‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 4)Chapitre 7 sur 45 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Diverses considérations sur la vie de Descartes et sur son entreprise philosophique.— Histoire de son esprit d'après le Discours de la Méthode. — Ses études à La Flèche. — Dégoût de toutes les sciences, sauf les mathématiques. — Abandon des livres et des maîtres pour étudier dans le grand livre du monde. — Vojrages et campagnes. — Projet conçu au milieu des camps d'une réforme philosophique. — Résolution de se dépouiller de toutes les opinions précédemment reçues. — Morale par provision. — Motifs de sa retraite en Hollande. — Réforme générale de la philosophie. — Audace dans la pensée. — Mépris de l'histoire, mépris du passé transmis à ses disciples. — De l'ignorance feinte ou réelle de Descartes. — Prudence dans la conduite. — Protestations réitérées contre toute pensée de réforme politique ou religieuse. — Distinction des vérités de la raison et de la foi. — Avances inutiles aux jésuites. — Essai d'une exposition populaire de sa métaphysique. — Discours de la Méthode écrit en français. — Descartes écrivain. — Ses écrits en français et ses écrits en latin. •— Pourquoi il a cédé aux sollicitations de la reine Christine. — Sa mort à Stockholm. — Translation de ses restes à Paris. — Honneurs rendus à sa mémoire. — Enthousiasme de ses disciples.

René Descartes naquit en 1596, le dernier jour de mars, à La Haye, petite ville de Touraine, entre Tours et Poitiers (1). Il était d'une ancienne et noble famille de robe et

(1) n n'y a pas vu le jour par hasard, comme on l'a dit. La famille de Descartes avait à La Haye une maison qu'on montre encore aujourd'hui Sa mère y venait faire ses couches auprès de sa grand'mère. C'est là que déjà elle avait mis au monde son premier enfant, le frère aîné de Descartes, qui succéda à son père comme conseiller du parlement de Bretagne, et une fille qui fut mariée à M. du Crevis. Ëtant morte quelques joiu^ après la naissance de René Descartes, elle fut enterrée dans l'église de Notre-Dame de cette ville. Enfin, c'est là que Descartes a passé les premières années de sa vie, confié à une nourrice à laquelle il fit une pension, en reconnaissance des soins qu'elle avait eus de sa première enfance

d'épée appartenant au Poitou. En naissant il reçut le titre de seigneur du Perron, du nom d'une petite seigneurie que ses ancêtres possédaient dans cette province (1). C'était le troisième enfant de Joachim Descartes, conseiller au parlement de Bretagne (2), et de Jeanne Brochard, fille du lieutenant-général de Poitiers qui mourut peu de jours après l'avoir mis au monde. Son enfance fut faible et maladive, comme il nous l'apprend lui-môme dans une lettre à la princesse Elisabeth : «Étant né d'une mère qui mourut peu de jours après ma naissance d'un mal de poumon causé par quelques déplaisirs, j'avais hérité d'elle une toux plus sèche et une couleur pâle que j'ai gardées jusqu'à l'âge de vingt ans, et qui faisaient que tous les médecins qui m'ont vu avant ce temps me condamnaient à mourir jeune (3). »

(voir une notice par Tabbé Lalanne sur Torigine delà famille de Oescartes, Bulletin de la Société des antiquaires de V Ouest, 4« trimestre de 1857). La Haye est situé à une lieue seulement de la métairie appelée les Cartes, d'où la famiUe du grand philosophe tire son nom. Cette métairie est dépendante de la conmiune des Ormes-Saint-Martin, dans le. département de la Vienne ; elle s'appelle encore aujourd'hui la terre dite des Cartes {Note sur la famille de Descartes, par M. d'Argenson ; Mémoires de la Société archéologique de Tour aine, t. IV.)

(1) Baillet a cependant exagéré la noblesse et l'ancienneté de la famille de Descartes. Ainsi il fait de son grand-père, Pierre Oescartes, médecin à Châtelleraut, un écuyer ayant pris les armes pour le roi et pour la religion. {Note de M. d'Argenson,)

(2) Il est impossible de faire de Oescartes un Breton et un compatriote dAbélard.. Sen père, qui était du Poitou et y avait ses propriétés, ne venait à Rennes que pendant le semestre où ses fonctions l'y appelaient, les offices de ce parlement, comme nous l'apprend Baillet, n'étant que semestres pour le service et pour la résidence. C'est son fils aîné qui, le premier de la famille, s'établit en Bretagne. Mais le grand-père, le père, la mère de René, tous ses aïeux, les Descartes, les Ferrand, les Brochard, les Sauzay^ les Sain, étaient de Châtelleraut. C'est là que lui-même il recueillit son patrimoine, et enfin il appartenait à la hiérarchie féodale de cette contrée par sa seigneurie du Perron. Les deux notices de M. d'Argenson et de l'abbé Lalanne, que j'ai citées, démontrent par des pièces authentiques que Descartes est né en Touraine^ qu'il y a passé sa première enfance, et que, par sa famille paternelle et maternelle, il appartient au Poitou et surtout à la ville de Châtelleraut.

(3) Édition Cousin des Œuvres complètes de Descartes, t. IX, p. 230-

Mais nous n'avons nullement l'intention de faire ici une biographie, pour laquelle nous renvoyons à Baillet (1) et à Texcellent abrégé qu'en a donné M. Garnier, en tête de son édition des œuvres philosophiques de Descartes; nous voulons seulement signaler les qualités principales d'esprit et de conduite par lesquelles il a réussi dans cette grande mission philosophique, à laquelle il se sentit appelé du jour où il commença à penser.

Dans les deux premières parties du Discours de la Méthode^ il raconte, avec autant de simplicité que de grandeur, l'histoire de son esprit. Il fit ses études, sous la direction des Jésuites, au collège nouvellement fondé de La Flèche. « J'ai été nourri aux lettres dès mon enfance, et pour ce qu'on me persuadait que par leur moyen on pouvait ac-

(1) BaiUet a publié en 169t une Fie de Detcartes^ en 2 vol. in-4**, dont il a donné Tannée suivante un abrégé en 1 vol. in-12. Baillet est de beau* coup le meilleur et le plus complet de tous les biographes de Descartes. Il a eu le concours de tous les amis de Descartes; il a puisé aux sources les plus sûres et dans les pièces originales. Aussi son histoire abonde-t-elle en détails intéressants, en renseignements précieux sur la vie, sur la personne et sur les ouvrages de Oescartes. Mais malheureusement Baillet, qui est tout à fait dépourvu d'esprit philosophique et de sens critique, môle à son récit une foule de hors-d'œuvre, de plates réflexions, de minuties, tandis que souvent il omet ce qu'il nous importerait le plus de savoir pour rhistoire de la philosophie de Descartes. Nous ne dirons donc pas avec M. Cousin que l'ouvrage de Baillet est excellent^ mais, d'un autre côté, nous ne saurions approuver ce jugement trop sévère qu'en porte Malebranche : « La Vie de M. Descartes par M. Baillet n'est propre qu'à rendre ridicules ce philosophe et sa philosophie. » {Correspondance inédite publiée par l'abbé Blampignon, p. 13.)

Avant Baillet, un antre Français, Pierre Borel, médecin de Castres, avait écrit une vie de Descartes s Renati Cartesii summi philosophi Cornpendium^ publié à Castres en 1653. Mais cette vie est très-courte, incomplète, sans ordre; elle a été rédigée sur oui dure et n'a de remarquable que l'enthousiasme de l'auteur pour Descartes. En dehors de la France, Daniel Upstorpius, professeur à l'Université de Lubeck, a publié en 1653 an fragment sur la vie de Descartes dans ses Specimina philosophiœ^ in-4% Ludg.-Batav., et Jean Tepelius a fait paraître à Nuremberg, en 1664, Historia philosophiœ cartesianœ, in-12, qui n'est qu'une brochure et dont un seul chapitre, fort incomplet comme tout le reste, est consacré à la vie de Descartos.

quérir une connaissance claire el assurée de tout ce qui est utile à la vie, j'avais un extrême désir de les apprendre. » Puis il raconte comment il a été déçu, ne trouvant partout que contradiction et incertitude^ et pas une seule doctrine telle qu'on lui avait fait espérer, sauf les mathématiques. Charmé par leur clarté et leur évidence, il s'y livra avec ardeur; avant d'avoir quitté les bancs, il avait perfectionné l'algèbre, et,il était déjà un grand mathématicien. Quant à la philosophie, il n'y avait rien trouvé qui ne fût sujet à dispute; or, comme elle enferme les principes de toutes les autres sciences, il jugeait que rien de solide n'avait pu être bâti sur des fondements aussi peu fermes. Ainsi, dès le collège. Descartes avait sondé les principes de la certitude humaine et conçu la pensée d'une réforme dans la philosophie et dans toutes les sciences.

