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CHAPITRE IX

De l'hypothèse des tourbillons. — Formation des tourbillons. — Mouvements de la matière et figures qu'elle prend au sein de chaque tourbillon. — Matière subtile. — Deux explications difiérentes de la formation des planètes. — De la révolution des planètes sur elles-mêmes et autour du soleil. — Des comètes. — Admirable machine de l'univers. — Hypothèse d'une infinité d'êtres intelligents répandus dans l'infinité de l'étendue. — Application à la terre des lois générales du monde. — Du mouvement de la terre. — Biais imaginé par Descartes pour échapper à la censure des théologiens. — Explication de la pesanteur par la force centrifuge des toiurbillons. — Du flux et du reflux.

— De la lumière. — Découverte des lois de la réfraction. — De la chaleur. — Seules actions requises par Descartes pour l'explication de tous les phénomènes. — Omission des corps organisés dans les Principes, — Physiologie de Descartes. — Traités de l'homme et du fœtus» — Explication mécanique des phénomènes de l'organisation et de la vie. — Médecins cartésiens. — Ecole iatromécanique. — Services qu'elle a rendus à la médecine. — Caractère général de la physique de Descartes.

— Le mécanisme cause immédiate de tous les phénomènes de la nature. — Jugement sur la physique de Descartes. — Descartes injustement sacrifié à Newton. — Les tourbillons jugés par Voltaire et d'Alembert. — Retour de la science actuelle aux v^s mécaniques de Descartes.

Comment de la confusion primitive de tous les éléments Tordre actuel est-il sorti ? comment toutes choses, depuis les soleilsjusqu'à la pierre, à la plante etàTanimal, se sontelles formées et continuent-elles d'exister? Descartes prétend tout expliquer par sa] grande hypothèse des tourbillons (1). Pour exposer avec plus de liberté son sen-

(1) Sur l'hypothèse des tourbillons, voir la 3* partie des Principes, les chapitres viu, ix et x du Traité du monde^ l'exposition qu'en a faite Malebranche dans la Recherche de la vérité, liv. VI, chap. iv, la Théorie des tourbillons cartésiens^ par Fontenelle.

timent sur la création et la formation du monde et pour éviter, comme il le dit, les chicanes de quelques théologiens, il feint de laisser de côté ce monde réel que Dieu créa, il y a cinq ou six mille ans, pour nous faire assister à la création d'un monde tout nouveau dans les espaces imaginaires.

Il suppose que Dieu crée assez de matière pour que, de quelque côté que notre imagination se puisse étendre, elle n'aperçoive plus de vide (i). Nous devons d'abord concevoir cette matière plongée dans un repos absolu, comme le corps le plus dur et le plus solide qui soit au monde (2), et comme composée de parties inégales disposées à ne se mouvoir pas, ou à se mouvoir en toutes * façons et en tous sens. C'est Dieu seul qui l'arrache à ce repos absolu et lui donne le mouvement. Tout étant plein, le mouvement donné par Dieu à la matière a dû se communiquer à toutes ses parties ; l'agitation s'est aussitôt répandue dans cette masse infinie, et toutes ses parties, en vertu de la seconde loi du mouvement, ont fait effort pour se mouvoir en ligne droite. Mais toutes s'empôchant les unes les autres, parleur mutuelle action et réaction, au lieu de suivre la ligne droite, elles ont conspiré à se mouvoir en un mouvement circulaire, non pas autour d'un centre ijnique, mais autour de plusieurs diversement situés à l'égard les uns des autres, à cause de la diversité du mouvement dotit elles ont d'abord été douées. Plus toutes les parties de l'étendue auront rencontré de difficultés à se mouvoir en ligne droite, et plus grand sera le nombre des tourbillons.

\i) Le Monde ou Traite' de la lumière, chap. vi.

(2) Cependant, d'après Descartes, elle ne sera pas dure par elle-même^ n'ayant en elle aucune force, et chaque partie se séparera de sa voisine, sans nulle résistance, si elles sont poussées de divers côtés. Le mouvement sera donc possible, quoique tout soit plein et que les corps soient impénétrables, parce que, l'étendue n'étant pas dure par elle-même, lorsqu'une partie avancera, les autres seront poussées vers la place qu'elle <ïuitte. {Le monde.) ■

LES TWaGlLLOKS. 137

Si maintenant nous considérons, avec Descaries, un seul de ces tourbillons, les mouvements de la matière qu'il entraîne, les figures qu'elle doit prendre, nous allons voir comment se forment les mondes. Ce qui a lieu en 63*6 1 dans un tourbillon se passe de môme *dans tous les autres. Les figures qu'y prend la matière sont celles des trois éléments dont Descartes va nous expliquer la nature et la formation. Emportées parletourbillon, la plupartdes parties de la matière, dans leur mutuel frottement, brisent leurs angles et s'arrondissent. Celles qui, à cause de leur masse, n'ont pas été brisées et arrondies, forment le troisième élément qui sera la matière des planètes ; celles qui ont été arrondies par le frottement, forment le second élément composé d'une quantité de petites boules rondes destinées à devenir la matière de l'air et des cieux. , Quant à la matière de ces aspérités et de ces angles brisés par le eboc des parties qui se rencontrent et s'arrondissent, elle s'en va remplir l'intervalle entre les partics rondes, où, sans cesse brisée de nouveau, sans cesse moulue, pour ainsi dire, entre ces corps qui la pressent de tous côtés, elle est bientôt réduite à l'état d'une poussière dont la subtilité dépasse tout ce que l'imagination peut concevoir. Cette poussière , qui constitue le premier élément, est la matière subtile qui, dans toute la physique cartésienne , pst l'unique dispensatrice do mouvement, de la lumière et de la pesanteur. Elle remplit les interstices entre les boules rondes du second élément, et, suivant la forme de ces interstices, elle prend elie-mfime diKérentes formes, les unes triangulaires, les autres courbes ou cannelées. Descartes prétend expli- I quer une foule de phénomènes particuliers par les dilfé- ,

rentes ligures de ces parties, et surtout par les parties 1 Cannelées. Les parties du premier élément, plus petites que

Si du second, ont moins de force pour continuer leur emenl en ligne droite, en conséquence elles doivent T vers le centre, tandis que les parties du second éiéremplironl le reste du tourbillon. Réunie au centre

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du tourbillon, la matière fluide de ce premier élément y forme d'immenses globes liquides : telle est l'origine du soleil et des étoiles fixes. Autant il y a de tourbillons, autant il y a de soleils ou d'étoiles fixes qui en sont le centre.

