‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 4)Chapitre 38 sur 45 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Adversaires de la philosophie de Descartes. — Comment on peut les diviser. — Pascal. — Son éducation philosophique.. — Ses rapports avec Descartes. — Descartes justifié de son jugement sur le traité des sections coniques. — Expérience du Puy-de-Dôme. — Influence de l'esprit et de la méthode de Descartes sur Pascal avant sa conversion. — Sa foi dans les progrès de la science et de la raison. — Ses protestations contre l'intervention de l'autorité dans le domaine do la science. — Vues sur la nature et sur Thomme analogues à celles de Descartes. — Mécanisme et 'automatisme. — L'essence de l'homme dans la pensée. — Pascal après sa conversion. — Opposition à la philosophie de Descartes. '— Grief étrange contre sa physique. — Accusation d*ayoir voulu se passer de Dieu. — La règle des partis substituée aux preuves physiques et métaphysiques de l'existence de Dieu. — Le pyrrhonisme est le vrai, — Toutes les conséquences du pyrrhonisme dans les Pensées.

— De la polémique contemporaine touchant le scepticisme de Pascal.

— Explication des contradictions qui se rencontrent dans les Pensées.

— De la nature du scepticisme de Pascal.

En regard des disciples de Descartes en France nous allons maintenant placer les principaux adversaires qu'ils eurent à combattre. Nous partagerons ces adversaires en deux classes, suivant qu'ils appartiennent à la première ou à la seconde des deux grandes périodes que nous avens distinguées dans Thistoire du cartésianisme, selon qu'ils sont antérieurs ou postérieurs h Malebranche, selon enfin qu'ils combattent Descartes seul ou Descartes et Malebranche. Dans ce chapitre , et dans les chapitres suivants, il sera question des premiers , auxquels on peut donner plus particulièrement le nom d'anti-cartésiens, pour les distinguer des anti-Malcbranchistes dont nous ne parlerons qu'après l'exposition des doctrines de Malebranche. Ces anti-cartésiens se divisent eux-mêmes

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en plusieurs classes. Les uns sont les représentants et les défenseurs de l'ancienne philosophie, les autres relèvent de Gassendi, les autres enfin, et ce sont les plus redoutables, attaquent surtout la philosophie nouvelle au notn de la théologie et du concile de Trente.

A considérer la renommée et le génie, c'est Pascal qu'il faut mettre au premier rang des adversaires de Descartes, à partir dujour où la pensée de la grâce et du salut s'étant emparée exclusivement de son âme, il devint Tennemi de la raison elle-m(?me et de toute philosophie. Pour apprécier Pascal comme philosophe, nous avions déjà les deux belles préfaces du rapport de M. Cousin à l'Académie française sur la nécessité d'une nouvelle édition des pensées de Pascal (1), nous avions l'étude si pénétrante de M. Hayet, avec ce perpétuel commentaire, qui né vaut pas moins pour la critique philosophique que pour la critique littéraire (i); nous avons en outre aujourd'hui ces éloquentes leçons de M. Saisset, malheureusement les dernières et inachevées, qui eurent un si grand retentissement à la Sorbonne (3). Notre prétention n'est pas d'ajouter quelque chose de nouveau à ce qu'ils ont dit sur Pascal, mais seulement de mettre le mieux possible à profit ce qu'ils ont dit avant nous. Nous n'avons, d'ailleurs, à considérer ici Pascal que dans ses rapports avec Descartes.

Pascal était jeune (4), mais déjà son esprit, d'une si prodigieuse précocité, était en grande partie formé, quand la philosophie de Descartes commença à se répandre. Encore enfant, sous la direction de son père, Etienne Pascal, il s'était donné aux mathématiques et à la physique où le portait

(1) Œuvres de M. Cousin, 4«s(.^rie, Littérature, tome I", in- 12, 1849.

(2) Pensées de Pfl5C«/, publiées avec leur texte authentique par M. Havet, 2«éd.,2 vol. in-8, 18G6.

(3) Co8 leçons aux(|nelles Saisset n'eut pas le tenip» de mettre la dernière main^ ont été recueillies et publiées par son frère M. Amédée Saisset dans un ouvrage posthume : Le Scepltcisme, jF.néstdcme, Pascal et Kant^'in-^, chez Didier, I8(;4.