Mécontent des docteurs et des livres, il les abandonne aussitôt que l'âge lui permet de s'affranchir de la tutelle de ses maîtres, résolu à ne plus chercher la science qu'en lui-même ou bien dans le grand livre du monde. C'est dans ce grand livre que d'abord il étudie : «J'employai, dit-il, le reste de ma jeunesse à voyager, à voir des cours et des armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir diverses expériences et à faire telle réflexion sur les choses qui se présentaient que j'en pusse tirer quelque profit (1). »

Après deux ou trois années passées à Paris, pendant lesquelles l'amour de la science l'avait emporté sur le goût des plaisirs et des compagnies de son âge, à l'exemple de la noblesse, il crut devoir prendre le parti des armes, et il s'engagea, à l'âge de vingt-uii ans, au service de Maurice de Nassau. Le désir de voir des pays étrangers, la guerre civile qui venait d'éclater de nouveau en France, les luttes entre le maréchal d'Ancre et les plus grands seigneurs de la cour, telles furent, selon Baillet, les raisons qui déterminèrent Descartes à prendre du service à l'étranger plutôt

(1) Discours de la Méthode.

VIE DE DESCÀRTES. 33

qu'en France. Mais pourne pas perdre sa liberté, il ne voulut jamais être que volontaire, s'entretenant à ses dépens, ne recevant aucune paye et renonçant à toute charge. Au bout de deux ans, il quitta, pour TAUemagne, la garnison de Bréda et la Hollande. Il y prit part, dans les armées de l'électeur de Bavière, aux premières luttes de la guerre de Trente ans, mais sans épouser plus vivement les querelles des princes catholiques que celles des protestants. Au milieu même des camps, il songe à la science et à la philosophie, il observe le cœur humain, les passions que la guerre développe ; il étudie la construction des machines qui battent les remparts (1). Dans la garnison de Bréda, il compose son traité de musique, et jette déjà sur le papier un certain nombre d'ébauches des pensées qui fermentent dans son esprit sur la philosophie et les mathématiques (2). Dans Prague, où il pénètre avec les troupes victorieuses de l'électeur de Bavière, il ne songe qu'à Tycho- Brahé et à ses machines, comme plus tard, un autre

(1) Le P. Poisson dit, dans ses Commentaù^es sur la Méthode de Des-" cartes (10« observation) : « J*ai des Mémoires entre les mains que M. Descartes a faits à la guerre, où Ton peut voir combien cet exercice est utile à un homme qui sait faire usage de toutes choses, et qu'un esprit bien fait trouve dans le milieu d'un camp de quoi servir d'entretien à ceux qui fréquentent aussi le Lycée. » Espérons que quelque jour ces curieux mémoires seront retrouvés.

(2) Baillet donne le catalogue de ces essais de jeunesse trouvés par M. Cbanut à l'inventaire des papiers de Descartes après sa mort : 10 Quelques considérations sur les sciences ; 2° quelque chose de l'algèbre ; 3° quelques pensées sous le titre de Democrilica ; 4° recueil d'observations sous le titre d^* Expérimenta ; 5** Traité, commencé sous celui de Prœambula; 6" un autre intitulé Olympica, sous forme de discours, qui n'était que de 12 pages ; 7" considérations mathématiques sous le titre de Pamassus, dont il ne restait que 36 pages. La plupart de ces fragments copiés par Leibniz, auquel Clerselier les avait communiqués pendant son séjour à Paris, ont été heureusement retrouvés à Hanovre, par M. Foucher de Careil, qui a publié un volume d'CEuvres inédites de Descartes, in-8", 1859. Paris, Durand. Diverses raisons que nous douuerons daus le chapitre suivant, nous portent à croire qu'il faut ajouter à la liste des ouvrages composés avant le Discours de la AféthodCf les Règles de la direction de V esprit,

soldat philosophe, Vauvenargues, amené aussi dans ces mêmes murs par la guerre, y songera à Fauteur du Discours de la Méthode (1). Mais, d'ailleurs. Descaries lui-même nous dit comment il s'est mêlé à ces guerres qui agitaient l'Europe : « Je ne fis autre chose, pendant neuf années, ' que rouler çà et là dans le monde, tâchant d'y être spectateur, plutôt qu'acteur, dans les comédies qui s'y jouent. » Au commencement de 1619, lorsqu'il venait d'entrer au service de l'électeur de Bavière, l'hiver l'arrêta sur les frontières de la Bavière, en un quartier où, comme il le raconte, ne trouvant aucune conversation qui le divertît, et n'étant troublé par aucun soin, ni par aucune passion, il demeurait seul enfermé tout le jour, ayant tout le loisir de s'entretenir avec ses propres pensées. C'est là un grand et solennel moment dans la vie de Descartes; c'est alors, pour ainsi dire, qu'il achève de dépouiller le vieil homme, se résolvant à se défaire de toutes les opinions reçues autrefois dans sa créance, pour ne plus, comme il le dit, les y admettre qu'ajustées au niveau de la raison; c'est alors enfin qu'une lumièie nouvelle, qui le ravit, a brillé à ses yeux, comme l'attestent ces mots latins écrits de sa main dans le manuscrit des Olympiques : Cum plenus forem enthusiasmo et mirabilis scientiœ fundamenta reperirem^ 10 novembre 1619 (2). Une année plus tard, à pareil jour, le 10 novembre 1620, il ajoutait en marge de sa main, Cœpi intel" ligere fundamentum inventi mirabilis. Quelle est cette invention merveilleuse ? Nous n'avons pas la prétention de dissiper tous les doutes sur un point dont Clerselier lui-môme et les autres cartésiens n'ont pu, au dire de Baillet (3), donner l'explication ; nous croyons seulement pouvoir

(1) Disc, delà Méthode,

(2) Vie de Descartes^ liv. I,ch. xi, p. 51.

(3) Pendant cet hiver, Descartes eut des rôves singuliers, des sortes de visions qu'il raconte ; c'est alors aussi qu'il fit le vœu du pèlerinage de Notre-Dame de Lorette, dont parle Baillet, et qu'on ne peut plus mettre en doute après la publication des Cogilationes privatcSy par M. Foucher de Careil.

conjeclurer qu'il s'agit ici de cette yraie méthode dont il est question dans la deuxième partie du Discours de la Méthode, de cette méthode, ou mathématique universelle, qui comprend l'application de l'algèbre à la géométrie, et qui devait, dans sa pensée, s'étendre, non-seulementà toutes les branches des mathématiques, mais aux difficultés de toutes les sciences, et de la métaphysique elle-même.

Après avoir fait la campagne de Hongrie en 1621, il abandonna, au bout de quatre ans, le métier des armes pour être plus libre de se donner tout entier à la science. Il ne paraît pas, d'ailleurs, avoir emporté des camps une grande estime pour la profession des armes, à en juger par ce passage d'une de ses lettres : « J'ai bien de la peine à lui donner place entre les professions honorables, voyant que l'oisiveté et le libertinage sont les deux principaux motifs qui y portent aujourd'hui la plupart des hommes (1). »

Cependant, avant de se mettre à l'œuvre, il veut achever de mûrir dans son esprit le projet de la grande réforme qu'il médite. Il recommence à voyager, il se met de nouveau à parcourir le monde. Il va dans le Nord qu'il n'avait pas encore visité, et du Nord il va au Midi. Il parcourt l'Italie, visite Rome et Venise, sans oublier Notre-Dame de Lorette où il accomplit un vœu, puis il traverse la France où il règle ses affaires et fait visite à sa famille dans la Bretagne et le Poitou. Au retour d'Italie il passe trois années à Paris, pendant lesquelles, selon Baillet, il fit l'expédition de la Rochelle où il servit encore une dernière fois comme volontaire. Il fréquentait à Paris la société des gens du monde, se mêlait à tous les divertissements honnêtes, mais sans jamais abandonner son dessein et « profitant, dit-il, en la connaissance de la vérité peut-être plus

(I) Lettres, édit. Cousin, t. VllI, p. 418. Dans une lettre au P. Mersenne, de 1C39, il plaisante spirituellement sur cette vocation militaire de courte durée : « L'âge m'a ôté cette chaleur de foie qui me faisait aulrefois aimer les armes, et je ne fais plus profession que de poltronnerie. » £d. Cousin, U VIII, p 70.

36 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.

que s'il n'eût fait que lire des livres ou fréquenter des gens de lettres (1). »

Mais tandis qu'il erre ainsi à travers le monde, il ne veut laisser aller au hasard ni sa conduite ni sa pensée. A des règles absolues, pour diriger son esprit, dont nous parlerons bientôt, il ajoute, dans la troisième partie du Discours de la Méthode , des règles provisoires pour se guider prudemment dans la vie, suivant la plus grande probabilité, afin de ae point demeurer irrésolu en ses acfions, tant que la raison l'obligeait de l'être en ses jugements, en attendant qu'il eût trouvé la certitude. Ces règles provisoires consistent en quelques maximes vulgaires de sagesse et deprudence, et ne constituent point un système ; ce n'est, suivant l'expression de Descartes, qu'une morale par provision, où il cherche momentanément un abri, en attendant qu'il ait relevé du milieu des ruines accumulées par les doutes de son esprit, l'édifice définitif de la science. Rester fidèle aux lois et à la religion de son pays et, entre plusieurs opinions également reçues, ne choisir que' les plus modérées, éviter tous les excès, et particulièrement toutes les promesses par lesquelles on retranche quelque chose de sa liberté, voilà la première de ces règles, que Descartes semble avoir empruntée à Montaigne ou à Charron (2). Par la seconde, il s'impose d'être le plus ferme et le plus déterminé dans ses actions qu'il pourrait, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses, y étant une fois déterminé, que si elles étaient trèsassurées. La troisième, qu'on dirait de Sénèque, prescrit de tâcher toujours plutôt à se vaincre que la fortune, et à changer ses désirs plutôt que l'ordre du monde.

