‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 4)Chapitre 10 sur 45 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Des divers modes de la pensée. — 1^ Les idées. — Idées innées. — Les idées innées, et l'idée même de Dien, purs modes de la pensée. — Caractères qui les distinguent des autres idées, — Point de classification des idées innées. — Ênumération vague et incertaine. — Rien de platonicien ou d'augustinlen dans la théorie de Descartes. — Les idées adventices et le monde extérieur. — En quel sens Descartes a mis les qualités sensibles dans r&me. — Conformité de sa théorie avec les derniers résultats des sciences modernes. — Argument de la véracité divine en faveur de l'existence du monde extérieur. — De Tordre suivi par Descartes dans la démonstration de l'existence de l'&me, de Dieu et du monde. — 2'' Les volontés. — • Le jugement attribué à la volonté. — Omnis peccans est ignorons. — De la cause de l'erreur. — 3« Les afiections ou les passions. — Traité des passions. — Des causes et des objets des passions. — Passions primitives et passions secondaires. — Descartes moraliste. — Utilité et bon usage des passions. — Conseilspour les combattre. — Morale de Descartes. — Éclectisme entre Épicure et Zenon. — La béatitude dans la vertu et par la vertu .

Nous allons maintenant étudier les divers modes.de la pensée. Descartes en distingue trois, les idées, les affections et les volontés. Accoutumés au langage psychologique des modernes, il peut nous paraître étrange de voir les affections et les volontés placées» avec les idées, parmi les modes de la pensée. Mais il ne faut pas publier que Descartes entend par pensée l'essence môme de Tâme, et non une puissance ou faculté particulière. En ce sens général il a raison de'comprendre, sous cette dénomination commune de modes de la pensée ou de pensées, tous les phénomènes de conscience sans exception.

N'ont-ils pas tous en effet également ce caractère essentiel d'être pensés, sans lequel non-seulement nous ne

pourrions les connaître, mais sans lequel ils ne seraient pas? C'est ainsi, qu'au lieu défaire de la pensée un mode particulier de l'âme, Descartes, au contraire, avec raison, suivant nous, fait de tous les phénomènes de l'âme des modifications particulières de la pensée (i), ce qui n'empêche pas, d'ailleurs, qu'il ne distingue parfaitement les uns des autres par les caractères qui leur sont proprés, ces trois ordres de phénomènes.

Par idées, il entend des modes, des conceptions de l'âme, n'existant que dams l'âme et non, comme Hobbes et Gassendi, des images matérielles des choses, ni comme Platon ou Malebranche, des types ou modèles aperçus, par l'entendement, dans le sein de l'être absolu. Toutes lesidées, selon Descartes, rentrent dans la catégorie des passions, par opposition aux actions, qui sont le propre de la volonté, et elles se divisent en trois classes : 1® les idées qui semblent nées avec nous ; 2^ les idées qui semblent étrangères ; 3® les idées qui semblent faites ou inventées par nous-mêmes, ou les idées factices.

On sait à combien de discussions et de railleries ont donné lieu ces idées qui semblent nées avec nous, c'est-àdire les idées innées de Descartes. Péripatéticiens, Gassendistes, jésuites s'accordent à leur faire une guerre à outrance^ et à défendre l'ancienne maxime, que toutes nos idées viennent des sens. De même aussi la philosophie du dix-huitième siècle tout entière combattra ce qu'elle appelle la ridicule, la grande et dangereuse chimère des idées innées.

Gassendi, Locke, Voltaire s'accordent à tourner en ridicule, avep plus ou moins d'esprit, ces prétendues con-

(1) Il est certain^ dit Descartes dans le Traité des passionSf que nous ne saurions vouloir aucune chose « que nous n'apercevions par le même moyen que nous la voulons. » Toutes nos douleurs sont des pensées, dit aussi Leibniz, dans une lettre à Arnauld. Sauf la différence des termes, la théorie d'Hamilton, d'ftprës laquelle la conscience, est la forme fondamentale, la condition générique de tous les phénomènes, et non une faculté particulière du moi, se ramène à celle de Descartes.

