‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 3)Chapitre 40 sur 52 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

luîlaence du cartésianisme sur le dis-septième siècle. — Révolution dans les sciences physique;. — Influence morale et littéraire. — L-.i Bruyère, — La Fontaine. — L'Art poétique de Boileau et le Discours de la Méthode. — De Tabsence du sentiment de la nature chez les poëtes du dix-septième siècle. — La nature et le mécanisme de Descartes. — L'homme et le cœur humain, principaux objets de la littérature du siècle de Louis XIV. — La politique et la foi mises à l'écart, à l'exemple de Descartes. — Mépris des anciens. — La querelle des anciens et des modernes dans son rapport avec le cartésianisme. — Mépris de Descartes et deMa'ebrauche pour les orateurs et les poètes anciens. — Le mépris de l'antiquité, condition de l'idée du progrès. — Les partisans des modernes sont cartésiens. — Démonstration par Perrault, par Fontenelle et par Terrasson de la doctrine de la perfectibilité. — Développement de cette doctrine au sein du cartésianisme qui l'a transmise à la philosophie du dix-huitième siècle. — Influence de Descartes sur l'ordre, la méthode et le goût dans les ouvrages de l'esprit.

En dépit de toutes les résistances, le cartésianisme a triomphé ; il s'est emparé du grand siècle tout entier, il a pénétré de son esprit, non-seulement la philosophie, mais les sciences et les lettres elles-mêmes. Par ses méthodes nouvelles. Descartes a donné aux mathématiques la plus merveilleuse impulsion; il a renouvelé la physique, comme la métaphysique, en la débarrassant de ces entités mystérieuses dont la science du moyen âge et de la renaissance avait peuplé la nature entière. Nous avons vu comment il a transformé ce monde féerique et fantastique de l'ancienne physique en une grande mécanique, où tout s'explique par la figure et par le mouvement des parties de l'étendue, où tout se produit par quelques lois générales du mouvement. Quelles que soient les erreurs de Descartes, nous ne devons pas craindre de redire que le mécanisme, caractère essen-

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tiel de sa physique, n'en subsiste pas moins qu'il éclaire la nature entière d'une nouvelle lumière, et qu'il donne la clef de l'explication de tous les phénomènes matériels de l'univers. Toutes les sciences de la nature, la médecine comme l'astronomie, ressentent l'heureuse influence de cette grande révolution opérée par Descartes dans la physique.

Mais, quoi qu'il ait fait pour les sciences mathématiques et physiques, nous estimons qu'il a fait plus encore pour la métaphysique, pour le spiritualisme et la morale. Nous avons dit que l'athéisme, le matérialisme, le scepticisme, étaient les systèmes à la mode au commencement du dix-septième siècle, et avaient en quelque sorte façonné à leur image une littérature licencieuse, libertine et impie. Le remède vint de la philosophie de Descartes ; par elle furent remises en lumière les vérités obscurcies de l'âme distincte du corps, de l'âme simple et immortelle, de l'existence de Dieu et de la Providence, que les esprits forts tournaient en ridicule et battaient en brèche avec les armes d'une fausse et dangereuse philosophie. Nous verrons à quel haut prix Bossuet, Fénelon, etsurtout Arnauld, appréciaient les services rendus par Descartes à ces vérités essentielles de la morale et de la religion.

Comparez la littérature de la seconde moitié du dix-septième siècle avec celle du commencement. Quel contraste ! Ici l'impiété, la licence, le ton et les maximes de l'épicuréisme, de l'athéisme ou dupyrrhonisme ; là, au contraire, un caractère profondément moral et religieux. D'où est venu à la littérature du grand siècle cet esprit nouveau, sinon de la nouvelle philosophie ? Avec Descartes, elle place la dignité et l'essence môme de l'homme dans la pensée, elle croit à une âme spirituelle, à un Dieu démontré par la nature, mais surtout par l'âme elle-même, à un Dieu partout agissant, seule vraie cause efficiente, et qui tient l'homme dans sa main. Delà ses plus nobles, ses plus éloquentes inspirations. Les grands écrivains du siècle de Louis XIV sont des admirateurs, non-seulement du génie, mais de la méthode de Descartes, et n'ont pas d'autre phi-