(J) Discours de la MétHodc.

(2) Charron, en effet, place parmi les offices de la sagesse, obéir et observer les lois, coutumes et cérémonies des pays, liv. II, cliap, Viii. Ce que dit ici Descartes contre les promesses par lesquelles on retranche quelque chose de sa liberté, le fit accuser d'avoir attaqué les vœux. 11 s'en défend, dans une de ses lettres, en rappelant qu*il a très-expressément excepté dans le Discours de la Méthode tout ce qui touche à la religion.

Telles sont les trois règles auxquelles il réduit sa morale par provision, et auxquelles il a réellement conformé sa vie, n'ayant jamais manqué ni de prudence dans sa conduite, ni de fermeté dans ses résolutions, ni d*empire sur lui-môme et de modération dans ses désirs. Il ne s'agit point, on le voit, d'un système de morale, mais de quelques règles de conduite que Descartes croit bonnes à suivre, et pour lui-même, et pour les autres, dans la pratique de la vie. Comme conclusion de cette morale, après avoir examiné les diverses occupations des hommes, afin de rechercher la meilliBure, il s'assure qu'il ne pouvait mieux faire que de continuer en celle-là môme oîi il se trouvait, c'est-à-dire, que d'employer toute sa vie à cultiver sa raison et à avancer, autant qu'il le pourrait, en la connaissance de la vérité, suivant la. méthode qu'il s'était prescrite et dont il ^vait éprouvé, dit-il, d'extrômes contentements depuia qu'il commençait à s'en servir.

Assuré de ces maximes, et se sentant mûr pour l'accomplissement de cette grande réforme à laquelle, dès le collège, il n'avait cessé de penser, il prend le parti de s'éloigner pour toujours du monde et de vivre dans la retraite. Afin que cette retraite soit plus profonde, il quitte sa patrie, sa famille, ses amis, et se retire dans la Hollande, où il avait servi deux années sous le prince d'Orange. Il accusait le climat de Paris d'ôtre trop chaud et de porter son esprit aux chimères ; peut-ôtre aussi allait-il chercher hors de la France une liberté plus grande de philosopher. Ainsi la Hollande a eu la gloire d'être la seconde patrie de Descartes, comme debeaucoup d'autres libres penseurs, illustres réfugiés, pendant tout le dix-septième siècle. Descartes, qui ne comptait presque pour rien le temps de sa vie passé ailleurs, dit Baillet, y a vécu vingt et un ans dans la solitude, absorbé par ses méditations et par ses expériences. Il avait dans sa demeure un coin retiré pour les dissections d'animaux, avec une sorte d'atelier de mécanique pour la construction des machines, et surtout pour la taille des verres, où, selon Baillet, il était un

grand maître. Qn a peine à le suivre, l'histoire de Baillet à la main, dans ses fréquents changements de résidence, tantôt pour le seul motif d'échapper aux lettres et aux visites importunes, tantôt pour veiller à l'impression d'un ouvrage, tantôt pour aider de ses leçons et de ses conseils les professeurs qui avaient goûté sa doctrine et commençaient à l'enseigner publiquement, tantôt pour se rapprocher de sa royale élève, la princesse Elisabeth (i). Dans ses lettres, il vante l'innocence de son désert, en opposition aux agitations et aux intrigues de Paris, et les commodités qu'il y trouve pour ses études : « Hors de ma solitude il est difficile que je puisse avancer en rien dans la recherche de la vérité (2). »

Cette solitude, dont il avait besoin, il savait la trouver, non-seulement dans les champs, mais même- dans les villes les plus populeuses, comme Amsterdam, d'où il éc^it à Balzac : « Parmi la foule d'une grand peuple fort actif et plus soigneux de ses propres affaires que curieux de celles d'autrui, sans manquer d'aucune des commodités qui sont dans les villes les plus fréquentées, j'ai pu vivre aussi solitaire et retiré que dans les déserts les plus écartés.»

Cependant au fond de sa retraite, par l'intermédiaire du père Mersenne, son condisciple au collège de La Flèche et le plus ancien de ses amis, il est averti de ce qui se passe entre les savants de tous les pays, il ne demeure étranger à aucune découverte, ni à aucune recherche. Mersenne, que le père Rapin appelait le résident de M. Descartes à Paris, lui transmet les problèmes, les objections des mathématiciens , des philosophes et des théologiens, et reçoit ses réponses et ses solutions. Mais, entraîné par une ardente curiosité scientifique, ne se borne pas à transmettre les objections, lui-même

(1) Voir dans Baillet, liv. IIÏ, cbap. ii, l'énumération des diverses résidences de Descartes. La dernière est Egmond de Binnen, près d'AIcmaer, qu*il habita pendant plusieurs années et quMl ne quitta que pour aller en Suède.

(2) Édit. Cousin, t. X, p. 375.

il les provoque, il met aux prises les amours-propres, il excite des rivalités, il échange, avec un zèle que Descartes dut quelquefois modérer, de vrais cartels scientifiques, afin de débarrasser, disait-il, les discussions de ces ménagements réciproques qui peuvent porterpréjudice à la vérité. « Il avait, dit Baillet, un talent particulier pour commettre les savants entre eux et pour prolonger les disputes qu'il avait excitées. »

Descartes a publié en Hollande le Discours de la Méthode et la plupart de ses ouvrages (i). Avant d'aller mourir en Suède, il avait vu s'introduire, non sans quelques

(1) Voici la liste des ouvrages de Descartes : Discours de la Méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences; plus la DioptriquCy les Météores et la Géométrie^ qui sont des essais de cette Méthode, sans nom d*auteun Leyde, 1637, in-4'>. Etienne de Courcelies traduisit en latin le Discours de la Méthode, la Dioptrique et les Mé' iéores. Cette traduction fut revue par Descartes et publiée sous le titre suivant : Renati Descartes Specimina philosophiœ, seu Dissertatio de methodo recte regendœ rationis, Dioptrice et Meteora^, Âmst., 1644, in-4". La Géométrie fut traduite en latin par François Van Schooten : Renati Descartes Geometria cum Florimondi de Beaune notis, ex Gallico latine, interprète et commentatore Francisco a Schooten, Lugd.-Batav., 1649, in-4*. — Meditationes de prima phiiosophia, in qua Dei existentia et animœ immortalitas demonstrantur.VB.T\s, 1641, in-8*. Dans Ia2« édition, faite sous les yeux de Descartes, le titre est'ainsi modifié : Renati Descartes Meditationes déprima philosophia, in quibus Dei existentia et animœ a corpore disiinctio demonstrantur , His adjwàctœ sunt varice ohjectiones doc forum virorum ad istas de Deo et anima demonstraliones cum res' ponsionibus auctoris, Amst., 1542, in-12. Cet ouvrage, traduit en français par le duc de Luynes, parut sous ce titre : Les Méditations métaphysiques de René Descartes touchant la première philosophie , dans lesquelles l'existence de Dieu et la distinction réelle entre Vâme et le corps de rhomme sont démontrées, Paris, 1647, in-4°. — Principia philosophiœ, Amst, 1644, in-4*'. Cet ouvrage a été traduit en français par l'abbé Picot. Paris, 1647, in-*». — Traité des passions de Vâme. Amst., 1649, in-12. Voici les principaux de ses ouvrages posthumes ; V Homme de René Descartes, avec les Remarques de Louis de La Forge, et un Traité de la formation du fœtus, par le m^me Descartes. Paris, 1664, in-4'>. — L'ouvrage avait paru deux ans auparavant, traduit en latin par Schnyl : De homine tractatus figuris et latinitate donatus, Leyde, 1662, in-4» — Le même, avec le Monde, ou Traité de la lumière de Des^ cartes^ revu et corrigé par Glerselier, Paris^ 1677, in-4*'. Une première et

40 pniLosopniE cartésienne. *

orages, ses principes philosophiques dans les universités d'Utrecht et de Leyde. Grâce h de puissants protecteurs, à Tambassadeur de France, au prince d'Orange lui-même et à sa qualité de gentilhomme, son repos ne fut pas sérieusement troublé, et il sortit à son avantage de quelques affaires suscitées par l'intolérance philosophique et religieuse de certains ministres protestants (1). Descartes, gentilhomme, avec un patrimoine suffisant pour n'avoir besoin de personne (2), s'occupant en son loisir d'expériences et de spéculations philosophiques, échappa à des persécutions sous lesquelles, professeur à la Sorbonne ou à l'université d'Utrecht, il aurait peut-être succombé. Il y a un peu d'orgueil, mais il y a aussi le juste sentiment du besoin de liberté pour philosopher à son aise, dans ce passage du Discours de la Méthode : « Je ne me sentais point, grâces à Dieu, de condition qui m'obligeât

moins bonne édition în-12 avait paru en 1664. — Lettres de RenéDescartes^ où sont traitées les plus belles questions touchant la morale^ la physique^ la médecine et les mathématiques y données au public par le sieur Clerselier, Paris, l(î67, 3 vol. in-4**. — Renati Descartes opuscula posthuma physica et mathematica, Âmst., 1701, in4". C'est là que furent publiés pour la première fois le traité inachevé : Regulœ ad directionem ingenii, et le commencement d'Un dialogue : Inquisitio veritatis per lumen naturalCt qui ont été traduits en français par M. Cousin.