Mais parmi les parties primitives dont se composait la matière, avant qu'elle fût mise en mouvement, il en est de tellement grosses que le frottement n'a pu les réduire à la ténuité des parties du premier ou même du second élément. De là le troisième élément, dont les parties, en §e liant les unes aux autres^ forment d'immenses agrégats au sein des tourbillons, etdonnent naissanceaux planètes. Lesplanètes, entraînées par le mouvement du tourbillon autour de son centre, en sont plus ou moins rapprochées, selon qu'elles ont moins, ou selon qu'elles ont plus de solidité et de grandeur. Descartes donne cette explication de l'origine du troisième élément et de la formation des planètes, dans le Traité du Monde ou de la Lumière ; mais, dans les PrincipeSy il fait dériver le troisième élément de l'agrégation des parties du premier qui, rejelées par les plus subtiles hors du globe liquide, ou du soleil qu'elles- composent, s'attachent les unes aux autres, nagent à sa superficie et, lorsqu'elles sont en fort grande quantité, forment des taches semblables à celles du soleil (1). C'est ainsi que des étoiles ont pu se recouvrir entièrement de taches et de croûtes épaisses, et qu'impuissantes à se soutenir et à défendre leur tourbillon contre les tourbillons environnants, elles ont tourné autour du centre du tourbillon qui les a absorbées et sont devenues des planètes. Les planètes et la terre elle-même ne sont donc que des soleils en- . croûtes (2).

Les planètes suivent le cours de la matière du ciel sans résistance, et se meuvent d'un môme branle avec elle, mais pas aussi vite, en raison de leur masse. Par cette infé-

(1) C'est l'explication adoptée par Maie branche.

(2) Principes, 3» partie, art. 9i et 146.

riorité de vitesse, infériorité plus ou moins grande et proportionnée à leur volume, relativement aux parties qui les entraînent, Descartes explique les révolutions que les planètes accomplissent sur elles-mêmes, en môme temps qu'autour du soleil. La matière du ciel, en faisant tourner les planètes autour du soleil, les fait tourner aussi sur leur propre centre, et la planète, en faisant cette révolution sur elle-même, communique son mouvement à une partie de la matière qui l'entoure ; de là autour d'elle, un petit tourbillon, qui se meut dans le même sens que le grand tourbillon dont il fait partie. Chaque planète a son tourbillon particulier plus ou moins étendu, selon que sa masse est plus ou moins grande, et ce tourbillon entraîne tout ce qui est à sa portée. Si donc deux planètes se rencontrent également massives, quoique d'inégal volume, et par conséquent disposées, d'après ce qui a été déjà démontré, à prendre leur cours à égale distance du soleil, la plus petite devra se joindre au petit ciel ou au petit tourbillon qui sera autour de la plus grosse et tournoyer avec elle. Les planètes qui se meuvent autour d'un grand centre, deviennent donc elles-mêmes des centres, par rapport auxquels se meuvent des astres plus petits, qu'elles entraînent avec elles dans leur tourbillon.

Les comètes se forment comme les planètes, c'est-à-dire par l'agrégation des parties du troisième élément. Jusqu'à Descartes, les astronomes n'avaient eu que des idées fausses sur les comètes. Suivant les anciens, c'étaient des exhalaisons ou des feux follets placés bien au-dessous de la lune. Tycho-Brahé, le premier des modernes, osa dire que les comètes n'étaient point au-dessous de la lune, et que leur région s'étendait jusqu'à l'apogée de Vénus. D'après Descartes, ce sont des astres qui ne diffèrent des planètes que par leur grosseur, et qui s'en vont voyageant de cieux en cieux, de tourbillons en tourbillons, bien au-dessus de Saturne. En raison de leur grosseur, les comètes peuvent passer d'un tourbillon dans un autre, tandis que les planètes moins massives demeurent toujours dans le même;

c'est ainsi qu'on voit, à la rencontre de deux rivières, un gros bateau passer sans difficulté d'un courant dans l'autre, tandis que des corps légers, tels que l'écume, demeurent dans le même. A propos de cette comparaison de Descartes, remarquons que l'idée fondamentale des tourbillons semble elle-même prise du courant qui entraine la barque.

Avant de descendre plus avant dans les détails, donnonsnous un moment le spectacle de Tunité, de la simplicité et de l'harmonie de cet univers conçu par le génie de Descartes, de cette machine une et immense composée de roues en nombre infini tournant sur elles-mêmes, et dont tous les ressorts ont été disposés par Dieu.de la manière la plus simple. Notre système n'en est qu'une roue avec le soleil pour centre; les étoiles fixes sont autant de centres de roues dont la circonférence est peut-être plus vaste encore. Ces roues communiquent à d'autres ; car, dans l'étendue indéfinie de l'univers, notre imagination ne peut concevoir un seul tourbillon qui ne soit borné par un autre, et ainsi de suite à l'infini. Par un admirable enchaînement, ces innombrables tourbillons se servent mutuellement de contrepoids et produisent l'ordre et l'équilibre des mondes.

Mais cette infinité du monde serait-elle déserte et dépeuplée, et hors de la terre, qui n'est qu'un de ses points, ne contiendrait-elle pas un seul être pensant? Descartes, sans oser l'affirmer, incline visiblement à croire que l'infinité de rétendue sert de séjour à une* infinité d'êtres intelligents. « Quoique je n'infère point, écrit-il à Chanut, qu'il y ait des créatures intelligentes dans les étoiles, ou ailleurs, je ne vois pas aussi qu'il y ait aucune raison pour laquelle on puisse prouver qu'il n'y en a point (1). » Il ajoute même que, pour admettre qu'il peut y avoir des habitants ailleurs qu'en cette terre, il n'est nullement besoin d'admettre l'étendue indéfinie de Tunivers. L'étendue, que tous les astronomeslui attribuent, y suffiraitamplement, puisqu'il

(1) Lettres^ édit. Gousio, t. IX, p. 50.

