CHAPITRE XXVlll
Hnet d*abord cartésien. — Conférences cartésiennes à Caen. — Le mépris des cartésiens pour Térudition, principale cause de la défection de Quet. — Censure de la philosophie cartésienne, — Inconvenance du ton. — Double tendance à l'empirisme et au scepticisme. — Descartes blâmé de n'avoir pas persévéré dans le doute par où il débute. — Attaques contre le CogitOy ergo sum et contre la règle de l'évidence. —
— Objections contre les preuves de la distinction de Tàme et du corps.
— Toutes les idées viennent des sens. — Critique des preuves métaphysiques de [l'existence de Dieu. — Critique des principes de l'univers matériel. — Parallèle des vices et des mérites de Descartes. — Contradiction de Huet relevée par Régis. — Descartes accusé d'orgueil et de mauvaise foi. — Ignorance feinte du maître pour paraître neuf en tout ce qu'il dit. — Ignorance réelle des disciples. — Retour à la barbarie. — Retentissement du livre de Huet dans tous les pajrs de l'Europe, — Nombreuses éditions et réfutations de la Censure. — Réponse de Régis. — Réplique de Huet dans la préface de la quatrième édition. — Nouveaux me'moires pour servir à Vhistoire du cartésianisme^ pamphlet indigne de Huet. — Le Traité de la faiblesse de Cesprit humain. — Jugement sévère d'Amauld sur Hnet. — Jugement général sur la polémique des adversaire de Descartes.
On ne peut pas séparer Huet des Jésuites. Pendant toute sa vie, il a été ou leur protégé, ou leur protecteur, ou leur pensionnaire (1). Cet ardent et dangereux adversaire du cartésianisme a cependant commencé par être cartésien,
(1) Huet (Pierre-Daniel), né à Caen, en 1630. En 1G70, il est adjoint comme sous-précepteur à Bossuet, pour l'éducation du grî^nd Dauphin. Il fut reçu membre de l'Académie française, en 1674, et, en 1685, nommé à Tévêché de Soissoas, qu'il échangea contre celui d'Avranches. En 1700, , il donna sadémission afin de se livrer tout entier à son goût pour les lettres, et se retira à Paris, chez les Jésuites, où il mourut en 1721.
comme lui-même il nous l'apprend dans ses Mémoires sur sa vie. Son âme jeune encore s'était, dit-il, éprise d'enthousiasme pour celle nouvelle manière de philosopher, et pour Tadmirable facilité avec laquelle , de quelques principes bien simples, elle semblait déduire l'explication du monde entier (1). Non-seulement il était attaché à Descartes, mais il travailla à répandre sa doctrine ; il tint même à Caen des conférences cartésiennes où Cally se èonvertit à la philosophie nouvelle. Déjà nous avons raconté la persécution que Clally eut à subir, pour cause d'attachement au cartésianisme, persécution à laquelle Huet semble applaudir, quoique Gally fût son ancien ami, et quoique lui-même il fût coupable de l'avoir attiré à Descartes.
Comment, à l'amour de Descartes, a succédé cette haine si vive qui est devenue, avec le goût de l'érudition, la passion de toute sa vie ? Dans la Censure^ Huet prétend faire honneur de ce changement a l'influence du duc de Montausier (2). Sans doute les jésuites y eurent la main, non moins que Montausier, mais rien ne parait avoir plus contribué à éloigner Huet des cartésiens que leur mépris, hautement affiché pour l'étude des langues, de l'antiquité, de l'histoire, auxquelles il avait consacré sa vie et d'où il tirait toute sa renommée. Ce sentiment perce avec amertume dans la plupart de ses ouvrages. Dans une lettre à Perrault, il traite les cartésiens de cabales d'apédeutes, de gens ignorants et illettrés qui, sentant leur incapacité, ont entrepris de s'en faire un mérite, de ridiculiser
(1) Nec facile dixerini quantam admirabilitatem fecerit nova hœc philosopliandi ratio in animo juvenili et veterum sectarum rudi; ciim ex simpli- ^issimis et facillimis priocipiis deprompta vlderem speciosa miracula, et velut sponte exortam mundi hujus compagem, totamque rerum naturam. Ac per multos certe annos arctissime devinctnm me tenuit cartesiansB factionis studium. (Commentarius de rébus ad eum pertinentibus. Amst., 1708, in-12, p. 35.) •
(2) Coactus impulsu sunimi viri Mohtausieri cujus magna crat imprîmis apud me et gravis auctoritas. {Censura philosophiœ cartesianœ, 4» éd., 1G94, Antecessio.)