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losophie que la sienne. Nous ne parlerons ici , ni de Pascal, ni de Bossuet, ni d'Arnauld, ni de Fénelon, ni de Nicole, qui auront une place à part dans la suite de cette histoire. Il s'agit seulement de signaler l'esprit philosophique et de recueillir les témoignages d'écrivains qui appartiennent plutôt à Thistoire des lettres qu'à celle de la philosophie de Descartes. Yoici comment Pellisson, quoiqu'il ne soit qu'à demi cartésien, juge Descartes : « Ses pensées en métaphjsique sont sublimes et s'accordent dignement aux plus hautes vérités de la religion chrétienne. Sa Méthode si bien écrite, dont j'ai été amoureux en mon enfance, me semble encore aujourd'hui un chef-d'œuvre de jugement et de bon sens. Où trouverait-on plus d'esprit et d'invention qu'en tout ce qu'il a imaginé sur ce beau mais difficile problème du monde, que Dieu a exposé à nos yeux et abandonné à nos disputes (1)? »

Dans son admiration pour Descartes, La Bruyère s'écrie : « Que deviendront les Fauconnet? Iront-ils aussi loin dans laposféritéque Descartes né Français et mort en Suède (2)?» 11 nesecontentepas d'admirer Descartes,partout il se montre pénétré de son esprit et de ses maximes, il défend l'âme et Dieu par les arguments cartésiens contre les esprits forts et les athées. Il peut bien croire que les bêtes n'ont pas d'âme, mais comment douter de l'existence de la sienne ? « Je ne sais point si le chien choisit, s'il affectionne, s'il craint, s'il imagine, s'il pense ; quand donc l'on me dit que toutes ces choses ne sont en lui ni passions, ni sentiment, mais l'effet naturel et nécessaire de la disposition de sa machine préparée par les divers arrangements des parties delà matière, je puis au moins acquiescer à cette doctrine; mais je pense et je suis certain que je pense ; or quelle proportion y a-t-il de tel ou tel arrangement des parties de la matière, c'est-à-dire d'une étendue selon toutes ses dimen-

(1) Lettre à Leibniz, Paris, 28 octobre 1C91, à la suite de la Tolérance des religions, Paris, in-12, 1692.

(2) Cbap. des Biens de la fortune.

sions, qui est longue, large et profonde, et qui est divisible dans tous ces sens, avec ce qui pense (1)? »

S'il prouve Dieu à Lucile « par le miracle de la création visible, » il le prouve aussi comme Descartes, par notre propre existence et par l'idée que nous en avons : «je pense, donc Dieu existe, car ce qui pense en moi, je ne le dois pas à moi-même, parce qu'il n'a pas plus dépendu de moi de me le donner une première fois, qu'il dépend encore de moi de me le conserver un seul instant; je ne le dois pointa un être qui soit au-dessous de moi, et qui soit matière, puisqu'il est impossible que la matière soit au-dessus de ce qui pense, je le dois donc à un être qui est au-dessus de moi et qui n'est point matière; et c'est Dieu. » Remplie de l'idée de Dieu, l'âme, selon La Bruyère, ne peut périr : (( Je ne conçois point qu'une âme que Dieu a voulu remplir de l'idée de son être infini, et souverainement pariait, doit être anéantie (2). » Tout ce chapitre des Esprits forts est le plus éloquent plaidoyer, emprunté à Descartes^ en faveur de la spiritualité de l'âme, de l'existence de Dieu, de la vie cà venir et de la liberté.

Enfin il loue la belle règle de l'évidence en demandant qu'on l'applique aussi aux jugements sur les personnes. « La règle de Descartes qui ne veut pas qu'on décide sur les moindres vérités avant qu'elles soient connues clairement et distinctement, est assez belle et assez juste pour devoir s'étendre au jugement qu'on fait des personnes (3).

Tout en protestant contre l'automatisme, La Fontaine, interprète de l'admiration commune, célèbre en vers magnifiques le chef de cette nouvelle philosophie engageante et hardie,

Descartes, ce mortel dont on eût fait un dieu

Chez les païens et qui tient le milieu Entre l'homme et l'esprit, comme entre l'huître et l'homme Le tient tel de nos gens, franche bète de somme.

(1) Chap. des Esprits fort?.

(2) Ibid.

(3) Chap. des Jugements.

N'est-ce pas la pure doctrine de Descartes sur Thomme qu'il oppose à la façon dont les animaux agissent ?

Nous agissons tout autrement, .

La volonté nous détermine.

Non l'objet ni l'instinct. Je parle, je chemine,

Je sens en moi certain agent ;

Tout obéit dans ma raacliine

A ce principe intelligent.