LES TOURBILLONS. 20 i

:«3'y en a aucun, qui ne juge que la terre est plus petite, au X'egard de tout le ciel, que n'est un grain de sable au regard d'une montagne. Il cherche môme à prévenir les difficultés théologiques au point de vue des prérogatives que la religion accorde à l'homme : «Je ne vois point que le mystère de l'incarnation et les autres avantages que Dieu a faits à l'homme, empêchent qu'il n'en puisse avoir fait une infinité d'autres très-grands à une infinité d'autres créatures. » Les biens spirituels sont, dit-il, de telle sorte qu'ils ne diminuent pas, étant partagés, et qu'ils peuvent être accordés à toutes les créatures intelligentes d'un monde indéfini, sans rendre moindres ceux que nous possédons. Ce serait au contraire une raison de nous estimer davantage, et de louer Dieu d'autant plus que nous serions des partie» d'un tout plus accompli.

Par ces lois générales de l'univers s'expliquent toutes les principales actions qui se produisent sur la terre, et par ces principales actions tous les phénomènes particuliers. Ici d'abord se rencontrait la question dangereuse de l'immobilité ou du mouvement de la terre. Descartes allait mettre la dernière main à ce grand ouvrage du MondCy^ dont il a donné le plan dans la cinquième partie du Discours de la Méthode^ et l'envoyer au P. Mersenne pour ses étrennes, comme il le lui écrit (1), lorsqu'il apprit la condamnation de Galilée par le Saint-Office, le 22 août 1633. Cette nouvelle le trouble, l'intimide, le décourage au dernier point. Résolu d'éviter toute querelle avec les théologiens, dans l'intérêt de sa tranquillité et de sa philosophie, il se hâta de retirer son ouvrage des mains des imprimeors, et jamais il ne le fit reparaître sous la forme qu'il loi a?ait d'abord donnée. Toutefois, si, par prudence^ il se soaïnet, il n'est nullement convaincu : « J'avoue que si ce sentiment du mouvement de la terre est faux, tous les fondements de ma philosophie le sont aussi, parce qu'il se démontre par eux évidemment, il est tellement lié avec les

(I) Édit. Coiuio, t. VI, p. 230 ; la lettre est du 38 novembre 1C33.

parties de mon Traité^ que je ne l'en saurais détacher sans rendre tout le reste défectueux (1). » Plus tard, encouragé par l'exemple d'un grand nombre de philosophes et de mathématiciens catholiques que • n'avait pas retenus la condamnation du Saint-Office, il transporta dans les Principes cette opinion du mouvement de la terre, mais avec un biais pour ne pas heurter de front la Bible et les théologiens (2). 11 ne veut, dit-il, que faire u;ne hypothèse pour connaître les phénomènes et rechercher les causes naturelles, sans avoir la prétention d'expliquer les choses telles qu'elles sont. S'il adopte l'hypothèse de Copernic, c'est seulement parce qu'elle lui semble plus claire et plus simple que celle de Tycho, et en ayant bien soin de ne pas attribuer du mouvement à la terre. Comment donc s'y prend-il pour faire mouvoir la terre sans lui donner du mouvement? Il imagine de la représenter environnée et emportée par un ciel liquide, comme un vaisseau qui n'est poussé ni par le vent, ni par des rames, et qui, quoique en repos au milieu de la mer, peut être insensiblement emporté par le flux et le reflux de cette grande masse d'eau. Ainsi il se flatte d'éviter le mouvement de la terre avec plus de soin suivant ses expressions, que Copernic, et plus de vérité que Tycho. Ce n'est donc pas la terre, selon Descartes, qui se meut, maislestourbillons qui, emportant la terre, lui donnent son mouvement.

Avec les tourbillons s'expliquent aussi la pesanteur, la lumière, la chaleur, qui sont les trois principales actions par lesquelles tous les corps ont été produits. Descartes consi-

(1) Ëdit. Cousin, t. VI, p. 239; la lettre est du 28 novembre 1633.

(2) Dans l'intervalle, il s'informe à plusieurs reprises de ce qu'on pense en Frapce de cette condamnation, et si l'autorité des cardinaux, établie pour la censure des livres, a été suffisante pour en faire un article de foi. (Lettre au P.Mersenne, du 15 mars 1634. Ëdit. Cousin, VI, 251.) En 1636» il écrit au P. Mersenne : « Qu'il ne peut faire voir son Monde qu'avec le mouvement défendu, ce qu'il juge maintenant hors de saison. » (Ibid,^ p^284.) — « Je ne suis pas marri que les ministres fulminent contre le mouvement de la terre, cela conviera peut-être nos prédicateurs à l'approuver. [Lettre à Mersenne, édit. Cousin, t. VUI, p. 406.)