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rérudition et de traiter la science de pédanterie (i). Il ne peut supporter, dit-il ailleurs, ces philosophes répétant partout qu'ils préfèrent ceux qui cultivent leur raison à ceux qui ne font que cultiver leur mémoire, et qui exigent qu'on travaille plutôt à se connaître qu'à connaître ce qui s'est passé dans les siècles reculés (2).
Armé de la double autorité d'évêque et de savant, Huet se flatta de terrasser le cartésianisme par la Censure (3). Dans la Démonstration évangélique, il n'avait fait la guerre qu'à Spinoza et au Theologico-politicus (4); ici il attaque toute la philosophie cartésienne. Empirisme et scepticisme, voilà le double caractère de cette Censure , comme de tous les ouvrages écrits par les jésuites contre Descartes. Huet s'efforce d'abord de démontrer, en torturant l'histoire de la philosophie, qu'il n'y a rien de nouveau dans Descartes, et qu'il a emprunté aux anciens tout ce qui a quelque valeur dans sa métaphysique et sa physique. Il termine par le parallèle de ses défauts et de ses qualités; ce sont les deux parties les plus originales de la Censure, Quant aux objections purement philosophiques, il les a toutes empruntées à Sextus Empiricus ou à Gassendi. L'ouvrage est dédié au duc de Montausier qui, si nous en croyons Huet, s'indignait fort des progrès d'une doctrine défendue par le roi. C'est, dit-il, l'exemple des Pères qui lui a mis la plume à la main dans l'intérêt de la foi menacée;, et qui l'encourage dans cette lutte contre un contempteur téméraire de la sagesse chrétienne et antique, et contre des écrivains barbares, qui commencent comme Pyrrhon, pour finir comme Platon. A défaut de l'autorité des docteurs
(1) Huetiana^ Décadence des lettres, in-12. Paris, 1722.
(2) Nouveaux mémoires pour servir à l'histoire du cartésianisme.
(3) Censura philosophiœ cartesianœ^ in-12, 1G89.
(4) Il dit dans la préface qu'elle avait été composée pour combattre Spinoza : « Quand je l'ai trouvé sûr mon chemin je ne Tai pas épargné ce sot et ce méchant homme qui méritait d*ôtre chargé de chaînes et battu de verges, viuculis et virgis .
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de rÉcole, et principalement de saint Thomas, à défaut des arguments de Sextus Empiricus et de Gassendi, ce sont les décisions de l'Eglise, et les condamnations ecclésiastiques que Huet oppose à Descartes. Le ton de sa polémique est sans convenance et sans gravité. C'est un mélange de subtilité scholastique, de satire, d'ironie et de grossière insolence. 11 n'y a rien, selon la Censure^ dans la philosophie de Descartes, qui ne soit digne de mépris et de risée , ou qui ne soit un tissu de contradictions.
La Censure ^Q divise en huit chapitres, oîi les principaux points examinés sont : le doute méthodique, le je pense^ donc je suis, la nature de l'esprit humain, l'origine des idées, les preuves de l'existence de Dieu, les principes de l'univers matériel. Le doute' par lequel Descartes débute, voilà la seule chose que Huet trouve bonne dans toute sa philosophie; mais il lui reproche de n'avoir pas fini comme il a débuté, de n'avoir pas établi la loi, de douter, la seule que comporte la faiblesse de l'esprit humain, et de n'aller plus que d'erreur en erreur, du moment qu'il se sépare des sceptiques. Ainsi Huet annonce-t-il déjà, dans la Censure, ce scepticisme absolu, dont il doit faire hautement profession plus tard dans le Traité de la faiblesse de l'esprit humain. Comme le P. Bourdin, il conteste à Descartes la légitimité de toutes les voies par où il prétend sortir de ce doute où il aurait dû s'enfermer. Dans \e je pense, donc je suis, malgré toutes les explications de Descartes, il s'obtine à voir un syllogisme et un cercle vicieux. D'ailleurs, Dieu, en cela comme en tout le reste, ne peut-il donc pas nous tromper? Par l'hypothèse de son Dieu malin et trompeur, Descartes n'at-il pas donné au scepticisme une force nouvelle ? Huet ne manque pas d'en tirer parti contre la règle de l'évidence. Que de choses qui nous trompent , que d'idées vraies qui sont obscures et d'idées fausses qui sont claires ! t)ieu ^ui, de l'aveu de Descartes, a pu faire que deux et deux ne fussent pas égaux à quatre, n'a-t-il donc pu faire que l'évidence fût trompeuse? Ainsi accumule-t-il une foule de subtilités contre le critérium de l'évidence pour arriver h
cette conclusion, qu*il fallait détruire le doute par une foi soumise, et non par la raison.
