CHAPITRE PREMIER
Caractères généraux de la seconde période da cartésianisme français. — Antécédents de la philosophie de Malebranche dans l'Oratoire. — Constitution libérale de l'Oratoire. — Goût de l'élude et de la retraite. — Union des sciences et de la philosophie avec la théologie. — Éloge de l'Oratoire par Bossuot. — Esprit philosophique de l'Oratoire. — Prédilection pour saint Augustin et pour Platon. — Essais, antérieurs à Descartes, de philosophie platonicienne dons l'Oratoire. — Encouragements donnés à Descartes par le cardinal de Bérolle. — Les PP. de Condren, Gibieuf et La Barde introducteurs du cartésianisme dans la congrégation. — Le P. André Martin précurseur de Malebranche. — Descartes enseigné sous le nom de saint Augustin. — L'alliance de Piaton et de saint Augustin avec Descartes trait distinctif du cartésianisme de l'Oratoire. — Fidélité de l'Oratoire à Descaries. — Contraste entre les tendances de rOratoire et celle des jésuites.
Avec Malebranche, que ses disciples ont appelé le second restaurateur de la philosophie en France, commence^ dans l'histoire du cartésianisme français^ une seconde période qui se distingue de la première par de nouvelles conséquences déduites des principes de Descartes et par un caractère plus marqué d'idéalisme, sous TiniQuence platonicienne de saint Augustin.
Malebranche, ce Platon du christianisme, comme a dit M. Cousin (1), cherchera à unir Descartes avec saint
(1) Introduction aux Œuvres du P. André,
â PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.
Augustin, et prenant un vol hardi dans le monde de l'invisible et de Fabsolu, entraînera à sa suite une partie considérable de l'école cartésienne. Du second rang la question des idées passe au premier. Les idées innées de simples modes de l'âme deviennent des types des choses, des vérités éternelles au sein de l'entendement divin. Descartes nous' faisait voir les idées au dedans de nous, Malebranche veut nous les faire voir en Dieu.
Descartes n'avait fait qu'effleurer la question de la Providence; Malebranche aborde hardiment, non-seulement dans l'ordre de la nature, mais dans celui de la grâce, les plus grands problèmes sur la conduite de Dieu à l'égard des créatures. Descartes avait voulu séparer, Malebranche veut unir les vérités de la foi et celles de la raison, et sous prétexte de faire une philosophie chrétienne, trop souvent il embrouille la philosophie avec la théologie. De là des nouveautés téméraires, de là les alarmes deBossuet et d'un grand nombre de théologiens, même de ceux qui s'étaient le plus hautement prononcés en faveur de Descartes.
Peut-être pourrait-on dire, pour la défense de Malebranche, qu'il ne faisait en cela que suivre l'exemple donné par les Pères de l'Église et par les plus grands docteurs du moyen âge, comme le remarque Fontenelle : « Le dessein qu'il a eu de lier la religion à la philosophie a toujours été celui des plus grands hommes du christianisme. Ce n'est pas qu'on ne puisse assez raisonnablement les tenir toutes les deux séparées, mais il vaut encore mieux réconcilier les puissances et les amènera une paix sincère. Quand on y a travaillé, on a toujours traité avec la philosophie dominante, les anciens Pères avec celle de Platon, saint Thomas avec celle d'Aristole, et à leur exemple, le P. Malebranche a traité avec celle de Descartes, d'autant plus nécessairement, qu'à l'égard de ses principes essentiels, il n'a pas cru qu'elle dût être, comme les autres, dominante pour un temps (1). »
(1) Éioge de Mahàranche»
Il ne faut donc pas s'étonner si, à l'occasion de Malebranche, la division s'introduit parmi les cartésiens. Les nns considèrent la philosophie de Malebranche comme le magnifique et légitime développement des principes du maître, les autres, comme une défection manifeste, un tissu de rêves et de chimères. Pour les uns, c'est une éclatante démonstration, pour les autres, c'est la ruine des vérités fondamentales de la foi. Cependant, l'influence de Malebranche, plus grande que ne Tont faite jusqu'à présent la plupart des historiens de la philosophie, s'étend jusque sur ses adversaires les plus illustres, parmi les cartésiens, sinon sur Arnauld, au moins sur Fénelon et peutêtre sur Bossuet lui-môme. Les plus véhéments contre sa providence générale, contre son optimisme, contre ses nouveautés en théologie, lui empruntent plus ou moins la doctrine de la raison et de la vue des vérités éternelles en Dieu, ou du moins, sans lui, ne les eussent peut-être pas retrouvées dans saint Augustin.
