CHAPITRE II
Malebranche, sa famille, son enfance. — Ses études de philosophie et de théologie. — Son entrée à l'Oratoire. — Circonstance qui lui révèle sa vocation philosophique. — Admiration et reconnaissance pour Descartes. — Comment il corrige Descartes avec saint Augustin. — Succès 'de la Recherche de la vérité, — Malebranche dans la polémique. — Fermeté dont il fait preuve contre de puissants adver^ saires. — Condamnation du Traité de la nature et de la grâce par la congrégation de llndex. — Sentiment de Malebranche sur cette condamnation. — Malebranche mathématicien, physicien, entomologiste.
— "Les petits tourbillons. — Malebranche à l'Académie des sciences. — Dédain pour l'histoire et l'érudition. — Dédain pour la poésie. — Des deux vers ridicules qui lui ontété attribués. — Du style de Malebranche.
— Sa vie à l'Oratoire, ses jeux, son adresse manuelle. — Sou désintéressement. — Séjours à la campagne. — Il songe à quitter TGratoire.
— Correspondance avec la princesse Elisabeth. — Trois jours à Chantilly, auprès du prince de Condé. :— Renommée de Malebranche au commencement du dix-huitième siècle. — Sa dernière maladie et sa mort.
Nicolas Malebranche naquit à Paris, en 1638, de Nicolas Malebranche, secrétaire du roi, trésorier des cinq grosses fermes sous Richelieu, et de Catherine de Lauzon qui eut un frère vice-roi du Canada, intendant de Bordeaux, puis conseiller d'État (1). Les Lauzon étant originaires du Poitou, le P. Adry se plaît à remarquer que le second restaurateur de la philosophie française, tirait son origine maternelle du même pays que Descartes (2).
(i) Il fut baptisé à Saint- Merry, le 5 août 1030, comme il résulte de l'acte de baptême récemment retrouvé par M. Blampignon.
(2) Aux documents anciens que nous avions sur la vie de Malebranche, tels queV Éloge de Fontenelle, le Journal des savants de 1715, la notice du Traité de Vinfini créé, Tarticle du P. Tabaraud dans la Biographie universelle^ sont venus s'îjouter, depuis notre dernière édition, deux docu-
Le dernier de nombreux enfants, Malebranche naquit avec un tempérament maladif et une conformation défectueuse ( I ) qui obligèrent de le retenir à la maison paternelle, tandis que ses frères allaient au collège, et qui lui valurent de
ments nouveaux d*une grande importance : !<> une partie considérable de cette histoire de Malebranciie par le P. Ândré^ dont M. Cousin nous avait fait si vivement regretter la perte, récemment découverte par Tabbé Blampignon, dans les manuscrits de la bibliothèque de Troyes ; "i^ une notice biographique du P. Adry, découverte aussi par l'abbé Blampignon, dans les Archives impériales, carton G30. Cette notice, composée par le P. Adry, dernier bibliothécaire de l'Oratoire, à la veille de la révolution, forme 2 vol. in-12, d'une écriture peu serrée. M. l'abbé Blampignon a tiré le meilleur parti de ces découvertes dans son intéressante étude sur Malebranche, couronnée par l'Académie française. Nous avons eu nousmômc entre les mains ces deux manuscritSi et nous avons pu ajouter quelques faits nouveaux, d'un certain intérêt, à ceux qu'il avait déjà mis en lumière. Nous renvoyons à deux ariicles que nous avons publiés dans le Journal des Savants^ août et septembre 18G3, sur cette Vie de Malebranche par le P. André. Enfin M. Cousin, dans sa dernière édition des Fragments^ a publié plusieurs documents inédits qu'avaient eus entre les mains le P. André et le P. Adry, VEloge du P, Malebranche, par M. d'AIIemans, les Mémoires du P, Lelonçy les Remarques du conseiller Chauvin sur sa vie, (Appendice de la 2« partie de Fragments d'histoire de la philosophie moderne, 18GG.)
(1} Il avait, dit le P. Adry, l'épine du dos tortueuse dans toute sa longueur et très-enfoncée dans le bas; le cartilage xiphoïde n'en était pas séparé par plus de deux travers de doigt. Dès l'Age de trois ans, il avait eu plusieurs pierres dont les suiies firent dirent à Fontenelle, dans son Éloge, qu'il était appelé à l'état eccK-siastique par la nature et par la grâce. De vingt-cinq à quarante-cinq ans, son estomac se refusait à faire ses fonctions, et il eut de continuels vomissements. Au milieu d'infirmités de toutes sortes et de souffrances infinies, sa patience fut toujours inaltérable. Ajoutons encore, d'après le P. Adry, qu'il était grand de six pieds, sans être gros à proportion ; qu'il était si maigre qu'on sentait sous ses habits les battements de son cœur. Son ami, le P. Lelong, en fait le portrait suivant dans une lettre citée par le P. Adry : « Il avait la tête grosse, le visage long et étroit, à la parisienne, le front fort découvert, le nez long, les yeux assez petits et un peu enfoncés, de couleur bleue tirant un peu sur le gris, fort vifs ; c'était la partie de son visage qui marquait le plus d'esprit. Il avait la bouche grande et fort fendue, le menton un peu pointu, le col haut et long. » On peut voir, au Musée de Versailles, une bonne copie du portrait original peint par Santerre en 1713, qui est aujourd'hui dans rétablissement de Jnilly. Il y a dans ses traits, d'une rare distinction, ane admi-
recevoir plus longtemps les soins et les caresses de sa mère. Catherine de Lauzon, parente de madame Acarie qui, de concert avec le cardinal de Bérulle, introduisit en France Tordre du Garmel, était une femme d'une grande piété, ■ d'un goût délicat et sûr. C'est à elle que le P. André attribue non-seulement les sentiments religieux dont l'âme de Malebranche encore enfant fut pénétrée, mais le naturel exquis et la grâce de ses écrits. « C'était, dit-il, une dame d'un esprit rare et d'une grande vertu qui s'était appliquée particulièrement à le former, et l'on peut dire que c'est à elle qu'il a la première obligation de ce langage brillant et naturel qu'on observe dans ses écrits. »
A seize ans, le jeune Malebranche fit sa philosophie au collège de la Marche sous un zélé péripatéticien M. Rouillard, depuis recteur de l'université de Paris. Il éprcava une déception analogue à celle de Descartes au collège de la Flèche. « Après quelques jours d'exercice, dit le P. André, le jeune philosophe s'aperçut qu'on l'avait trompé, ne trouvant dans la philosophie qu'on lui enseignait rien de grand ni presque rien de vrai, subtilités frivoles, équivoques perpétuelles, nul goût, nul christianisme. 9
Après 4a philosophie il fit sa théologie dont il ne fut guère plus satisfait : « La théologie de ce temps-là, selon le P. André, n'était qu'un amas confus d'opinions humaines, de questions peu graves, et remplie de chicanes et de raisonnements inutiles pour prouver des mystères in-
rable expression do finesse et de spiritualité. An bas delà gravure qu'en a faite Édelinck, on lit ces vers :
Simple, sage, pieux, savant sans vanité, Dans le sein de TÊtre suprême,
n rechercha la vérité, Et loin de se croire lui-même Ou sa lumière ou son appni, Pour apprendre aux mortels comment Dieu veut qu'on l'aime, Il n'aima rien qu'en Dieu, ne connut rien qu'en lui.