Dans le troisième chapitre^ il attaque les preuves de la distinction de l'àme et du corps. D'abord, il est yrai, il loue Descartes du soin qu-il a apporté à prouver la spiritualité de Tàme et l'ej^istence de Dieu, mais il l'accuse d'avoir plutôt affaibli que fortifié ces dogmes par ses raisons, si, d'ailleurs, ils n'étaient pas certains par la foi. Avec la seule précaution de ne pas parler en son nom et de mettre en scène un épicurien^ il semble prendre à tâche de rendre plausibles toutes les plus méchantes raisons que faisaient valoir les matérialistes pour donner à croire que l'âme est corporelle, et qu'elle n'est distinguée de ce que nous appelons notre corps, que comme un corps plus subtil d'un corps plus grossier. Il est aussi difficile, malgré cette prudente fiction, de ne pas croire que Huet lui-même qui parle ici contre Descartes, que de ne voir, dans les objections de Gassendi contre les Méditatimis^ qu'un pur exercice de dialectique et non l'expression de ses propres sentiments (l). De ce que nous concevons Tâme sans le corps, il ne résulte nullement, selon Huet, comme selon Gassendi, qu'ils soient réellement distincts. Si Descartes pense, comme il le dit, tout en feignant qu'il n'a point de corps, c'est que son corps néanmoins subsiste, car on ne peut penser sans corps. Comme Gassendi et les jésuites, Huet ne peut pardonner à Descartes d'avoir dit que l'âme est plus claire que le corps, et d'avoir fait de l'homme un pur esprit. Enfin, comme eux aussi, il combat les idées innées, qu'il l'accuse d'avoir dérobées à Platon, en les altérant, et il soutient qu'il n'y a pas d'autres idées dans l'âme que celles qui ont passé par les sens.
(1) Dans lo Traité sur la faiblesse de resprit humain, Huet allègue, pour se justifier de renouveler le pyrrhonisme, Texemplc de Gassendi, « qui, portant le caractère de prôtre, a fait renaître la secte d'Épicure, abolie depuis tant d'années, et a mérité l'approbation de plusieurs personnes doctes et pieuses. »
Quant à la preuve de Texistence de Dieu par Tidée de l'infini, il n'y voit qu'un jeu d'esprit et non une démonstration. L'idée de l'infini, idée imparfaite, obscure, confuse, se forme, selon Huet, par l'abstraction des limites, par la généralisation et l'amplification des vertus que nous remarquons, soit en nous, soit dans les autres. Tout ce qu'elle a de réalité objective dépend uniquement de notre esprit. Il se complaît dans le vere tu es Deus absconditus dlsaie et dans les maximes des anciens sages sur les ténèbres qui enveloppent la connaissance de Dieu. Les preuves tirées de la contemplation de l'univers, du consentement des peuples, telles qu'elles ont été données- par les Écritures, parles Pères de l'Église, par les anciens philosophes, sont les seules légitimes. S'il y avait une idée innée de Dieu, dit Huet d'après Gassendi, tous les philosophes de tous les âges et lui-même n'en auraient-ils pas eu la même idée que Descartes ? Enfin, comme Gassendi, il déclare, qu'il lui est impossible de concevoir Dieu, sans lui attribuer quelques bornes.
En dernier lieu viennent les critiques contre les principes de l'univers' matériel. Huet prétend que Descartes renverse la foi par sa définition de la matière, incompatible avec Teucharistie, et par*sa doctrinç de l'infinité du monde, vainement dissimulée sous le terme équivoque d'indéfini. Enfin il accuse toute cette philosophie mécanique de porter à l'impiété, parce qu'au lieu de la renfermer dans ses véritables limites, les cartésiens retendent au monde moral, au péché et à la grâce. Cependant il veut bien reconnaître que si Descartes a attaqué la foi , c'est à son insu, et il lui donne même quelques éloges pour le soin qu'il a pris de ne porter aucune atteinte à la religion chrétienne en, ce qui concerne Dieu et l'âme.