Les principales éditions de ses Œuvres sont celles d'Amsterdam, 9 vol. io-40, 1713; de Francfort-sur-le-Mein, 7 vol. in-4o, 1697, précédée d'un Abrégé de la vie de Descartes. Il en parut une eu France, mais fort incomplète. Paris, 1724, 13 vol. in-12. M. Cousin, de 1824.à 1826, a donné inie édition complète des Œuvres de Descartes en 11 vol. in-8», et M. Garnier une édition de ses Œuvres philosophiques en 4 vol. in-8». Paris,

(1) Voir le chapitre xii sur l'histoire du cartésianisme en Hollande.

(2) D'après les calculs de Baillet, les revenus de Descartes ne dépassaient pas 6 ou 7,000 francs de rente, qui valaient, il est vrai, plus da double de ce qu'ils vaudraient aujourd'hui, mais qui, avec son goût pour les expériences, devaient à peine lui suffire. Aussi vendit-il successivement toutes ses propriétés du Poitou, et même le fief du Perron, en se réservant toutefois le droit de conserver le titre de seigneur du Perron. Cette seigneurie était d'ailleurs bien peu considérable, puisqu'il s'en défit pour 3,000 francs.

à faire un métier de la science pour le soulagement de ma fortune. »

Comme tous les grands réformateurs, il a, au plus haut degré, le mépris du passé et la confiance en son propre génie. Non-seulement il connaît très-mal ces auteurs anciens qu'il méprise, mais il se vante de les ignorer, « Qu'il fût vrai, dit-il dans sa réponse à Voétius, comme vous vous engagez à le prouver, que je ne comprends pas les termes de la philosophie péripatéticienne, peu m'importerait assurément, car ce serait plutôt une honte à mes yeux d'avoir donné à cette étude trop de soins et d'attention (i). » Il affecte le même mépris pour les études historiques et pour les langues : « Il n'est pas plus, dit-il, du devoir d'un honnête homme de savoir le grec et le latin, que le suisse ou le bas-breton, et l'histoire de l'empire germano-romanique, que celle du plus petit état qui se trouve en Europe (2). » Étant allé faire visite à Utrecht à la célèbre mademoiselle de Schurmann, et l'ayant trouvée livrée à son étude favorite, qui était le texte hébreu de l'Écriture sainte, il s'étonna de ce qu'une personne de ce mérite donnât tant de temps aune chose de si peu d'importance (3).

Une faisait pas plus de cas du grec et du latin que de l'hébreu, Sorbière rapporte que, se trouvant près de la reine Christine, pendant qu'Isaac Vossius lui donnait une leçon de grec, il avait pris la liberté de lui dire qu'il s'étonnait que sa majesté s'amusât à ces bagatelles, que pour lui, il en avait appris tout son saoul dans le collège étant petit garçon, mais qu'il se savait bon gré d'avoir tout oublié lorsqu'il était parvenu à l'âge de raisonnement (4). Celui qui sait le latin, d'après un propos que lui attribue Yico, en sait-il

(l)Éd. Cousin, t. XI, p. 2.

(2) Ibid.^ 341. Recherche de la vérité par la lumière naturelle,

(Z) Ce sont les termes mômes dont se serait servi Descartes, d'après Tanteur de la Vie de Labadie, cité par M. Foucber de Careil dans son Mémoire sur la princesse Elisabeth, in-8*, Durand, 1862. Ce biographe ajoute que mademoiselle de Schurmann en fut profondément blessée, et ne put jamais le pardonner à Descartes.

(4) Baillet, Vie de Descartes^ 2« partie, p. 396.

donc plus que la fille de Cicéron au sortir de nourrice?

Qu'on ne lui parle pas de ce qu'ont pensé d'autres hommes avant lui, car il veut ignorer, répond-il à Gassendi, si jamais d'autres hommes ont existé (i). A Ten croire, n'eût-il jamais rien lu, il n'en aurait pas moins pensé et écrit tout ce qu'il a pensé et tout ce qu'il a écrit. « Voilà mes livres, disait-il » à un de ses visiteurs en Hollande, lui montrant des animaux qu'il avait disséqués (^). Ce mépris de l'histoire et de l'érudition a passé du maître aux disciples , et de la philosophie du dix-septième à celle du dix-huitième. Il appartenait à notre époque de remettre en honneur les consciencieuses et impartiales études de l'histoire en général et, en particulier, de l'histoire de la philosophie. Quelque injuste et aveugle qu'ait été ce mépris des anciens, il faut reconnaître qu'il a été favorable à la liberté philosophique qu'enchaînait un respect superstitieux, ou une admiration excessive pour l'antiquité, et y voir Tantécédenl, peut-être même la condition du développement de ridée de la perfectibilité. En effet, de ce mépris des anciens est née la querelle des anciens et des modernes, et au milieu de la querelle des anciens et des modernes s'est développée l'idée de la perfectibilité. Nous verrons plus tard que les plus ingénieux et les plus hardis défenseurs de la loi du progrès, Perrault, Fontenelle et Terrasson, appartenaient à l'école de Descartes.

Cependant il ne faudrait pas croire que, malgré ce mépris des anciens, Descartes ne les ait pas plus ou moins connus

(1) « Vous devriez vous souvenir que vous parlez à un esprit tellement détaché des choses corporelles, qu'il ne sait pas même si jamais il y a eu aucuns hommes avant lui, et qui partant ne s'émeut pas beaucoup de leur autorité. » (Rép. à Gassendi.)

(2) Il écrit à Constantin Huygens : « Je visite mes livres si peu souvent qu'encore que je n'en aie que demi-douzaine, il y en a néanmoins un des vôtres qui s'est caché parmi eux plus de six mois sans que je m'en sois aperçu.» {Œuvres inédifeSyToucher de Carelh p. 231.) H avait fort peu de livres, dit Baillet, et la plupart de ceux qu'on trouva après sa mort étaient des présents de ses amis, liv. YIII,ch, m.

et étudiés. Voltaire, dans sa pièce des Cabales^ exagère plaisamment l'ignorance de Descartes :

« N*ayant jamais rien lu, pas môme l'Évangile. »

D'un autre côté, Huet et Vico tombent dans une exagération contraire en lui supposant une grande érudition, qu'il aurait dissimulée pour cacher de nombreux larcins à l'antiquité, et se donner faussement les airs d'un novateur et d'un inventeur. Descartes n'était ni un érudit, ni un ignorant. Il est vrai qu'il aimait mieux lire dans le grand livre de la nature que dans ceuk des hommes, mais il n'était pas, et il ne pouvait pas être tout à fait étranger au passé de la science. N'avait-iî pas appris au collège de La Flèche tout ae qu'on enseignait alors de philosophie dans les écoles? N'avait-il pas dû connaître plus ou moins Aristote (1) et saint Thomas que suivaient les Jésuites, ses maîtres ? Selon Baillet, saint Thomas aurait été son auteur favori, l'unique théologien qu'il eût jamais voulu étudier (2). Enfin, de son propre aveu, Descartes avait beaucoup lu , au moins étant au collège : « J'avais parcouru tous les livres traitant des sciences qu'on estime les plus curieuses et les plus rares qui m'étaient tombés dans les mains (3). »

A ce mépris du passé, Descartes joint une confiance en ses propres forces qui est un caractère non moins général des grands révolutionnaires. Il prétend philosopher comme si jamais personne n'avait philosophé avant lui ; rien n'a été fait jusqu'à lui, tout demeure à faire, voilà ce qu'il déclare dans les premières pages du Discours de la Méthode^ et il termine les Principes par ces paroles non moins

(1) Il faut avouer que la façon singulière dont il en parle, ainsi que de Platon, dans la préface des Principes prouve qu'il les connaissait assez mal Tun et l'antre .

(2) Il paraît, en effet, avoir entièrement ignoré saint Augustin, malgré les analogies de sa doctrine avec celle de ce Père de VEglise. Ce sont des critiques bienveillants, ou des disciples, qui lui ont appris ces analogies et révélé l'avantage qu'il pourrait en tirer contre ses adversaires.

{Z) Discours de la Méthode, !»• part.

4i PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.

superbes : « Il n'y a aucun phénornène en la nature qui ne soit compris en ce qui a été expliqué dans ce traité, » c'està-dire qu'il a tout fait et ne laisse plus rien à faire [i). De là une certaine disposition à méconnaître les découvertes, le génie de ses prédécesseurs et de ses contemporains, même de Galilée, auquel il n'accorde que le médiocre éloge d'avoir philosophé un peu mieux que le vulgaire.