(4) W est né en I623.

sa vocation naturelle. En dehors des nnathématiqnes, son auteur favori était Montaigne dont on retrouve partout la trace si profonde dans ses Pensées, On sait qu'à seize ans il fit paraître le fameux Essai touchant les sections coniques. Le Père Mersenne s'empressa de le transmettre à Descaries comme une merveille qui faisait Tadmiration de tous les vieux mathématiciens (l). Descartes répondit : « J'ai reçu aussi V Essai touchant les coniques du fils de M. Pascal, et, avant que d'en avoir lu^la moitiéjj'ai jugé qu'il avait appris de Mi des. Argues; ce .qui m'a été confirmé incontinent après par la confession qu'il en fit lui-même (2). »

Cette lettre publiée par Clerselier, en 1659, ne donna lieu à aucune .réclamation de la part de Pascal qui vivait encore. Mais^ après la mort de Pascal, le Pailleur, Roberval et d'autres amis de sa famille et de messieurs de Port-Royal, se plaignirent du jugement de Descartes, comme injuste à l'égard d'un enfant de génie, et comme entaché d'une sorte de jalousie. Telle fut même la vivacité de ces réclamations que Glerselier crut devoir en tenir compte, dans une seconde édition, par une note où il renonçait à défendre le jugement de Descartes et se bornait à mettre hors de cause sa bonne foi (3).

Cependant Descartes ne s'était nullement trompé,

(l)Bûillet, l|v. V, chap. V.

(2) Édit. Cousin, tom. VIII, p. 214. Cet essai tiré à un fort petit nombre d'exemplaires, n'avait pas six pages d'impression iu-8, et contenait seulement renoncé de 5 ou 6 propositions que Pascal se faisait fort de dé • montrer. — Des Argues, grand mathématicien, ami de Descartes, trës-ïié avec les Pascal et habitué de lu maison, s'était beaucoup occupé à cette époque dus sections couiciues. De là la conjecture de Descartes, parfaitement fondée, comme nous allons le voir.

(3) « Des personnes qui ci oient le bien savoir disent que cela est faux. Cela peut être faux, mais je ne doute pas que Descartes ne dise vrai, car il n'était pas homme à controuver des mensonges. » Baillet, de mémo <]ue Clerselier, n'entreprend, de défendre que la bonne foi de Descartes : « M. Descartes dont toutes les vues, toutes les pensées et toutes les études ne tendaientqu'à la recherche de la vérité et qui aimait mieux s'interdire la parole que d'y employer la dissimulation ou !a fausse complaisance, «Tait mandé sans artifice la chose comme il la croyait. » îjv. V, chap. v.

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comme le prouvait ce qu'avait écrit Pascal lui-même dans le passage suivant du Traité des coniques : ' « Nous démontrerons aussi cette propriété, dont le premier inventeur est M. des Argues, un des grands esprits de ce temps et des plus versés aux mathématiques et, entre autres, aux coniques... dent les écrits sur cette matière, quoique en petit nombre, en ont donné un ample témoignage à ceux qui en ont voulu recevoir rintelligence, et veux bien avouer que je dois le peu que j'ai trouvé sur cette matière à ses écrits et que j'ai lâché d'imiter autant qu'il m'a été possible sa méthode sur ce sujet, etc. (1). » La rareté du petit écrit de Pascal, dont il ne restait plus de traces que dans les œuvres des amis de des Argues, peut seule expliquer le doute où demeurent Clerselier et les amis de Descartes sur la vérité môme du fait affirmé dans la lettre au Père Mersenne. Quoi qu'il en soit, grâce à M. Piobert, qui a retrouvé ce passage décisif, voilfi Descartes justifié du reproche, trop souvent reproduit, d'avoir avancé un fait faux pour rabaisser le génie de Pascal.

Ce débat au sujet du Traité des sections coniques s'est passé entre les amis de Descartes et ceux de Pascal, mais la célèbre expérience du Puy-de-Dôme, en 1648, par laquelle Pascal acheva de démontrer le fait de la pression de l'air, avait mis directement aux prises l'amour-propre des deux philosophes. Descartes en' effet prétendit que, cette même année, il lui en avait donné l'idée dans une entrevue aux Minimes, problablement chez le Père Mersenne. Pascal persiste néanmoins à omettre le nom de Descartes et à rapporter à Torricelli l'honneur dé la pensée première de cette décisive expérience. Baillet donne tort à Pascal et

(1) Ce passage extrait des Sections coniques et rapporté par A. Bosse, disciple et ami de des Argues dans son Traité des pratiques géométrnlea, Paris, 1665, a été mis en lumière par M. Piobert, de PAcadémie des sciences, dans un mémoire auquel j'emprunte cette justification de Descartes. {Extrait des comptes rendus de f Académie des sciences, t. LIV, séance du 31 mai's I8G2, relations des savants entre eux avant la création de l'Académie des sciences en 16G6 par M. Piobert.

lui reproche d'avoir dissimulé Tobligation qu'en cette circonstance il avait à Descartes (i). Mais en l'absence de tout témoignage décisif, c'est une question que nous ne pouvons nous permettre de trancher (2).