naissances métaphysiques dont l'enfant, d'après la théorie des idées innées, serait doué dès le ventre de sa mère. Descartes s'est si souvent expliqué sur ce point, et avec une si grande clarté, qu'on s'étonne de voir ses adversaires abuser ainsi de l'équivoque du mot inné, et persévérer, sans nulle excuse, dans un semblable malentendu. En effet dans les Lettres, dans les Réponses aux objections, il proteste que jamais il n'a entendu par idées innées des idées toujours présentes à notre pensée, sinon, dit-il très-bien, il n'y en aurait pas une seule. Que sont tionc les idées innées ? Ce sontdes idées que toute âme humaine est naturellement disposée à produire, en certaines circonstances, et non des idées qu'elle possède toujours actuellement. Ce ne sont pas : « des idées représentées dans quelque partie de notre esprit, comme un grand nombre de vers dans un manuscrit de Virgile, mais elles y sont en puissance comme les figures dans la cire (i). » L'innéité propre à certaines idées n'est donc rien de plus, d'après Descartes, que la disposition naturelle ou faculté que nous avons de les produire. Un disciple fort peu fidèle, Régius (2), s'était imaginé avoir dit quelque chose d'original et s'écarter de là doctrine du maître, en soutenant qu'il n'y a point d'idées et d'axiomes imprimés dans l'âme, mais seulement une faculté naturelle et née avec lui de les produire. Descartes répond qu'il n'a jamais dit autre chose : « Car je n'ai jamais jugé ni écrit que l'esprit ait besoin d'idées naturelles qui soient quelque chose de différent de la faculté qu'il a de penser. Mais bien est-il vrai que reconnaissant qu'il y a certaines pensées qui ne procédaient ni des objets du dehors, ni de la détermination de ma volonté, mais seulement de la faculté que j'ai de penser, pour établir quelque différence entre les idées ou les notions qui sont les formes de ces pensées et les distinguer des autres, que l'on peut appeler

^ (I) Œuvres inédites de Descartes^ par Foucher de Careil, in-8», 1859, p. 65.

(2) SoQ nom français^ d'après Baillet, est Henri de Roy.

étrangères ou faites à plaisir, je les ai nommées naturelles, mais jeTai dit au môme sens que nous disons que la générosité ou quelque maladie est naturelle à certaines familles (1). »

Si on lui objecte que l'idée de Dieu n'est pas innée, puisque les enfants n'ont point la connaissance actuelle de Dieu dans le ventre de leur mère, Descartes répond que l'objection ne s'adresse pas à lui ; lorsqu^il a dit que l'idée de Dieu est naturellement en nous, a il a seulement entendu que la nature a mis en nous une faculté par laquelle nous pouvons le connaître; mais il n'a jamais ni écrit ni pensé que de telles idées fussent ac?tuelles ou qu'elles fussent des espèces distinctes de la faculté que nous avons de penser ; et même je dirai plus, qu'il n'y a personne qui soit si éloigné que moi de tout ce fatras d'entités scholastiques. L'enfant a ces idées , mais en puissance. Je ne me persuade pas que l'esprit d'un petit enfant médite dans le ventre de sa mère sur les choses métaphysiques... Il a les idées de Dieu, de luK même et de toutes ces vérités qui de soi sont connues, comme les personnes adultes les ont lorsqu'elles n'y pensent point (2). » En faut-il davantage pour justifier la doctrine de Descartes du sens ridicule que la plupart de ses adversaires se sont plu à donner aux idées innées?

Les idées innées ne viennent pas du dehors, elles sortent de la nature môme de notre faculté de penser, nous naissons avec la disposition et la faculté de les concevoir, sans le secours des sens ; voilà ce qui les distingue des idées adventices. Elles ne sont pas le produit d'une libre détermination de notre volonté, il n'est pas en notre pouvoir d'y rien ajouter et d'en rien retrancher ; voilà ce qui les distingue des idées factices.

Ainsi les idées innées sortent de notre propre fonds ; elles y sont en puissance, mais non pas en acte, du moment

(1) Éd. Cousin, t. X, p. 70. Réponse à Régius.