dère la pesanteur comme un effet de la force centrifuge des tourbillons, et non comme une propriété inhérente à la matière. C'est une loi de la nature que tout corps, qui se meut en ligne courbe, tend à s'éloigner du centre de son mouvement, par une ligne droite qui toucherait la courbe en un point, comme fait la fronde quand elle s'échappe de la main. La force de la pesanteur ne consiste qu'en ce que les parties du petit ciel qui environnent la terre, tournant beaucoup plus vite que les siennes autour de son centre, tendent aussi avec plus de force à s'en éloigner, et par conséquent repoussent vers le centre les parties de la terre. En effet, cette force supérieure avec laquelle la matière du , ciel tend à s'éloigner du centre de la terre, ne reçoit son effet, à cause de l'impossibilité du vide, qu'autant que ses parties montent à la place de quelques parties terrestres, qui sont forcées de descendre à la leur. Qu'on se représente les parties terrestres dans la matière subtile, comme un corps plongé Sans un liquide d'une plus grande pesanteur spécifique ; de môme que ce liquide le repousse vers le côté opposé à celui où il tend par sa pesanteur, de môme les corps terrestres, au sein du tourbillon, seront repoussés vers le milieu dont il tend à s'éloigner (1). L'effort que font toutes les parties de la matière du ciel pour occuper sa place et le contraindre à descendre, voilà d'où vient la pesanteur des corps. Quant à la diversité de leur pesanteur, elle résulte de la diversité des éléments dont ils se composent. Plus ils contiennent de matière subtile, moins ils ont de pesanteur, parce qu'ils tendent davantage à s'éloigner dii centre de la terre. Telle est cette explication de la pesanteur parla force centrifuge des tourbillons, qui devait Succomber, au moins pour un temps, sous des difficultés dont elle n'a pu rendre compte, mais que d'Alembert jugeait néanmoins la plus belle hypothèse que jamais peut-être le génie de l'homme ait conçue.

(1) Montuçla, Histoire des mathématiqties^ Il« vol., part. 4, liv. IH. MontAcla, au lieu d'un liquide plus pesant, a mis, sans doute par inadvertance, un liquide d'une moindre pesanteur.

Descartes tirait aussi de ses tourbillons une explication non moins séduisante du flux et du reflux. La matière subtile, plus pressée dans son passage entre la lune et la terre, presse elle-même alors davantage les eaux de la mer; voilà pourquoi elles s'enfoncent sous les tropiques et s'élèvent vers les pôles, voilà pourquoi aussi les marées ne sont jamais plus hautes qu'à la pleine et à la nouvelle lune. Descartes avait donc remarqué que le flux et le reflux de la mer se règle principalement sur le mouvement de la lune, et s'il n'en a pas découvert la vraie cause, au moins a-t-it mis ses successeurs sur la voie qui devait y conduire (1).

La lumière, comme la pesanteur, est un effet de la matière subtile et des tourbillons. Elle ne vient pas du soleil à nos yeux, mais elle est produite par la force centrifuge du tourbillon qui pousse la matière subtile contre nos organés. « La lumière, selon Descartes, n'est autre chose, dans les corps qu'on nomme lumineux, qu'un certain mouvement ou une action fort prompte et fort vive qui passe vers nos yeux par l'entremise de l'air et des autres corps transparents (2). » L'effort que fait la matière du ciel, pour s'éloigner de son centre et se pousser à la circonférence est la cause de la lumière (3). Cette action, transmise instantanément à nos yeux par l'air et les autres corps transpa-^ rents, de la même façon que le mouvement ou la résistance des corps, qu'un aveugle rencontre, passe à sa main par l'entremise de son bâton, produit sur l'organe un mouve-

(1) Descartes, dit Euler, a remarqué que le flux et le reflux se réglaient principalement sur le mouvement de la lune, ce qui était déjà, sans contredit, une très-grande découverte. L'effort de Descartes pour expliquer le flux et le reflux de la mer n'a pas eu de succès, mais la liaison de ce phénomène avec le mouvement de la lune, que le philosophe a si bien développée, a mis ses successeurs en état d'employer plus heureusement leurs lumières. {Lettre 48, à une princesse d'Allemagne.)

(2) Dioptrique, discours !«'. .

(3) Des expériences inexactes firent supposer à Descartes qu'il n'y a aucun intervalle de temps entre l'instant où la lumière sort.du corps lumineux et celui auquel elle entre dans l'œil. Voir une Lettre à Mei^senney. ôdit. Cous., t. VJ, p. 266.

:Kneiit particulier, à roccasion duquel a lieu dans Tâme la sensation de la lumière. En adoptant la théorie des ondes ou des vibrations, la physique moderne a abandonné Newton pour revenir aux idées da Descartes.

Les diverses manières dont les corps reçoivent et renvoient la lumière contre nos yeux produisent les diverses sensations de couleurs. Selon la nature des différents corps que rencontre la lumière, ses rayons sont réfléchis, réfractés ou dispersés. Une des plus belles découvertes de Des* cartes est celle des lois de la réfraction qui Ta conduit à perfectionner l'explication de Tarc-en-ciel donnée par Antonio de Dominis. En exposant dans plusieurs de ses lettres, ia méthode qu'il a suivie pour les découvrir, il fait intervenir comme l'ayant éclairé et guidé, le principe a priori^ que la nature, pour arriver à ses lins, prend toujours les voies les plus simples, naturam per vias breviores semper operarù Huygéns a accusé Descartes, mais sans preuves suffisantes, d'avoir dérobé à Snellius la gloire de cette découverte (1). Descartes explique la chaleur de la même façon que la lumière, par l'agitation des petites parties des corps qu'ex- -citeraction de la matière subtile. Cette agitation devient-elle plus grande que de coutume, elle remue les nerf§ et produit en notre âme la sensation de la chaleur. Si la chaleur

(1) 11 dit dans une lettre : « Ces lois de la réfraction ne sont pas de •Dcscartes, selon toute apparence, car il est certain qu*il a vu le livre mantncrit de Snellius. » Il ajoute « qu'il n'aurait fait que se servir des sinus sa lieu des sécantes comme l'avait fait Snellius, ce qui ne change rien ao théorème. » {Frag, philos, de M. Cousin^ II* vol., 3* édition.) Opposons à Huygens le témoignage de Laplace.

c Descartes est le premier, dit Laplace, qui ait publié la vraie loi de la réfraction ordinaire, que Kepler et d'autres physiciens avaient inutilement cherchée. Huygens affirme dans sa Dioptrique qu'il a vu cette loi présentée BOUS une autre forme dans un manuscrit de Snellius, qu'on lui a dit avoir été communiqué à Descartes, et d'où peut-être, ajoute-t-il, ce -dernier a tiré le rapport constant des sinus de réfraction et d'incidence. Mais cette réclamation tardive de Huygens, en faveur de son compatriote, •ne me parait pas suffisante pour enlever à Descartes le mérite d'une dé- •couverte que personne ne lui a contestée de son vivant. » {Système du monde^ liv. IV, chap. xviii.)