Malebranche est un enfant de l'Oratoire, en même temps que de Descartes. Montrons d'abord le lien entre sa philosophie et l'esprit de son Ordre, recherchons quels y furent ses antécédents et ses maîtres. « Allons donc, comme dit Bossuet, à celte maison où reposent les os du grand saint Magloire (1) ; là, dans l'air le plus pur et le plus serein de la ville, un nombre infini d'ecclésiastiques respire un air encore plus pur de la discipline cléricale ; ils se répandent dans les diocèses et portent partout l'esprit de l'Église (2). » Avec la prière et l'étude, l'enseignement fut la vocation de l'Oratoire, non pas l'enseignement comme instrument de politique et de domination, mais l'enseignement pour le bien des esprits, pour le bien de celui qui enseigne et de celui qui est enseigné. Per-
*(t) Saint Magloire, situé dans le haut du faubourg Saint-Jucques, à
Paris, fut un des premiers et des plus considérables établissements de TOra-
tuire. C'était un séminaire composé d'élèves envoyés par tous les diocèses
de France.
(3) Oraison funèbre du P. Bourgoing^ troisième général de l'Oratoire.
4 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.
suadés qu'on sait mieux les choses dont on a été obligé d'instruire les autres, et que ceux qui ont été appliqués à l'instruction de la jeunesse, ont plus de disposition pour tous les emplois de l'Église où la connaissance des lettres est d'un grand usage, les chefs de l'Oratoire avaient établi cette règle, que nul n'entrerait dans la congrégation sans avoir passé par cette salutaire épreuve de l'enseignement.
Il faut voir, dans Bernard Lamy, quel idéal on se faisait à l'Oratoire des qualités requises chez celui qui enseigne (1). Chez les oratoriens, pas de constitution secrète dont on fit mystère, point de vœux solennels, autres que ceux du sacerdoce (2), pas d'autre juridiction que celle des ordinaires dans les fonctions du saint ministère. Comme la Société des jésuites était jointe au Saint-Siège, celle-ci était jointe aux prélats : «conformément à l'obéissance que leur promettent les prêtres quand ils sont consacrés, et qui semble essentielle à l'état de prêtrise (3).» A la différence des instituts monastiques du moyen âge ou même des ordres religieux du seizième siècle, ce n'étaient pas des religieux, mais des prêtres, réunis par l'amour de la piété et de la science, vivant en commun, suivant l'institution de la primitive Église. Quelques règlements, en petit nombre, n'avaient d'autre but que de maintenir entre eux une certaine uniformité. Pour cloître ils avaient l'amour de la retraite et de l'étude, et pour lien principal, la charité. « Il n'y a, dit Bernard Lamy, que le lien de la charité qui nous lie. Ce lien étant rompu, nous ne serons plus {A)^ »
(1) Entretiens sur les sciences, cinquième entrelien, où il trace l'idéal d*unc sainte commnnsiuté, in- 12, édit. de 1G83.
(2) Histoire de Pierre Bérulle, par le P. Tabaraud, 2 vol. in-8, Paris,
(3) Extrait du Projet de la congrégation^ dressé par Bérullc et présenté à Tarchevêque de Paris. {Vie du cardinal de Bérulle, par Habert, abbé de Cériiy, ia-4, Paris, 1866, p* 333.)