(2) Réponse à Régias.

que nous commençons d'exister, et elles passent de la puissance à l'acte par le développement naturel de notre nature pensante, sans nul concours des sens ou de la volonté. L'esprit, dit Descartes, les découvre en lui, quand, par lui-môme, ou par l'action d'autres causes, il est tourné à la considération de telle ou telle chose (1). Ce ne sont, comme toutes les autres pensées, que des modes particuliers de notre faculté de penser, avec cette seule différence qu'ils sont inhérents à notre constitution intellectuelle.

Quant à leur universalité, elle résulte de l'essence identique de tous les entendements humains et de la loi commune qui préside à leurs développements.

Telle est donc, d'après Descartes, la nature des idées innées. On se tromperait en supposant qu'il met dans une sphère à part l'idée de Dieu, et qu'il lui donne une nature plus élevée , ou une plus noble origine qu'aux autres idées innées. L'idée de Dieu ou de l'infini, fondement de toutes les preuves de l'existence de Dieu , l'emporte sans doute en dignité sur les autres idées innées (2). Mais si elle les dépasse, par sa réalité objective, qui nous oblige de remonter jusqu'à un être infini, comme à son original ou à son exemplaire, considérée en elle-même, et dans sa nature propre, elle n'est, comme toutes les autres, qu'un mode de notre faculté de penser, qu'un produit naturel de notre entendement.

Il faut bien se garder d'attribuer à Descartes ce qui n'appartient qu'à Malebranche. Dans Descartes, l'idée de Dieu n'est pas une intuition immédiate de Dieu, ni Dieu luimême. Rien ne ressemble moins que ses idées innées à des idées ou des vérités vues en Dieu, à des types aperçus dans son essence. En vain dans tous les ouvrages de Descartes, à moins d'en dénaturer le sens, chercherait-on la doctrine d'une raison divine illuminant tous les esprits. Ou Descartes

(1) Œuvres inédites de Descartes, ubi supra.

(2) Nous croyons devoir ainsi modifier ce que nous avons dit dans les éditions précédentes sur les idées innées.

no PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.

n'eût rien compris à ce langage mystérieux, ou il aurait rangé toutes ces choses parmi ce fatras d'entités scholastiques dont il est, dit-il, ennemi plus que personne. Ce sont quelques-uns de ses disciples, et particulièrement Mal ebranche, qui ont introduit des éléments Platoniciens, ou plutôt Augustiniens, dans la théorie des idées innées, etlui ont donné un sens que le maître n'avait pas môme soupçonné. Les vrais représentants de la doctrine et de l'esprit de Descartes sont Arnauld et Régis, et non les partisans de la vision en Dieu. Quelle est la liste de ces idées nées avec nous, et comment faut-il les classer? Sur ce point il n'y a rien de bien net et de bien précis dans Descartes, quoiqu'il ne mérite cependant peut-être pas le reproche, que lui fait Ritter, de n'en admettre tantôt qu'un petit nombre, et tantôt de les multiplier à l'infini, jusqu'à supposer que toutes les notions sont innées (i). Il est vrai que Descartes, dans certains. passages, réduit à un très-petit nombre ces notions primitives qui sont, dit-il, comme des originaux sur le patron desquels nous formons toutes nos connaissances: «Car après les plus générales de l'être, du nombre et de la durée, qui conviennent à tout ce que nous pouvons concevoir, nous n'avons pour le corps, en particulier, que la notion d'extension de laquelle suivent celles de la figure et du mouvement, et pour l'âme seule nous n'avons que celle de la pensée en laquelle sont comprises les perceptions de l'entendement et les inclinations de la volonté (2). » Ces notions primitives, dont parle ici Descartes, sont sans doute des idées innées ; mais toutes les idées innées ne sont pas des notions primitives si fécondes, c'est-à-dire ne sont pas « des originaux sur le patron desquels nous formons toutes nos connaissances. » Ainsi ce passage, et d'autres semblables, ne nous semblent pas en contradiction avec ce qu'il dit ailleurs du grand nombre des idées innées, particulièrement dans ses Bemarques sur le placard de Bégius.

(1) Histoire de la philosophie moderne^ chapitre sur Descartes.

