évidemment des femmes cartésiennes dont Molière tourne en ridicule les prétentions, le pédantisme et les doctrines.

Le cartésianisme se répandait ainsi parmi les gens du monde, et même parmi les femmes, grâce à d'excellents ouvrages qui résumaient, qui éclaircissaient, et mettaient plus ou moins à la portée de tous, les principes de la philosophie de Descartes. Tandis que les Hollandais publient des Lectiones, des Exercitationes, des thèses accommodées à la forme scholastique en usage dans les universités, ou de longs commentaires en latin, les cartésiens de France publient en français des expositions, des abrégés clairs et élégants, des entretiens, des dialogues, des méditations, qui ne s'adressent pas seulement aux savants et aux étudiants, mais aux gens du monde. Par la méthode et parla clarté, par l'élégance et par l'élévation, par la grâce et par l'esprit, plusieurs de ces ouvrages doivent avoir place, non-

seulement dans l'histoire de la philosophie cartésienne, mais dans celle de notre littérature; tels sont, par exemple, les Discours sur le discernement de l'ôme et du corps de Gordemoy, les Entretiens de physique de Rohault, \q Système de philosophie de Régis, Y Art de penser de Port-Royal, le Traité de l'existence de Dieu de Fénelon, la Connaissance de Dieu et de soi-même de Bossuet, \ai Recherche de la vérité ûq Malebranche, les Dialoyues sur la pluralité des mondes de Fontenelle. Quelques cartésiens essayèrent même, mais nous devons l'avouer, sans aucun succès, de mettre en vers français la philosophie de Descartes. Citons Le Laboureur, bailly de Montmorency, qui, dans un poëme sur Charlemagne, fait débiter le cartésianisme par un ange (1), et l'abbé Genest qui a mis en rimes, plutôt qu'en vers, les Principes de Descartes.

Dans la première partie du dix-septième siècle, de toutes parts commencent à se former des réunions scientifiques particulières qui sont comme les avant-coureurs de l'Académie des sciences, fondée en 1666. L'éditeur des travaux d'une de ces sociétés savantes qui se réunissait, toutes les semaines, chez TabbéBourdelot, en mentionne jusqu'à dix ou douze dans Paris seulement (-2), vers 1660. Or, toutes ces réunions, fondées plus ou moins en opposition avec l'esprit ancien et avec la science immobile de l'École, étaient en général favorables à Descartes. On y faisait des expériences pour confirmer les principes de sa physique, on y discutait diverses objections contre sa métaphysique. Non contents de ces réunions entre savants, les cartésiens instituèrent des conférences publiques où ils démontraient le cartésianisme aux gens du monde et, pour ainsi dire, à tout venant. Rohault tenait dans sa maison des conférences philosophiques, une fois par semaine, à des heures et à des jours réglés, oii chacun pouvait librement assister.

(1) Ce poëme a été publié en 1CC4. Boileau le tourue eu ridicule à la lin de sa IX^ Épitre.

(2) Conversations academir/ues de Vacadéniie de M. Vabbé Bourdelot, publiées par le sieur Le Gallois en forme d'entretiens.

LE CARTESIANISME EX FRANCE. 44j

Clerselier nous apprend (1) qu'à ces conférences on voyait des prélats, des abbés, des courtisans, des docteurs, des médecins, des philosophes, des géomètres, des régents, des écoliers, des principaux, des étrangers, des artisans, en un mot des personnes de tout âge, de tout sexe et de toute profession. Baillet donne à Rohault le titre de chef des écoles cartésiennes, ce qui semble indiquer que d'autres cours ou conférences avaient été institués sous sa direction. Régis fut le disciple et le successeur de Rohault. Avant d'être appelé à enseigner le cartésianisme à Paris, il l'avait enseigné en province. Chargé d'une sorte de mission cartésienne dans le midi de la France, il excita, à Montpellier et à Toulouse, un véritable enthousiasme pour laphilosophie nouvelle. A son retour à Paris, il ouvrit des conférences publiques, dans la maison deLémery, qui n'eurent pas un moindre succès que celles de Rohault. Fontenelle, dans son éloge, nous apprend qu'il fallait y venir longtemps à l'avance pour s'assurer d'une place (2).

Mais c'est l'Académie des Sciences qui , en faisant triompher les méthodes nouvelles de Descartes en géométrie, et ses principes de physique, eut la plus grande part au succès définitif de sa philosophie. Descartes est l'auteur de la nouvelle philosophie, dit l'abbé Terrasson, mais elle ne doit son établissement dans le royaume qu'à l'Académie des Sciences (3). « C'est là, dit Mairan, dans son éloge de Petit, qu'il allait retrouver, non le cartésianisme, mais l'esprit de Descartes, l'amour des expériences et toute l'ardeur que ce philosophe fit paraître pour s'en procurer le secours, sa circonspection dans leur choix, sa manière de les expliquer et de raisonner sur les phénomènes delà nature toujours par le seul mécanisme. »

En France, comme en Hollande, ces innombrables cartésiens n'ont pas tous la même physionomie ; ils se distin-

(1) Préface dt s OEuvres posfhumcf: de Roliault.

(2) Philosophie applicable à tous les o>ijeis de Vesprit et de la raison, 1 vol. in-12, l'aris, 1755.

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guent les uns des autres, soit par leur prédilection pour telle ou telle partie du vaste ensemble des doctrines de Descartes, soit par une tendance plus ou moins idéaliste ou empirique,ouencore selon qu'ils se rattachent plus ou moins à Malebranche. Quelques-uns négligent, ou même repoussent la métaphysique de Descartes, et ne sont guère cartésiens que pour la physique, comme Desgabets ou Fontenelle, tandis que d'autres s'attachent plus à sa métaphysique qu'à sa physique. Quelques-uns, tels qu'Arnauld et Régis, l'ont incliner la doctrine de Descartes vers un certain empirisme ; d'autres, tels surtout que les cartésiens de l'Oratoire, Malebranche en tète, plus ou moins suivis par Fénelon, Bossue t et Nicole, la développent dans un sens opposé, et lui donnent, en la commentant avec saint Augustin, une empreinte d'idéalisme ou deplatonisme qu'on ne trouve pas dans Descartes lui-même. Enfin, tandis que les uns ne craignent pas de professer le nom en même temps que les doctrines de leur maître, d'autres, intimidés par les arrêts du conseil du roi contre sa philosophie, par les défenses spéciales des universités ou des ordres religieux dont ils font partie, se contentent de reproduire son esprit et ses doctrines, sans nommer leur véritable maître, ou en les attribuant, par des interprétations plus ou moins forcées, à quelques auteurs anciens et approuvés, à Plalon, à saint Augustin, à Aristote lui-même. Racontons maintenant les accusations politiques et religieuses contre lesquelles le cartésianisme eut h se défendre, et les persécutions contre lesquelles il eut à lutter.

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