Le huitième et le dernier chapitre, consacré à une revue générale, et à une sorte de parallèle des vices et des mérites de Descartes et de sa philosophie, est le plus intéressant de la Censure, Dans le tableau des mérites, par où Huet commence, le sentiment de la vérité lui arrache un éloge de
Descartes qui, comme le remarque Régis, est en contradiction avec la plupart de ses critiques. « Il est impossible, dit Régis, que Tauteur y soit tombé par mégarde. J'aime mieux croire que, quand il a blâmé M. Descartes et sa doctrine, il était poussé par quelque passion d'intérêt ou d'honneur, laquelle ayant cessé pendant qu'il a composé cet article, lui a laissé la liberté de suivre les mouvements propres de sa conscience, qui lui ont fait faire cet éloge si juste et si magnifique de M. Descartes (1). » En effet, non-seulement Huet déclare, qu'il tient Descartes pour un homme grand et éminent, ce que ne peut nier, dii-il, quiconque a quelque sens et quelque pudeur, mais il le met au-dessus de tous les philosophes anciens et modernes pour l'étendue et la profondeur de son génie, pour l'admirable enchaînement et la clarté de ses principes, et pour la rigueur de sa méthode (2).
Mais, après l'éloge, vient la critique. Descartes a été orgueilleux et glorieux à l'excès, intemperanter ostentator et gloriosus; c'est là, selon Huet, son vice capital. De là cette confiance excessive en ses propres opinions, qui lui fait considérer, môme les plus problématiques, à l'égal de
(1) Réponse au livre qui a pour titre : Censura philosophiae cartesianc. Paris, 1091, t vol. in-12.
(2) Quel plus irrésistible et plus éclatant témoignage en faveur de Descartes que cet éloge de Huet 1 11 faut le citer tout entier : « De eo quid sentiam si quis ex uie quaerat, iterum dicam magnum fuisse et exccllentem yirum : quod qui negaverit, carebit is utique vel usu rerum, vel pudore. Fuit enim ad penetrandas res a natura reconditas ingenio acri et perarguto ; adjuncta erat eximia vis quae nec obrueretur multitudine rerum nec meditationis continuatione frangeretur ; tum et ingens capacitas et amplitude quidquid libuisset facile complectens. Eximia ad hsec perspicuitas, eum percipiendis rébus, tum disserendis. His instructus prœsidiis animum ad mathematicas primum artes magna cum laude et ad phiiosophis deinde studia coutulit ; cajus animadversis vitiis, cum instaurandam suscepisset, repudiatis primum prsejudicatis opinionibus, a paucissimis et clarisftimis principiis exorsus, universam naturam explicare institait, quod fuit summo philosophe dignum. Rationis ordinem tenet et connexionem rerum. In niaxima copia brevis est ; in summa brevitate et subtilitate dilucidiis. Quibus postremis laudibus eum vel veterum, vel receDtiorum philosophorum œquiparat nemo. Gap. 8.
vérités géométriques, et des dogmes révélés. De là cette conviction, qu'on ne peut arriver à Dieu et à la spiritualité de rame par une autre voie que celle qu'il a tracée. De là enfin Timpatience de toute contradiction, même de la part de ses amis. Il lui reproche de n'avoir pas eu une habileté suffisante en dialectique, et, ce qui est plus grave, d'avoir manqué de franchise et de bonne foi. N'a-t-il pas cherché à s'accommoder à la foi, aux temps et aux personnes * plutôt qu'à ce qu'il croyait la vérité? Ne le voit-on pas biaiser dans la question du mouvement de la terre et de l'infinité du monde? Ce qu'il choisit n'est pas le vrai, mais le parti le plus sûr.