(4) &« Entretien,
L'ORATOIRE. o
En entrant dans TOratoire, on demeurait libre d'en sortir, comme on avait été libre d'y entrer. Chacun de ses membres gardait une honnête indépendance qui lui permettait de se livrer aux occupations et aux études pour lesquelles il se sentait le plus de goût. L'amour de l'étude, joint à celui de la retraite, l'union de la philosophie, des sciences et des lettres avec la théologie, voilà un des caractères fondamentaux de la congrégation de l'Oratoire. Son histoire tout entière justifie cet éloge de Bernard Lamy : « Nous aimons la vérité, les jours ne suffisent pas pour la consulter autant de temps que nous le souhaiterions. On a toujours eu cet amour pour les lettres dans cette maison, ceux qui l'ont gouvernée ont lâché de l'entretenir (1). » Cet esprit libéral de l'Oratoire paraît bien dans la règle qui dispensait de toute fonction, et de toute autre affaire, quiconque se signalait par son aptitude dans les lettres ou dans les sciences, parce qu'on était persuadé qu'ils ne pouvaient pas rendre de plus grands services à l'Église, qu'en continuant de librement étudier (2). Ainsi le P. Thomassin eut tout loisir pour composer ses savants traités sur les méthodes à suivre dans l'enseignement, sur les dogmes et sur la discipline de l'Église, et le P. Malebranche pour se livrer à ses hautes spéculations métaphysiques.
Mais Bôssuet a tout admirablement dit, dans quelques
fi) Ibid, Voir aussi la lettre du P. Leiong au P. André sur les Exercices imposés aux membres de VOratoire et sur le temps dont ils pouvaient librement disposer, dans les Fragments de philosophie moderne de M, Cousin, 20 partie, 2« appendice, dernière édition, 1866.
(2) tt Étes-vous capable des grandes études ? La congrégation de TOratoire vous accordera du repos, des livres et des chaires même pour enseigner 7 Aimez-vous la retraite ? Elle a des maisons de silence et de solitude. Vous sentez-vous porté à la pénitence ? Vous trouverez chez elle des exemples, de Tabstinence des Chartreux. Le zèle de la maison du Seigneur FOUS brûle -t-il Je cœur 7 Ë!le vous donnera des missions et des cures. Aimez- vous le chant et les cérémonies? Elle vous donnera un ministère de chantre dans un chapitre, w {Vie du P. Condren^ par le P. Amclotte.)
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lignes qu'il faut citer, sur l'esprit et sur la sagesse des constitutions de TOratoire, et sur les traits distinctifs des enfants de Bérulle. « Son amour immense pour TÉglise lui inspira de former une compagnie à laquelle il n'avait point voulu donner d'autre esprit que l'esprit de l'Église, d'autres règles que les canons, d'autres supérieurs que les évoques, d'autres liens que la charité, d'autres vœux solennels que ceux du baptême et du sacerdoce, compagnie où une sainte liberté fait le saint engagement, où Ton obéit sans dépendre, où l'on gouverne sans commander, où toute l'autorité est dans la douceur et où le respect s'entretient sans le secours de la crainte ; compagnie où la charité qui bannit la crainte opère un si grand miracle, et où, sans autre joug qu'elle-même, elle sait non-seulement captiver, mais encore anéantir la volonté propre; compagnie où, pour former de vrais prêtres, on les mène à la source de la vérité, où ils ont toujours en main les livres saints pour en rechercher sans relâche la lettre par l'esprit, l'esprit par l'oraison, la profondeur par laretraite, etc. (1). »
11 semble que tous ces éloges soient autant de traits satiriques contre les jésuites. Ce que Bossuet célèbre dans l'Oratoire est précisément en contradiction avec les règles et la constitution des jésuites. Opposées par leur constitution, les deux congrégations ne le furent pas moins, dès l'origine, par leur esprit et par leurs tendances philosophiques. Tandis que l'Oratoire représente l'idéalisme, les jésuites représentent l'empirisme ; l'Oratoire est pour Descartes ou pour Platon, les jésuites sont pour Gassendi ou pour Aristote ; l'Oratoire croit, avec saint Augustin, que nous voyons la vérité en Dieu, les jésuites, avec saint Thomas, que nous la voyons dans notre propre esprit (2).
Pierre Bérulle, le pieux et illustre fondateur deTOratoire,
(1) Oraison funèbre du P. Bourgoing,
(2) Consulter VOratoire en France au dix-septième et au dix-neuvième siècie, par le P. Adolphe Perraud, 1 vol. in-8, Paris, 1865.
n'était pas un philosophe, et n'avait imposé €\ son ordre aucun système philosophique ancien ou moderne. Mais; à défaut d'une philosophie, il lui avait transmis des recommandations et des prédilections qui devaient déterminer ses tendances philosophiques. Il avait, d'ailleurs, dit le P. Tabaraud, une profonde vénération pour saint Augustin qu'il mettait au-dessus de tous les autres Pères; il l'honorait singulièrement comme le docteur de la grâce de Jélus-Ghrist, et il voulut que cette dévotion passât à ses disciples. Elle y passa, en effet; saint Augustin fut le théologien de prédilection de l'Oratoire, ce qui, en dépit de toutes les protestations et de toutes les signatures de formulaires, le rendit toujours plus ou moins suspect de jansénisme. Avec saint Augustin, et par saint Augustin, l'Oratoire goûta Platon qui déjà, avant Descartes, l'emportait sur Aristote au sein de la congrégation.