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persiste en l'absence de la lumière, c'est que cette agita-^ tion elle-même persiste, jusqu'à ce que quelque autre cause vienne Tôter. Il semble donc que la théorie mécanique de la chaleur, cette grande découverte de la physique de notre temps, soit aussi un retour à la physique de Descartes.

La pesanteur, la lumière, la chaleur sont les trois principales actions qui résultent directement de l'influence des tourbillons sur notre globe. Par ces seules actions, combinées avec la diversité des éléments,. Descartes explique, dans la dernière partie des Principes^ tous les corps et tous les phénomènes de la nature,^ les métaux, les sels, les bitumes, les tremblements de terre, la foudre, les propriétés de l'aimant et celles de la plupart des corps. Force centrifuge des tourbillons, mouvement, disposition, figure des parties, Descartes ne veut rien de plus pour rendre compte de l'univers entier.

Toutefois, dans cette partie à^^ Principes (\a\ devait comprendre l'explication de tous les corps et de tous lesphénomènés, Descartes avait laissé de côté les corps organisés, non sans prévoir que cette omission lui serait reprochée : « Ils y trouveront peut-être à redire sur ce que je n'y parle pas des animaux et des plantes, et que j'y traite seulement des corps inanimés, mais ils pourront remarquer que cp que j'ai omis n'est en aucune façon nécessaire à l'intelligence de ce que j'ai écrit (1). » Huygens, dans une lettre à Leibniz, reproche en effet à Descartes cette omission, qu'il attribue à l'impossibilité de rendre compte de la formation des animaux, en ne faisant intervenir que les particules et le mouvement. Cependant les Traités de V homme et de la formationdu foetus^ la première partie ^^^ Passions de l'âme, suppléent à cette lacune des Principes, et renferment une explication mécanique de la formation des corps organisés et de tous les phénomènes delà vie. Après avoir été rebuté d'abord par la difficulté d'une telle entreprise. Descartes nous apprend qu'il croyait par la suite en avoir triomphé,

(1) Édit. Cousin, t. IX, p. 178.

au point de rendre compte, non-seulement de l'organisation, mais de la formation môme des animaux. Il ne s'était, dit-il, d'abord proposé que de mettre au net ce qu'il pensait connaître de plus certain, touchant les fonctions de l'animal, parce qu'il avait presque perdu l'espérance de trouver les causes de sa formation : « Mais en méditant làdessus, j'ai tant découvert de nouveaux pays, que je ne doute presque point que je ne puisse achever toute la physique selon mon souhait, pourvu que j'aie du loisir et la commodité de faire quelques expériences (i). »

La physiologie de Descartes n'est en effet qu'un achèvement de sa physique, puisqu'il a la prétention de n'y pas employer d'autres actions et d'autreslois. Pour l'explication des phénomènes de la vie, comme pour les mondes, les pierres et les métaux, il ne demande rien de plus que de la matière et du mouvement. Si d'un côté la pensée essentielle n'admet aucune action dentelle n'ait conscience, et par conséquent exclut les fonctions de la vie, l'étendue essentielle n'exclut pas moins, en raison de son inertie, toute force ou propriété vitale. Ainsi Descartes devait aboutir à une physiologie purement mécanique (2), comme à l'automatisme. L'explication de toutes les fonctions du corps humain et de l'animal, de la formation même du fœtus par un pur mécanisme, voilà ce qu'il appelle achever toute la physique selon son souhait.

Pour atteindre ce but, il s^est livré, pendant une partie de sa vie, avec une ardeur passionnée aux études anatomiques. 11 écrit en 1639 au P. Mersenne : « C'est un exercice où je me suis souvent occupé depuis onze ans et je crois qu'il n'y a guère de médecin qui y ait regardé de si près que moi (3). » Un fanatique ignorant l'accusait du double crime d'assister au prêche des calvinistes et de courir les villages

(1) Édit. Cousin, t. )X, p. 364.

(2) Voir, pour plus de détails sur la physiologie de Descartes, le chap. xi de mon ouvrage sur le Principe vital et VAme pensante,

(3) Édit. Cousin, t. VIII, p. 100.

pour voir saigner les pourceaux (4). » N'oublions pas de rappeler que Descartes fut un des premiers en France, à annoncer, à confirmer par des expériences, à répandre la circulation du sang (2). Il loue Harvey dans le Discours de la Méthode a d'avoir rompu la glace en cet endroit. » Il accueille d'autant mieux sa grande découverte qu'elle lui paraît favoriser l'explication mécanique des phénomènes de la vie, « en faisant du corps humain une sorte de machine hydraulique, et du cœur une pompe aspirante et foulante (3). »

Descartes attribue au corps tout ce qui n'est pas la pensée, et tout ce qui n'est pas la pensée, il l'explique par un pur mécanisme. Le Traité de r homme part de cette supposition, que le corps ne serait qu'une statue ou une machine de terre, formée exprès par Dieu, pour la rendre aussi semblable à nous qu'il est possible. Après avoir mis dans cette statue, toutes les parties nécessaires pour Taccomplissement des fonctions organiques, parties exactement semblables à celles de notre corps, Descartes l'anime, la fait mouvoir, en explique toutes les fonctions, sans faire intervenir nulle force ou propriété vitale, par les seules lois du mouvement. Ainsi , dans le phénomène de la digestion, il ne voit que l'action chimique de certaines liqueurs, qui se glissent entre les parties des ali-

(1) Descartes avoue à Mersenne ce second crime : « Ce n'est pas on crime d'être curieux de l'anatomie ; et j'ai été un hiver à Amsterdam, que j'allais quasi tous les jours en la maison d'un boucher pour lui voir tuer des bêtes et faisais apporter de là en mon logis, les parties qae je voulais anatomiser plus à loisir, ce que j*ai encore fait plusieurs fois en tous lieux où j'ai été, et je ne crois pas qu'aucun homme d'esprit m'en puisse blâmer. » (Édit. Clerselier, II* vol., p. 191.) Il faisait une étude particulière de l'an -itomie du cerveau. « J'anatomise maintenant, écrit-il encore à Mersenne, les têtes de divers animaux pour expliquer en quoi consistent l'imagination, la mémoire. » (Édit. Cousin, t. VI, p. 234.)

