‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 4)Chapitre 39 sur 45 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Adversaires péripatéticiens de ]a philosophie de Descartes. — Le P. Viticent. -~ Apologie des formes substantielles par le P. Lagrange. — Jcan- ■B^tiste Duhamel, premier secrétaire de l'Académie des sciences. — Duhamel, professeur de rUuiversîté de Paris. — .Adversaires gassendistes. — Guy Patin, — De l:i Chambre, médecin de Louis XIV, — Bernier — Sa réponse au P. Valois, en faveur de Gassendi. — Lettre à Chapelle datée de Chiraz en Perse. — Sorbière. — Bôle qu'il a Joué entre Descartes et Gassendi. — Ses divers jugements sur Tun et sur l'autre. — Molière élève de Gassendi. — Traduction de Lucrèce.

— Traces diverses de la philosophie de Gassendi dans ses comédies — Bailleries contre TÉcole. — Pancrace— le maître de philosophie du liourgeùis gentilhomme, — Thomas Diafoirus. «- Railleriies contre Descartes.

— Marpliurius et le doute méthodique. — L^sFemmeê savantes cartésiennes. — Ironie contre le spiritualisme de Descartes. — Rapprochement entre la morale du Misanthrope et celle de Gassondi. — Coup d'oeil général sur la philosophie de Gassendi au dix-septième siècle.

Les adversaires qui ont combattu la philosophie nouvelle, au nom de la philosophie de TÉcole sont les plus nombreux, mais en général les plus obscurs. On en pourrait compter presque autant que de régents de philosophie dans la plupart des universités et des collèges. Ils prennent la défense des subtilités de la logique contre les dédains des cartésiens, ils opposent aux idées innées le nUiil €St in intellectu quod nonprius fuent in sensu ^ ils combattent surtout avec acharnement pour les formes substantielles. Citons seulement ceux qui, en défendant rancienne philosophie, ont cherché à rajeunir, par de nouvelles explications, et par un certain éclectisme, le pérîpatétisme d(»s écolos. Nous nommerons d'abord le P. Vincent, professeur de pliilosophie à Toulouse, supérieur de la congrégation de la Doctrine chrétienne , auteur de plusieurs savants

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commentaires sur la philosophie péripatéticienne, et d'une critique de la philosophie ^de Descartes au point de vue péripatéticien (1).

Ite P. Vincent, dans sa préface, déclare que, comme théologien, comme orthodoxe, comme Français, il condamne Descarte% parce qu'il a été condaniné par les trois grands tribunaux de la Sorbonne, du Parlement et de Rome (2). Examinant ensuite les uns après les autres les articles de la première partie des Principes, il attaque le doute méthodique, il repousse la preuve de l'existeace de Dieu par V\dëi^ de l/infini; mais il a surtout à cœur de démontrer l'incompatibilité avec la 'foi de l'étendue essentielle, de l'infinité du monde et du mouvement de la terre. Enfin il gémit amèrement des progrès de Descartes^ en dépit de toutes les censures et de toutes les coddamnations.

Quoique l'Oratoire soit en général cartésien, nous y trouvons un partisan très-zélé de l'ancienne philosophie, le P. Lagrange, qui a pris la défense de ces pauvres formes substantielles, déjà tombées en un si graad discrédit. Le P. Lagrange est l'auteur d'un ouvrage intitulé : Les Printipes de la philosophie contre les nouveaux philosophes y Deêcartes, Bohault, Begius^ Gassendi, le P, Maignan (3). Son dessein est de défendre la philosophie enseignée, depuis cinq cents ans, dans les universités, et les principes fondés sur le consentement universel des philosophes de l'École. Il applaudit au décret du roi qui en a interdit l'enseignement dans toutes les universités du royaume. Comment Descartes a-t-il eu l'audace de dédier à la Sorbonne ses }f éditât ions, si dangereuses pour la foi? L'éternité delà matière, l'infinité du monde, la négation de l'eucharistie, l'in-

(1 ) Discussio peripoteiica in qua philosophiœ cartesianœ principia per smgula fere capita seu articulos dilucide examinant ur, in-12, 1677,— Toiosœ.

{'!) Suns doute il prétend appliquer à la philosophie de Descartes Tarrêt dti Parlement de 1624.

(a) paris, 1075, in.l2.

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lervention de Dieu supprimée dans Tarrangement du monde, sont les conséquences de sa philosophie. La préface en signale les vices généraux; quant à l'ouvrage luimême, il n'a pour objet que la justification des formes substantielles (4). Le P. Lagrange ne peut pardonner à ses confrères les péripatéticiens de n'avoir pas encore prouvé la fausseté des principes de Descartes , depuis vingt ans qu'ils font tant de bruit dans le monde, et de n'avoir pas mieux défendu l'existence des formes substantielles et des formes accidentelles.