compréhensibles. Tout cela sans ordre, sans principes, sans liaison de vérités entre elles. »
Sa théologie achevée, il refusa (1), comme un office trop mondain, un canonicat qu'avaient obtenu pour lui les amis .de sa famille et, à l'âge de vingt et un ans, il entra à l'Oratoire qui convenait, mieux que tout autre établissement, à son goût pour la piété, la méditation et l'étude. D'abord pendant cinq ans, il se livra sans succès, sous la direction des P. Lecointe et Richard Simon, à des travaux d'érudition et d'histoire pour lesquels il ne se sentait.aucun goût. Nous voyonsle jeune novice vainementàla recherche de sa vraie vocation jusqu'au jour où, par un hasard heureux, un libraire de la rue Saint-Jacques lui présenta le Traité de rhomme de Descartes. Quoiqu'il ne connût guère Descartes, il Tacheta, dit le P. André, uniquement à cause de la singularité du titre. S'étant mis à le lire, il fut tellement saisi par la nouveauté et la clarté des idées, par la solidité et l'enchaînement des principes, par une mécanique si admirable du corps humain, que de violentes palpitations de cœur l'obligent plus d'une fois d'en interrompre la lecture. « L'invisible et inutile vérité, dit Fontenelle, n'est pas encore accoutumée à trouver tant de sensibilité parmi les hommes, et les objets ordinaires de leurs passions se tiendraient heureux d'y en trouver autant. » Ainsi le Traité de rhomme]àonnti à Malebranche le coup de la grâce philosophique, et fut pour lui, ce qu'avait été, pour saint Augustin Vffortensius de Cicéron.
Après le Traité de l'homme, Malebranche lut et médita tous les autres ouvrages de Descartes. Pour mieux les comprendre, il étudia les mathématiques. « A la faveur de cette lumière il envisagea, dit le P. André, la philosophie de M. Descartes par tous les côtés, et comme tout y est appuyé sur l'existence de Dieu créateur et moteur de la nature, sur la spiritualité de l'âme et son immortalité, son
(1) Il venait de perdre sa mère, et cette mort, dit André, lui avait fait faire des réflexions sur la vanité des choses de ce monde.
VIE DE MALEBRANCHE. i9
cœur était pénétré de joie de voir une philosophie si bien d'accord avec la religion (1). »
Quels ne sont pas Tadmiration et Tenthousiasme de Malebranche pour le grand philosophe qui a fait briller à ses yeux une si vive et si pure lumière ! « Descartes, dit-il, a découvert en trente années plus de vérités que tous les autres philosophes ensemble (2). » C'est à lui seul qu'il fait honneur du pou d'ouverture qu'il a pour les sciences (3). Il est plein de vénération pour celui qui a démontré, d'une manière très-simple et très-évidente, non-seulement l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme, mais une infinité d'autres vérités qui avaient* été inconnues jusqu'à son temps (4). « Ceux qui liront les ouvrages de ce savant homme, se sentiront une secrète joie d'être nés dans un siècle et dans un pays assez heureux pour nous délivrer delà peine d'aller chercher dans les siècles passés, parmi les païens, et dans les extrémités de la terre, parmi les barbares et les étrangers, un docteur pour nous instruire de la vérité (5). » Notons que les barbares dont il s'agit sont Platon et Aristote.Malebranche a platonisé, en quelque sorte sans le savoir, et sans remonter au delà de saint Augustin. S'ilVsL^i^éWe le divin Platon, c'estpar pure ironie. N'est-il pas étrange de voir ainsi le Platon français se moquer du Platon grec, sans paraître se douter de l'affinité de leurs doctrines et de leur génie? Quanta Aristote, il en fait le prince des faux philosophes, et l'exemple le plus frappant des grossières erreurs dans lesquelles l'esprit humain peut tomber. L'enthousiasme de Malebranche pour Descartes rappelle parfois celui de Lucrèce pour Épicure.
Cependant, il ne le tient nullement pour infaillible : « Je
(1) Le P. André et le P. Adry racontent cette anecdote, dont la vérité ne nous parait pas pouvoir être mise en doute.
(2) Recherche de la vérité^ liy. !«', cliap. m.
(3) Préface du Traité sur les lois du mouvement.
(4) Recherche t IV* livre, chap. vu.
(6) Recherche de la vérité^ VI, dernier chap.
crois pouvoir, dit-il, démontrer qu*il s'est trompé en plusieurs endroits de ses ouvrages. Mais il est plus avantageux à ceux qui le lisent de croire qu'il s*est trompé, que s'ils étaient persuadés que tout ce qu'il dit fût vrai. Si on le croyait infaillible, on le lirait sans l'examiner; on croirait ce qu'il dit sans le savoir, on apprendrait ses sentiments comme on apprend des histoires, et l'on ne se formerait pas l'esprit. » D'ailleurs, Descartes ne nous avertit il pas de ne pas le croire lui-môme, à moins d'y être forcés par l'évidence : « Car il ne ressemble pas à ces faux savants qui, usurpant une domination injuste sur les esprits, veulent qu'on les croie sur parole (1). »
Le P. André nous apprend aussi ce qui tout d'abord ne plut pas à Malebranche dans la philosophie de Descartes, et comment il voulut le corriger avec saint Augustin. Il ne pouvait, dit il, goûter certains endroits de sa métaphysique, principalement sur l'essence des choses, sur la nature des idées, sur les vérités éternelles. C'est en ces divers points qu'il réforma Descaries avec saint Augustin. « Il avait lu autrefois les ouvrages de saint Augustin où ces matières lui avaient paru mieux traitées et plus approfondies. Il les relut et, en effet, après une longue méditation, il trouva que le docteur de la grâce avait mieux connu l'esprit, et que Descartes , qu'on peut appeler le docteur de la nature , avait mieux connu le corps. Il crut donc que de l'un et de l'autre on pourrait faire quelque chose d'accompli (2). » Remarquons cependant que Malebranche attribuait aussi à Descartes d'avoir mieux distingué qu'on ne l'avait fait avant lui , y compris saint Augustin lui-môme, l'esprit d'avec le corps, ce qui diminue l'exactitude de l'antithèse du P. André (3),
La recherche de la vérité ayant paru à Malebranche,
(1) Recherche, liv. VI, chap. iv.