Mais à l'audace de l'entreprise et de la pensée, il ajoute la prudence et les sages ménagements qui sont propres à en assurer le succès. Cet esprit de conduite, joint à une connaissance profonde du cœur humain, est remarquable dans les sages conseils qu'il donne à son téméraire disciple Régis. Il lui recommande de ne jamais proposer d'opinions nouvelles comme nouvelles, mais de se contenter d'apporter des raisons nouvelles avec les moyens de les faire goûter, en retenant le nom et l'apparence des anciennes : « Qu'était-il nécessaire que vous allassiez rejeter si publiquement les formes substantielles et les qualités réelles? Ne vous souveniez-vous pas que j'avais déclaré en termes exprès, dans mon Traité des météores^ que je ne les rejetais pas et que je ne prétendais pas les nier, mais seulement qu'elles n'étaient pas nécessaires pour expliquer ma pensée et que je pouvais sans elles faire comprendre mes raisons (2) ? »

S'il évite de paraître novateur en métaphysique, à plus forte raison en politique et en religion, soit dans l'intérêt de son propre repos, soit pour le succès de sa doctrine. De là le reproche, que lui font quelques-uns de ses adversaires, de tenir plus encore au repos de sa personne qu'à la gloire et à la vérité. Dans le Discours de la Méthode^ il proteste contre toute pensée de réforme politique ou reli-

(1) Il dit au commencement da Traité des passions : a H n'y a rien en quoi paraisse mieux combien les sciences que nous avons des anciens Sont défectueuses qu'en ce qu'ils ont écrit des passions... C'est pourquoi je serai obligé d'écrire ici en même façon que si je traitais d'une matière que personne avant moi n'eût touchée. »

(2) T. I des Lettres, p. 405, édit. Clerselier.

gieuse. Car bien qu'il remarque quelques difficultés à réarmer son esprit, «ces difficultés n'étaient point toutefois sans remède, ni comparables à celles qui se trouvent en la réformation des moindres choses qui touchent le public. » II craint par-dessus tout qu'on ne le confonde a avec ces humeurs brouillonnes et inquiètes qui, n'étant pas appelées ni par leur naissance, ni par leur fortune au maniement des affaires publiques, ne laissent pas d'y faire en idée quelque nouvelle réformation, et si je pensais qu'il y eût la moindre chose en cet écrit par laquelle on pût me soupçonner de cette folie, je serais très-marri qu'il fût publié... Jannaismon dessein ne s'est étendu plus avant que de réformer mes propres pensées et de bâtir dans un fonds qui est tout à moi (1). » Mais cela même était la plus hardie et la plus originale des réformes.

Obéir aux lois et aux coutumes de son pays, en retenant constamment la religion suivant laquelle Dieu lui a fait la gràc€ d'être instruit dès son enfance, voilà, comme on Ta vtt, la première règle de sa morale parprovision, S'ilproteste contre toutepensée de réformation dans l'État, plus vivement encore proteste-t-il contre toute pensée de réformation dans l'Église, J'ai la religion du roi, j'ai la religion de ma nourrice, voilà ce qu'il se borne à répondre au théologien réformé Revins, qui le presse d'examiner avec autant d'application les fondements de sa religion que ceux de la philosophie (â). De la condamnation universelle, qu'il porte d'abord contre toutes les sciences, il a grand soin d'excepter la théologie: a Je révérais, dit-il, notre théologie et je prétendais autant qu'aucun autre à gagner le ciel, mais ayant appris, comme chose très-assurée^ que le chemin n'en est pas moins ouvert aux plus ignorants qu'aux plus doctes, et que les Tentés révélées qui y conduisent sont au-dessus de sotre intelligence, je n'eusse osé les soumettre à la fai- Uesse de mes raisonnements et je pensais que pour en-

Ci) Disc, de la Mélhodey 2« pai tie* (2) Baillet, p. 433.

trep rendre de les examiner et y réussir, il était besoin d'avoir quelque extraordinaire assistance du ciel et d'être plus qu'homme (1). » Tout d'abord, de son doute provisoire il exceptera aussi, en les mettant à part, les vérités de la foi (2).

Par le même motif, sans doute, il se refuse à traiter expressément de l'immortalité de l'âme, de son état dans la vie future et même de la morale. 11 écrit à Chanut : «Messieurs les régents sont si animés contre moi à cause des innocents principes de physique, et si en colère de ce qu'ils n'y trouvent aucun prétexte pour me calomnier, que si je traitais après cela de la morale, ils ne me laisseraient aucun repos. Que ne diraient-ils point, si j'entreprenais d'examiner quelle est la valeur de toutes les choses qu'on peut désirer ou craindre, quel sera l'état de l'âme après la mort, etc. (3) ? » C'est aux docteurs et aux doyens de la sacrée Faculté de théologie de la Sorbonne qu'il dédie ses Méditations (4). A la première nouvelle de la condamnation de, Galilée, il supprime son grand ouvrage du Monde, écrit en français, et déjà presque achevé, auquel il travaillait depuis plusieurs années, n'en laissant subsister qu'un certain nombre de fragments, qui furent publiés quelques années après sa mort, non sans de grandes précautions de la part des éditeurs (5). On verra plus tard, dans l'exposition de sa physique, à quel point cette nouvelle le trouble et l'intimide (t)). Dès lors il n'osa plus, môme en 1644, dans les Principes, soutenir ouvertement l'hypothèse de Copernic.

(1) Discours de la Méthode, V* partie.

(2) Ibid., 3« partie.

(3) Édition Cousin, t. VIII, p. 415.

(4) II écrit au P. Mersenne : « Je vous dirs^ que les cavillationsde quelques-uns m'ont fait résoudre à me munir dorénavant, le plus que je pourrai, de Tautorité d'auirui, puisque la vérité est si peu estimée étant seule. » Éd. Cous., t. VIII, p. 345.

(5) Le Monde de Descartes, ou Traité de la lumière, Paris, 1664, in- 12. Clerselier en donna une meilleure édition en 1677.

(6) Lettres au P, Mers€nne,d\x 10 janvier, du 15 mars, du 14 août 1634, <^d. Cousin, t. VI.

Bossuet lui-même, dans une de ses lettres, juge que Descartes a quelquefois poussé à l'excès la prudence et la soumission : « M. Descartes a toujours craint d'être noté par l'Église, et on lui voit prendre sur cela des précautions qui allaient jusqu'à l'excès, b

C'est ainsi que Descàrtes, non-seulement, a évité le sort de ses prédécesseurs du seizième siècle, qui avaient compromis la cause de la réforme philosophique en la mêlant aux réformes religieuses et politiques, mais il a eu l'avantage d'avoir un certain nombre de protecteurs, d'amis, et de disciples parmi les hommes d'État(l), et parmi les théologiens eux-mêmes. Cependant, malgré cette règle de la distinction de la foi et de la raison, malgré toutes ces réserves, il ne pouvait pas, à cause des inévitables rencontres de la philosophie et delà théologie, échapper tout à fait aux attaques et aux soupçons de théologiens inquiets et défiants, et ne pas commettre lui-môme quelques infractions aune règle qui ne saurait être absolue. Par le désir de montrer que sa philosophie s'accordait mieux que la philosophie vulgaire avec les mystères, il fut entraîné à proposer ces prétendues explications de l'eucharistie, conformément aux principes de sa physique, qui lui ont été tant reprochées et qui, par l'abus qu'en firent quelques-uns de ses disciples, soulevèrent des orages contre la philosophie nouvelle .

(1) Un privilège dans les termes les plus flatteurs lui fut accordé parie chancelier Séguier, le 4 naai 1637, non-seulement pour le Discours de la Méthode, mais pour tout ce qu'il avait écrit jusque-là et tout ce qu'il pourrait écrire dans la suite de sa vie, telle part que bon lui semblerait dedans et dehors le royaume de France. En 1647, Mazarin lui fit obtenir une pension du roi : « en considération de ses grands mérites et de l'utilité que sa philosophie et les recherches de sos longues études procuraient au genre humain, comme aussi pour l'aider à continuer ses belles expériences. » Voir Baillet, liv. VII, chap. xii. Descartes toucha cette pension, malgré les troubles du royaume, pendant les dernières années de sa vie, par les soins du maréchal de La Meilieraye. Baillet nous apprend encore que^ s'il eût survécu à la guerre de la Fronde, il aurait touché une pension beaucoup plus considérable, qui était destinée, suivant l'ordre du roi à lui faire un établissement honorable dans le royaume^ liv. VIII, ch.ir .

II eût mieux valu sans doute se renfermer dans la distinction des vérités de la raison et de la foi, et se retrancher opiniâtrement derrière Tincompréhensibilité du mystère. Mais cependant ce parti lui-môme n'était pas sans danger. En gardant sur ce point délicat un silence obstiné, en dépit de toutes les instances et de toutes les accusations, Descartes n'aurait-il pas paru avouer que la philosophie de l'École s'accommodait mieux que la sienne avec le concile de Trente? « Que nous sert, disaient en effet un certain nombre de- théologiens, que vous protestiez de votre attachement à la foi, si vous ne montrez que vos principes peuvent s'accommoder avec elle? Ne pensez pas vous excuser en renvoyant aux théologiens d'interpréter l'Écriture, car étant chrétien comme vous êtes, vous devez être prêt de répondre et de satisfaire à tous ceux qui vous objectent quelque chose contre la foi, principalement quand ce qu'on vous objecte choque les principes que vous voulez établir (1). » D'autres' adversaires le somment de s'expliquer d'une manière plus pressante encore : « Si vous refusez de répondre sous prétexte que vous n'êtes pas théologien, je vous dis que vous êtes chrétien, à qui la sainte Écriture donne ordre d'être toujours prêt de rendre raison de la foi (2). n Si donc il était dangereux de parler, il n'était peut-être guère moins dangereux de se taire. D'ailleurs, au défaut de ce prétexte , croit-on que d'autres eussent manqué pour faire la guerre au cartésianisme ? L'incompatibilité vraie ou prétendue avec l'eucharistie ne pouvait que plaire assurément aux théologiens réformés de la Hollande, et cependant plusieurs ne seront pas moins hostiles que le P. Valois lui-même à la philosophie de Descartes.