Il est distinct du corps, se conçoit nettement, Se conçoit mieux que le corps même ; De tous nos mouvements c'est l'arbitre suprême ;

Mais comment le corps l'entend-il ?

C'est là le point. Je vois l'outil Obéir à la main ; mais la main, qui la guide? Eh ! qui guide les cieux dans leur course rapide ? etc.

C'est une page des Méditations traduite en beaux vers.

Par l'Arrêt burlesque, TJoileau et Racine ont témoigné hautement de leurs sympathies pour la philosophie menacée de Descartes. Boileau était d'ailleurs, comme dit l'abbé Terrasson, un protecteur déclaré de la nouvelle philosophie (1). Ne reconnaît-on pas l'esprit du cartésianisme dans ses préceptes pour ramenerla poésie au bon sens et à la raison? Il semble qu'il n'ait fait que mettre en beaux vers les bons et sévères préceptes de rhétorique donnés par les auteurs de VArt de penser et par Malebranche. Avant Boileau, Arnauld et Nicole ne disent-ils pas, en bonne prose, que rien n'est beau que le vrai, et Malebranche, que tout doit tendre au bon sens, que les bons écrits doivent emprunter tout leur luxe et leur prix de l'amour de la raison et de la vertu (2) ? Boileau, dans VArt poétique, s'est inspiré de ces règles de bon sens, de cet esprit de méthode, de ces excellents préceptes de logique que partout le cartésianisme avait mis en honneur, dans les lettres

(1) Philosophie applicable à tous les objets de resprit et de la raison, iu-12, 1754, 2e partie.

(2) Voir, dans la Logique de Port-Royal, le chapitre des Mauvais Raisonnements dans la vie civile, et, dans la Recherche de la vérité, le 2' livre sur les Erreurs de l'iiTiagination.

INFLUENCE DU CARTÉSIAJs'ISME. 491

comme dans les sciences. L'Art poétique a été, pour ainsi dire, le Discours de la Méthode de la littérature et de lapoésie.

Racine avait sans doute puisé à Port-Royal, et dans l'enseignement de Nicole, ces sympathies cartésiennes manifestées par sa collaboration à l'Arrêt burlesque. A son tour il les communique à son fils Louis Racine, cartésien déclaré. ((Descartes, dit Louis Racine, dans un jugement sur le siècle de Louis XIV, suivant l'ordre des temps et des génies, doit être mis h la tête de la nombreuse liste de ceux qui ont procuré à la France ce siècle si admiré (1). »

Jusque dans la poésie elle-même on peut trouver certaines marques de l'influence de l'esprit cartésien. On a souvent reproché aux poètes du siècle de Louis XIV de n'avoir pas le sentiment de la nature ; et il faut en effet avouer qu'en général ils semblent assez médiocrement émus par les beautés de la nature, quoique ni la sensibilité ni l'imagination n'aient assurément manqué à Corneille et à Racine. Ne serait-ce pas l'influence du cartésianisme qui affaiblissait en eux ce sentiment, en ôtant à.la nature l'âme et la vie, pour n'en faire qu'une grande mécanique (2)? Les poètes du siècle de Louis XIV n'ont vu la nature, à ce qu'il semble, qu'au travers de ce mécanisme de Descartes. De là le peu de place qu'elle tient dans leurs conceptions; de là enfin cette sécheresse avec laquelle ils la décrivent, quand il y a nécessité de la faire intervenir.

A l'exemple de Descartes, c'est dans l'homme seul que la littérature du dix-septième siècle concentre la vie et le sentiment, de même que la pensée. La pensée et le cœur de l'homme, ses sentiments, ses passions, ses rapports et sa dépendance à l'égard de Dieu, voilà la grande et inépuisable matière qu'elle a traitée avec un éclat, avec une supériorité incomparables.

(1) Louis Racàne a c'bmposé deux épîtres en l'honnenr de l'automatisme.

(2) C'est là ce que signifient sans doute ces paroles plus ou moins auhentiques de Boileau rapportées par J.-B. Rousseau : « J'ai souvent ouï

dire à M. Despréaux que la philosophie de Descartes avait coupé la gorge à la poésie. » Lettre de J.-B. Rousseau à Brossette le I î juillet 1715.