Cette rivalité scientifique jointe à un entourage d'ennemis dft Descartes, en tête desquels était Roberval, ne dut pas prédisposer Pascal à accueillir avec beaucoup de faveur les principes de la nouvelle philosophie. Néanmoins il n'a pas pu se soustraire entièrement à leur influence, au moins avant que la grâce janséniste eût achevé de le détacher tout à fait de la science et de la philosophie. Certains opuscules ou fragments qui datent d'une époque antérieure à sa conversion, lorsqu'il était encore occupé tout entier de mathématiques et de physique, sont tout pénétrés de l'esprit et de la méthode de Descartes. Tels sont les deux fragments publiés par Bossut, l'un intitulé, Bé flexions sur la géométrie en général^ l'autre, Art de persuader^ qui, tous deux, d'après la Logique de Port-Boyaly faisaient partie d'un même traité sur VEsprit géomé^ trique (3). Pascal y fait consister l'idéal de la méthode,, conformément aux règles de Descartes, à tout définir et atout démontrer, sauf ce qui est évident par soi-même. Mais il semble encore plus cartésien, et il accorde davantage encore aux droits de la raison, dans un fragment du Traité du viV/e, écrit quelques années auparavant. Là, après avoir mis à part les matières de religion où règne

(1) Liv. VII, chap. xvn.

(2) M. Sainte-Ben ve' conclut le débat relatif à cette expérience par cette juste appréciation de Thumeur des deux adversaires : « Descartes fut un peu âpre à la revendiquer et Pascal un peu roide à la retenir. » iHisf, de Port-Royal, t. II, p. 471.)

(3) P. 440 de l'édition Havet. Selon M. Havet, ce morceau serait de 1655. C'est là que Pascal élève si haut le je pense, donc je suis au-dessus du, si fallor sum, de saint Augustin (voir le chap. m de notre 1*' vol.), p. 430 de la môme édition. Bossut avait mis ce fragment en tête de son édition des Pensée^' en l'intitulant : De rauforité en matière de philosophie. Selon la conjecture de M. Cousin, ce morceau serait de 1647 à 1652, c'est-à-dire avant l'époque de la seconde conversion de Pascal.

l'autorité, il proteste contre les partisans de la tradition en philosophie, et il plaide éloq'iiemment la cause de la souveraineté absolue de la raison dans le domaine de la science : « Il faut, dit-il, relever le courage de ces gens timides qui n'osent rien inventer en physique et confondre l'insolence de ces téméraires qui produiseiit des nouveautés en théologie. »

Quelle n'est pas sa foi dans les progrès de la sciencei et de la raison I Tout le monde connaît cette belle compa* raison de la suite des hommes: « Avec un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement; d'où l'on voit avec combien d'injustice nous respectons l'antiquité dans ses philosophes; car comme la vieillesse est l'âge le plus distant de l'enfance, qui ne voit que la vieillesse dans cet homme universel ne doit pas être cherchée dans les temps proches de sa naissance, mais dans ceux qui sont les plus éloignés ]f Ceux que nous appelons anciens, étaient véritablement nouveaux en toutes choses et formaient l'enfance des hommes proprement; et comme nous avons joint à leurs connaissances l'expérience des siècles qui les ont suivis, c'est en nous que l'on peut trouver cette antiquité que nous révérons dans les autres (i). » Rappelons encore l'éloquente protestation des Provinciales contre la condamnation de Galilée et contre l'intervention de l'autorité, là où la raison seule doit décider : « Ce fut aussi en vain que vous obtîntes contre Galilée un décret de Rome qui condamnait son opinion touchant le mouvement de la terre. Ce ne sera pas cela qui prouvera qu'elle est en repos. » Et, à propos de la condamnation des antipodes par le pape Zacharie, il ajoute: «Le roi d'Espagne s'en est bien trouvé d'en avoir plutôt cru ce Christophe Colomb qui en venait, que le jugement de ce pape qui n'y avait jamais été (2). » Qui donc parle ici? Est-ce le môme Pascal qui dans les Pensées s'efforcera d'abaisser,

II) Édit. Havel, p. 43(}.