Les premiers Pères de l'Oratoire avaient, en effet, formé le dessein d'introduire parmi eux la philosophie de Platon qui leur paraissait avoir quelque chose de plus grand et de plus sublime, de plus accommodé aux mystères de la foi, que celle d' Aristote (1). Nous citerons le cours complet de philosophie du P. Fournenc qui parut en 1655. L'auteur annonce dans la préface qu'il veut unir avec l'esprit de Platon et les doctrines des Pères de l'Eglise la vraie philosophie d'Aristote (2). Dans la préface du tome deuxième sur la philosophie morale, il se défend ainsi contre le re~
(t) Bibliothèque critique de Richard Simon sous le pseudonyme de Af. de Sainjore. Bàle, 4 vol. in-1?, 1709. (Voir le tome IV, lettre 12.)
(2) Uniuersœ philo^ophiœ synopsis accuratissima, sinceriorem Arisfotelis doctrinam cum mente Platonis passim explicata et itlustrata^ et cum orthodoxis 5S. Doctorum sententiis breviter dilucideque concinnavs. Lutet., 1655, 3 vol. in-4. — Il dit dans la préface : Paranti mihi compeiidium in quobrevissime simul ntque amplissime peripateticarum omnium qusestionnm argumenta discnterentur, multa cum ex novis observationibus, iisque doctissimis quibus recentiores aliqui philosophiam nobilitarunt, tum vel multo ubcrius ex antiqnis moQumcntis platonicorum excerpta occnrrernnt , ex quibus non paru m splendoris ac dignitatis elucubrationibus nostris accessurum putavi.
proche de citer trop souvent Platon : « At cur Platonem loties ?Imo cur tam saepe Aristotelem alii citant ac demirantur? Philosophiam hic profîteor, non theologiam. » On y rencontre le nom de Descartes, dont la philosophie commençait à se répandre; mais en {général le P. Fournenc paraît préférer Platon à Descartes, et il met les arguments du Phédonen. faveur de la spiritualité de l'âme au-dessus de ceux des Méditations, Bientôt le développement de la philosophie de Descartes fit oublier, au sein de TOrâtoire, ces essais de platonisme; mais la trace cependant en est demeuréedans le cartésianisme oratorien, dont le caractère principal est Talliance de Descartes avec saint Augustin et avec Platon.
Si, par saint Augustin, Bérulle avait préparé ses disciples à recevoir Descartes, il les y disposa peut-être plus directement encore par l'amitié dont il l'avait honoré, et par l'estime qu'il avait professée hautement pour ses doctrines et pour sa personne. Il avait fait la connaissance de Descartes chez le nonce du pape, dans une réunion de savants et de grands personnages, devant lesquels un sieur de Chandoux exposa un nouveau système de philosophie et de chimie (1). Descartes ayant pris la parole pour le combattre, Bérulle fut tellement frappé de la force de ses objections, de la nouveauté et de l'enchaînement de ses idées, qu'il voulut avoir avec lui des conférences particulières. Dans ces conférences Descartes lui exposa les premières pensées qui lui étaient venues sur la philosophie. Le cardinal, dit Baillet, pénétré de leur importance, l'encouragea à mener à bonne et prompte fin son projet de réforme philosophique, et môme lui en fit une affaire de conscience. Quand Descartes quitta la France, il le recommanda vivement aux prêtres de TOratoire de la Flandre. Aussi Descartes, dit encore Baillet, considérait Bérulle,
(1) Ce siear de Chandoux fut depuis pendu pour crime de fausse monnaie. Voir la Vie de Descartes, par Baillet, liv. II, chap. xiv, et liv. III, chap. IX.