Une exposition très-claire des principes fondamentaux de la physique péripatéticienne, dans leur opposition avec la physique de Descartes et de Gassendi, voilà cei^ui fait l'intérêt et le mérite historique de son ouvrage. Le P. Lagrange soutient, d'après l'École, que la figure est un être entièrement distingué de la matière. Le feu diffère de l'eau, non pas seulement, comme le disent les cartésiens, par la situation de ses parties, mais par une entité qui lui est propre, entièrement distincte de la matière. Quand un corps change d'état, il n'y a pas seulement changement dans les parties, il y a une forme qui est chassée par une autre. En outre des entités premières ou des formes substantielles, qui font la différence essentielle des corps naturels , les péripatéticiens en admettent d'autres aussi pour leurs moindres changements, et pour toutes les qualités sensibles qu'ils appellent formes accidentelles, à la différence des premières. Ainsi la dureté, la chaleur, la lumière, sont des êtres tout différents des corps dans lesquels ils se trouvent. Le mouvement, comme le prouve Aristote, est différent du corps mobile. Dans l'ordre moral, la science et la vertu sont également des entités qui tantôt s'ajoutent à l'âme et tantôt s'en séparent.

(1) « Quand Je n'aurais pas eu dessein de prouver les principes de la philosophie commune contre les nouveaux philosophes, je n'aurais pas laissé de commencer la philosophie que j'ai intention de donner tout entière au public, si Dieu me donne la santt^, pnr ce traité des formes accidentelles. » (Préface.)

im PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.

Descartes ci Gassendi , qui diffèrent en tout le reste, s'accordent en ce point, qu'ils prétendent expliquer tous ces changements par la difiérenCe de la figure et des mouveâfienls dés parties de la matière. Mais s'ils paraissent se tirer d'affaire avec leurs corpuscules àe toutes formes, quand il s'agît d'une chose matérielle, il n'en est iplus de même, selon tç P. Lagrange, I6risqù'il s'agit d'une qualité spirituelle où il n'y a'ui mouvètnent ni parties, comme la science, la vertu, tes idées qui sont des êtres spirituels. Nulle part ailleurs peut-être ti'^st mieuicmise en évidence Toppositidn fondamentale des principes de l'ancienne et de la nouvelle pliysiqué. Le: P. Lagrange a encore tattaqué la physique de Descartes diains un autre ouvrage où il cherche à prouver, non-seulémeht par l'Écriture, mais encore par les mathématiques, lia' fausseté delà doctrine du mouvement de la terre et du syélème de Copernic (1).

Il est assez difficile de déterminer & quelle catégorie des adversaires deT Descartes appartient J.-B. Duhamel, premier secrétaire de T Académie des sciences (2). Ce n'est ni un disciple de Gassendi, ni un péripatéticien de l'École, mais un éclectique qui cherche à concilier Platon avec Arîstote, la philosophie ancienne avec la philosophie modernie, pour en former une nouvelle philosophie à l'usage des écoles. Tel est le but de deux ouvrages, l'un intitulé. De consensu veieris et novœ philo* sophiœ (3), l'autre, Philosophia vêtus et nova ad usmm sckolff ^fccommodata (4). Ce dernier ouvrage, composé à la recommandation de Colbert, eut un grand succès et de nom-

( l ) Traité des éléments et des météores contre les nouveaux philosopfie^i Descartes, Rohautt, Gassendi^ le P. Maignan, Paris, J679, in-8.

(*2) Né à Vire, en 16:^4, entré à TOratoire, à l'âge de dix-neaf ans, Duhamel en sortit au bout de dix ans, pour ôtre cur j de Neuilly-stir-Marne. Il s'était attiré la vénération et Taniour de tous ses paroissiens. Nommé par Colbert secrétaire de TAcadémie des sciences, on 166(}, chaque année, pendant toute sa vie, il alla leur faire une visite (Éloge de Fontenellc}.

(3) Paris, 1(Î63, in-4.

(4) Paris, 16*8, 4 vol. in-12. — De mente huma na^ Paris, IC73, in-iî.