(2) ln-12, Paris, Pralard.
(3) « On peut dire avec assurance qii*on n'a point assez clairement connu la différence de Tàme et du corps que depuis quelques années. » {Préf, de la Recherche,)
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comme à saint Augustin, d'une obligation indispensable à rhomme, ce fut d*abord la matière qu'il médita et dont il fit l'objet de son premier ouvrage, la Recherche de la vérité. Il publia en 1674 le premier volume qui contenait les trois premiers livres, sur les sens, l'imagination et Tesprit pur. Le second volume, avec les trois autres livres, sur les inclinations, les passions et la méthode, ne parut que Tannée suivante. « Le premier volume avait fait dire au public que jamais homme n'avait si bien connu l'esprit humain que le P. Malebranchc, et ce second faisait dire hautement que les replis du cœur humtiin n'avaient jamais été si bien développés (i). »
M. Pirot, docteur en Sorbonne, chargé de l'examiner avait refusé de l'approuver, non qu'il y trouvât, comme il le dit lui-môme, quelque chose de contraire à la foi, mais à cause des opinions cartésiennes dont il était rempli. Heureusement l'abbé d'Aligre, qui tenait les sceaux à la place de son père le chancelier d'Aligre, en fut enchanté, et fit expédier à Malebranche un privilège gratis (2). Quoique la Recherche de la vérité soit, suivant nous, inférieure aux Méditations chrétiennes et aux Entretiens métaphy* siqvesy c'est de tous les ouvrages de Malebranche, le plus lu encore aujourd'hui, et le plus universellement goûté, à cause des grâces piquantes, et du ton un peu cavalier du style, à cause surtout de cette analyse si fine et si délicate des causes de nos erreurs dont la vérité subsiste indépendamment de tous les sysièmes.La Recherche de la vérite\ lorsqu'elle parut, fut admirée même par ceux qui allaient bientôt devenir les adversaires les plus véhéments de l'auteur, tels qu'Arnauld, Bossuet et Fénelon, soit qu'ils n'y
(1) Vie de Malebranche , par Je P. André, manuscrit de Troye».
(2) laid* A partir du Traité delà nature et de ta gràce^ en 1680, Ma« lebranche ne put obtenir aucun privilège en France et fut obligé d^imprimer tous âos ouvrages À l'étranger. En 1696 seulement, par le crédit de son ancien élève, Carrée membre de l'Académie des Sciences, cette interdiction fut levée en faveur des Entretiens sur la mort et de la 2« édition des Entretiens sur la métaphysique, en 2 vol. in- 12.
eussent pas vu d'abord ce qu'ils crurent y découvrir plus tard, soit que les doctrines sur la providence et sur la grâce, contre lesquelles ils devaient bientôt s'armer, n'y fussent encore qu'indiquées, et reléguées sur le second plan. Malebranche reçut môme des félicitations publiques de l'assemblée générale de son ordre présidée par le P. de Sainte-Marthe qui bientôt devait prendre parti contre lui , dans la querelle avec Arnauld au sujet de la grâce (i).
A partir de ce premier ouvrage, Malebranche fit paraître une série d'écrits (2) qui ajoutèrent à sa réputation
(t) La Recherche de la vérité a eu six éditions da vivant de Tauteur ; la dernière et la plus complète est celle de 1712, 4 vol. in- 12, Paris. Elle a été traduite en latin par Lenfant, ministre réfugié, prédicateur de la reine de Prusse, et membre de TAcadémie de Berlin. De inquirenda vert" tate^ libn sex, Genevœ, 1685, in-4. Malebranche lui écrivit une lettre de remerctments : « Je me trouve fort heureux, en ma qualité d'auteur, que vous ayez entrepris un dessein qui me fait honneur, et qui rendra immortel, ce qui pouvait au plus durer un siècle, à cause de IMnconstancc des langues vivantes. » Cette lettre est une des plus curieuses de la Corres' pondance inédite ^publiée par Tabbé Blampignon. Le même ouvrage a été traduit en anglais par le mathématicien Brook Taylor, secrétaire de la Société royale* Levassor, qui, après avoir quitté TOratoire et embrassa le protestantisme, passa en Angleterre, en a donné aussi une traduction dans la môme langue, précédée d'une Histoire abrégée de la polémique de Ma" lebranche et d^ Arnauld.