Mais comment Descartes cntend-il cette règle de la distinction des vérités de la foi et de la raison, dont certains philosophes du seizième siècle s'étaient servis avec si peu

(1) Sixièmes objections contre les Médiiationsi

(2) Objections d'Hyperaspistes.

de bonne foi et une ironie si transparente? Quoiqu'on ne puisse le soupçonner ni d'ironie, ni de mensonge, comme Pomponat, Bayle ou Voltaire, cependant il est évident qu'il n'adopte pas cette distinction comme une règle absolue. Il ne croit pas, en effet, que les choses qui sont clairement connues par la lumière naturelle puissent être contraires à la théologie de personne, « à moins, écrit-il au P. Dinet, que cette théologie elle-même ne fût manifestement opposée à la lumière de la raison, ce que je sais que personne n'avouera de la théologie dont il fait profession (1). n

Telle est la doctrine de son école tout entière qui n'a pas cessé de travailler à unir la religion et la philosophie, et de chercher à démontrer, avec plus ou moins de succès, la conformité de la raison et de la foi. En France, en Hollande, en Allemagne, l'accord delaraison et de la foi sera la thèse commune de tous les philosophes et de tous les théologiens cartésiens, de Wittichius comme de Régis, de Malebranche comme de Leibniz. De là aussi la prédominance parmi les théologiens cartésiens, surtout en Hollande, de lai doctrine du sens figuré des Écritures, pour les accommoder avec la physique et avec la raison. Descartes, pressé par des objections tirées de la Bible, avait dû aussi, quoique manifestement à contre-cœur (2), donner lui-même quelques exemples de cette libre interprétation, en ayant recours au sens figuré : « Tout le monde, dit-il, connaît assez la distinction qui est entre ces façons de parler de Dieu dont l'Écriture se sert ordinairement, qui sont accommodées à la capacité du vulgaire et qui contiennent bien quelque vérité, mais seulement en tant qu'elle est rapportée aux hommes, et celles qui expriment une vérité plus simple et plus pure, qui

(1) Édit. Cousin, vol. IX, p. 53.

(2) DaDS la réponse aux sixièmes objections il montre beaucoup de mauvaise humeur contre les difficultés qu'on lui oppose tirées de rÉcrîture : « C'est pourquoi^ .dit-il, je fais ici m'a déclaratioo que désormais je ne répondrai plus à de pareilles objections. »

ne change point de nature, encore qu'elle ne leur soit point rapportée (1). » Voici une autre règle de critique rationaliste à laquelle il voudrait soumettre le récit de la Genèse : « On peut dire que cette histoire de la Genèse ayant été écrite pour Thomme, ce sont principalement les choses qui le regardent que le Saint-Esprit y a voulu spécifier, et qu'il n'y est parlé d'aucunes qu'en tant qu'elles se rapportent à l'homme (2). » Malebranche ira beaucWp plus loin ; non-seulement il voudra unir, mais il prétendra identifier la vraie religion et la vraie philosophie, ne laissant subsister qu'au regard des intelligences vulgaires la distinction de la foi et de la raison.

. A quel prix Descartes n'eût-il pas voulu, dans l'intérêt de sa philosophie, se concilier la faveur des Jésuites ! Il écrit à un membre de la Société : « M'étant mêlé d'écrire ime philosophie, je sais que votre Compagnie seule peut plus que tout le reste du monde pour la faire valoir ou mépriser. C'est pourquoi je ne crains pas que des personneis de jugement, et qui ne m'en croient pas entièrement dépourvu, doutent que je ne fasse tout mon possible pour la mériter (3). » Il les flatte, il les caresse, il se félicite d'avoir été leur élève : «Je serais ravi, écrit -il à un autre de ces bons pères, de retourner à La Flèche oti j'ai demeuré huit ou neuf ans de suite en ma jeunesse, et c'est là que j'ai reçu les premières semences de tout ce que j'ai jamais appris, de quoi j'ai toute l'obligation à votre Compagnie (4). » Pour faire accueillir ses Principes^ il va jusqu'à se donner comme un bon péripatéticien dans une lettre au P. Charlet : «Je sais qu'on a cru que mes opinions étaient nouvelles, et toutefois on verra ici que je ne me sers d'aucun principe qui n'ait été reçu par Aristote et par tous ceux qui se sont jamais mêlés de philosopher (5). » Trompé par

(1) Lettre à Chanut^ éd. Garnier, t. III, p. 276.

(2) Lettres^ éd. Clers., 1. 111, lettre 22.

(3) Éd. Cousin, IX, p. 174.

(4) Ihid., p. 177.

(5; Réponse aux secondes objections. ' ,

VIE DE DESGÂRTES. 51

quelques marques d'attachement de la part de ses anciens maîtres, il espérait presque les avoir gagnés. Aussi quel n'est pas son trouble en apprenant les attaques du P. Bourdin, où il croit voir, malgré toutes les assurances contraires qu'il reçoit, le signal d'une déclaration de guerre de la Compagnie tout entière ! Dans l'amertume de son désappointement il oublie sa prudence ordinaire, il s'emporte, il menace, il veut user de représailles, et publier la réfutation en règle d'un de leurs cours de philosophie le plus en vogue, soit celui de Raconis, soit celui de dom Eustache le Feuillant. Mais ni ses avances ni ses menaces ne pouvaient prévaloir contre les tendances de la Société, et la rendre favorableàl'espritnouveau que représentait sa philosophie. Pour répandre parmi les gens du monde sadoctrineil avait songé, dans les derniers temps de sa vie, à exposer sous une forme populaire sa physique et sa métaphysique. Baillet nous apprend qu'il voulait faire un abrégé de toute sa philosophie, et en faire imprimer le cours par ordre, en mettant en regard un abrégé de la philosophie de l'École avec des remarques de sa façon sur les défauts de cette philosophie. (' Il espérait de faire en sorte, par la méthode qu'il y garderait, qu'envoyant les parallèles de l'une et de l'autre, ceux qui n'auraient pas encore appris la philosophie de l'École l'apprendraient beaucoup plus facilement de son livre que de leurs maîtres, et qu'en môme temps ils apprendraient à la mépriser, et que les moins habiles d'entre les maîtres seraient capables d'enseigner la science par ce seul livre (i). )) Il avait aussi, dans ce même but, commencé un dialogue trouvé dans ses papiers après sa mort (2), où il voulait mettre à la portée de tous les principales idées du Discours de la Méthode. Son ambition était de parler nonseulement aux doctes, mais aux gens du monde et à tous

(1) Lettre au P. Mersenne^ édit. Clerselier^ 1667, vol. III, p. 609.

(2) Inquisitio veritatis per lumen naturale. Il avait aussi, selon BailIct, )iv. VIII, chap. m, commencé à disposer sous cette même forme de dialogue ses Méditations et ses Principes , depuis son second voyage eu France, en 1647.

les hommes de bon sens. Yoilà pourquoi il a écrit, ou fait traduire en langue vulgaire, tous ses ouvrages de physique et de métaphysique. Ramus, il est vrai, bien avant lui, avait publié mi traité de dialectique en français. Mais depuis Ramus, sauf quelques rares exceptions, le latin était demeuré la langue de la science en général et en particulier de la philosophie (i). Dans les premières années du dixseptième siècle, on regardait encore comme absurde la tentative de mettre la philosophie en langue vulgaire, à cause de l'impossibilité de traduire une foule de termes de la langue de la scholastique considérés comme essentiels à la philosophie, tels que quiddité, corporéité, essence, etc. Sanchez se moque spirituellement de cette prétendue impossibilité dans son Traité : Quod nihil scitur, mais lui-môme il a continué de suivre la route commune et d'écrire en latin (2). C'est seulement à partir de Descartes, et à l'exemple de Descartes, que la langue vulgaire prend dans la science la place de la langue latine. Descartes, comme l'attestent les dernières lignes du Biscours de la Méthode, avait le sentiment de l'importance de cette innovation, a Et si j'écris en français, qui est la langue de mon pays, plutôt qu'en latin, qui est celle de mes précepteurs, c'est à cause que j'espère que ceux qui ne se ser-

(1) Nous indiquerons parmi ces exceptions l'ouvrage suivant où la philosophie d*Aristote est exposée en français : Corps de toute la pkiiosophie^ divisé en deux parties, etc., par Théophraste Bourju. Paris, 1614, 1 vol. in-folio; quelques traductions d'Âristote et de Platon, la Rhétorique et les Lois par Leroy, la Rhétorique d^Aristote par Jean du Lin, en 1608, par tlobert Etienne, en 1630, la Logique de Scipion Dupleix, conseiller du roi, dont la 3« édition est de 1607, sont aussi en français.