Ne semble-t-il pas encore qu'elle suive l'exemple de Descartes et les prescriptions du Discours de la Méthode, en mettant à l'écart la politique et la religion, en évitant jusqu'à l'apparence de toute prétention à régenter l'État ou l'Église? Sans doute, dans une certaine mesure, elle n'était pas libre de faire autrement ; cependant elle aurait pu, sans se compromettre, si elle y avait eu quelque penchant, se préoccuper davantage des grands événements et de certaines réformes qu'elle voyait s'accomplir. Mais, comme Descartes, elle bâtit en un fonds qui est tout à elle, et la seule réforme qu'elle ait en vue est celle de la pensée ou du cœur. L'homme qu'elle étudie n'est pas l'homme en société, ni sous tel ou tel gouvernement, c'est l'homme en lui-même, l'homme de tous les temps et de tous les lieux.

Si la littérature du dix-septième siècle est réservée à l'égard de la politique, plus encore l'est-elle à l'égard de la foi et de la théologie. Elle observe, plus scrupuleusement peut-être que la philosophie, la distinction des vérités de la raison et de la foi; mais autant, dans l'ordre de la foi, elle se montre respectueuse et soumise, autant, dans celui de la science et de la raison, elle est libre et indépendante. A la suite de Descartes, elle pousse cette indépendance jusqu'à un injuste mépris des anciens. A part quelques grands écrivains qui prirent toujours les anciens pour modèles dans l'éloquence et dans la poésie, tout en leur préférant les modernes pour la philosophie et la physique, il y eut des hommes de beaucoup d'esprit, mais de peu de goût, qui étendirent aux orateurs et aux poètes, et jusque sur Homère, leur mépris d'Aristote et de la scholastique. Tels furent la plupart des partisans des modernes dans la fameuse querelle des anciens et des modernes.

C'est ici le lieu d'en montrer le rapport avec le cartésianisme, et de mettre en lumière l'origine toute cartésienne de la doctrine moderne de la perfectibilité. Déjà, dans Descartes et Malebranche, on trouve la trace de ce dédain, non-seulement pour les philosophes, mais pour les

orateurs et les poètes de l'antiquité, qui a si fort discrédité les Perrault et les Lamotte. Nous avons vu Descartes hautement professer son peu d'estime du grec et du latin; nous verrons Malebranche pousser le dédain de Rome et d'Athènes, des langues, de l'histoire et de la poésie, jusqu'à dire, que ce serait un bien petit malheur, si le feu venait à brûler, non-seulement tous les philosophes, mais encore tous les poètes anciens (1). Parle-t-il d'Homère, ce n'est guère plus révérencieusement que Perrault ou Lamotte. « Homère, qui, dit-il, loue son héros d'être vite à la course, eût pu s'apercevoir, s'il eût voulu, que c'est la louange que l'on doit donner aux chevaux et aux chiens de chasse. »

Ayons de l'indulgence pour ce défaut de sentiment et de goût du cartésianisme qui fut la suite, à peu près inévitable, de la réaction contre l'autorité des anciens en philosophie, en même temps que la condition du développement de la doctrine de la perfectibilité (2). Il était bien difficile que l'antiquité tout entière ne ressentît pas, plus ou moins, le contre-coup de la chute d'Aristote, et que les défenseurs de la supériorité des modernes ne fussent pas un peu semblables, suivant la comparaison de La Bruyère, à ces enfants drus et forts d'un bon lait qu'ils ont sucé, qui battent leur nourrice.

Mais , avec ce mépris de l'antiquité , nous trouvons déjà dans Descartes, et surtout dans Malebranche, le sentiment d'un progrès nécessaire de l'humanité par la suite des temps. Si Descartes répond à Gassendi, qu'il ne s'inquiète pas de savoir s'il y a eu des hommes avant lui, il s'inquiète beaucoup de ceux qui viendront après, et il ose prédire une amélioration indéfmie du physique et du moral de l'homme par le progrès des sciences. De même que Bacon, il a dit qu'il ne faut pas attribuer quelque chose aux anciens à cause de leur anti-

(1) Voir le premier chapitre du deuxième volume. ('2) Voir le cliap. iv de la Querelle des anciens et des modernes, par Hippolyte Rigault, in-8, 1850.