(2) Conversations chrétiennes^ dans lesquelles on justifie la vérité d^ la religion et de la morale de Jésus-Christ, in-12, Paris, 1G7C. Elles eurent sept éditions, dont la meilleure est celle de 1702, in-12, Paris, Annisson. A la suite de cette édition, comme à la suite de celle de Cologne, 1693, et de celle de Rouen, 1695, on trouve les Méditations sur Vhumilitéf la pénitence, avec des considérations de piéié pour tous les jours de la semaine, qui parurent pour la première fois, en 1677, in -24, Paris.— Traité de la nature et de la grâce, en trois discours, in-12, AmsL, 1680. A la seconde édition, Rotterdam, 1694, Malebranche 'dioatdiV Éclaircissement sut* lus miracles de l'ancienne loi^ pour prouver qu'ils ne supposent pas en Dieu des volontés particulières. Co Traité eut six éditions du vivant de l'auteur; la dernière édition est de 17i2, Rotterdam, Leers. Il fut censuré à Rome, en 1690, avec la plupart des écrits publiés par Tauteur pour sa défense. — Méditations chrétiennes et métaphysiques^ in-12, Cologne, 1683. L'ouvrage fut tiré à 4,000 exemplaires, et néanmoins bientôt il en Hillut faire une nouvelle édition. Ces il^c/iVa/<on« eurent quatre éditions; la
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comme philosophe et comme écrivain, mais qui rengagèrent dans de nombreuses querelles, malgré son amour du repos et son aversion de la polémique. Son génie, dit Fontenelle, était fort pacifique, tandis que celui de M. Arnauld était tout à fait guerrier. Malebranche avoue quelque part que Tamour du repos, ou plutôt la paresse, est pour lui la plus séduisante de toutes les passions ; néanmoins il fut contraint de passer, pour ainsi dire, toute sa vie les armes à la main, toujours en guerre, tantôt contre Régis, tantôt contre François Lamy, tantôt contre le P. Valois, tantôt contre le P. Tournemine et les journalistes de Trévoux, tantôt contre Arnauld et le P. Boursier, c'est-à-dire contre les jésuites et contre les jansénistes. Mais une fois engagé dans la dispute, Malebranche
dernière est de 1707, Plaignard, Lyon, et Paris, David. — Traité de mo^ raie, in-12, Cologne, 1683, Eymand. Il eut aussi quatre éditions. L'édition de 1697, 2 vol. in-12, Lyon, Plaignard, est suivie du Traité de Vamour de Dieu. — Entretiens sur la métaphysique et sur la religion^ 2 vol. in-lV, Rotterdam, 1688. A la troisième édition, Paris, Rouland, 1666, Malebranche a ajouté trois Entreliens sur la mort. Cet ouvrage contient toute la doctrine de Malebranche dans son plus haut et son dernier développement. L'ouvrage eut cinq éditions, la dernière, de 1732, Michel David, Paris. — Traité de l'amour de Dieu, Lyon, 1697, in-12. — Béflexions sur la prémotion physique, contre le P. Boursier, 1715, Paris, in-12. — Entretiens d'un philosophe chrétien avec un philosophe chinois sur Vexistence et la nature de Dieu, petit in -12, Paris, David, 1708. Il faut ajouter à cette liste, des traités et des mémoires scientifiques, tels que le Traité des lois de la communication du mouvement, in-12, Paris, 1692, publié de nouveau et fort retouché en 1699. — Réflexions sur la lumière, les couleurs et la génération du feu {Mém. de V Académie des Sciences, 1699). II faut ajouter encore un grand nombre d'ouvrages de polémique, 'de Réponses, de Défenses, telles que : Défense de fauteur de la Recherche contre l'accusation de Louis de la Ville, in-12, Paris, 1679; Réponse à AI, Régis, in-12, Paris, 1693; et Réponse à Vavis de M, Régis, 1694. Quant aux nombreux écrits relatifs à la contestation avec Arnauld, nous en donnerons la liste quand nous exposerons cette polémique. Nous dirons seulement ici que Malebranche les a tous réunis en 4 vol. in-12. (Recueil de toutes les Réponses du P. Malebranche à M. Arnauld, Paris, 1709.) — Les Nouvelles de la République des lettres contiennent aussi plusieurs articles de l'oratorien. Voir encore le Recueil de quelques pièces curleutes concernant la philosophie de M, Descartes (Bayle), Amsterdam, 1C84.
s'y montre, à ce qu'il semble, d'autant plus aigre et plus opiniâtre, qu'il a été plus contrarié dans son anaour naturel de la paix. Il est impatient de la contradiction, il abonde en son sens, et il répète sous des formes diverses, avec une inépuisable abondance, ses propres arguments, plutôt qu'il ne discute ceux de son adversaire. Admirable dans l'analyse de ses propres pensées, dans la méditation, dans les élévations au Verbe ou à la sagesse éternelle, il n'excelle pas au môme degré dans la polémique et l'art de la dialectique. A tort ou à raison, sans cesse il se plaint qu*aucun de ses adversaires, ni Bossuef, ni Arnauld, ne le comprend, ce qui fit dire à Boileau : « Eh I mon Père, qui donc voulez-vous qui vous comprenne ? » Aussi ses ouvrages de plire polémique, malgré des traits heureux et un assez vif assaisonnement de verve ironique, sont-ils en général inférieurs à ceux de pure spéculation.
n fit preuve de beaucoup de fermeté dans sa lutte contre Arnauld, et surtout dans sa résistance à Bossuet. (i). Attaqué non pas seulement au point de vue philosophique, mais au point de vue théologique, accusé de ruiner le surnaturel et les fondements mêmes, de la foi, par son Traitéde la nature et de la grâce, mis à l'index par la cour de Rome, Malebranche n'a jamais rien rétracté. On trouve dans l'histoire du P. André des détails, qui ne sont pas à l'honneur d'Arnauld, sur la condamnation du Traité de la nature et de la grâce par la congrégation de V Index, C'est en effet par les intrigues d'Arnauld et de ses amis que Yinfortuné Traité^ comme dit Malebranche, fut misa l'index, mftme sans l'adoucissement du donec corrigatur, le 29 mai 1690. Ainsi ce tribunal dont Arnauld méconnaissait Tautorité contre lui-môme, il l'invoquait contre son adversaire, ce qui fait dire au P. André : a On sait assez que c'était sa coutume de faire valoir les censures de Rome qui lui
(1) Nous renvoyons aux chapitres sur Arnnuld et sur Bossuet, les détails sur leurs relations et leurs controverses avec Malebranche.
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étaient favorables, autant que ses amis méprisaient celles qui lui étaient contraires (I). »
Malebranche n'accueillit pas avec beaucoup de respect et de déférence la décision du saint OfficeV si du moins^nous en jugeons par la lettre qu'il écrivit à un de ses plus intimes amis, Tabbé Barrand : a Je vous assure, Monsieur, que la seule peine que j'ai de cette nouvelle, c'est qu'il y aura peut-être quelques personnes, à qui mes livres pourraient être utiles, qui ne les liront pas, quoique la défense qu'on en a faite à Rome soit une raison pour bien des gens, même en Italie, de les rechercher. Ce n'est pas au reste que j'approuve cette conduite. Si j'étais en Italie où ces sortes de condamnations ont lieu, je ne voudrais pas lire un livre condamné par l'inquisition, car il faut obéir à une autorité reçue. Mais ce tribunal n'en ayant point en France, on y lira le Traité. Cela même sera la cause qu'on l'examinera avec plus de soin ; et si j'ai raison comme je le crois, la vérité s'établira de plus en plus. Aimons toujours, Monsieur, cette vérité et tâchons de la faire connaître per infamiam et bonam famam (2) . »
Peu de temps après son entrée à l'Oratoire, en 1661 et 1664, Malebranche avait signé, avec toute la maison de Saint-Honoré, le formulaire de l'assemblée du clergé de France et celui d'Alexandre VII. Mais plus tard, à l'époque de la publication de la Recherche de la vérité^ et lorsqu'il était encore lié avec Arnauld,ilsefit scrupule d'avoirattesté, sans s'en être assuré par lui-même, que les fameuses pro-
(1) Élude sur Malebranche, par Tabbé Blampignon, !«• partie, p. 80. En même temps que le Traité, furent mis à l'index les divers écrits publiés par Malebranche pour le défendre contre ses adversaires. Un autre décret du même tribunal, en 1709, condamna le Traité de morale, les Eri" iretiens sur la métaphysique et la Traduction latine de la Recherche^ par Lenfant. Malebranche, quoique condamné de son vivant, n'eut pas même radoucissement du donec corrigantur qu'avait eu Descartos mort.