après Dieu, comme le principal auteur de ses desseins et de sa retraite hors de son pays, pour mieux les accomplir (i). Toutefois, ce ne fut pas Bérulle, mort en 1629». mais son successeur, le P. de Condren, qui introduisit la philosophie cartésienne dans TOratoire avec l'aide des PP. Gibîeuf et (2) La Barde, qui s'étaient étroitement liés avec Descartes, pendant ses divers séjours à Paris. D'adversaire de Descartes, le P. La Barde en était devenu un zélé partisan, après lui avoir soumis ses difficultés, par l'intermédiaire de leur ami commun, le P. Gibicuf. Nous voyons Descartes le remercier d'avoir pris la peine de lire ses pensées métaphysiques, et de lui avoir fait la faveur de le défendre contre ceux qui l'accusent de mettre tout en état de doute : a II a, dit-il, *très-bien pris mon intention et si j'avais plusieurs protecteurs tels que vous et lui, je ne douterais pas que mon parti ne se rendit bientôt le plus fort (3). »
Voici un témoignage qui prouve combien les cartésiens devinrent nombreux dans l'Oratoire. Lorsqu'on 1678 les supérieurs furent obligés, pour préserver l'Ordre d'une ruine imminente, de proscrire eux-mêmes dans leurs maisons, l'enseignement du cartésianisme, des membres de la congrégation leur envoyèrent une protestation où ils disaient : a Si le cartésianisme est une peste, nous sommes plus de deux cents qui en sommes infectés (4). 9 La philosophie de Descartes doit beaucoup à l'Oratoire, mais l'Oratoire ne doit pas moins peut-être à la philosophie de Descartes. C'est d'elle qu'il tient cette jus- Ci) Vie de Descartes^ liv. II, chap. xiv,
(2) Le P. Gibîeuf est auteur d*un traité De libertaie Dei et creatura, composé à l'instigation du cardinal de Bérulle et dont toute la doctrine est tirée de saint Augustin.
(3) Édit. Clersel., p. 512, 2« roi.
(4) Cette lettre est citée par le P. Daniel, troisième partie du Voyage du monde de Descartes^ et dans le Menagiana, « J'ai vu, dit Ménage, une lettre imprimée en très-boaa latin d'un de leurs plus Jeunes frères qui demandait permission de la professer avec deux cents de ses confrères. » {Menagiana^ édit. de 1741, 4 vol. in-lî, 3« vol., p. 262.)
10 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.
lesse, cette raison épurée, cette élévation des idées qui distinguent ses ouvrages ; c'est à elle enfin qu'il doit sa plus grande gloire, puisque c'est à elle qu'il doit Malebranche.
Malebranche a donc eu, au sein de l'Oratoire, des prédécesseurs et des maîtres animés du môme esprit philosophique; il n'y a pas introduit, il y a trouvé et il n'a fait qu'y affermir et développer à son tour, cette tendance idéaliste et platonicienne, unie au cartésianisme, dont sa philosophie devait être une si brillante manifestation. Le P. André Martin, plus connu sous le pseudonyme d'Ambrosius Victor, est le plus célèbre de ceux qui l'avaient précédé dans cette voie philosophique. Malebranche le cite avec éloge dans la Recherche de la vérité (1), et le P. Hardouin (2), dans ses Athei detecti^ le signale comme le maître en athéisme de Malebranche. Entré dans l'Oratoire en 1641, et chargé d'enseigner la philosophie au collège d'Angers, André Martin fut, dit-on, le premier professeur de la congrégation qui introduisit Descartes dans l'enseignement philosophique. Il souleva contre lui toute l'université d'Angers par son attachement aux doctrines nouvelles, etbientôt il lui fut enjoint deseconformeràAristote, dans son cours de physique. Peu de temps après, et pour la môme cause, un autre oratorien, Bernard Lamy devait encore troubler cette môme université. André Martin, malgré les censures de l'université d'Angers, n'abandonna pas Descartes, et il continua à répandre ses doctrines, en les dissimulant toutefois sous le nom et l'autorité de saint Augustin.
Mais s'il échappa à l'accusation de cartésianisme, c'est pour encourir celle, plus dangereuse encore, de jansénisme, qui le fit suspendre de la chaire de théologie de
(1) Voir réclaircissement relatif au III* livre, sar la Nature des idées et réclaircissement sur le VI« livre.