Un autre grief de Huet contre Descartes, c'est l'ignorance qu'il affecte, et l'érudition qu'il dissimule, afin de paraître neuf en tout ce qu'il dit. Combien cet orgueil convient peu à Descartes qui, en réalité, selon Huet, n'a rien inventé de nouveau ? En effet il prétend prouver que l'auteur des Méditations a emprunté tous ses principes de métaphysique et de physique à quelque philosophe antérieur. Il aurait pris le doute méthodique, le critérium de l'évidence et les règles générales de la méthode à Aristote et à saint Augustin, la distinction de l'âme et du corps à Platon, à Épicure et aux autres philosophes dogmatiques; à saint Augustin, à Claudien Mîimert, à saint Anselme il aurait dérobé la preuve de l'existence de Dieu; à Protagoras et aux Cyrénaïques le principe; que nous ne pouvons rien savoir de certain sur ce qui est hors de nous, mais seulement sur nos propres perceptions. Avant lui, Gomès Pereira, et même Diogène chez les anciens, avaient inventé l'automatisme. C'est aux philosophes arabes qu'il devrait l'axiome, que tout ce qui peut être pensé peut être, à l'école d'Ionie le plein de l'univers, et à Bacon la proscription des causes finales du domaine de la physique. Dès l'antiquité, Anaxagore, Démocrite, Épicure n'avaient-ils pas distribué la matière première en tourbillons, et imaginé tout ce qu'il nous raconte sur l'origine du monde. Dans Roger Bacon, Antonio Dominis et Snel-
lias il aurait pillé la dioptrîque et l'optique. L'infinité du monde, les tourbillons, la distinction des astres en terres et en soleils ne sont que les dépouilles de Bruno. Huet n'a nul scrupule de grandir et d'exalter Bruno pour faire de Descartes un plagiaire. De tous ces rapprochements avec les anciens et les modernes^ il conclut que l'opinion, si répandue, de la nouveauté de la doctrine de Descartes, d'otr lui vient la plus grande partie de son succès, n'est qu'un vain préjugé. Il est inutile de nous arrêter à relever ce ' qu'il y a de faux et de superficiel dans tous ces efforts d'érudition pour prouver, que le génie le plus créateur qui peut-être ait jamais existé, n'a fait que piller les anciens et les modernes. Huet ne réussit pas mieux à démontrer que le cartésianisme était partout avant Descartes, qu'il n'a réussi à prouver ailleurs que le christianisme était partout avant Jésus-Christ.
Mais l'ignorance, simulée par le maître, devient, selon Huet, trop réelle chez les disciples qu'il accuse de vouloir nous ramener à la barbarie. Quel n'est pas, s'écrie-t-il indigné, leur mépris pour l'astronomie, l'histoire et les langues ? A peine souffrent-ils qu'on écrive autrement qu'en langue vulgaire ; ou tout au moins ils ne tolèrent qu'un latin simple et grossier qui leur permette de se dispenser d'interprète. Un* d'entre eux n'a-t-il pas osé écrire que ce serait un bien petit malheur si le feu détruisait tous les poètes et tous les philosophes païens (I)! Ces traits semblent particulièrement dirigés contre l'auteur de la Recherche de la vétntéy plus grand contempteur, de l'érudition et des anciens que Descartes lui-môme. Eh quoi,s'écrie-t-il, parce que nous ne sommes pas ignorants,
(1) Huet fait sans doute ici allusion au passage suivant de la Recherche de la vérité: « 11 y a assez d'autres sciences quMls peuvent (les personnes de piété) hardiment mépriser. Qu'ils condamnent au feu les poètes et les philosophes païens, les rabbins, quelques historiens, et un grand nombre d'auteurs qui font la gloire et Térudition de quelques savants, on nes'eB mettra guère en peine, mais qu'ils ne condamnent pas la connaissance de la nature et de l'homme, etc. » (Quatrième livre, chap. 6.)
serons-nous donc le jouet des cartésiens : jam ergo ludibrium debemtts cartesiants^ quod docti ^umttô/ C'est ainsi qu'à la fin de la Centre, Huet nous révèle naïvement la blessure faite à son amour-propre d'érudit, et un des grands seôrets de son animosité contre les cartésiens.
La Censure^ exaltée et propagée par tous les ennemis de Descartes, eut un grand retentissement, non-seulement en France, mais dans toute l'Europe, et fut traduite dans presque toutes les langues. Si elle fut admirée par les uns, elle ne fut pas moins vivement attaquée par les autres. Huet raconte, dans son Commentaire^ quel orage elle excita contre lui parmi les cartésiens de France, de Hollande et d'Allemagne. Il se plaint de la violence avec laquelle il a été attaqué dans tous ces pays, en vers et en prose, dans des leçons et dans des livres ; il se plaint aussi des amis qui l'ont abandonné, tels que Cally et Bossuet, préférant, dit -il renoncer à leur ami plutôt qu'à leur système (1). Les réfutations ne manquèrent pas ; en moins d'une année, nulle part les cartésiens n'avaient laissé sans réponse les accusations de l'évoque d'Avranches. De toutes ces réfutations la meilleure est celle de Régis (2), modèle, dit Fontenelle, de tout ce qu'on pourrait faire à l'avenir pour la même cause.
Régis réfute la Censure article par article, combat les faux principes, relève les erreurs de détail, rectifie les
(1) Préface de la qaatrième édition de la Censure, 1694. On verra plus tard l'accueil que Bossuet fit à la Cm^redans le cbap. xi du 2* volume.