^2) Provinciales^ 18* lettre.

d'humilier la raison, et laissera tomber sur elle ces dédaigneuses paroles : « Qu'elle est sotte! »

Toutefois dans les Pensééè elles-mêmes on découvre plus d'une trace de cartésianisme, soit en physique, soit en métaphysique. En physique, Pascal est ouvertement pour l'infinité du monde, il est partisan du mécanisme en général et de l'automatisme. Le monde est, dit-il, « une sphère infinie dont le centre eât partout, la circonférence nulle part.» Quelle plus vive et plus saisissante image de celte étendue sans bornes qui est l'essence de l'univers cartésien? Paiscal est aussi d'accord avec Descartes contre l'horreur du vide, contre les sympathies prêtées à la nature, pour tout ramener aux lois générales du mouvement et au mécanisme. Qu'il se moque, par allusion à Descartes, de ces titres trop fastueux de Principes des choses;, Principes de la philosophie^ où se complaît, suivant lui, l'orgueil des- philosophes, il n'envisage pas moins la nature tout entière du même point de vue qiie l'auteur des Principes (k la philosophie. Rien n'en témoigne mieux que cette page des Pensées où il approuve, en les résumant d'une manière à la fois si vive et si pittoresque, les plus hardies et les plus originales doctrines de la physique cartésienne : « Quand on dit que le chaud n'est que le mouvement de quelques globules^ et la lumière le conatus 7*eced€ndi que nous sentons, cela nous étonne; Quoi! que le plaisir ne soit autre chose que le ballet des esprits? Nous en avons conçu une si différente idée ! Et ces sentiments nous semblent si éloignés de ces autres que nous disons être les mêmes que ceux que nous leur comparons I Le sentiment du feu, cette chaleur qui nous affecte d'une manière tout autre que l'attouchement, la réception du son et de la lumière, tout cela nous semble mystérieux, et cependant tout cela est grossier comme un coup de pierre (1). »

Le tour est à Pascal, le fond appartient à Descartes ;

(I) Édit. Havet, art. 26, 10, p. 300.

Texplication de la chaleur, de la lumière, du son, du plaisir, la force centrifuge, deux livrés entiers des Principes sont ici ramassés en quelques lignes. Mais Pascal n'admet pas seulement le mécanisme en général, le mécanisme appliqué à l'explication des phénomènes de la nature inanimée, il est en outre partisan de l'automatisme, qui est le mécanisme transporté jusqu'au sein de la nature vivante. Peut-être ne suffirait-il pas pour le prouver da passage suivant des Pensées^ car on peut ne laisser aux bêtes que l'instinct, sans cependant les réduire à n'être que des machines : « Si un animal, dit-il, faisait par esprit ce qu'il fait par instinct, et s'il parlait par esprit ce qu'il parle par instinct, pour la chasse et pour avertir ses camarades que la proie est trouvée ou perdue, il parlerait bien aussi pour des choses où il a plus d'affection, comme pour dire : Rongez cette corde qui me blesse et oii je ne puis atteindre (I). » Mais sa sœur, madame Périer, nous apprend : « qu'il était du sentiment de Descartes sur l'automate (2). » Il faut, il est vrai, ajouter, d'après le même témoignage, qu'il ne pouvait souffrir la matière subtile.

Gomment aussi ne pas reconnaître l'inspiration de la métaphysique de Descartes dans ces lignes admirables sur la distinction de Tàme et du corps, sur l'essence de l'homme et sur sa dignité? « Je puis bien concevoir un homme sans mains, sans pieds, je le concevrais même sans tête, si l'expérience ne m'apprenait que c'est par là qu'il pense. G^est donc la pensée qui fait l'être de l'homme et sans quoi on ne peut le concevoir. Qu'est-ce qui sent du plaisir en nous? Est-ce la main? Est-ce le bras? Est-ce la chair? Est-ce le sang? On verra qu'il faut que ce soit quelque chose d'immatériel (3). t Tout le monde connaît la

(l)Éd. Havet, art. 25, II.