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breuses éditions. C'est, dit Fohtenelle, un assemblage aussi heureux qu'il puisse ôlre des idées anciennes et des idées nouvelles. Duhamel a aussi composé plusieurs traités de physique, sous forme de dialogues (I). Il y met en scène trois personnages, Théophile, grand zélateur des anciens ^ Méaandre, cartésien passionné, et * Simplicius, indifférent entre tous les- partis, et cherchant partout le meilleur. « On lui reprocha, dit Fontenelle, d'avoir été peu favorable au grand Descartes, si digne du respect de tous lès philosophes, même de ceux qui ne le suivent pas. Duhamel répondit que Théophile, entêté de l'antiquité, incapable de goûter. aucun moderne, se montrait seul, peu respectueux envers ce grand philosophe , et que jamais Simplicius n'en avait mal parlé. Il disait vrai; mais c'était au fond Simplicius qui faisait parler Théophile. 0 ' . ; ■

Il ne faut pas confondre ce Duhamel avec un autre Duhamel, professeur éméri te de TOniversité, auteur de Réflexions critiques contre le système de Régis ^ où sont ramassés < les arguments'^ mis en usage par presque tous les adversaires de Descartes (2).

Jetons maintenant un coup d'œil sur les gassendistes. Avec le»^ philosophes de rÉcole^ iis^soutiennent le principe^ qu'il n'y arien dans l'einteiidement qui n'ait passé par le sens;' avec les cartésiens, ils ont en commun l'amour de la liberté philosophique et ia haine du joug de l'École. Comme leur inaitre Gassendi, il&^font la guerre au spiritualisme de Descartes, et s'ils n\»seiit professer ouvertement le matérialisme, ils l'insinuent assez clairement. La plupart sont des médecins. Mettops au premier rang le

(1) Astronomia physica^ 1659, in-4.— De meteoris et fossilihus, 1652, Paris, iD-4. H fit en latin Tbistoire de l'Académie depais 1666 jusqu'à 16S6.

(2) Réflexions critiques sur te système cartésien de la philosophie de M, Régis, Paris, 1692, in-12. — Ce mêine Duhamel est Tanteur d'un coursde philosophie intitulé : Philosophia universalis, sive connnentarius in universam Aristùtelis phiiosophianit ad lÂSum scholarum comparatovi^ 5 vol. ia-12. Paris, 1705.

5o8 PflitOfiOPniE CARTÉSIENNE.

oëlèbre Guy PatlOy grand ami et admirateur de Gassendi. Ses lettres sont remplies d'éloges de la personne et de la philosophie du bon M. Gassendi. Yoici en quels termes il annonce sa mort : « Notre bon homme, M. Gassendi, est mort le dimanche 24 octobre, âgé de soixante-cipq ans; voilà une grande perte pour la république des bonnes lettres. J'aimerais mieux que dix cardinaux de Rome fussent morts, etc. (1). > Par contre il est opposé à Descartes et à la prétendue nouvelle philosophie, et il se moque de l'abbé-médecin Baurdelot, pour avoir dit qu'il q'y a jamais eu de philosophe pareil à M. Descartes. En annonçante mort de Plempius, professeur en médecine de Louvain, que déjà nous avons signalé comme un des plus violents adversaires de Is^ philosophie de Descartes, il s'écrie: a Adieu la bonne doctrine en ce pays-là! Descartes et les chimistes ignorants tâchent de tout gâter, tant en philosophie qu'en bonne médecine (2). »

Guy Patin n'a pas moins d'estime pour de la Chambre, médecin de Louis XIY, « un des premiers, dit il, et des plus éminents de l'Académie française, en raison de sa doctrine, qui n'était pas commune (3). »

Cette doctrine, si vantée par Guy Patin, est celle de Gassendi. De la Chambre ne dit pas que l'âme soit divisible et matérielle , mais il prétend qu'elle est étendue d'une certaine façon et qu'elle se meut réellement (4). C'est de la Chambre que Cordemoy combat, sans le nommer, dans ses Dissertations sur le discernement de l'âme et du corps, dont le but est de dissiper celte confusion de ce qui est essentiel au corps avec ce qui est essentiel à l'âme. Delà Chambre a aussi composé deux ouvrages contre Descartes en faveur de l'intelligence des bêles (5).

(1) Lettre du 1*' novembre I65C, Paris.

(2) Lettre de janvier 1672, Paris.

(3) Lettre du 10 octobre 1G69, Paris. C'est Tannée où moamt de la Chambre.

(4) Art de connaUre r homme , 1653. — Système de Vâme^ 1664.

(5) Discours de la haine et de Vamitiéquise trouvent entre les animaux.