(2) « Non illud absurdum minus est, quod quidam asserere conantur, phi* u losophiam non alio idiomate doceri posse quam vei ^rseco, vel latino, « quia, inquiunt, non sunt verba quibus vertere possis plurima quœ in « illis lioguis sunt, ut Âristotelis èvreXé^eia ; de quo hucusque frustra tt disputatur quomodo latine verti debeat apud Latinos essentia, quid- « ditas, corporeitas, et similla quas pbilosophi macbinantur, quasque cum « nihil significent, a nullo etiam nec intelliguntur, nec explicari possunt, « necdum vulgari sermone verti, qui res solum veras non IBctas, nomi- « ni bus propriis omnes designare solet. » Édit» de Rotterd.^ 1643, p. 72.

VIE DE DESGARTES. a3

vent que de leur raison naturelle toute pure, jugeront mieux de mes opinions que ceux qui ne croient qu'aux livres anciens, et pour ceux qui joignent le bon sens avec rétude^ lesquels seuls je souhaite pour mes juges, ils ne seront pas, je m'assure, si- partiaux pour le latin, qu'ils refusent d'entendre mes raisons parce que je les écris en langue vulgaire. »

Il ne s'adresse donc plus seulement aux Universités et aux Écoles, mais aussi aux gens du monde et àceuxquî, comme il le dit, se servent de leur raison naturelle toute pure. 0 C'est un livre, dit-il, dans une de ses lettres, où il a voulu que les femmes mêmes pussent entendre quelque chose. » Dans le discours préliminaire de l'Encyclopédie, d'Alembert regrette l'universalité de la langue latine qui mettait en communication tous les savants du monde. Mais si l'universalité d'une langue morte facilitait les rapports entre les savants, elle était un obstacle à la diffusion de la science elle-même en 'dehors des doctes et des écoles.

En écrivant en français Descartes ne rendit pas un moindre service à la langue de son pays qu'à la philosophie elle-même. En effet, il n'y a pas moins d'originalité et de grandeur dans la langue que dans les idées du Discours de la Méthode. Les beautés sévères de la prose de Descartes, qui pendant longtemps semblent avoir passé inaperçues pour la plupart des historiens de notre littérature, avaient frappé d'excellents juges du dix-septième et du dix-huitième siècle. Baillet a très-bien apprécié les grandes qualités du style de Descartes. Sorbière, qui n'est pas, comme Baillet, suspect de partialité en faveur de Descartes, ne peut s'empêcher de dire du Discours de la Méthode : « que le style, sans contredit, en est beau, et qu'il n'avait rien lu de plus charmant, de plus fort et de plus pressé en notre langue que tout ce que Descartes avait écrit (1). » L'admiration de Daguesseau pour l'écrivain égale son admiration pour le philosophe, u Jamais homme, dit-il, n'a

(1) Lettres et Discours^ in-4*, p. 691.

en effet su former un tissu plus géométrique, et en même temps plus ingénieux et plus persuasif de pensées, d'ima* ges et de preuves, en sorte qu'on trouve en lui le fond de Tart des orateurs joint à celui du géomètre et du philosophe (1). » En effet, souvent, ce style si sévère et si géométrique s'anime et se colore par de vives et fortes images. Cependant, d'après M. Sainte-Beuve, il faudrait se borner à louer Descartes d'écrire naturellement (2). Contre cet éloge insuffisant de la part d'un critique si autorisé et si judicieux, nous en appellerons à Voltaire : « Descartes, dit-il, était né avec une imagination brillante et forte qui en fit un homme singulier dans sa vie privée comme dans sa manière de raisonner. Cette imagination ne peut se cacher, même dans ses ouvrages philosophiques, oh l'on voit à tout moment des comparaisons ingénieuses et brillantes (3). » Rapprochons de ce jugement de Voltaire, sur la brillante imagination de l'auteur du Discours de la MéthodCy ce que Descartes nous dit lui-môme de son amour pour la poésie dans le Discours de la Méthode: (( J'étais amoureux de la poésie. »

Il ne reste plus rien à dire sur les beautés de la prose de Descartes après M. Cousin, a Pour exprimer toutes ses grandes créations, il a, dit-il, créé un langage digne d'elles; naïf et mâle, sévère et hardi, cherchant avant tout la clarté et trouvant par surcroît la grandeur. C'est Descartes qui a porté le coup mortel, non pas seulement à la scholastique qui partout succombait , mais à la philosophie et à la littérature maniérée de la renaissance. Il est le Malherbe de la prose; ajoutons qu'il en est le Malherbe et le Corneille tout ensemble. Dès que

(1) Quatrième instruction à son fils.

(2) Histoire de Port- Royal, liv. VI, cbap. v.

(3) Lettre 14* sur les Anglais. Maupertuis, dans son Discours de réception à TAcadémie française^ n'admire pas moins le style de Descartes : « Géomètre profond, métaphysicien sublime, il nous a laissé des ouvrages dans lesquels on admirerait le style, si le fond des choses ne s'était emparé de toute l'admiration. »

VIE DE DESCARTES. 5o

le Discours de la Méthode parut, à peu près en même temps que le Ctd, tout ce qu'il y avait en France d'esprits solides, fatigués d'imitations impuissantes, amateurs du vrai, du grand et du beau, reconnurent à l'instant même le langage qu'ils cherchaient. Depuis on ne parle plus que celuilà, les faibles médiocrement, les forts en y ajoutant leurs (}ualités diverses, mais sur un fond invariable devenu le patrimoine et la règle de tous (1). » En un genre moins élevé que le Discours de la Méthode, de quelles qualités d'écrivain Descartes ne fait-il pas preuve, dans certaines lettres qu'il a écrites en français (2)? Que de charme, d'esprit, de finesse et de goût dans le jugement qu'il porte sur Balzac et dans les lettres qu'il lui écrit en 1631, six ans avant le Discours de la méthode ! Comme il rivalise aisément avec lui pour l'esprit et l'art de bien dire ! Évidemment, il ne tenait qu'à Descartes, comme le dit Thomas, d'être le plus bel esprit de son siècle (3). Que de vigueur, d'ironie, d'éloquence dans les lettres contre Voétius (4) ! Il ne leur a manqué que d'être écrites en français pour prendre place à côté des Provinciales.

Descartes cependant a plus écrit en latin qu'en français. A l'exception du Discours de la Méthode avec les Essais qui l'accompagnent, du Traité des Passions, de celui de V Homme, et de celui du Monde ou de la Lumière, tous ses autres écrits, en bien plus grand nombre, les Médita^ lions, les Principes, le Traité de la musique, la Mécanique,

(1) Préface da Rapport à l'Académie française sur les Pensées de Pascal. Voir aussi le beau chapitre de M. Nisard sur Descartes dans son Histoire de la littérature française,

(2) Les réponses aux objections, les Méditations, sont en un latin bien supérieur à la traduction qu*en ont donnée le duc de Luynes et Glerse- Her. Les lettres en français forment à peu près seulement le quart de la correspondance. Sorbière fait preuve de goût et disant de ces lettres de Descartes, qu'elles étaient capables de le dégoûter de celles de quelques auteurs célèbres dans le genre épistolaire, qu'il trouvait puériles auprès de celles-ci. {Lettres et Discours, in-4o, p. 691.)

(3) Éloge de Descartes.

(4) Cest le nom latinisé de Voèt.

les Règles pour la direction de l'esprit, et la plupart des fragments qu'il a laissés, les trois quarts de ses lettres sont en latin. La supériorité, avec laquelle Descartes a su le premier plier la prose française au langage philosophique, ne doit pas cependant nous faire méconnaître les solides et fortes qualités de sa latinité, Texactitude, la propriété, la vigueur. En face de ce latin la prose française du duc de Luynes et de Clerselier paraît pâle et décolorée. Ce n'est point par caprice, comme le remarque Baillety que Descartes s'est servi tantôt du latin, tantôt du français ; il écrit en latin quand il s'adresse plus particulièrement aux doctes, comme dans les Méditations et dans les Prin* cipes, il écrit en français quand il veut s'adresser à un plus grand nombre de lecteurs, comme dans le Discours de la Méthode et le Traité des Passions. L'expérience, d'ailleurs, ne tarda pas à lui faire voir que généralement tous ses ouvrages devaient être en l'une et l'autre langue, à l'usage de toutes sortes de personnes (1) ; il fit traduire en latin tous ses ouvrages français, et en français tous ses ouvrages latins.

Une seule pensée, la réforme des sciences et de la philosophie, a absorbé la vie entière de Descartes ; ce fut l'unique passion de son âme, son unique ambition. Il ne s'est pas partagé, comme Bacon, entre l'étude et les affaires, entre la science et la politique, entre les expériences scientifiques et les intrigues de cour; il fut vraiment le Philosophe, comme l'appelle Clauberg, en tout et partout; même lorsque cédant aux sollicitations de la fille de Gustave Adolphe, dont rien n'avait encore terni la renommée, il se décida à abandonner son cher Egmond pour aller, comme il le dit, au pays des ours, entre des rochers et des glaces, lui né dans les jardins de la Touraine . En effet, s'il est allé mourir à la cour de Christine, c'est encore par amour de la science, et non par vanité ou ambition. Il espérait, sous un ciel nouveau, découvrir des météores nou-

(1) Baillet, liv. VIII, chap. in.