49i PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.

quité, que c'est nous qui sommes les vrais anciens, parce que le monde est aujourd'hui plus ancien, et que nous avons une plus grande expérience des choses (1). «Les arts et les scienceS;, dit Corneille, ne sont jamais à leur période, les anciens n'ont pas tout su (2). » Cette même pensée est admirablement développée par Pascal, dans la préface de son Traité sur le vide. Tel est aussi le sentiment de Malebranche qui défend et recommande la nouveauté en philosophie, parce que la raison veut que nous jugions les anciens plus ignorants que les modernes : « Au temps oîi nous vivons le monde est plus âgé de deux mille ans, il a plus d'expérience, doit être plus éclairé, c'est la vieillesse et l'expérience du monde qui font découvrir la vérité (3). » La même pensée est dans presque tous les cartésiens. Avec quelle vigueur Arnauld ne réfute-t-il pas la thèse du progrès de la corruption et de l'aveuglement qu'im théologien anticartésien opposait à la philosophie nouvelle ! « C'est, dit-il, un paradoxe ridicule de s'imaginer que les plus anciens aient toujours été les plus savants, j)ar cette raison que le nombre des siècles augmente la corruption générale de la nature humaine et avec elle l'aveuglement de la raison naturelle. Si cela était, il faudrait qu'il y eût, avant le déluge de plus habiles médecins, de plus savants géomètres qu'Hippocrate, Archimède et Ptolémée. N'est-il donc pas visible, au contraire, que les sciences humaines se-perfectionnent par le temps ? Je ne daigne pas m'étendre là-dessus... Mais ce sont plutôt ces grands hommes de l'antiquité païenne qui ne sont nullement comparables, au regard des sciences naturelles, desquelles seules il s'agit ici, aux grands hommes de ces derniers temps... C'est

(1) Baillet cite cette pensée de Descartes en latin et d'après des fragments manuscrits : « Non est quod antiquis multum tribuamus propter antiquitatem, sed nos potins iis seniores dicendi. Jam enim senior est raundus qiiam tune, majoremque habemus rerura experientiam. n Vie de Descarfes, liv. VIII, chap. x.

(2) Préface de Clitandre.

(3) Recherche de la vérite\ 2^ livre.

INFLUENCE DU CARTESIANISME. 495

donc parler en l'air et par une prévention tout à fait déraisonnable que de prétendre que les philosophes modernes ne sont pas comparables à ceux de l'antiquité (1). »

Comme Arnauld, Nicole croit au perfectionnement de la raison humaine. Après avoir fait remarquer, pour combattre le sentiment de l'éternité du monde, que toutes les inventions des hommes sentent la nouveauté et désavouent l'éternité, et qu'il n'y a point d'historien qui remonte au delà de quatre mille ans, il ajoute: « On voit depuis ce temps un progrès perpétuel du monde pareil à celui d'un homme qui sort de l'enfance et qui passe par les autres ans d'âges (2). y> Bossuet lui-même croit à ce progrès perpétuel : (( Après six mille observations, l'esprit humain n'est pas épuisé, et il trouve encore, afin qu'il connaisse qu'il peut trouver jusqu'à l'infini, et que la seule paresse peut donner des bornes à ses connaissances et à ses inventions (3). » La Bruyère présente la même pensée sous la forme la plus piquante et la plus originale : « Si le monde dure seulement cent millions d'années, il est encore dans toute sa fraîcheur et ne fait presque que de commencer ; nous-mêmes nous touchons aux premiers hommes et aux patriarches, et qui pourra ne pas nous confondre avec eux dans des siècles si reculés? Mais si l'on juge par le passé de l'avenir, quelles choses nouvelles sont inconnues dans les arts, dans les sciences et dans la nature, et j'ose dire dans l'histoire ! Quelles découvertes ne fera-t-on point ! Quelles différentes révolutions ne doivent pas arriver sur toute la face de la terre, dans les états et les empires ! Quelle ignorance est la nôtre, et quelle légère expérience est celle de cinq ou six mille ans (4) » !

Ainsi, comme contempteurs de l'antiquité, comme

(1) Examen d'un traité de l'essence des corps, tome XXXVIII dos Œuvres complètes.

(2) Connaissance de Dieu et de soi-même, cliap. b.

(3) Discours contenant en abrégé les preuves de l'existence de Dieu et lie l'immortalité de Vàme.

(4) Chapitre des Jugements.

