‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 4)Chapitre 41 sur 45 · MOLIÈRE · texte numérisé non relu

MOLIÈRE

que celui dont je veux parler.... N'est-ce pas une chose horrible, une chose qui crie vengeance au ciel que d'endurer qu'on dise publiquement la forme d'un chapeau? Je soutiens qu'il faut dire la figure d'un chapeau, et non pas la forme. » A qui Molière en veut-il par cette burlesque déclamation de Pancrace contre les magistrats qui souffrent un pareil scandale, sinon à ces péripatéticiens fanatiques qui invoquaient à grands cris le trône et l'autel, les arrêts du conseil du roi et du parlement en faveur d'Aristote ? Que d'autres Pancraces, depuis Molière, n'avons-nous pas entendus (1) !

Molière se plaît aussi à tourner en ridicule les distinctions et les subtilités de cette philosophie scholastique, dont il paraît avoir fait quelque étude, à en juger par toutes ces questions dont il étourdit Sganarelle : a Vous voulez peut-être savoir, dit Pancrace à Sganarelle, si la substance et l'accident sont termes synonymes ou équivoques à l'égard de l'être ? si la logique est un art ou une science, si elle a pour objet les trois opérations ou la troisième seulement, s'il y a dix catégories ou s'il n'y en a qu'une, si la conclusion est de l'essence du syllogisme, si l'essence du bien est mise dans Tappétibilité ou dans la convenance, si le bien se réciproque avec la fin, si la fin nous peut émouvoir par son être réel ou par son être intentionnel. ))

Le maître de philosophie du Bourgeois gentilhomme ne nous semble pas moins expert que Pancrace en fait de philosophie scholastique. Que veut-il en effet enseigner à M. Jourdain : «la logique qui traite des trois opérations de l'esprit qui sont la première, la seconde et la troisième. La première est de bien concevoir par le moyen des universaux, la seconde de bien juger par le moyen des catégories, et la troisième de bien tirer une conséquence par

(1) Bruckcr dit que Molière a voulu représenter Rohault par le personnage de Pancrace ; mais il n'y a aucun rapport entre le péripatétisme ridicule de Pancrace et le cartésianisme de Rohault.

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le moyen des figures barbara, celarent, Darii, etc. w Sî toute cette leçon de philosophie, si fastueusement annoncée, se réduit à apprendre à M. Jourdain qu'il fait de la prose sans le savoir, et ce qu'il fait avec ses lèvres, quand il dit w, n'est-ce pas en dérision du vide et de la futilité de renseignement scholastique ? « L'opium fait dormir parce qu'il a une vertu dormitive, » est un trait du Malade imaginaire contre la physique de l'JÉcole et contre les formes substantielles : ce qu'estime le plus Diafoirus en son fils, « c'est qu'il s'attache aveuglément aux opinions de nos anciens et que jamais il n'a voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle touchant la circulation du sang et autres opinions de même farine. » Voilà qui regarde sans doute encore les partisans de l'École, et leur respect aveugle pour l'antiquitéi Voyons maintenant les traits lancés par Molière contre la métaphysique de Descartes.

Après Pancrace, dans le Mariage forcée voici venir Marphurius dont le risible scepticisme nous semble une parodie du doute méthodique de Descartes mal interprété, en même temps peut-être qu'une réminiscence de Rabelais. A Sganarelle qui lui demande conseil pour une petite affaire, et qui dit être venu pour cela, Marphurius fait ainsi la leçon : «Changez, s'il vous plaît, cette façon de parler. Notre philosophie ordonne de ne point énoncer de proposition décisive, de parler de tout avec incertitude, de suspendre toujours notre jugement ; et par cette raison vous ne devez pas dire : je suis venu, mais il me semble que je suis venu... Il vous apparaît que vous êtes là, mais il n'est pas assuré que cela soit. » Ce scepticisme obstiné cède cependant aux coups de bâton de Sganarelle. Le philosophe ainsi réfuté pousse les hauts cris, et se plaint des coups qu'il a reçus ; mais Sganarelle à son tour le reprend et lui enseigne qu'il ne faut pas dire : « Je vous ai battu, mais il vous semble que je vous ai battu. » Ne dirait-on pas que les plaisanteries duP. Bourdin contre le doute méthodique ont été transportées surla scène et mises en action?