VIE DE DESCARTES. a:

veaux (i) ; il espérait avoir toute facilité, grâce à la protection de la reine, pour continuer, multiplier, agrandir ses expériences; il espérait enfin gagner, en ce pays lointain, de nouveaux prosélytes à sa philosophie. Ajoutons qu'il était peut-être fatigué des tracasseries des théologiens de la Hollande, et qu'il avait aussi la pensée généreuse de concilier aux intérêts de la maison, si cruellement éprouvée, de la princesse Elisabeth, le puissant appui de la reine de Suède.

Arrivé à Stockholm au mois d'octobre 1649, il y mourut au mois de février 1650, à l'âge de 54 ans, n'ayant pu supporter la rigueur du climat et le brusque changement de ses habitudes (2). Quel plus bel éloge de Descartes (3) que les regrets de Leibniz déplorant cette mort prématurée* dans l'intérêt du genre humain I a II aurait été à souhaiter

(1) Dans une lettre de 1646 à Chanut, il loi demande s*il n'a pas jeté quelquefois la vue hors de son poêle, et s'il n'a pas aperçu d'autres météores que ceux dont il a écrit. (Édit. Cous., t. IX, p. 409.)

(2) Nouvelles Lettres et Opuscules inédits de Leibniz, Remarques sur la Vie de Descartes par Baillet^ publiés par M. Foucher de Gareil, in-4*',

(3) Descartes, de même que Bacon, avait rêvé de prolonger la vie humaine et sa propre vie, bien au delà du terme ordinaire, par les progrès de rhygiène et de la médecine. î\ écrivait à M. de Zuitlichen en 1638 : « Je u*ai jamais eu tant de soin de me conserver que maintenant, et au lieu que je pensais que la mort ne me pût ôter que trente eu quarante ans an plus, elle ne saurait désormais me surprendre qu'elle ne m'ôte l'espérance de plus d'un siècle. » Voici ce qu'on lit sur ce rêve de Descartes dans la Vie de Saint- Évremond par Desmaizeaux : « Le chevalier Digby étant allé voir Descartes en Hollande, l'engagea à s'occuper avant tout de la grande connaissance qu'il avait du corps humain pour rechercher les moyens d'en prolonger la durée. M. Descartes l'assura qu'il avait déjà médité sur cette matière, et que de rendre l'homme immortel, c'est ce qu'il n'osait pas promettre, mais qu'il était bien sûr de pouvoir rendre sa vie égale à celle des patriarches. M. de Saint-Évremond, en m'apprenant cette particularité, me dit qu'elle était très-connue en Hollande, que les amis de M. Descartes n'ignoraient pas son sentiment, et que l'abbé Picot, son disciple et son martyr, était si persuadé de l'habileté de son maître sur cette matière qu'il demeura longtemps sans pouvoir croire à sa mort. Mais Descartes, dans une lettre.de 1646, adressée à Chanut, parait déjà tout à fait désabusé de cette chimérique espérance d'une autre époque de sa

o8 PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.

que notre philosophe fût parvenu à l'âge de M. Hobbes ou de M. Robcrval, car assurément, il aurait encore fait des découvertes très-importantes dont sa mort déplorable nous a frustrés. En effet, je tiens que le genre humain y a fait une perte très-grande qu'il sera très-difficile de réparer. Et quoique nous ayons eu depuis de fort grands hommes qui ont môme surpassé M. Descartes en certaines matières, je ne connais aucun qui ait eu des vues aussi générales que lui, jointes à une pénétration et profondeur aussi grandes que la sienne. »

Il fut pleuré de la reine qui, dit Baillet, l'appelait son illustre maître, pour marquer à tous combien elle le mettait au-dessus des autres savants de sa cour. Par les soins de l'ambassadeur de France, M.Ghanut, son hôte et son ami, un tombeau lui fut élevé, couvert d'inscriptions en l'honneur de sa philosophie et de son génie. Mais ses amis et ses disciples de France envièrent à la Suède ce dépôt sacré. Seize ans après, par les soins de M. d'Alibert, trésorier de France, ses dépouilles mortelles furent rendues à sa patrie, et transférées en grande pompe à l'église Sainte- Gène vie vedu-Mont,*qui fut choisie, dit Baillet, comme n'étant pas moins le sanctuaire des sciences que celui de la religion (1).

Le cortège et la cérémonie funèbres furent magnifiques. On y vit une foule de personnages de la plus haute distinction, des membres du clergé, de la magistrature et du barreau qui témoignèrent, par leur concours enipressé, de leur vénération pour la mémoire du grand philosophe et des progrès rapides, dans tous les corps savants, de la nouvelle philosophie.

vie : « Au lieu de trouver les moyens de conserver la vie, j'en ai trouvé un autre bien plus aisé et bien plus sûr, qui est de ne pas craindre la mort. » Leibniz aussi s'est fait quelques illusions sur les vertus de la médecine pour prolonger la vie humaine.

(1) D'après desjiotes que veut bien me communiquer M . Geffroy, professeur à la Sorbonne, le crâne de Descartes aurait été dérobé et serait resté en Suède. Une thèse a été soutenue en 1808, dans l'Académie royale de Lund. De Cariesio ejusque cranio.

Jamais de si grands honneurs n'avaient été rendus à un philosophe. Soit que la cour en prît ombrage, soit que cette philosophie nouvelle lui fût déjà plus ou moins suspecte, un ordre survint, au milieu même de la cérémonie, pour empêcher le P. Lallemant, chancelier de l'Université (1), de prononcer Toraison funèbre de Descartes. Après les funérailles, il y eut un grand banquet où se réunirent tous les cartésiens les plus zélés et les plus considérables. A la fin du repas, un des convives s'écria, faisant allusion à la ruine des péripatéticiens :

Hostis habet muros, ruit alto a culmine Troja (2).

Ce fut comme la cène d'où ces enthousiastes apôtres de la philosophie nouvelle allaient se répandre dans le monde et dans les cloîtres, dans les académies et dans les éct)les, pour faire pénétrer partout les principes de la plus grande et la plus féconde des révolutions philosophiques (3).

(1) Le P. Lallemant entra à vingt-trois ans dans la congrégation de Sainte-Geneviève. Il devint par son mérite chancelier de lUniversitô de Paris et prieur de Sainte- Geneviève. C'était nn des plus beaux génies de son temps. î\ s'exprimait remarquablement bien en français et en latin, mais il n'a composé que quelques traités de piété en français. Il est mort en 1673. (Du pin. Bibliothèque ecclésiastique du dix-septième siècle,) Voir aussi son éloge dans les hommes illustres de Perrault. Le chanoine Foucber de Dijon, que nous retrouverons dans la suite de cette histoire, s'était aussi chargé, à la prière de Rohault, de composer une oraison funèbre qui devait être prononcée dans une autre église.

(2) Voici, d'après Baillet, liv. VJI, chap. xxiir, le nom des principaux convives : d'Alibert, trésorier général, qui avait vainement sollicité Descartes'd'accepter la moitié de sa grande fortune pour faire des expériences, et qui s'était chargé des frais et des soins de la translation de ses restes mortels; Clerselier, avocat, Habert de Montmort, d'Ormesson, de Guédreville, maîtres des requêtes ; Fleury, alors avocat, depuis abbé et sous-précepteur du duc de Bourgogne ; Cordeoooy, avocat, Rohault, gendre de Clerselier, Auzout^ mathématicien. Le Laboureur^ bailljr de Montmorency, Petit, intendant des fortifications, Denys, médecin ordinaire du roi, Fédé, médecin. Il sera question de la plupart d'entre eux dans la suite de cette histoire.

(3) Quand Téglise Sainte-Geneviève fut transformée en atelier pour le

service da Panthéon, le directeur du Musée des monuments français, M. Lenoir, obtint de la Convention Tautorisation de transférer au musée les restes de Descartes. Il les plaça dans un sarcophage en pierre, qui longtemps est demeuré en plein air dans la cour du Louvre. En 1819, il a été transporté à Sain^Germain-des-Prés, où maintenant Descartes repose entre Montfaucon et Mabillon, avec cette épitaphe : Memoriœ Renati Descartes reconditioris doctrinœ laude et ingenii subtilitate prœceilentissimiy qui primus a renovatis in Europa bonarum litterarum studiis^ rationis humanœ jura, salva fidei christianœ auctoritate, vindicavit et asseruity nunc veritatis quam unice coluit conspectu fruitor.

En Suède, Gustave III, étant prince royal, lui a fait élever un monument dans réglise de Frédéric à Stockholm.

La Convention, sur la proposition de Joseph Chénier, avait décrété, le 2 octobre 1793^ que les honneurs du Panthéon seraient accordés à Descartes. Mais ce décret n'eut pas de suite. Présenté de nouveau par le Directoire, trois ans plus tard, au conseil des Cinq-Cents, il fut combattu par Mercier et rejeté. (Voir le Moniteur du 2 octobre 1793, et des 18 et 22 floréal 1796.)

Une statue lui a été élevée à Tours, il y a quelques années, avec le Je pense, donc je suis, gravé sur le piédestal.

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