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défenseurs de la supériorité des modernes sur les anciens, Perrault, La Motte, Fontenelle, Terrasson, relèvent de Descartes et de son école; ainsi la querelle des anciens et des modernesfutexcitéepar l'esprit même du cartésianisme (1). Je ne m'attache qu'au côté sérieux et philosophique de cette querelle ; je ne m'arrêterai pas au défaut de goût, de sentiment poétique et d'érudition, tant de fois et si justement reproché aux partisans des modernes. Comme contempteurs d'Homère, comme détracteurs aveugles et ridicules (les chefs-d'œuvre d'Athènes et de Rome, je les abandonne de bon cœur à La Fontaine, à Boileau, Racine, La Bruyère, et même à madame Dacier ; mais, au milieu de toutes leurs erreurs et de tous leurs ridicules, il y a une grande vérité, celle de la perfectibilité, dont ils sont les interprètes, dont les premiers ils cherchent la formule et la démonstration, et dont nous revendiquons l'honneur pour la philosophie de Descartes.

Charles Perrault qui, le premier, entre hardiment en lice en faveur de la supériorité des modernes sur les anciens, dans les lettres et les beaux-arts, comme dans la physique et les mathématiques, est, sauf quelques réserves, un disciple de Descartes. Le cartésianisme lui-même est un des arguments dont il se sert en faveur de la perfectibilité. Il regarde comme démontrée l'incomparable supériorité de Descartes sur Aristote et sur tous les philosophes anciens. S'il critique quehiues principes de sa métaphysique et surtout l'automatisme, qui lui paraît, dit-il, de trop dure digestion, il est entièrement cartésien pour la physique, et il déclare ne pas comprendre qu'on puisse expliquer les phénomènes

(1) Piien de plus faux que cette assertion de M. Pierre Leroux : « La France, après avoir ouvert la route du rationalisme solitaire ou de la psychologie, avec Descartes, s'en est retirée pour en prendre une autre, celle de la philosophie de la perfectibilité. » Ce que nous venons de dire prouve suffisamment que sur ce point la philosophie du dix-huitième siècle n'a eu qu'à suivre les traces du cartésianisme. M. Jean Raynaud a dit de même sans plus de vérité : « Le dix-huitième siècle a su prendre la théorie de la perfectibilité. » [Ciel et terre.)

autrement que d'une manière mécanique (1). Il développe heureusement (2) la comparaison, déjà ancienne, de la vie de l'humanité avec celle de l'individu qui croît et se perfectionne à mesure qu'il avance en âge : « Figurons-nous que la nature humaine n'est qu'un seul homme , cet homme aurait été enfant dans l'enfance du monde, adolescent dans son adolescence, homme parfait dans la force de son âge. Nos premiers pères ne doivent-ils donc pas être regardés comme les enfants et nous comme les vieillards et les véritables anciens du monde ? » L'habitude qu'ont les enfants de voir que leurs pères et leurs granls-pères ont plus de science qu'eux les persuade que leurs bisaïeuls en avaient encore bien davantage. C'est ainsi, suivant l'ingénieuse explication de Perrault, qu'insensiblement on attache à l'âge l'idée d'une science, d'une capacité d'autant plus grande qu'on remonte à des temps plus i^eculés. Cependant si l'avantage des pères sur les enfants consiste uniquement dans l'expérience, n'est-il pas évident que celle des hommes qui viennent les derniers au monde doit être plus grande que celle des hommes qui les ont devancés (2) ? N'ont-ils pas recueilli la succession de leurs prédécesseurs, en y ajoutant de nouvelles acquisitions par leur travail et leur étude?

Perrault ne se borne pas à affirmer l'existence de cette loi de perfectionnement de l'humanité, il entreprend de la démontrer par un parallèle des sciences, des arts mécaniques et de l'industrie, des mœurs, des beaux-arts, des lettres et de la poésie, chez les anciens et chez les modernes. Otez la poésie, l'éloquence et les beaux-arts, Perrault, en tout le reste, n'a pas de peine à prouver la prééminence des modernes sur les anciens. Nous lui donnerions même encore raison, s'il se fût borné à prétendre que la nature a pu bien produire, dans notre temps, d'aussi beaux génies que dans l'antiquité, et que les orateurs et les poètes mo-

(1) Voir le o« Dialogue du Parallèle des anciens et des modernes.

(2) 1" Dialogue.

498 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.

derhes peuvent égaler les anciens, au lieu de prétendre^ comme il le fait, qu'ils les surpassent nécessairement, par cela seul qu'ils sont venus après eux. Le mérite de Perrault et des partisans des modernes est d'avoir compris que l'humanité avance en se perfectionnant ; leur tort est d'avoir confondu ce qui nécessairement se perfectionne, en s'ajoutant et s'accumulant par la suite des temps, comme les idées et les découvertes scientifiques , avec l'inspiration individuelle et intransmissible dupoëte et de l'artiste.

