LES IDÉES ADVENTICES ET LE MONDE EXTÉRIEUR
Nous rencontrons ici la célèbre doctrine cartésienne qui enlève aux objets, pour les mettre dans l'âme, la coiïleur, le son, la chaleur et toutes les qualités sensibles, sauf rétendue et le mouvement. Si on veut l'examiner sans prévention, et aller au fond des choses, sans s'arrêter à l'équivoque des termes et au tour paradoxal affecté par les cartésiens, comme par une sorte de bravade contre l'École et contre les opinions vulgaires, on verra que le sentiment de Descartes, non-seulement n'a rien d'étrange, mais se confirme de jour en jour par les progrès de la science moderne. C'est une grave erreur de croire que Descartes ait jamais nié qu'il y ait quelque chose, dans la matière, qui corresponde à la perception que nous avons de telle ou telle qualité sensible, et qu'il ait mis dans l'âme la cause du son ou de la chaleur, comme l'ont supposé quelques-uns de ses adversaires et de ses critiques.
Mais il ramène tous les phénomènes de la matière, que nous percevons par les sens, à la diversité des figures et des mouvements des parties insensibles de l'étendue. « La lumière, dit-il, dans la Dioptrique (1), n'est autre chose dans les corps qu'on nomme lumineux qu'un certain mouvement ou une action fort prompte et fort vive qui passe vers nos yeux par l'entremise de l'air et des autres corps transparents... Les couleurs ne sont autre chose, dans les corps qu'on nomme colorés, qu'un certain mouvement ou une action fort prompte et fort vive qui passe vers nos yeux par l'entremise de l'air et des autres corps transparents. » De même les sons, les odeurs, les saveurs ont pour cause des mouvements corporels dans les objets qui ébranlent nos nerfs.
Ainsi, tout en niant que dans les objets il y ait véritablement ce qu'on appelle les qualités sensibles, il ne nie nullement qu'il n'y ait en eux quelque chose qui soit propre à éveiller en nous la perception de ces qualités sensibles :
(I) 1«' Discours.
« Lorsque nous disons que nous percevons des couleurs dans les objets, c'est évidemment comme si nous disions que nous percevons quelque chose dans les objets, quoique nous ignorions quel est ce quelque chose, par quoi est produite cette sensation claire et distincte que nous appelons sensation de couleur (i). » Malebranche interprète fidèlement la doctrine de Descartes dans ce passage de la Recherche : « Ce n'est que depuis Descartes, qu'à ces questions confuses et indéterminées, si le feu est chaud, si l'herbe est verte, etc., on répond en distinguant l'équivoque des termes sensibles qui les expriment. Si par chaleur, couleur, saveur, vous entendez un tel ou tel mouvement des parties insensibles, le feu est chaud, l'herbe est verte. Mais si par chaleur et les autres qualités, vous entendez ce que je sens auprès du feu, ce que je vois lorsque je vois de l'herbe, le feu n'est point chaud et l'herbe n'est pas verte, car la chaleur que l'on sent et les couleurs que l'on voit ne sont que dans l'âme (2). »
Que peut-on donc reprocher à Descartes et aux cartésiens, sinon de n'avoir pas toujours marqué assez nettement cette distinction et le sens précis dans lequel ils ôtaient à la matière les qualités sensibles ? Mais en ramenant à un mouvement de parties insensibles ce que les sens nous révèlent du monde extérieur, Descartes a devancé, de plus de deux siècles, un des grands résultats auxquels est venue aboutir la science moderne qui explique par des vibrations, c'est-à-dire par des mouvements, la lumière, la chaleur et les divers phénomènes matériels qui frappent nos sens. Ne reprochons donc pas à Descartes d'avoir ôté à l'herbe la couleur, au feu la chaleur, comme on Ta si souvent répété, et d'avoir donné à l'âme ce qui appartient aux objets; louons-le au contraire d'avoir si bien* déterminé, dans la sensation, les parts réciproques du monde extérieur et des sens, d'après la plus exacte
(1) Principes,
(2) Liv. Vi, 2® partie, chap. lu.