(2) Le P. André avait entre les mains le Rapport, aujourd'hui perdu, du consulteur chargé de l'affaire dans le sein de la congrégation. Ce sont, dit-il, des brouilleries perpétuelles, de fausses imputations, des méprises grossières, des calomnies.
Il, 2
positions étaient dans le livre de Jansénîus, et il rétracla sa signature, en 1673, par un acte qui fut déposé dans les archives de Port-Royal, et qui ne fut publié que longtemps après sa mort. Suivant la remarque du P. Cloyseault, dans sa Vie du P. MalebranchCy cette rétractation fait hoimeur à sa droiture età la délicatesse de son amour pour la vérité (i). Malebranche a dignement continué cette alliance entre
(1) Voici cette rétractation telle que nous la trouvons dans le P. Cloysaiit, Tauteur déjà cité de Vies de quelques pères de l'Oratoire, {Archives impériales f cartons 220, 221.)
« Après avoir reconnu devant Dieu la faute que j*ai faite en signant deux ou trois fois, en différents temps, le Formulaire contre Jansénius, évêque d'Ypres, contre ma conscience, et, ce me semble, avec une croyance contraire à Taction que je faisais, et après avoir été, depuis ma dernière signature, assez souvent dans le trouble et dans l'inquiétude par cette action, quoique j*aie été délivré en partie de mes peines par les personnes auxquelles je me suis ouvert là-dessus, à cause que la paix ayant été rendue à 1* Église, ils ont cru que je n'étais pas obligé de me dédire publiquement. Cependant, j'ai cru que je dévais faire ce désaveu, ne sachant pas si les choses ne cluingeront point de face, en souhaitant de tout mon cœur de ne point contribuer à la condamnation de M. Jansénius. Jo rvjtracte de par cet écrit le témoignage que j*ai rendu par mes signatures contre ce prélat en le confessant auteur des cinq propositions, défenseur des hérésies qu'elles renferment et corrupteur de la doctrine de saint Augustin, et jo confesse aujourd'hui que j'ai signé contre lui des faits dont je ne suis point persuadé, et qui me paraissent au moins fort douteux et fort incertains. Je proteste donc que je n'ai souscrit aux formulaires simplement et sans restriction, principalement la dernière fois, qu'avec une extrême répugnance, par une obéissance aveugle à mes supérieurs, par imitation, et par d'autres considérations humaines qui ont vaincu mes rùpugnauccs ; qu'ainsi j'ai signé par faiblesse la nouvelle formule, comme on a voulu, sans excepter les faits qu'elle atteste contre cet auteur, bien que je ne fusse pas persuadé qu'ils fussent vrais. Si je ne puis faire passer cet acte par devant notaire, à cause des déclarations du roi, l'entends qu'il soit considéré comme la principale et la plus Importante partie de ma dernière volonté ; et, pour cet effet, je l'écris et je le signe de ma main propre, afin que ceux qui le verront ne puissent prendre mes souscriptions qui sont au bas des formulaires comme un témoignage contre M. Jansénius, mais qu'ils regardent cet écrit comme une réparation de l'injure que J'ai faite à la mémoire d'un grand évoque; en lui attribuant des erreurs en la foi, lesquelles je ne pense pas qu'il ait enseignées, quoique alors je n'eusse rien va de son livre intitulé, Auguslinus, Je prie ceux entre les mains de qui cet écrit tomberai par ce qu'il y a de plus
la métaphysique et les sciences qui est un des principaux caractères de la philosophie de Descartes. « Il était, dit Fontenelle, grand géomètre et grand physicien... La géométrie et la physique furent même les degrés qui le conduisirent à la métaphysique et à la théologie, et devinrent presque toujours dans la suite ou le fondement ou Tappui ou l'ornement de ses plus belles spéculations. » Il semble n'avoir pas attaché une moins grande importance à la géométrie que Platon lui-même pour une bonne direction de Tesprit : (( Il est rare, dit-il, que les vrais géomètres se trompent, à cause de la clarté de leurs idées et de la précision de leurs termes : les simples et ceux qui ne sont pas géomètres, prennent souvent pour certain ce qu'on leur dit être démontré (i). » Il lut l'un des promoteurs de la science des infiniment petits ; il engagea le marquis de L'Hôpital, son ami, à se plonger dans cette étude, et il fut même l'éditeur de son Analyse des infiniment petits^ dont il traça les figures de sa main. Les mathématiciens Jean Prestet (2), Carré et Mairan furent ses élèves.
En physique il a modifié d'une manière ingénieuse la théorie des tourbillons de Descartes. Descartes avait imaginé les grands tourbillons qui composent cet univers et dont les mouvements s'ajustent les «uns aux autres. Maiebranche inventa les petits tourbillons dans lesquels chaque grand tourbillon se divise à l'infini. Il suppose qu'il en est
saint dans la religion, je leur commande, selon le pouvoir que j'ai sur eux en cette rencontre, enfin je les conjure, un toutes les manières possibles, s'il est nécessaire, pour la défense de la vérité et Thonneur de M. Jansénius, de faire que ce témoignage ait tout Teffet que je souhaite. » Fait à Paris, rue du Louvre, le samedi 15 septembre 1C73.
(1) Réflexions sur la prémotiên physique.
. (2) Malebrancbe prit d'abord avec lui Jean Prestet comme une espèce de domestique, mais ayant reconnu en lui un esprit ouvert pour les sciences et beaucoup d'application au travail, il lui rendit plus de soins qu'il n'en exigea, il cultiva son talent pour les mathématiques et le fit entrer à TOratoire. Prestet est Tauteur d'Éléments de mathématiques que Malebranche cite avec éloge dans le VI^ livre de la Recherche de la vérité. Nous aurons plus tard occasion de parler de Carré et de Mairan.
de toute la matière subtile répandue dans un tourbillon particulier, comme de l'univers entier, et qu'elle est ellemême divisée en une inGnité de tourbillons infiniment petits animés d'une grande vitesse et d'une force centrifuge presque infinie : « Voilà, dit Fontenelle, un grand fonds de force pour tous les besoins de la physique dontMalebranche les regardait comme la clef (I). » Par les petits tourbillons il remplaçait cette prétendue force d'inertie des parties d'un corps avec laquelle Descartes prétendait expliquer la dureté des parties et leur résistance à tout déplacement. Selon Malebranche, ce faux principe, que le repos a de la force, est ce qui gâte le plus la physique de Descartes (2).