(2) Philosophiœ cariesianœ adversus Cenauram Huetii vindicatio; par Petermann. Leipsick, 1600, 1 vol. in-4«. — Joh Eberh Schwelingii Exerciiationes cathedrariœ in Huetii Censuram philosophiœ cariesianœ. Brem», 1690, in-S». — Joh. Schotani Exetasis Censurœ huetianœ. Franequer», 1691, in-S*. — Thèses de Volder, professeur de philosophie à Leyde contré la Censure de Huet, in-8«. Amst., 1695. — De viribus mentis humanœ contra Huetium^ par Egger. Bern., 1735, in-8.— Trattato délie forze deW intendimento umanOy par Muratori. Yen, 1735, in 8*. — Huetiusy von der schwacheit des menschlichen verstandes, par Grosse. Francf., 1724, n-8«. — Ces trois dernières réfutations s'adressent au Traité de la faiblesse de l'esprit humain, publié en 1723, plutôt qu'à la Censure,
Tausses interprétations. Huet avait avancé que le doute est le fondement de la philosophie de Descartes. Le doute, réplique très-bien Régis, n'en est pas le fondement, mais, ce qui est bien différent, le point de départ. Son fondement, c'est ley^ pense^ donc je suis, qui n*est nullement un syllogisme, comme Huet affecte de le croire, mais une aperception immédiate de la conscience. Il justifie la règle de révidence contre toutes les subtilités et contre tous les sophismes de Huet ; il ne justifie pas moins bien Descartes lui-môme contre tous les reproches de mauvaise foi et d'obscurité calculée. 11 est impossible, selon Régis, de se tromper sur son véritable sentiment, soit au sujet du mouvement de la terre, soit au sujet de l'infinité du monde. Si Descartes se sert du mot d'indéfini, c'est lorsqu'il considère seulement quelque partie de l'univers; mais il ne craint pas d'affirmer que l'univers lui-même est sans bornes.
Quant à l'érudition déployée par Huet pour ôter le mérite de la nouveauté aux principes de Descartes, Régis fait parfaitement voir que son illustre adversaire se contente d'analogies tout à fait extérieures, et ne daigne pas pénétrer dans l'esprit véritable, ni du cartésianisme, ni des systèmes qu'il lui compare. Enfin il dédaigne de répondre aux personnalités contre Descartes, et il les écarte da débat : « Comme cela ne regarde point le fond de la doctrine de xM. Descartes, laquelle seule nous avons entrepris de défendre, nous n'y répondrons pas du tout. »
Malgré un ton général d'urbanité, la réponse de Régis contient quelques passages un peu durs pour l'évêque d'Avranches. a Les philosophes, dit la Censure^ n'ont jamais ignoré qu'il faut de l'attention pour connaître clairement les choses. Nous en avons aussi et nous examinons la philosophie de Descartes avec beaucoup d'application et de rigueur, et nous en retirons ce fruit qu'elle mérite d'être traitée de ridicule. » Régis répond : a que l'attention seule ne suffit pas toujours pour découvrir la vérité et que de plus il faut une certaine dose d'intelligence dont l'auteur a peut-être manqué. » Madame de Sévigné dit comme
Régis : « On prétend qu'il n'entend pas ce qu'il improuve. )) Elle rapporte aussi quelques propos de salon, d'après lesi^uels Huet n'aurait fait une guerre ouverte à Descartes que pour plaire à M. de Montausier (1). Huet fût piqué au vif par la réponse de Régis, comme on le voit dans la préface de la quatrième édition, où il se plaint amèrement du ton de son adversaire. Il semble môme le dénoncer aux magistrats, en disant que cette réponse est plus digne de leur vindicte que d'une réfutation (2). Toutefois il entreprend de réfqter les objections de Régis contre le premier chapitre de la Censure.
Déplus en plus envenimé contre les cartésiens, Huet les attaqua de nouveau, en 1698, dans un pamphlet peu digne de lui, intitulé, Nouveaux Mémoires pour servir à V histoire du cartésianisme (3). Il suppose que Descartes n'est pas mort en Suède, mais que, dégoûté de la reine Christine et de la qualité onéreuse d'oracle du genre humain, il a fait semblant de mourir, pour se retirer incognito Adca^ la Laponie. Cependant, comme il lui est impossible de renoncer au désir de parler et de faire parler de soi, il a formé un auditoire de jeunes Lapon* qui admirent avec opiniâtreté ses rares secrets et ses coups de maître. Dans cette mauvaise satire, Huet donne à Descartes le langage d'un niais, d'un intrigant, d'un fanfaron. Il imagine un entretien avec Chanut, où Descartes lui-même se moque de ses propres disciples, rit de leur simplicité et confesse tous les torts que lui attribue la Censure. Répondons à Huet avec
(1) Réponse au livre qui a pour titre : Censura, etc. Paris, 1691, m-12.