(2) Vie de Biaise Pascal^ par madame Périer. /

(3) Édit. Havet, arr. 1«% p. 18. M. Havot rapproche cette pensée d'un passage presque identique d'un dialogue postliume de Descartes, sur la Recherche de la vérité par les lumières naturelles^ puMié en lalin, en 1701, et traduit en français par M. Cousin : « Il m*a été nécessaire, pour

belle comparaison du roseaj^ pensant avec i'univers qui l'écrase, mais qui ne pense pas, pour nous faire sentir que toute notre dignité consiste en la seule pensée. Voici encore une preuve de l'existence de Dieu dont le fond est emprunté h Descartes : « Je sens que je peux n'avoir point été ; car le moi consiste dans ma pensée; donc moi qui pense n'aurais point été, si ma mère eût été tuée avant que j'eusse été animé. Donc je ne suis pas un être nécessaire. Je ne suis pas aussi éternel, ni infini; mais je vois bien qu'il y a dans la nature un être nécessaire, éternel et infini. »

Voilà bien des traits essentiels auxquels il est impossible de ne pas reconnaître un esprit plus ou moins imbu des principes de Descartes. Mais maintenant, pour achever le portrait de Pascal, ilnousfaut montrer enlui l'adversaire de Descartes, le contempteur de la raison et de la philosophie. A mesure que la piété et le jansénisme ont fait des progrès dans son âme, il s'est peu à peu détaché de Descartes jusqu'à sacrifier entièrement la philosophie et la raison à l'autorité et à la foi. La contradiction si manifeste qui existe entre divers passages des Pensées s'explique trèsprobablement par la diversité des époques auxquelles Pascal les a jetées sur le papier. Celui qui, dans l,e fragment du Traité du vide^ se montrait tout à l'heure si plein de foi dans les progrès de la science, semble maintenant vouloir déiournerl'hommede toutes les investigations sur la nature, en prenant pour prétexte la disproportion où nous sommes avec elle: « Manque d'avoircontemplécetinfini, leshommes ^e sont portés témérairement à la recherche de la nature, comme s'ils avaient quelque proportion avec elle (1). » Mais voici un reproche plus direct contre la physique de Descartes : « Il faut dire en gros, cela se fait par figure et par

me considérer simplement tel qae je me sais être, de rejeter toutes ces parties ou tons ces membres qui constituent la machine humaine, c'està-dire, il a fallu que je me considérasse sans bras, sans jambes, sans tête, en un mot sans corps, etc. » {Œuvres de Descartes^ édit. Cousin^ XI* vol., p. 3(i4).

(I)-Édit. Havet, 1" article.

:h^ philosophie cartésienne.

mouvement, car cela est Yrai;.inais de dire quels, et cornposer la machine, cela est ridicule, car cela est inutile et incertain et pénible, o Et c'est là qu'il dit aussi : a Et quand cela serait vrai, nous n'estimons pas qiie toute la philosophie vaille une heure de peine (1).0 Accorder à Descartes que tout se fait par figure et par mouvement, c'est assurément lui accorder beaucoup, car c'est le principe même de toute sa physique. Mais comment le. blâmer d'en avoir fait l'application aux phénomènes, comment dire qne cela est ridicule et vain, à moins de prétendre qu'il faille s'en tenir dans la physique à des hypothèses générales, sans les vérifier par rexpérieûce, et sans, en descendre pour l'explication des faits? N'estH^e donc pas condamner la physique tout entière, y compris la fameuse expérience sur le vide? '

Passons à une accusation plus grave, et non moins mal fondée. Pascal ne pouvait souSHir, rapporte Marguerite Périer^ dans ses Mémoires, sa manière d'expliquer la formation de toutes choses, et H disait très-souvent : « Je ne puis pardonner à Descartes; il aurait bien voulu dans toute sa philosophie pouvoir se passer de Dieu, mais il n'a pu s'empêcher de lui faire donner Une clûquenaude pour mettre le monde en ûîouvement i(2), n On s'étonne d'une pareille accusation contre une philosophie qui tend à faire de Dieu l'unique cause efficiente, qui identifie la conservation avec la création continuée, et qui a la prétention de déduire de la perfection infinie de Dieu les principes fondamentaux de la physique et de la mécanique. Il faut répondre à Pascal avec Arnauld : a Toute la physique des cartésiens est tellement appuyée sur l'existence de Dieu, qui en est, pour ainsi dire, comme la clef de voûte, que la supposition du contraire est le renversement de toutleur système (3). » Ne peut-on aussi opposer à Pascal ce que dit Malebran-

(1) ÈdiU Havet, art. 24, p. 356.