Le partisan le plus spirituel des modernes, Fontenelle, ne mérite pas tout à fait le môme reproche que Perrault. Il a sur lui le double avantage de mieux formuler la loi du progrès, et de ne pas prétendre y soumettre les beaux-arts et la poésie de la même manière que les sciences et Tindustrie . Fontenelle est intervenu dans la querelle par un petit écrit intitulé : Digression sur les anciens et les modernes, dont voici quelques citations : a Un savant de ce siècle-ci contient dix fois un savant du siècle d'Auguste... Un bon esprit cultivé est, pour ainsi dire, composé de tous les esprits des siècles précédents, ce n'est qu'un même esprit qui s'est cultivé pendant tout ce temps. Ainsi cet homme, qui a vécu depuis le commencement jusqu'à présent, a eu son enfance, où il ne s'est occupé que des besoins les plus pressants de la vie, sa jeunesse, où il a assez bien réussi aux choses d'imagination, telles que la poésie et l'éloquence, et où même il a commencé à raisonner, mais avec moins de solidité que de feu; il est maintenant dans l'âge de la virilité, où il raisonne avec plus de force et de lumière que jamais . »

Mais cette comparaison delà vie de l'humanité avec celle de l'individu n'est vraie qu'avec une restriction qui n'échappe pas à Fontenelle. « Il est fâcheux de ne pouvoir pousser jusqu'au bout une comparaison qui est en si beau train, mais je suis obligé d'avouer que cet homme n'aura point de vieillesse, il sera toujours aussi capable des choses auxquelles la jeunesse était propre, et il le sera de plus en plus de celles qui conviennent à l'âge de la virilité, c'est-à-

dire, pour quitter l'allégorie, que les hommes ne dégénéreront jamais, et que les vues saines de tous les bons esprits qui se succéderont^, s'ajouteront toujours les unes aux autres. » Cependant, les modernes, ajoute-t-il, ne peuvent toujours enchérir sur les anciens que dans les choses d'une nature à le permettre, dans les sciences, par exemple, et non dans l'éloquence et la poésie: « Il n'a pas fallu beaucoup d'expérience pour atteindre la perfection dans l'éloquence et la poésie, qui n'exigent qu'un petit nombre de vues et qui dépendent surtout de la vivacité de l'imagination. Les modernes peuvent donc se flatter d'y égaler, mais non d'y surpasser les anciens, tandis que dans les mathématiques ou dans la physique il est évident qu'héritiers de tous leurs prédécesseurs, les derniers mathématiciens ou physiciens seront plus habiles. » « Si l'on examinait, dit-il, historiquement le chemin que les sciences ont fait déjà, en un si petit espace de temps, malgré tant de préjugés et d'obstacles de toute sorte, on serait étonné de la grandeur et de la rapidité de leurs progrès, et on en vei^rait même de toutes nouvelles sortir du néant et peut-être laisserait-on aller trop loin ses espérances pour l'avenir (1). » C'est à l'école du cartésianisme c'est dans son esprit et dans sa méthode, dans le sentiment de la grandeur de ses découvertes, que Fontenelle, comme Perrault, avait puisé ses vues si nettes et si précises sur la loi du perfectionnement successif de l'humanité (2).

L'abbé Jean Terrasson qui, avec Perrault, Fontenelle et Lamotte, est un des plus célèbres partisans des modernes, confond, comme Perrault, les destinées de la science et celles de la poésie, mais il démontre non moins bien que Tontenelle, la loi de la perfectibilité. Il considère les progrès de Tesprit humain comme aussi nécessaires que la croissance des arbres et des plantes, et comme s'accomplissant en vertu d'une loi naturelle exactement semblable

(1) Préface de \' Histoire de F Académie,

(Tj Voir le chapitre sur Fouteiicllc dans le 2<= volume.

500 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.

à celle qui fait croître un homme particulier en expérience et en sagesse, depuis son enfance jusqu'à sa vieillesse (1). « L'hypothèse des progrès del'esprit humain, parle secours du temps et des expériences, est comme une hypothèse de raison de nécessité, de mouvement local, qui peut être suspendue, mais qui reviendra toujours. » Terrasson loue Perrault, Fontenelle et Lamotte d'avoir hien senti que les modernes sont supérieurs aux anciens, mais il leur reproche de ne pas avoir assez marqué que cette supériorité est un effet naturel et nécessaire de la constitution de l'esprit humain, et d'avoir traité la question en observateurs et en historiens plutôt qu'en philosophes (2).