Il a publié des Réflexions sur la lumière ^ la couleur et la génération du feu (3), où il rattache étroitement ensemble, comme n'étant également que des ébranlemeats du fluide lumineux, la lumière et les couleurs (4).
Malebranche ne fut pas seulement géomètre et physicien, il eut aussi, à l'exemple de Descartes, un grand goût pour l'anatomie. « De toutes les choses matérielles, il n'y en a point, dit-il, de plus digne de l'application des hommes que la structure de leur corps et la correspondance qui est entre toutes les parties qui le composent (5).» Dans plusieurs passages de- la Recherche de la vérité il défend cette science, avec beaucoup d'esprit et de vivacité, contre les niépris et les dégoûts des gens du monde. Mais son
(1) La Physique moderne semble vouloir recourir de nouveau à ce grand fonds de force, comme dit Fontenelle, et faire revivre, sous d'antres noms, les petits tourbillons. « On a le droit, dit M. Laugel, de considérer chaque corpuscule matériel comme une sorte de petit monde, comme un tourbillon qui comprend un certain nombre d'atomes en mouvement les uns en face des autres. » {problèmes de la nature^ p. 93, ia-12, Germer Baillièra)
(2) Voir le VI* livre de la necherche^ dernier chapitre, et le 16» Éclair" cissemenf,
(3) Mémoires de T Académie des sciences, année 1C90.
(4) Goethe, dans son Histoire des couleurs, analyse et critique ce Mé' moire de Malebranche. Voir dans les œuvres de Goethe, édition Hachette, le volume des œuvres scientifiques publiés par M. Faivre.
(&) Recherche de la vérité^ liv. II, chap. v.
passe-temps favori, quand il voulait distraire son esprit d'études plus sérieuses , était Tétude des insectes. Il se plaît à décrire, en un style plein de charmes, les insectes, la magnificence de leur parure, la délicatesse et l'harmonie de leurs parties; il les préfère môme, pour la démonstration de la divine Providence, à des merveilles plus éclatantes, à celles par exemple de l'astronomie, science pour laquelle, ce qui paraît étrange de la part d'un mathématicien, il n'avait nulle estime (î).
C'est comme mathématicien, et comme auteur du Traité des lois de la communication du mouvement, que Malebranche fut nommé membre honoraire de l'Académie des sciences, en 4699, à l'époque du renouvellement delà compagnie (2). Il se montra toujours assidu aux séances, et il eut un certain nombre d'amis et môme, comme nous le verrons, de disciples, parmi ses confrères. L'Académie suivit avec intérêt la contestation qu'il eut avec Régis sur les causes de la grandeur apparente de la lune à l'horizon, contestation qui se termina, à l'avantage de Malebranche, par un jugement motivé, signé des plus illustres mathématiciens de la compagnie (3).
Mais si, après la métaphysique, il estimait les mathématiques, la physique générale et quelques sciences expérimentales, il n'avait que du dédain pour les sciences historiques, pour l'érudition, pour l'étude et la critique des langues. Il semble pousser plus loin que Descartes luimême ce mépris de l'antiquité et de l'histoire. Que de sarcasmes il prodigue contre ces vaines sciences qui enflent, dit-il, le cœur de l'homme et faussent son esprit I
(1) Sa Bibiiothéque de 1,200 volumes, qu*il légua à TOratoire, se composait en grande partie d'Ouvrages sur les Insectes,
(2) D*aprè9 le règlement de 1699, les ecclésiastiques faisant partie d'une congrt'gation, ne pouvaient être admis à l'Académie que comme membres honoraires. « LV)n m'a mis un des dix honoraires de l'Académie des sciences. » {Lettre de Malebranche à M, l*abbé Barrand. Cot^respondance inédite ^ p. 18.)
(3) Le marquis de L'Hôpital, Sauveur, Varignon, Catelao. Bégis repoussa leur Jugement avec beaucoup d'inconvenance et d'amertume.
aa PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.
Avant que d'âtre grammairien, poète, historien, élranger, il veut qu'on soit homme, chrétien et Français (1). Il était plus touché, disait-il, de la considération d'un insecte que de toute l'histoire grecque et romaine et, dans un seul principe de physique ou de morale, il trouvait plus de vérité que dans tous les livres historiques (2). Daguesseau raconte qu'un Thucydide trouvé sur sa table fut pour Malebranche un sujet de scandale, et refroidit même singulièrement la bonne opinion que jusqu'alors il avait eue de lui. A un savant fort prévenu en faveur de l'histoire, il demanda un jour s'il croyait qu'Adam fût bien habile dans le paradis terrestre. Celui-ci répondit qu'assurément il l'était, puisque, d'après les théologiens, il avait toutes les sciences infuses. Hé bien, répliqua Malebranche, cet homme, qui savait tout, ne savait pourtant ni l'histoire, ni la chronologie. Quant à lui, il n'avait pas, ajoutait-il, la prétention d'en savoir plus qu'Adam avant sa chute (3). Dans la Recherche de la vérité, il reprend les personnes de piété, qui réprouvent toutes les sciences humaines, de ne pas excepter la métaphysique, la science de la nature et les mathématiques, mais il permet volontiers de condamner au feu tous les postes et tous les philosophes païens (4). C'est surtout Malebranche, comme nous l'avons dit, que Huet a en vue, quand il accuse les cartésiens de vouloir ramener le dix- NUptiëme siècle à la barbarie.