(2) Ibid., art. 24, p. 355.

(3) Examen du Traité de V essence des corps, tome XXXVIU des CEufre» complètes.

PASCAL. . o49

€he : a Descartes ayant prouvé qu'il n'y a que Dieu qui donne le mouvement à la matière^ et que le mouvement produit dans tous les corps toutes les différentes formes dont ils sont revêtus, c'en était assez pour ôter aux libertins tout prétexte de tirer aucun avantage de son système (1). » Enfin, si nous en croyons Nicole, Pascal aurait été si fort éloigné des principes de Descartes sur lamatière et l'espace qu'il avait coutume de les donner comme exemple d'une rêverie qui ne pouvait être approuvée que par entêtement (2).

Pascal n'est pas devenu moins sévère et moins injuste pour la métaphysique de Descartes, Il ne lui sait aucun gré, à la différence d'Arnauld, de Bossuet et de Fénelon, d'avoir si solidenient établi la vérité essentielle de la spiritualité de l'âme, quoique lui-même, comme nous l'avons vii, il en ait emprunté la démonstration aux Méditations, Pas davantage il n'estime ses raisonnements en faveur de l'existence de Dieu. Voici, sans nul doute, à l'adresse de Deecartès, ce qu'il pense des preuves métaphysiques : « Elles sont si (Soignées du raisonnement des hommes et si impliquées qu'elles frappentpeu. Quand celai servirait à quelques-uns, ce ne serait que pendant l'instant qu'ils voient cette dé* monstration; mais, une heure après, ils Craignent de s'être trompés (3). n Est-ce donc en faveur des preuves physiques que Pascal écarte ainsi les preuves métaphysiques ? Mais plus mal encore traite-t-il les preuves Urées de la nature, du cours de la lunç ou des planètes, comme n'étant propres qu'à exciter le mépris dans l'esprit des incrédules : « Dire aux. personnes destituées de foi et de grâce qu'ils n'ont .qu'à voir la moindre des choses qui les environnent efr qu'ils verront Dieu à découvert et leur donner pour toute preuve de ce grand et important sujet le cours de la lune ou des planètes, et prétendre avoir

(1) Lettres de Nicole, lonie !•', lettre 83, 2 ?ol. in-12» Lille, 17 18.

(2) Heckei'che de fa vérité, C* livre, 2* partie, cliap. iv,

(3) Édition Havet, art. 10, p. 157.

o50 PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.

achevé sa preuve avec un tel discours, c'est leur donner sujet de croire que les preuves de notre religion sont bien faibles, et je vois par raison et par expérience que rien n'est plus propre à en faire naître le mépris (i). »

Par où donc la raison s'élèvera-t-elle jusqu'à Dieu ? En dépit de tous ses efforts, selon Pascal, elle ne peut y atteindre par ses propres forces. S'il y a un Dieu, il est pour nous infiniment incompréhensible, et nous sommes incapables de connaître ni ce qu'il est, ni même s'il est (2). La raison connaît- elle ses forces et ses limites, elle rejette Dieu que la seule lumière de la foi peut nous révéler. C'est là ce que Pascal exprime avec une singulière hardiesse : « Athéisme, marque de force et d'esprit, mais jusqu'à on certain point (3). b Gomment donc amener à Dieu celui qui n'a pas encore la foi, et quel sera le point commun du raisonnement entre le croyant et l'incrédule ? Ici paraît^ avec une audace plus grande encore, le scepticisme de Pascal. A défaut de toute autre preuve, tirée de la nature ou de la raison, c'est au calcul des probabilités qu il va demander un argument en faveur de l'existence de Dieu. Laissant de côté la vérité, qui nous est inaccessible, il veut montrer que nous avons un plus grand intérêt à parier pour qu'à parier contre l'existence de Dieu. Dieu est ou n'est pas, il est en jeu, il est à pile ou face. De quel côté faut-il parier? car s'abstenir et ne pas jouer est impossible. Par une longue et minutieuse application de la règle des partis, et avec un luxe de termes techniques, dont l'emploi en pareille matière ressemble à une. sorte de profanation, il prouve qu'il y a plus d'avantage à parier pour que contre. Voilà ce que met Pascal à la place de ces preuves, tirées de l'ordre d£ l'univers dont

(I) Édit. Havet, art. 22, p. 268.