(2) « Il est le premier Français, dit M. Flourens, qui ait bien compris et bien décrit ce grand phénomène. » {Histoire de la découverte de la circulation du sang, in-12, 1854.)

(3) Traité des passions, \^ part., art. 7, et Discours de la Méthode, 5« partie.

ments déposés dans l'estomac^ et agissent comme Teau commune sur la chaux vive, ou comme l'eau forte sur les métaux. Il suppose aussi qu'il se produit dans l'estomac une fermentation semblable à celle qui a lieu dans du foin entassé. Ce feu sans lumière, que produit la fermentation, voilà le principe vital de Descartes : a €'est ce feu, dit-il, qui fait la vie, tant qu'il brûle, c'est lui qui, en s'éteignant, fait la mort (1). » Avec ce feu, Descartes explique d'abord le mouvement du cœur qui, selon son expression, est comme la maîtresse pièce de toute la machine. La chair en est si chaude et si ardente, qu'à mesure que le sang y arrive des veines, il s'y vaporise et s'exhale ensuite dans le poumon, où il s'épaissit, rafraîchi par l'air. Cette dilatation et cette condensation alternatives du sang sont la cause du mouvement du cœur. La chaleur du cœur est donc le grand ressort, le principe corporel de tous les mouvements qui sont en cette machine, car c'est elle qui engendre les esprits animaux, lesquels à leur tour meuvent tous les muscles du corps.

C'est Descartes qui a donné une si grande vogue, dans tout le dix-septième siècle, et dans une partie du dix-huitième, à l'hypothèse des esprits animaux, mais ce n'est pas lui qui l'a inventée. Galien admettait trois sortes d'esprits, qui reprirent faveur à la Renaissance, les esprits naturels qui se forment dans le foie, les esprits vitaux dans le cœur et les esprits animaux dans le cerveau. Descartes rejette les deux premières sortes d'esprits pour ne garder que les esprits animaux qui sont les plus parfaits. Les esprits animaux jouirent, jusqu'à Bordeu, d'une autorité incontestée dans la physiologie, dans la médecine, dans la morale même, parmi les savants et les gens du monde. Leur popularité a été si grande qu'ils ont laissé certaines traces dans le langage ordinaire, où on dit encore communément que quelqu'un a perdu ou repris ses esprits. Tous les phénomènes de la vie, et môme ceux de l'humeur

(1) Passions de Vàme^ !*« partie.

et de la passion, furent expliqués par les esprits animaux. Pour plus de commodité, on en imagina de différentes espèces ; il y eut des esprits animaux agités ou languissants, secs, humides, il y en eut même de libertins, qui de tous sont les moins disposés à obéir à la volonté (1). Avec ces diverses sortes d'esprits il n'est aucun effet de l'imagination que Malebranche ne prétende expliquer dans le deuxième livre de la Recherche de la vérité (2).

Voici comment, selon Descartes, se forment les esprits animaux. Le sang qui arrive des veines, après s'être vaporisé dans le cœur, se condense dans le poumon, mais les plus vites, les plus subtiles, les plus fortes parties de ce sang vaporisé par le cœur, au lieu de s'arrêter au poumon, montent jusqu'au cerveau, en beaucoup plus grande quantité qu'il n'est nécessaire pour la nourriture de sa substance. Ces petites parties sont les esprits animaux ; doués d'une mobilité excessive, semblable à celle des parties de la flamme d'un flambeau, ils produisent dans le cerveau comme un vent très-subtil, ou une flamme très-vive. Logés en quantités innombrables dans les pores innombrables du cerveau, ils n'y sont pas immobiles et emprisonnés, ils entrent et sortent à chaque instant, suivant les divers mouvements imprimés par l'âme à la glande pinéale. Notre âme se détermine-t-elle à quelque mouvement, ils passent du cerveau dans les nerfs oîi ils ont la force de changer la figure des muscles. Descartes compare leur action à celle de l'eau qui s'échappe de sa source ou de certains tuyaux, avec une force suffisante pour mettre en mouvement diverses machines, tandis qu'il compare l'âme elle-même, résidant dans le cerveau, au fontainier

(1) Pascal semble n'admettre pas toutes ces explications des passions par le mouvement des esprits : « Quoi ! que le plaisir ne soit autre chose que le ballet des esprits! nous en avons une si différente idée. » {Pensées, art. 25, p. 10, édit. Havet.)

(2) Stahl, dans la Theoria medica vera, s'indigne contre ces esprits animaux auxquels on faisait jouer tant de rôles divers. On a, dit-il, des nausées rien qu*à entendre parler des indignations, joies, excitations, insultations des esprits animaux.

qui, eu fermant et ouvrant à son gré ces divers tuyaux, fait mouvoir ou arrêter ces machines.