(2) Édit. Cousin, t. IX, p. 125, Lettre à la princesse Elisabeth,

Régius avait avancé que toutes nos idées viennent de l'observation des choses ou de la tradition, c'est-à-dire des sens. « Cela est tellement faux, répond Descartes, que . quiconque ja bien compris jusqu'pîi s'étendent nos sens et ce que ce peut être précisément qui est porté par eux jusqu'à la faculté que nous avons de penser, doit avouer, au contraire, qu'aucunes idées des choses ne nous sont représentées par eux telles que nous les formons par la pensée ; en sorte qu'il n'y- a rien dans nos idées qui ne soit naturel à l'esprit, ou à la faculté qu'il a de penser, si seulement on excepte certaines circonstances... Rien ne peut venir des objets extérieurs jusqu'à notre âme que quelques mouvements corporels, mais ni ces mouvements mêmes, ni les figures qui en proviennent, ne sont point conçus par nous tels qu'ils sont dans les organes des- sens; d'où il suit que même les idées du mouvement et des figures sont naturellement en nous. Et à plus forte raison les idées de la douleur, des couleurs, des sons, et de toutes les choses semblables nous doivent-elles être naturelles, afin que notre esprit, à l'occasion de certains mouvements corporels avec lesquels elles n'ont aucune ressemblance, se les puisse représenter (1). »

Ici Descartes, prenant le mot inné dans toute l'extension de la définition qu'il en a donnée, comprend sous cette dénomination, en opposition à ce qui vient des sens, tout ce qui est naturel à la faculté de penser, tout ce qui sort de son propre fonds. Leibniz dira, à peu près dans le même sens, que l'entendement est inné à lui-même. Quant à la part des sens ou du dehors. Descartes la réduit, comme il le dit, à certaines circonstances, et à des mouvements corporels qui sont les occasions à propos desquelles l'âme produit les idées qu'elle a la faculté de produire. Nous allons voir en effet, en passant des idées innées aux idées adventices, que les sens-ne nous apprennent rien du monde

(1) Édit. Cousin, t. X, p. 95, Remarques sur le placard de Régiw^ art. 13.

ii2 PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.

extérieur, si ce n'est quelques mouvements corporels.

Nous laissons de côté les idées factices, dont Descartes se borne à dire, qu'elles sont dans notre dépendance, et que nous pouvons y retrancher ou ajouter à notre gré, pour considérer les idées adventices par lesq*uelles nous connaissons le monde extérieur.

Les idées adventices sont celles qui nous semblent venir du dehors ; elles ne sont pas nées avec nous, nous n'en sommes pas les maîtres, elles surviennent inopinément dans notre esprit, sans le concours de notre volonté, môme contre notre attente et contre notre volonté, et, à l'occasion des sens, elles représentent des choses matérielles. Mais à quelles conditions s'éveillent dans notre âme les idées de ces choses matérielles? Viennent-elles en réalité du dehors, ou viennent-elles du dedans ? Descartes rejette bien loin la vieille hypothèse des espèces intentionnelles que Gassendi lui oppose dans ses objections : «Lorsque je vois un bâton, il ne faut pas s'imaginer qu'il sorte de lui de petites images voltigeantes par l'air, vulgairement appelées des espèces intentionnelles qui passent jusqu'à mon oeil. Mais les rayons de la lumière réfléchis de ce bâton excitent quelque mouvement dans le nerf optique, et par son moyen dans le cerveau même (1).» Ces mouvements, produits dans nos organes par l'impression des objets extérieurs, ne sont eux-mêmes que l'occasion, et non pas la cause, des idées adventices ou des perceptions. Les sens nous donnent seulement la conscience de quelques mouvements corporels dans les organes, mais ne nous apportent aucune vraie image des objets; c'-est par l'entendement seul, selon Descartes, et non par les sens, que nous connaissons le monde extérieur. Des mouvements dans les particules de la matière, voilà donc à quoi se réduit ce que les sens nous apprennent du monde extérieur.

(1) Réponse aux sixièmes objections. Il dit dans le U^ discours de la Dioptrique o qu'il veut délivrer les esprits de toutes ces petites images voltigeantes par l'air, nommées des espèces intentionnelles qui travaillent tant l'imagination des philosophes. »

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