La philosophie de Terrasson est le cartésianisme qu'il associe étroitement à cette vue de la perfectibilité, comme un progrès préparé par les philosophies antérieures et qui, à son tour, doit en préparer d'autres. <( Newton, dit-il très-bien, n'a point détruit Descartes, et Descartes n'a point même détruit les anciens philosophes dans ce qu'ils pouvaient avoir de bon; ce sont les hommes sans philosophie, et qui n'admettent pas les progrès de l'esprit humain par la suite des siècles, qui ont voulu détruire Descartes par Aristote, et qui veulent aujourd'hui détruire Descartes par Newton (3). » Ainsi Perrault, Fontenelle, Terrasson, descendent de Descartes et devancent Turgot et Condorcet ; ainsi le mépris pour l'antiquité^ hautement professé par Descartes et les principaux cartésiens, en passant de la philosophie dans les lettres, engendre la querelle des anciens et des modernes, au sein de laquelle se précise, se développe et se dém.ontrela loi de la perfectibilité. Il faut donc en rapporter le principal honneur à l'école de Descartes, et non à la philosophie du dix-huitième siècle.

Descartes a exercé une influence salutaire, non-seulement sur le fond, mais sur la forme et la langue de la litté-

(1) Préface de la Dissertation critique sur Homère.

(2) La philosophie applicable à tous les objets de la raison.

(3) La philosophie applicable, etc.

INFLUENCE DU CARTÉSIANISME. oOl

rature du dix-septième siècle. C'est de lui que datent les progrès du goût, de l'ordre, de la précision, de la méthode, dans tous les ouvrages de l'esprit, sans exception. Les modèles qu'il en a donnés lui-même et, après lui, ses principaux disciples, ont eu l'influence la plus décisive sur tous les genres de littérature (1). C'est un éloge que s'accordent à lui donner des juges excellents et des critiques contemporains. Selon Fontenelle , les modernes l'emportent sur les anciens, surtout pour l'art de raisonner; or, c'est à Descart^s qu'il attribue cette rouvellc méthode de raisonner plus estimable, dit-il, que sa philosophie elle-même. « Grâce à elle, il règne non-seulement dans nos bons ouvrages de métaphysique et de physique, mais dans ceux de religion, de morale, de critique, une précision et une justesse qui jusqu'à présent n'avaient été guère connues (2). » Selon l'abbé Terrasson : a Le raisonnement littéraire n'est sorti de l'enfance qu'à partir de Descartes. » « Nous devons, dit-il encore, à sa philosophie l'exclusion des préjugés, le goût du vrai, le fil du raisonnement qui régnent dans les bons écrits modernes depuis l'établissement des trois académies (3)? » Cette influence de la philosophie de Descartes est parfaitement appréciée dans un passage de V Eloge de Gaillard qui mérite d'être cité : « Qui peut dire jusqu'où s'est étendue cette heureuse influence ? Elle ne s'est point bornée à la philosophie. Il s'est fait dans les esprits une révolution générale. La raison et la méthode ont pénétré dans tous les genres. C'est depuis Descartes que les ouvrages sont bien faits, que les objets sont présentés dans l'ordre qui leur convient, dans le jour qui les embellit, que l'érudition est sobre, que le bel esprit est décent, que le style est précis, que le génie est sage, que le goût est pur, que tous les arts

(1) « J'ai toujours remarqué que les disciples de Descartes écrivent avec plus d'ordre et de clarté. » (Bernard Lamy, Entretiens sur les sciences, 7e Entretien.)

(2) Digression sur les anciens et les modernes.

(3) La philosophie applicable à toits les objets de l'esprit el de la raison.

peignent la nature et se rapprochent de la vérité. C'est cet amour du simple et du vrai dont Descartes a donné l'exemple qui a préparé ce siècle admirable de Louis XIV (1). » Telle est la grande place que tient la philosophie de Descartes dans la société du dix-septième siècle ; tel est le tableau abrégé et incomplet des services qu'elle a rendus non-seulement à la métaphysique, mais à la morale, aux sciences et aux lettres , telle est la salutaire révolution qu'elle a opérée dans les esprits.

(1) Cet éloge a partagé avec celui de Thomas le prix de I"Académie francise, quoique généralement il lui soit inférieur.

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