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Dans les Femmes savantes^ Molière semble s'être inspiré de rironie de Gassendi contre le spiritualisme de Descartes. Convenons que si Philaminte est un peu perdue dans le monde de l'esprit, le bonhomme Chrysale l'est un peu dans celui de la matière. Selon Philaminte :

Le corps, cette gaenille, est'il d'une importauce, D*iin prix à mériter seulement qu'on y pense ?

Mais, selon Chrysale :

Mon corps, c'est moi-même, et j'en veux prendre soin j Guenille^ si l'on veut, ma guenille m'est chère.

N'est-ce pas l'antithèse ironique, 6 esprit, 6 chair, que se renvoient Gassendi et Descartes ? Même antithèse dans la description du parfait amour par Armande et dans la réponse de Clitandre. Selon Armande, on doit, dans le parfait amour, tenir la pensée

Du commerce des sens nette et débarrassée.

Ce n'est qu'à l'esprit seul que vont tous les transports

Et l'on ne s'aperçoit jamais qu'on ait un corps.

Cette âme qui ne s'aperçoit pas qu'elle ait un corps, cette âme pour qui le corps est comme s'il n'existait pas, voilà aussi le sujet fécond de plaisanteries de moins bon goût, de la part des jésuites, et surtout du P. Daniel et de Huet , contre le spiritualisme cartésien. Mais Clitandre n'est nullement, on le sait, de l'avis d'Armande :

Pour mpi, par malheur, je m'aperçois, Madame, Que j'ai, ne vous déplaise, \m corps tout comme une âme ; Je sens qu'il y tient trop pour le laisser à part. De ces détachements je ne connais point l'art, Le Ciel m'a dénié cette philosophie Et mon âme et mon corps marchent de compagnie.

Les petits corps, les tourbillons de la matière subtile dans la bouche de Trissotin et des Femmes savantes^ ne

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sont-ils pas des plaisanteries contre la physique de Descartes (1)?

Nous serons moins sévères que Rousseau pour le Misanthrope, Non, après avoir fait la guerre aux autres ridicules, Molière, comme il le dit, n'a pas voulu s'attaquer au ridicule de la vertu (2). Il veut nous faire rire des travers d'un homme vertueux, et non de la vertu elle-même ; mais n'oppose-t-il pas à ces travers une certaine sagesse où on reconnaît, à plus d'un trait, la morale de la prudence et de l'intérêt, c'est-à-dire, la morale de Gassendi ? Sans doute, il place haut le caractère d'Alceste ; mais qui osera dire qu'il ne veuille montrer les inconvénients dans le monde d'une franchise à toute épreuve et d'une trop grande rigidité morale? D'ailleurs, le sage de la pièce est Philinte, et non pas Alceste. Si Alceste est un peu bourru contre les vers d'Oronte, que dire de Philinte, qui pense comme Alceste, et qui ne tarit pas en protestations d'admiration et d'enthousiasme, tout en assurant qu'il ne flatte point ?

Je suis déjà charmé de ce petit morceau...

Ah ! qu'en termes galants ces choses-là sont mises !...

La chute en est jolie, amoureuse, admirable...

Je n*ai jamais oui de vers si bien tournés.

Qui a raison, dans la scène des portraits, de Philinte applaudissant aux traits malins de l'esprit de Célimène ou d'Alceste qui s'indigne? Alceste a-t-il donc tort aussi de ne vouloir qu'aucun juge soit par lui visité, et de s'en fier à son bon droit, à l'équité? Sans doute il faut savoir bon gré à Molière de le faire parler avec tant de chaleur et d'éloquence contre la brigue et la fourberie :

(1) Grimarest, dans ses Additions à la Vie de Molière, raconte, mais sans en donner aucune preuve, que Molière aurait fini par abandonner la physique de Gassendi pour celle de Descartes. Dans Tanecdote du bateau d*Auteuil, Molière défend contre Chapelle la physique de Descartes^ et ne trouve à louer dans Gassendi que la morale.

(2) Lettre sur les spectacles, "

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