(2) Lettres, 15 juin 1G89.
(3) Tolerassem si nec prseter omnem urbanitatis atque etiam huma-
Ditatis morem, ea in me jactasset quae magistratus potius animadversione quam nostra responsione dlgna essent.
(4) Amst, 1698, petit in- 12. D est ironiquement dédié au prince des cartésieus, c'est-à-dire, sans doute à Régis. Il parut sans nom d'auteur. Mais Huet lui-même se l'attribue dans ses Mémoires^ où il dit qu'il inventa une espèce de roman burlesque dans lequel il exposait à la risée des lecteurs raisonnables les folies de la secte cartésienne et de Descartes lui-même.
d'Alemberi : a II a beau faire, on ne réussit point à rendre ridicule un homme tel que Descartes, et s'il fallait absolu* ment que dans cette occasion le ridicule restât ft quelqu'un, cène serait pas à Descartes (1).» C'est à regret qu'on ?oit Leibniz prendre parti pourHuet même, et lui proposer de lui communiquer plusieurs choses curieuses pour enrichir la Censure^ en accompagnant sa lettre d'un petit écrit où il répond à la réfutation de Régis (2). Était-ce pour complaire aux puissants du jour, où bien par jalousie contre Descartes ?
Nous sommes préparés à entendre, mais nous n'avons pas encore entendu le dernier mot de Huet. Partout, dans •ses ouvrages de philosophie et de théologie, il insinue le scepticisme enté sur l'empirisme, comme le plus sûr système, et le plus avantageux pour la foi, mais nulle part il n'avait fait une profession ouverte et une exposition systématique du scepticisme, jusqu'au Traité de la faiblesse de l'esprit humain , ou De imbecillitate menùis hvamxmœ^ son ouvrage de prédilection, auquel il travailla pendant trente ans, et qu'il ne cessa de retoucher jusqu'à sa morL Pour lui donner plus de publicité, il l'avait écrit en français, contre son habitude, puis il en avait fait une traduction latine. Cependant il n'osa pas le publier, de peur, dit son ami d'Olivet, de s'exposer au ressentiment du vulgaire de la république des Lettres. L'ouvrage ne parut donc qu'après sa mort, en 1723, par les soins de l'abbé d'Olivet.
Cette espèce de testament philosophique fit une vive sensation, et une sorte de scandale, parmi les philosophes et même parmi les théologiens. Le jésuite Baltus seul osa le défendre ouvertement, tout en cherchant cependant à en atténuer la portée. Mais comme nous n'avons à considérer Huet que comme adversaire de Descartes, nous laisserons de côté le Traité de la faiblesse humaine avec la Démonstra'
(1) Éloge de Huet.
(2) Fragments philosophiques de M. Cousin^ t. II, troisième édit. Correspondance de Leibniz et de INicaise.
tum évangélique et les Questions d'Aulnay, qui ne se rapportent qu'indirectement à la polémique contre le cartésianisme (1).