(2)lbi(i.,art. 10, p. 145.

(3) Ibid., art. 24, p. 355. On sait, par M. Cousin, comment les éditeurs de Port-Royal, peu édifiés de cette pensée, Tavaient dénaturée, en changeant une lettre, et mettant manque au lieu de marque qui est dans le manuscrit.

il se moque , et dçs arguments métaphysiques de Descartes ou de saint Anselme ; voilà comment, en devenant l'adversaire de Tauteur des Méditations, il devient en même temps l'adversaire de la philosophie et de la raison, et le défenseur du scepticisme au profit de la foi.

Ce scepticisme, déjà suffisamment manifeste malgré les atténuations, les altérations, ou les suppressions des éditeurs de Port-Royal, est devenu plus évident encore dans le véritable texte restauré par M^ Cousin. Non-seulement Pascal a dit : « Nous n'estimons pas que la philosophie vaille une heure de peine (1); » et encore, «que se moquer de la philosophie c'est vraiment philosopher (2); » mais il a écrit ces mots si tristement significatifs, et prudemment effacés par Port-Royal : «Le pyrrhonisme est le vrai (3). » Quelle est, d'ailleurs, la conséquence du pyrrhonisme, non pas seulement dans la spéculation, mrais même en morale, devant laquelle ait reculé "Pascal, dans son désir de terrasser la raison et de ne laisser debout que la grâce et la foi. Tout ce qu'a dit Montaigne contre 1 existence d'une justice absolue, Pascal le reprend pour son propre compte, et le grave en traits ineffaçables par l'énergie des tours et des images.

11 est vrai qu'à côté de ces pensées franchement sceptiques, il n'est pas impossible d'en trouver un certain nombre qui présentent un autre caractère, et où Pascal, faisant une part à la raison, soutient seulement la thèse de l'insuffisance, et non celle de l'impuissance absolue de la philosophie sans la foi. De là cette polémique qui de nos jours, s'est engagée au sujet du scepticisme de Pascal. Plusieurs, et entre autres un protestant, M. Vinet (4), et un catholique, l'abbé Flottes (2>), ontentrepris de justifier Pascal de ce pyrrhonisme que M. Cousin, en rétablissant le texte

(1) ^Â\i Havet, art. 24, p. 3S5.

(2) Ibid ,art. 7, p. Il5.

(3) Ibid., art. 24, 1, p. 29i.

(4) fitudes sur Biaise Pascal, 1847, in -8.

(5) Études sur Pascal, 1845, in-8.

5o2 PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.

vrai des Petisées, a mis en uae si grandç lumière. Mais les citations sur lesquelles ils s'appuient sont en petit nomljre, et ne représentent nullement la doctrine dominante, et surtout la doctrine dernière de Pascal. Ellesappartieunent probablement à une autre période de sa vie,et elles ne prouvent rien, sinon qu'il n'a pas pensé toujours de la même manière, et qu'avant d'être sceptique, au nom de la foi, il a été plus ou moins longtemps attaché, comme nous l'avons dit, à la raison et à la philo^phic. D*ailleurs, comme le remarque M. Saisset, est-il possible de deaieurer ferme, et sans se contredire, dans la thèse de l'impuissance absolue de la raison, quand d'un côté, comme Pascal, on Combat les jésuites et l'autorité, quand de l'autre, on veut raisonner contre les libertihs et les impies ? '

Mais il faut pour dissiper ou prévenir tous les malentendus, qui ont tenu une trop grande place dans cette polémique, ne laisser subsister ici aucune équivoque. Le scepticisme que nous attribuons à Pascal ne concerne que la raison, et loin d'aller contre la foi, il doit en assurer le triomphe, du moins d'après le plan de Pascal et des Pensées.

Tels ont donc été les rapports de Pascal et de Descartes. D'abord nous avons vu Pascal animé de l'esprit même du Discours de la Méthode^ plein de foi dans les progrès de la science et de la raison^ et adoptant quelques-unes des principales vues de Descartes sur la nature et l'homme, puis, nous l'avons vu, sous Tinfluence de plus en plus grande de la grâce janséniste, rejetant toute philosophie, faisant la guerre à Descartes ouvertement, et s'efforçant d'établir le pyrrhonisme au profit de la foi.

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