(3) Né à Bressuire, dans le Poitou, en 1621, mort à Poitiers, en
(3) Il y eut des discussioDS et des conférences avec les protestants. Il
L'ORATOTRE. il
Saumur. Son grand ouvrage, intitulé Philosopha christiana{\)^ publié sous le pseudonyme d*Ambrosius Victor, est un antécédent , par l'esprit et par les doctrines, quoique Descartes n'y soit pas nommé, de la Recherche de la vérité. Depuis la première édition qui n'a que trois vol. in-i2, jusqu'à la dernière qui en a* six, la Philosophia christiaruiy comme la Recherche de la vérité^ s'est successivement agrandie et complétée. Sur Dieu, sur l'homme, sur la nature des bêtes, sur toutes les parties de la philosophie, toujours c'est saint Augustin lui-même qu'André Martin fait parler avec des citations de ses propres ouvrages. Mais, à la manière dont il choisit et dont il lie ces citations, et même par les titres qu'il place en tête de chaque chapitre, il n'est pas difficile de reconnaître que son saint Augustin est arrangé et ajusté d'après Descartes. Cela est surtout visible dans le livre consacré à la nature des bêtes (2), où il prétend donner, d'après saint Augustin, une foule d'arguments en faveur de l'automatisme.
Il annonce, dans la préface, que son intention est de substituer une philosophie vraiment digne de ce nom, une philosophie chrétienne, à ces subtilités misérables, dignes de mépris et de dégoût, qui ont cours dans l'enseignement des écoles. Cette philosophie chrétienne, tout entière tournée à la contemplation et à l'amour de la vérité étemelle, sera composée de es qu'il y a de meilleur dans les écrivains sacrés et profanes, et surtout dans saint Au-
allaît; dit le P. Âdry, disputer à Saumur aux thèses des protestants et ceux-ci à celles de l'Oratoire.
(Ij Philosophia christiana Ambrosio Victore theoîogo coUectore^ seu sanctus Augustinus de philosophia universim, Paris, 1671, G vol. in-t2. La première édition, en 3 volumes, est de 1656; la deuxième, en 5 vol., de 1067. Une nouvelle édition, en 1 gros vol. in-8, Paris, Durand, 18(i3, vient d'être donnée par l'abbé Jules Fabre. La préface ne contient pas de détails nouveaux sur la vie et les ouvrages d'André Martin. L'éditeur dit n'avoir pu trouver le septième volume dont parlent quelques auteurs. Gomme l'abbé Fabre, nous n'avons pu rencontrer ce volume.
(2) Sanctus Augustinus de anima bestiarum, \olumen sextum.
gustin, le premier des philosophes, comme des théologiens. Qu'esl-ce que la philosophie? C'est l'amour de la sagesse, comme il résulte de sa définition même ; mais la sagesse étant Dieu lui-même, le P. André Martin en conclut qu'elle a pour objet Dieu en tant qu'il est connu par la raison, et qu'elle a pour fin la vie bienheureuse.
Tout d'abord on remarque en lui la même tendance que chez Malebranche à unir la foi et la raison, et môme à suoordonner la première à la seconde. En effet, il considère la foi comme un degré inférieur qui doit servir à nous élever un jour jusqu'à la raison et à la science. Si la foi est avant la raison, c'est, selon André Martin, dans l'ordre chronologique, et nullement dans l'ordre delà dignité et de l'excellence (i). Il démontre la spiritualité de l'âme comme Descartes, et il interprète le livre X du de Trinitate de saint Augustin avec les Méditations',
L'âme, dit-il, se connaît elle-même, elle connaît sa pensée, sa substance, sans rien voir en elle d'étendu, de coloré et de figuré; elle est certaine d'elle-même, de son existence, de sa pensée, tandis qu'elle n'est certaine de l'existence d'aucun corps. Qu'elle s'en tienne donc à ce qu'elle sait certainement d'elle-même, et qu'elle écarte de sa nature toutes les représentations trompeuses des sens et de rimagination(2). D'un autre côté leP. André Martin s'éloigne de Descartes, pour demeurer fidèle à saint Augustin, en faisant de l'âme le principe de la vie comme de la pensée. Il n'en est pas moins un zélé partisan de l'automatisme, à la défense duquel il consacre tout le sixième volume de la Phi losophia christiana qui est un traité complet sur la question (3). Si les bêtes souffraient n'ayant pas péché. Dieu serait injuste , voilà un des principaux arguments du
(1) Temporalis igitur medicina, id est fides quœ non scientes, sed credentés ad salutem vocat. non natnra et excelleutia, sed ipsius temporis ordiue prior est quam ratio. Vol. I, cap. vi.