Nnturellement poëte par la beauté de son imagination, U méprisait la poésie. On rapporte que jamais il ne put lire ^lS3t vers de suite qu'avec dégoût. Ce n'était pas par défaut •^<è ï^tltiment ou d'imagination, mais par une sorte de ri- ^v,'(-u.i' |iliilos(iiiiii(]ui?. On cùnnait les deus vers ridicules
W. Pi*iiede mot, ,(' ^ii^i/r, par FoÉ
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VIE DE MALEBRANGHE. 31
0 On prétend, dit Voltaire, qu'il les fit pour montrer qu'un philosophe peut être poëte quand il veut. Mais quel homme de bon sens croira jamais que le P. Malebranche ait fait quelque chose d'aussi absurde (t)? » Nous sommes de l'avis de Voltaire, et nous croyons, avec l'abbé Trublet, que ces deux vers étaient une critique plaisante de tous ces sacrifices du bon s.ens, de la précision et delajustesse que font trop souvent les poëtes pour construire les vers et obtenir la rime (2). Voulait-il plaisanter à leurs dépens, il citait ces deux vers qu'il se vantait d'avoir composés. On ne manquait pas de s'étonner un peu qu'il mît ainsi les gens à cheval sur l'onde : « Je le sais bien, répondait-il, mais passez-le-moi en faveur de la rime; tous les jours vous en passez, et de plus fortes, à de meilleurs poëtesque moi (3). »
a Si Malebranche, a dit Montesquieu, avait été un écrivain moins enchanteur, sa philosophie serait restée dans le fond d'un collège comme dans une espèce de monde souterrain (4). » Il est certain que le génie de l'écrivain et le charme du style ont beaucoup contribué au succès des ouvrages philosophiques de Malebranche. La beauté de son langage a été admirée par Foptenelle, Bayle, le P. André, Daguesseau, Arnauld, Bossuet, Diderot, Voltaire, par les amis et parles adversaires de sa philosophie. Bossuet se plaint des gens qui n'ont que des adorations pour ses belles expressions. Arnauld invite sans cesse à se tenir en garde contre les séductions et les agréments de son discours, contre cette vivacité, cette noblesse d'élocution, ce langage figuré et sublime, ces expressions relevées et magnifiques, cet air de spiritualité par où il éblouit un grand
(1) Préface- de Rome sauvée,
(2) Essais de littérature, 4« vol. « Combien la rime, avait dît la Logique de Port-Royal, a*t-eIlo engagé de gens à mentir? « (3« partie, chap. 20.)
(3) « On attribue au P. Malebranche, d*ailleurs si poôte en prose, d'avoir dit à votre sujet qu'il ne pouvait comprendre comment un esprit comme IS' vôtre s*y fût amusé. » Lettre du P. Andi*ëà Fantenelle, {Le P, André !, Charma, 2« vol., p. 39.)
(4) i 5 sur les motifs qui doivent nous encourager aux sciences.
nombre de personnes. « II écrit, dit-il, d'une manière si noble et si vive, qu'il est à craindre que, contre ses propres règles, il ne surprenne souvent le lecteur par les agréments de son discours, lorsqu'il prétend ne l'emporter que par la force des raisons (1). »
A ce parfum de spiritualité, à cette grâce mystique par où il égale Fénelon, Malebranche a souvent joint, surtout dans la Recherche de la vérité^ le trait vif et acéré de Pascal et de La Bruyère. Qui a analysé avec plus de finesse, de verve et de vérité les erreurs et les maladies morales de l'imagination et des passions? Avec quel art incomparable il sait revêtir des plus vives et des plus saisissantes couleurs, des plus riantes images, les choses les plus abstraites I Quelle beauté d'imagination il répand sur les plus arides régions de la métaphysique ! Qui mieux que lui eut l'art d'animer les hautes spéculations sur l'être et l'infini, par les sentiments les plus tendres, comme dit le P. André, que la beauté de la sagesse éternelle puisse inspirer à ses amateurs ! Malebranche, qui a tant déclamé contre l'imagination, « en avait une, dit Fontenelle, trèsnoble et très-vive, qui travaillait, pour un ingrat malgré lui-même, et ornait la raison en se cachant d'elle (2). » Ajoutons enfin que le grand Condé, qui s'y connaissait, disait, d'après le P. André, que Malebranche était la meilleure plume de France (3).
Nulle part, à ce qu'il nous a semblé, Malebranche ne s'é-
(1) Lettre à un disciple de Malebranche^ 11* vol., p. 109, édition Lefèvre.
(?) Défense contre la réponse aux vraies et aux fausses idées, {Z) Diderot dit la même chose en parlant de la Recherche de la vérité : « On y remarque du style, de l'imagination, et plusieurs antres qualités que le propriétaire ingrat s'occupait lui-même à décrier. » Encyclopédie^ art. Malebranche. Dans son Essai sur le beau^ le P. André prend la défense de l'imagination contre son maître, « qui lui a fait la guerre dans tous SCS ouvrages, comme & une empoisonneuse publique. Mais s'il a remporté sur elle quelque victoire, comme nous n'en doutons pas, c'est à ellemême qu'il en est redevable, car on peut dire que jamais l'imagination ne l'a mieux servi que quand il Th combattue. » « Vous avez trouvé le
VIE DE MALEBRANGHE. 33
lève plus haut comme écrivain que dans les Méditatims chrétiennes {{), Au commencement du livre il adresse à Dieu cette prière : « Donnez-moi des expressions claires et véritables, vives et animées, en un mot dignes de vous et telles qu'elles puissent augmenter en moi et dans ceux qui voudront bien méditer avec moi la connaissance de vos grandeurs etlesentiment de vos bienfaits. » On dirait que cette prière a été exaucée, car ce langage digne de Dieu, Malebranche Ta parlé. Les Méditations sont un dialogue, sur un ton presque lyrique, entre le Verbe et la créature, à l'exemple des Soliloques de saint Augustin et de deux livres de 1'/mitation de Jésus-Christ. La créature verse ses doutes dans le sein du Créateur, qui, la prenant en pitié, l'instruit et la réprimande avec bonté. Éclairée et touchée, elle s'abîme en son sein et entonne un hymne de reconnaissance et d'amour. Cette forme lyrique des Méditations (2), si élevée et si hardie, nous ravit, malgré les critiques et les railleries d'Arnauld, de Jurieu, du P. Dutertre et d'autres adversaires de Malebranche qui l'ont accusé de faire le Verbe malebranchiste.Nidans Bossuet, ni dansFénelon, on ne trouve de plus belles élévations de l'âme à Dieu. « L'art de l'auteur, dit Fontenelle, a su y répandre un certain sombre auguste et majestueux propre à tenir les sens et l'imagination dans le silence, la raison dans l'attention et dans le respect, et si la poésie pouvait prêter des ornements à la philosophie, elle ne pourrait pas lui en prêter de plus philosophiques. » Voltaire lui-même propose Malebranche comme le modèle du style philosophique : « Ce n'est point, dit-il, avec la familiarité du style épistolaire, c'est avec la dignité du style de Cicéron qu'on doit traiter la philosophie. Malebranche, moins pur que Cicé-
secret, Ini ércit Leibniz, de rendre les choses les ptas abstraites, nonseulement sensibles, mais agréables et touchantes, et d'en montrer Tiniluonco sur la morale, laquelle est fondée sur la véritable métaphysique. »
(Correspondance de Leibniz et de Malebranche,)
(1) Manuscrit de Troyes,
(2) Conseils à unjourmlisie^ édît. Beuchot, t. XXXVII, p. 394.