La Censure elle-même, qui contenait en germe le Traité de la faiblesse de l'esprit humain, fut désapprouvée par tout ce qu'il y avait de plus considérable dans l'Église. Arnauld en a porté ce sévère jugement : a Je ne sais ce qu'on peut trouver de bon dans le livre de M. Huet, si ce n'est le latin, car je n'ai jamais vu de si chétif livre pour ce qui est de la justesse d'esprit et de la solidité du raisonnement. C'est renverser la religion que d'outrer le pyrrhonisme autant qu'il le fait; car la foi est fondée sur la révélation, dont nous devons être assurés par la connaissance de certains faits. S'il n'y a donc point de .faits humains qui ne soient incertains, il n'y a rien sur quoi la foi puisse être appuyée. Or, que peut tenir pour certain et pour évident celui qui soutient que cette proposition, Je pense, donc je sww, n'est pas évidente, et qui préfère les sceptiques à M. Descartes, en ce que ce dernier ayant commencé à douter de tout ce qui pouvait
(1) Huet en fait de scepticisme n'a pas la franchise de Pascal. Voici à ce propos le piquant et spirituel portrait qu'en a fait M. Saisset : « Ce n'est pas l'Alceste, c'est le Philinte]da scepticisme tbéologiqae. l\ insinue le scepticisme plutôt qu*il ne le professe. Il le verse à petites gouttes. D*abord il en dépose quelques germes dans sa Démonstration évangélique. Puis il détache le masque dans les Questions cTAulnay. Il ne se montre à visage découvert que dans son Traité philosophique de la faiblesse de r esprit humain. Je dis à visage découvert et j'ai tort. Ce genre d'esprits a toujours un masque. Hnet admet qu'il y a des vraisemblances à défaut de vérités. 11 admet même des clartés et des certitudes ; mais des clartés qui ne sont pas tout à fait claires et des certitudes qui ne sont pas tout à fait certaines, un peu à la manière de ces grâces suffisantes qui ne suffisent pas. Il donne d'une main et retire de l'autre. A cette marche oblique, doucereuse, gracieuse, accommodante, ne re-
connalton pas qu'allais-je dire? l'habile et insinuante compagnie de
Jésus? On me dira : Huet n'était pas jésuite. C'est vrai; mais il logeait chez eux ; il était leur ami, leur hôte. 11 passa chez les jésuites de la rue Saint-Antoine les 20 dernières années de sa vie, et leur légua sa bibliothèque. Il avait pris l'air de la maison. » Le scepticisme^ p. 244 in 80, Didier, 1865.
ne pas paraître parfaitement clair, a cessé de douter quand il est venu faire cette réflexion sur lui-même ; cogito, ergo sum; au lieu, dit M. Huet, que les sceptiques ne se sont point anêtés là, et qu'ils ont prétendu que cela même était incertain et pouvait être faux, ce qui a été regardé par saint Augustin aussi bien que par M. Descartes, comme la plus grande de toutes les absurdités, parce qu'il n'y a rien certainement dont nous puissions moins douter que de cela. Il y a cent autres arguments dans le livre de M. Huet, mais celui-là est le plus grossier de tous, etc. (i). »
Telles sont les armes employées par les jésuites et par Huet dans cette guerre contre le cartésianisme, et telle est la condamnation portée par Arnauld contre leurs doctrines et leur tactique. L'objection théologique la plus vive, la plus pressante, et la plus dangereuse, est celle de l'incompatibilité avec la foi et particulièrement avec l'eucharistie. Mais, parmi les objections purement philosophiques, il n'en est pas une seule vraiment nouvelle et que déjà nous n'ayons rencontrée dans la polémique contre les Méditations. Aussi avons-nous pu négliger les détails
(1) Lettre 847 à M. Du Vaucel, t. III des Œuvres complètes, p. 424. — Dans une autre lettre^ déjà citée, où il attaque les inquisiteurs de Rome qui ont mis Descartes à l'index et épargné Gassendi, il ajoute : « C'est pourquoi ils n'auront garde d'y mettre le livre de M. Huet contre M. Descartes, où il veut, d'une part que cette proposition ne soit pas claire et évidemment vraie, cogito^ ergo sum, et il fait valoir de l'autre, autant qu'il peut, toutes les méchantes raisons des épicuriens pour faire croire que notre âme est corporelle, et qu'elle n'est distinguée de ce que nous appelons notre corps que comme un corps plus subtil d'un corps plus grossier. Mais ils pourront bien, pour agir conséquemment, mettre à leur index la réponse que M. Régis vient de faire à M. Huet pour soutenir les démonstr.itions de M. Descartes contre les sopbistiqueries de son adversaire. » (Lettre 830 à M. Du Vaucel, t. HI, p. 396.) — Il n'approuve pas plus son système théologique que son système philosophique, a Je ne saurais croire, écrit-il encore à M. Du Vaucel, que vous jugiez aussi bien que moi, après l'avoir lu, que si l'extrait de ce livre est fidèle (de concordia rationis et fideii, il est difficile d'en faire un qui soit plus impie et plus capable de persuader aux jeunes libertins, qu'il faut avoir une religion, mais qu'elles sont toutes bonnes, et que le paganisme même peut entrer en comparaison avec le christianisme. (Lettre 835, t. III, p. 404.)
pour considérer seulement l'esprit général de cette pieuse ligue contre Descartes.
Nous allons voir maintenant le cartésianisme, sous Tinfluence de Malebranche, développer davantage quelquesunes de ses tendances métaphysiques, se rapprocher de saint Augustin, et, par saint Augustin, de Platon, faire un nouvel effort pour s'accommoder avec la théologie, provoquer de nouvelles discussions, et partager les cartésiens eux-mêmes en deux camps opposés.