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Biemier. élève et ami de ^îassendi, abréviateur de sa philosophie (1), mais plus célfebre encore comme voyageur que comme philosophe, est intervenu; à son retour de la cour du Grand-MogoK, dané les querelles du cartésianisme au sujet d^.reucharistie, par un petit écrit intitulé : Èdaircissements sur le livre de M, Delaville (2). Les attaques du P. Valois contre lesnouveaux philosophes, au sujet del'incompfi||Ubilité de leurs doctrines avec l'eucharistie, s'adressaient aussi aux disciples de Gassendi qui, comme, les cartésiens, rejetaient les formes substantielles. Mais, selon Bernier, Gassendi a placé Tessence de la matière dans la solidité et rimpénétrabilité qui sont les fondements de l'étendue, et non dans Tétendoe elle-même, comme les cartésiens. Il reproche donc au P. Valois de confondre ensemble les disciples de Gassendi et ceux de Descartes, quoique Topinion des premiers soit beaucoup moins tranchée que celle des seconds. Ensuite, par un parallèle peu exact et fort compromettant pour le cartésianisme, il entreprend de prouver que le gassendisme s'accommode mieux avec l'Église et le concile de Trente. «Il consent, dit ironiquement Bayle, qu'on fasse des cartésiens tout ce qu'on voudra, et se déclare fort vertement contre quelques-unes de leurs doctrines, pour mieux faire sa paix; du reste, ayant autant de raison de craindre qu'on ne l'accusât d'hérésie au sujet de la transsubstantiation, il fait ce qu'il peut pour bien faire connaître son innocence. »

Mais Bernier aie tort de chercher à prouver son innocence aux dépens des cartésiens, d'autant que lui-même abandonne Gassendi pour se rapprocher de Descartes en un des points les plus suspects aux théologiens, dans le débat sur

Paris, 1667, in-8. — Traité de la connaissance des animaux. Paris, .1662, in-4.

(1) Abrégé de la philosophie de. Gassendi, Lyon, 168*, 7 vol. in-12. La r* édition est de 1678.

(2) Cette réponse au P. ^'aloîs se trouve dans la 2* édition de V Abrégé de la philosophie de Gassendi^ 3* vol , Lyon, 1684, et dans le Recueil de pièces pour servir à l'histoire du cartésianisme^ par Bayle.

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reucharistîe. En effet, au lieiv <l*admeUre, comme uâsscndi, nn espace et un temps absolus, qui subsistent jndépendamment des clfoses, où toutes les - choses ^ont contenues et se^uceôdent, il ifeentitfe, de çriôme que Descartes, l'espace avec le corps et le temps avec la succ^s^ion dfô^ phénomènes ^).

Bernier se distingue encore de Ç^î^ssendi lui-môme, fit surtout de qnelques-oins de ses dii$ciples, jiar son opp^ftion au matérialisme et par un attachement, qui parait sincère, au spiritualisme. Du fond de la Perse, dans une longue lettre, datée de Chiraz, il réfute les arguqi^nts matérialistes d'Épicurc et de Lucrèce et s'efforce de convertir son ami Chapelle à de meilleure^ dobtrines. On Croirait entendre un disciple de Descartes, plutôt qu'un xiisciple de Gassendi^ tant il démontre avec force l'impossibilité d'expliquer l'intelligence par le mouvement des particules, tant il élève l'àme au-dessus de la matière I « Nous . devons, dit-il en terminant, prendre une plus haute idée de nous-mêmes et ne pas faire notre âme de si basse étoffe que ces grands philosophes trop corporels en ce point ; nous devons croire pour certain que nous sommés infiniment plus nobles et plus parfaits qu'ils ne veulent, et soutenir hardiment que,

(l) Doutes sur quelques-uns des principaux chapitres de r abrégé de Chistoire de la philosophie de Gassendi^ Paris, 1 681 , in- 1 2. Bernier, né en lG2Set mort en 1H88, écrivit ces Doutes dans sa vieille^. Sur bien des points qu'il avait crus auti*efois démontrés, il incline, dit-il, à une sorte de scepticisme et sur quelques autres il a changé de sentiment. Voici, d^ailleurs, ce qu'il dit lui- môme dans la préface : « Ces doutes sont non pas sur le fond de cette philosophie, i:ar je ne crois pas qu'on puisse raisonnablement philosopher sur un autre système que celui des atomes et du vide, mais sur de certaines matières qui ne laissent pas d*être foit considérables, tels que sont Tespace, le lieu, le mouvement, le temps, T'éternité et quelques autres. Au reste, que ces doutes soient bien ou mal fondés, vous en jugerez. O petit livre vous servira toujours à deux choses : Tune, à vous Âkire voir la pauvreté de tontesnospfailosophies(lIy a plus de trente ans que je philosophe très-persuadé de certaines choses ; et voilà cependant que je commence à en douter) ; Tautre, à donner comme une idée générale de la philosophie de Gassendi, laquelle, après tout, me semble la plus raisonnable de toutes, la plus simple, la plus sensible et la plus aisée. »