En effet, pour les besoins de l'hypothèse, il imagine que les nerfs sont de petits tuyaux, des tubes creux par lesquels les esprits animaux s'écoulent du cerveau dans les membres, pour les mettre en mouvement. Le muscle s'enfle, se raccourcit ou s'allonge, lorsque les nerfs eux-mêmes s'enflent, se raccourcissent ou s'allongent, selon la quantité des esprits animaux qui y entrent ou qui en sortent. Tout dans le corps humain et dans les diverses fonctions des organes, depuis lemouvement du cœur jusqu'à celui dubras, n'est donc que pur mécanisme, c'est-à-dire, ne s'accomplit qu'en vertu des lois générales du mouvement, sans l'intervention d'un principe vital, d'une force ou d'une propriété particulière quelconque de la matière organisée. Ce caractère général de la physiologie de Descartes est parfaitement résumé dans la conclusion du Traité de V homme : « Je désire que vous considériez après cela que toutes les fonctions que j'ai attribuées à cette machine, comme la digestion des viandes, le battement du cœur et des artères, la nourriture et la croissance des membres, la respiration, la veille et le sommeil, la perception de la lumière, des sons, des odeurs, des goûts, de la chaleur, et de telles autres qualités dans les organes des sens extérieurs, l'impression des idées dans l'organe du sens commun et de l'imagination, la rétention ou l'empreinte de ces idées dans la mémoire, sont de telle nature qu'ils imitent le plus parfaitement qu'il est possible ceux d'un vrai homme. Je désire, dis-je, que vous considériez que ces fonctions suivent tout naturellement en cette machine de la seule disposition de ses organes, ne plus ne moins que font les mouvements d'une horloge ou autre automate de celle de ses contre-poids et de ses roues, de sorte qu'il ne faut point, à leur occasion, concevoir en elle aucune autre âme végétative ou sensitive, ni aucun autre principe de mouvement et de vie, que son sang et ses esprits agités par la chaleur du feu qui brûle continuellement dans son cœur, et qui

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n'est point d'autre nature que tous les feux qui sont dans les corps inanimés. »

Mais s'il y a une grande audace à vouloir tout expliquer mécaniquement dans le corps une fois formé, il y en a une plus grande encore à prétendre expliquer de la môme môme manière la formation et l'origine môme des organes. Or tel est le but du Traité de la formation du fœtus^ oh Descartes veut démontrer que les organes de Tembryon se forment exactement d'après ces mêmes lois, en vertu desquelles ils fonctionnent, lorsqu'ils sont formés, c'est-à-dire d'une façon purement mécanique. Malebranche et d'autres cartésiens, n'osant comme Descartes pousser le mécanisme jusqu'à la formation même du germe, l'ont restreint à l'explication de ses développements, et ont admis la préexistence des germes. « L'ébauche de ce philosophe dit Malebranche, à propos du Traité de la formation du fœtus^ peut nous aider à comprendre comment les lois du mouvement suffisent pour faire croître peu à peu les parties d'un animal, mais que ces lois puissent les former ou les lier toutes ensemble, c'est ce que personne ne prouvera jamais. Apparemment M. Descartes l'a bien reconnu lui-même, car il n'a pas poussé fort avant ses conjectures ingénieuses (i). »

C'en est assez pour montrer l'esprit général de la physiologie de Descartes, et le lien qui la rattache étroitement à sa physique, ainsi qu'à tout le reste de son système. Descartes a fait une révolution et afondé une école en médecine, comme en physique et en métaphysique. Il y a eu des médecins cartésiens et des chaires de médecine cartésienne en France, en Hollande et en Italie ; il y a eu, et il y a encore aujourd'hui, une école en médecine qui a suivi le mécanisme de Descartes, une école iatromécanique. Borelli en a été un des plus illustres représentants, et .son grand ouvrage sur le mouvement des animaux n'est que le développement des principes physiologiques de Des-

(1) Entretiens métaphysiques, XI, 8.

cartes (i). Citons encore, parmi les médecins célèbres qui ont appartenu à cette école mécanique, Hoffmann, Tadversaire de Stahl, Bellini, disciple de Borelli, Chirac et Boerhaave.

Si quelques médecins ou physiologistes ont voulu faire tourner au profit du matérialisme le mécanisme physiologique cartésien, il ne faut pas en rendre responsable le philosophe qui a si profondément dfstingué rame du corps; mais au contraire, il est juste de lui faire honneur des grands services rendus à la science par l'école physiologique dont il est le chef. Non-seulement la physiologie de Descartes a débarrassé la science de toutes ces causes occultes et mystérieuses, de toutes ces âmes, esprits bu archées, qui détournaient de Tobservation des phénomènes, mais aussi, par cela même qu'elle se fondait exclusivement sur ranatomie, elle a contribué aux progrès de la connaissance des organes et de leurs fonctions, et en conséquence aux progrès de Tart médical (2). Mais néanmoins

(1) Né à Naples en 1608, mort en 1679. Grand médecin et grand mathématicien, son ouvrage est intitulé : De motu animalium^ opus posthufnum, Rome, 1680, 2 vol. in-4o. Dans ses Entretiens métaphysiques, Malebranche en porte ce jugement : <i J'ai lu depuis peu un livr^du Mouvement des animaux qui mérite qu'on l'examine. L'auteur considère avec soin le jeu de la machine nécessaire pour changer de place. Il explique exactement la force des muscles et les raisons de leur situation, tout cela par les principes de la géométrie et des mécaniques. Mais, quoiqu'il ne s'arrête guère qu'à ce qui est le plus facile à découvrir dans la machine de l'animal, il fait connaître tant d'art et de sagesse dans celui qui l'a formé qu'il remplit l'esprit du lecteur d'admiration et de surprise. »

(2) Voici le jugement qu'en porte M. Flourens dans son ouvrage sur la vie et les travaux de Bufifon : « On se récrie sur les esprits animaux dont, en effet, Descaries abuse. Je réponds qu'il faut savoir dégager le fond durable d'une opinion de ce qui n'en est qu'un accessoire, toujours différent suivant les époques. A l'époque de Descartes on avait les esprits animaux, comme, à l'époque de BufTon, on eut les ébranlements organiques. Les esprits animaux ne sont ici que l'accessoire, le fond est l'organisme... Oublions le petit mécanisme des esprits animaux imaginé par Descartes, oublions toutes ces petites explications de ce qui ne s'explique pas, l'action du cerveau, l'action intime de l'organe, et remarquons une belle^et grande vue, grande et belle surtout au temps de Descartes, la vue

nous croyons, par des raisons que nous avons longuement développées dans un autre ouvrage, que Descartes s*est trompé, en dépouillant Tâme de la force vitale, pour ne lui laisser que la pensée, et en réduisant la vie à un sinaple mécanisme.

