CHAPITRE XXI
Accusations politiques et religieuses contre les cartésiens français. — Accusations oppisées des ministres hollandais et des théologiens catholiques. — De l'incompatibilité avec l'eucharistie. — Importance de ce débat dans Fhiïtoire du cartésianisme. — Deux difficultés tliéologiques. — Indistinction de la substance et des accidents. — Indistinction du corps et de l'extension locale. — Comment Descartes prétend les résoudre, la première dans la réponse à Arnauld, l:i seconde dans deux lettres confidentielles au P. Mesland. — Indiscrétion des disciples de Descartes au sujet de ces deux lettres. — Zèle aveugle de Clerselier, de Desgabets et autres, pour les propager et provoqueras discussions des théologiens. — Protestations de quelques cartésiens contre ces dangereuses témérités. — Principales objections des théologiens. — Eossuet et Duguet. — Leibniz et le Vinculwn substantiale. — Redoublement des accusations d'impiété contre le cartésianisme. — Apologies, protestations des cartésiens en faveur de leur foi et de celle de Descartes. — Certiticat de la reine Christine. — Intervention perfide des protestants dans la querelle. — Disgrâces attirées sur le cartésianisme par les essais de philosophie eucharistique. — La doctrine de l'étendue essentielle au premier rang des propositions cartésiennes condamnées.
De même que les cartésiens de Hollande, ceux de France n'eurent pas seulement à se défendre contre des objections philosophiques, mais contre des accusations politiques et religieuses. Dans les deux pays nous retrouvons à peu près les mêmes objections contre le doute méthodique, l'évidence, la distinction de l'âme et du corps, les idées innées, les preuves de l'existence de Dieu, Tessence de l'âme et de la matière, l'infinité de l'univers. Mais les accusations politiques et religieuses varient;, suivant les différences du gouvernement et de la religion, en Hollande et en France. En Hollande, on accusait les cartésiens de ne pas être favorables à l'autorité du stathouder; en France,
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SOUS un monarque absolu, ils devinrent facilement suspects par la nouveauté de leurs opinions, par leur maxime de révidence et leur esprit de libre examen. En Hollande, c'est le coccéianisme; en France, c'est le jansénisme qui est la grande accusation contre les théologiens favorables à Descartes. En Hollande, nous avons vu des théologiens fanatiques comparer Descartes à Yanini, et l'accuser de connivence avec les fils de Loyola ; en France, on le compare à Luther et Calvin. En Hollande, c'est au nom de la Bible et du synode de Dordrecht, en France, c'est au nom du concile de Trente que le cartésianisme est accusé d'impiété. Dans les deux pays, les cartésiens furent attaqués au sujet de l'infinité du monde et du mouvement de la terre. Rendons cependant cette justice aux théologiens catholiques qu'ils font moins de bruit contre l'opinion du mouvement de la terre que les théologiens réformés.
La rupture de la vieille alliance entre le péripatétisme et la théologie devait nécessairement inspirer quelques alarmes à des théologiens habitués à regarder Aristote comme le soutien de la foi. Ces alarmes se manifestent surtout au sujet de l'eucharistie. Incompatibilité avec l'eucharistie, telle qu'elle a été définie par le concile de Trente, voilà l'accusation qui, en France et dans les pays catholiques, passa avant toutes les autres et fut la plus dangereuse pour la philosophie cartésienne. Ce n'était pas, d'ailleurs, la première fois qu'on avait fait intervenir la transsubstantiation pour ou contre telle ou telle doctrine philosophique. Au moyen âge, les partisans de l'unité ou delà pluralité des formes dans l'homme avaient aussi cherché à en faire un argument en leur faveur et une arme contre leurs adversaires. Le danger vint pour le cartésianisme delà divulgation imprudente d'explications confidentielles de Descartes, par des disciples plus zélés que sages, qui s'imaginèrent follement fermer la bouche aux théologiens en leur opposant des démonstrations cartésiennes de l'eucharistie, au lieu de se réfugier derrière Tincompréhensibilité du mystère. La vivacité et l'importance de ce débat dans