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si bien nous ne pouvons savoir au vrai ce que nous sommes, du moins savons-nous très-bien et très-assurément ce que nous ne sommes pas ; que nous ne sommes pas ainsi entièrement de la boue et de la fange, comme ils prétendent (1). ))

Nous n'avons pas la même estime pour la doctrine et pour le caractère de Samuel Sorbière qui travailla, comme nous l'avons dit, à envenimer les rapports de Descartes et de Gassendi, et qui paraît se distinguer surtout par ime pente plus prononcée vers le scepticisme (2). Comme de la Chambre et Bernier, Sorbière est un médecin ; de protestant il se fit catholique, mais il n'en demeura pas moins suspect d'irréligion, de socinianisme et d'impiété. Il se montra, d'ailleurs, si empressé à exploiter sa conversion auprès de Mazarin et du pape, qu'elle parut à plusieurs d'une sincérité douteuse (3). Ce persoilnage peu estimable de la république des lettres réussit à se faire une certaine réputation en se glissant auprès des savants, en publiant ce qu'il avait retenu de leurs conversations, ou même en divulguant, sans loyauté, ce qu'il avait surpris dans leur intimité. Il se mêlait à leurs discussions et à leurs querelles, non pour les apaiser, mais pour les exciter, sans avoir l'excuse de la bonhomie du P. Mersenne et de son sincère amour pour la vérité. Pendant un séjour de plusieurs années en Hollande, il fut auprès de Descartes comme l'espion de Gassendi. C'est lui qui excita Gassendi à répliquer par les Imtantiœ à la réponse de Descartes, et qui les publia en Hollande avec les premières ob-

(1)M. de Sainte-BeuYe a cité et justement apprécié, comme il convient, cette curieuse lettre dans son article sur Chapelle et Bachaumont. Causéries du lundi, t. XI.

(2) Né en 1615, dans le diocèse d'Uzës, mort en 1670.

(3) Voici ce que dit Guy-Patin de cette conversion ; « J'ai reçu la nouvelle que notre ancien ami M. Sorbière, directeur du collège d'Orange a tourné la jaquette en se faisant catholique ; c'est lui-même qui me i*a mandé et qu'il s'en allait à Rome d'où il m'écrirait. Voilà des miracles de nos jours, mais qui sont plutôt politiques et économiques que métaphysiques. » Lettres^ PariSj 1653«

jections et la réponse de Descartes, sous le titre de Disquisitio metaphysica, en y joignant une préface désobligeante pour Descartes. Dernier disait, dans sa vieillesse, qu'il ne connaissait que Sorbière qui eût été meilleur gassendiste que lui. Sorbière a écrit une vie de Gassendi qui est en tête de l'édition des œuvres complètes de ce philosophe, publiées à Lyon quelques années après sa mort.

Voici divers jugements de Sorbière sur Descartes et Gassendi, rapportés dans le Sorberiana: « J'ai grande envie de devenir cartésien, et le bon P. Mersenne m'a réprimé souventes fois de ce que je ne l'étais pas encore. Mais que veut-il que je fasse ? Il faut à spéculer si hautement trop d'élévation d'âme pour ma pesanteur et ma paresse (1). » Il a peine à comprendre comment l'univers entier n'est pas gassendiste : « On s'étonnera peut-être quelque jour que dix ans après la publication d'un tel ouvrage {Syntagma philosophicum de Gassendi), il s'est trouvé des gens qui ont embrassé une autre philosophie. C'est une chose étrange que, depuis qu'on a trouvé l'usage du pain, il y ait eu des hommes qui aient mangé du gland. » La trop grande érudition liltéraire, scientifique et philosophique de Gassendi est une des raisons qu'il donne du peu de succès de ses ouvrages, comparés à ceux de Descartes, o Si la manière de philosopher de M. Gassendi, admirée de tout le monde, ne fait pas plus de bruit, je pense que cela vient de sa trop grande littérature qui a mis de plus grands intervalles qu'il ne fallait entre ses raisonnements, ce qui en a dissipé la force et caché la liaison, au lieu que les autres philosophes ont toujours suivi leur pointe, et tellement ébranlé ceux qu'ils ont entraînés à leur cadence qu'il leur a fallu danser en dépit qu'ils en eussent (2). )> Daillet se moque, non sans raison, de la comparaison bizarre qu'imagine Sorbière de Descartes et de Gassendi avec Montrose

(1) Sorberiana, art. Cartésikn. Tolosa.*, icy4, 1 vul. in- 1*2.

(2) Ibid., art. Gassenhi.

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