(2) Troisième volume, chap. xiv et xv.
(3) Ce volume est intitulé : De anima bestiarum.
P. André Martin. Malebranche, qui en fait aussi un assez grand usage, semble le lui avoir emprunté.
Le P. André Martin se montre surtout à nous comme un précurseur de Malebranche dans la manière dont il conçoit, d'après saint Augustin et Platon, la connaissance de Dieu et la vision des idées et des vérités éternelles dans son essence même. Quand nous voyons Dieu, c'est Dieu luimôme que nous voyons, selon le P. André Martin, parce qu'aucune image ne peut le représenter. On ne peut voir la lumière sans la lumière ; or Dieu, avec qui nous sommes tous unis, d'une manière incorporelle, est la lumière éternelle. Il y a dans l'essence de Dieu des trésors infinis de rapports intelligibles qui, s'appliquant à des choses particulières, peuvent être connus les uns sans les autres. Les uns en voient plus, les autres en voient moins, suivant leurs progrès dans laxonnaissance des choses divines et le degré de leur union avec Dieu.
Quel homme religieux, dit-il d'après saint Augustin, peut nier qu'en chaque genre de choses tout vient de Dieu? Or Dieu n'a créé tel ou tel genre que parce qu'il en avait l'idée ; les idées des créatures sont donc en Dieu, comme dans l'esprit de l'artiste, l'idée de l'œuvre qu'il a conçue. C'est seulernent dans ces idées, et par ces idées, que les créatures sont éternellement présentes à Dieu qui ne peut emprunter sa connaissance des choses extérieures. Comme on dit qu'on voit les corps dont l'imagination nous représente seulement les images, quoique ces images n'aient rien de corporel, de même on dit qu'on voit les créatures, lorsqu'on voit leurs idées dans l'essence de Dieu, quoiqu'il n'y ait en elles ni étendue ni figure ; et on les y voit mieux et plus clairement qu'en elles-mêmes (1). Nous voilà déjà bien près delà vision en Dieu de Malebranche.
Parmi les cartésiens qui ont précédé Malebranche dans l'Oratoire, il faut rappeler encore ici le commentateur du Discours de la Méthode et de la Géométrie de Descartes, le sa-
(1) Sanct. Aug., de Deo, cap. xxxi^ xxxii, xixiv, xxxrii.
i4 PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.
vanl p. Poisson, dont il a été déjà question parmi les disciples de Descartes. Quant aux autres cartésiens de l'Oratoire, dont les ouvrages sont postérieurs à la Recherche de la vérité^ ils auront plus tard leur pjace dans cette histoire, à la suite de Malebranche.
Donc, dès son origine, .l'Oratoire s'était signalé par ses tendances idéalistes, et avait pris parti pour Platon contre Aristote, pour saint Augustin contre saint Thomas. La persécution a bien pu le contraindre à taire le nom de Descartes, à dissimuler plus ou moins ses doctrines, mais non pas à y renoncer , et à être infidèle à son esprit dans lequel il croyait retrouver saint Augustin. Grâce à Platon et à saint Augustin , avant , comme après Malebranche, rOratoire inclinait à la doctrine d'une raison divine éclairant tous les hommes , il inclinait à la vision en Dieu, à l'union de la foi avec la raison. L'Oratoire ayant toujours été fidèle aux principes essentiels de la doctrine de Descartes, sauf à les allier, à les développer, à les dissimuler plus ou moins avec Platon et saint Augustin, le P. Tabaraud a pu dire avec vérité : <( Quarante ans de persécution contre le cartésianisme et le jansénisme, confondus sous le môme anathème, n'ont pu faire abandonner aux disciples de Bérulle cette philosophie que leur père leur avait recommandée (1). »
(I) Biographie universelle ^MiicX^ Béhulle.