Ainsi le mécanisme posé comme cause immédiate de tous les phénomènes de la nature, est le trait caractéristique et essentiel de la physique cartésienne qui se résume tout entière dans ces paroles de Descartes : « Je n'ai rien trouvé sur la nature des choses matérielles dont je ne puisse très-facilement donner une raison mécanique (1). » Quelle place ne faut-il pas faire, dans l'histoire de la science, à la physique cartésienne et même à ces tourbillons, si décriés par le dix-huitième siècle ? Leibniz, ce grand adversaire de Descartes, est un admirateur et un partisan des tourbillons (2). Ceux-là mêmes qui ont le plus contribué au triomphe de l'attraction, ont rendu d'éclatants témoignages à la beauté et à la grandeur du système du monde de Descartes. Voltaire, si prévenu d'ailleurs en faveur de Locke et de Newton, n'en juge pas moins que Descartes, qui nous a mis sur la voie de la vérité, vaut celui qui après lui a été jusqu'au bout de la carrière (3). D'Alembert n'admire pas moins la physique de Descartes : « Sa dioptrique est la plus grande et la plus belle application qu'on ait faite encore de la géométrie à la physique . On voit partout dans ses ouvrages, même les moins lus maintenant, percer le génie inventeur. Si

de supprimer toutes les âmes végétatives et sensitives dont les anciens avaient embarrassé la science, la vue de réduire tout dans la brute à Torgane et à la fonction de l'organe. » (In-12> p. 122.)

(1) Première réplique à Henri Morus, édit. Cousin, t. X, p. 193.

(2) Leibniz est un adversaire de Tattraction et un partisan des tourbillons : NewtonuSt mathematicus excellenSf astrorum vortices tollendos putet. Sed rnihi^ ut olim in actis Lipsiensibus prodidiy non iantum cm' seruari posse, sed etiam pulcherrime procedere videntur circuiatione harmonica cujus admirandas deprehendi proprietates, (ÉdiL Duteus, t. III, p. 350. — Lettre de 1698.)

(3) Catalogue des écrivains du siècle de Louis XIV.

Ton juge sans partialité ces tourbillons devenus aujourd'hui presque ridicules, on conviendra, j'ose le dire, qu'on ne pouvait alors imaginer mieux. Les observations astronomiques qui ont servi à les détruire étaient encore imparfaites ou peu constatées, rien n'était plus naturel que de supposer un fluide qui transportât les planètes. Il n'y avait qu'une longue suite de phénomènes, de raisonnements et de calculs, et par conséquent une longue suite d'années, qui pût faire renoncer à une théorie aussi séduisante. Elle avait d'ailleurs l'avantage singulier de rendre compte de la gravitation des corps par la force centrifuge des tourbillons, et je ne crains pas d'avancer, que cette explication de la pesanteur est une des plus belles et des plus ingénieuses hypothèses, que la philosophie ait jamais imaginées. Aussi a-t-il fallu pour l'abandonner que les physiciens aient été entraînés comme malgré eux, et par des expé* riences faites longtemps après. Reconnaissons donc que Descartes, forcé de créer une physique toute nouvelle, n'a pu la créer meilleure, et que s'il s'est trompé sur les lois du mouvement, il a du moins deviné qu'il devait y en avoir. » D'Alembert dit encore : « Il y a peut-être plus loin des formes substantielles aux tourbillons que des tourbillons à la gravitation (i). »

Quoique peu favorable à Descartes, M. Biot le loue et Tadmire comme d'Alembert : « Au milieu de toutes ses erreurs, il ne faut pas méconnaître une grande idée, qui consiste à avoir tenté pour la première fois de ramener tous les phénomènes naturelsàn'être qu'un simple développement des lois de la mécanique (2). »

C'est Descartes qui a définitivement exclu de la science les formes substantielles, les qualités occultes, les sympa-

(1) Discours préliminaire de TEncyclopédie.

(2) Biographie universelle, article Descartes. L'ouvrage de M. Bordas- Demoulin sur le cartésianisme contient une* appréciation approfondie des

'grandes découvertes de Descartes et des services qu*i1 a rendus aux mathématiques et à la physique, et les preuves de la supériorité de son génie sur celui de Newton.

thies, les antipathies, en si grand honneur dans la physique ancienne, pour y substituer les principes simples et clairs de la forme, du mouvement, de la disposition des parties de la matière ; c'est lui enfin qui a ramené, le premier, le problème de l'univers à un simple problème de mécanique (1). Par là, il a préparé les voies à Newton, et peutêtre, comme le dit Voltaire, a-t-il fait plus que Newton. Mais la physique de Descartes a-t-elle réellement achevé ses destinées, comme on le croyait au dix-huitième siècle et comme on le croyait encore au commencement de ce siècle? n'appartient-elle plus qu'au passé et à l'histoire de la science? Il semble qu'aujourd'hui même, dans toutes les branches de la science de la nature, nous assistions à un retour aux grandes vues mécaniques de Descartes. Le vidfe n'est-il pas banni de l'univers, et l'éCher, sous un autre nom, n'est-il pas la matière subtile, remplissant tous les espaces? Ce sont maintenant les vibrations de cet éther qui font la lumière ; la chaleur elle-même, comme la lumière, n'est plus, comme dans la physique] de Descartes, que du mouvement. Les théories les plus récentes, et déjà les plus accréditées, de la physique et de la chimie tendent à réduire à la figure et au mouvement, que chacun conçoit si clairement et si distinctement, comme le dit Descartes, toutes les propriétés de la matière. Enfin, avec les mouvements de l'éther, l'attraction elle-même se ramène à l'impulsion cartésienne, et reçoit de nouveau une explication purement mécanique (2). Ne semble-t-il donc pas que, comme l'espérait Fontenelle, a l'univers cartésien, violemment ébranlé, se raffermisse et reprenne sa forme (3) ? »

(1) « Descartes essaya le premier de ramener la cause du mouvement céleste à la mécanique. » (Laplace, Système du monde, liv. V, chap. v.)

(2) Voir sur ce sujet un savant et intéressant chapitre, matière et mouvement du Matérialisme contemporain^ de M. Jane t. Voir aussi notre chapitre 29 du second volume.

(3) Éloge de Saurin.

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