34 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.
ron, mais plus fort et plus rempli d'images, me parait un grand mpdèle en ce genre, et plût à Dieu qu'il eût établi ses vérités aussi solidement qu'il a exposé ses opinions avec éloquence. » Enfin c'est, au jugement de M. Cousin, un écrivain d'un naturel exquis et d'une grâce incomparable (1). Il n'a manqué en effet à Malebranche que plus de soin, de pureté et de correction pour prendre place à côté des écrivains de premier ordre du dix-septième siècle (2).
Ajoutons ici quelques détails d'après le P. André et le P. Adry, sur sa vie à l'Oratoire. Il a passé cinquante ans dans la maison de la rue Saint-Honoré, remplissant dNine manière édifiante tous ses devoirs de prêtre et de religieux. Pendant plusieurs années il s'acquitta avec exactitude des assujettissantes fonctions de maître des cérémonies, dans lesquelles nous avons quelque peine à nous représenter l'auteur de la Recherche de la vérité.
Autant il se montrait fier et, pour ainsi dire intraitable, dans le domaine des idées et des discussions philosophiques, autant il était doux, simple et accommodant dans le commerce ordinaire de la vie. Il jouait avec les enfants de chœur et les frères de l'Oratoire, il leur faisait môme, avec une prodigieuse facilité, des contes pour les égayer. De même que Spinoza, il préférait des jeux enfantins, qui ne laissent après eux aucun trouble dans l'esprit, à ceux qui appliquent davantage. Il se délassait aussi par des travaux manuels des travaux de l'esprit ; il construisait luimôme ses instruments d'observation, taillait des verres, comme Spinoza, avec- cette diflérence, que ce qui n'était
(1) Introduction aux Œuvres du P, André.
(2) Une fois le manuscrit remis an libraire, il ne s*en occupait plus et ne revoyait jamais les épreuves. « Il travaillait beaucoup ses livres, dit le P. André, mais il ne s'occupait guère de l'impression. » {Manuscrit de Troyes,) — Voici comment M. Sainte-Beuve juge Malebranche, écrivain : « Excellent écrivain, facile, harmonieux, lumineux, spécieux, spacieux, il tenait autant qu'aucun des illustres, sa place dans le siècle. » {Hùt. de Port'Royal^ 5« vol., p. 215.) 11 dit ailleurs, à la page 369 : « Malebranche a une belle langue, facile et pleine d'ampleur» mais qui n'est pas ttrictOo ment correcte, «
VlË DE MÂLEËRâNCHË. 35
qu*un passe-temps pour lui, était un gagne-pain pour l'auteur de VÉthique{i), Il travaillait aussi avec une adresse extrême le fer et le bois, et il avait le goût des mécaniques ; souvent même il était consulté par des ouvriers et des inventeurs de machines. Mais il conservait intacte toute la force de son esprit pour Tattention aux grandes vérités, pour la méditation des choses divines. Il était fier du surnom de méditatif que lui donnaient ses adversaires et quelques beaux esprits railleurs. « Ceux qu'on appelle méditatifs et visionnaires sont ceux, dit-il, qui rendent à la raison les assiduités qui lui sont dues (^). »
Pour méditer, il cherchait à s'isoler entièrement du monde extérieur, à fermer son âme à toutes les distractions des sens, à tous les spectacles et à tous les bruits de la nature. Aussi ne place-t-il pas la scène de ses Dialogues, comme Platon et Cicéron, sur les bords frais et riants' deTIIissus ou duFibrène, ni dans des lieux enchantés qui partagent cette attention que Tâme doit à la seule vérité, mais dans une chambre obscure, où rien ne peut distraire l'esprit de l'invisible vérité. «Bien donc, mon cher Ariste, dit-il, au début des Entretiens métaphysiques ^ pour vous enlever dans la région heureuse toute remplie des beautés intelligibles, puisque vous le voulez, il faut que je vous entretienne de mes visions métaphysiques. Mais pour cela, il est nécessaire que je quitte ces lieux enchantés qui charment nos sens et qui, par leur variété, partagent trop un esprit tel que le mien... Allons nous renfermer dans votre cabinet, afin que rien ne nous empêche de consulter l'un et l'autre notre maître commun, la raison universelle (3).» Il avait, dit Fontenelle, si bien acquis la pénible
(f) Selon Ig P. Âdry, il était fort agile et fort adroit de ses mains et de son corps dont il faisait tout ce qu'il voulait; il a été même un des meilleurs Joueurs de billard de son temps.
(2) 4« EnlreU met.
(3) r' Entret met, « C'est un devoir, dit-il encore, dans le môme Entretien, de fermer avec soin les avenues par lesquelles l'âme sort de la présence de Dieu et se répand dans les créatures. »
habitude de Tattention que, quand on lui proposait quelque chose de difficile, on voyait dans Tinstant son esprit se pointer vers l'objet et le pénétrer.
Dans diverses circonstances de sa vie il fit preuve du plus grand désintéressement. Il donna à THÔtel-Dieu, en se réservant seulement une modique pension, une maison qu'il possédait rue Saiut-Honoré^ et un d€ ses frères l'ayant fait son héritier, il écrit, en 1703, à l'abbé Barrand : « à l'égard des affaires que me laisse la mort de mon frère, je ne sais point de meilleur expédient pour m'en délivrer que de renoncer à sa succession. J'ai assez de viatique pour le chemin qui me reste à faire (1). »
Pendant l'été, il quittait le cloître de la rue Saint-Honoré pour aller méditer aux champs, soit dans quelque maison de campagne de l'Oratoire, à Marine, près de Pontoisè, à Raray dans le diocèse de Meaux, à Perseigne dans le diocèse du Mans (2), soit dans les terres de quelques grands seigneurs, ses disciples et ses amis, tels que le marquis d'Allemans (3) ou Pierre de Montmort (4) ; c'est à la campagne qu'il a composé ou du moins achevé quelques-uns de ses plus beaux ouvrages.
La plus grande gloire de l'Oratoire, avons-nous déjà dit, c'est Malebranche. Malheureusement pour l'honneur de l'Ordre, nous savons aujourd'hui que, lors de sa querelle avec Arnauld, il eut à y subir de la part de ses chefs et d'un certain nombre de ses confrères, attachés au jansénisme, des contrariétés et de petites persécutions qui le
(1) Correspondance inédite, publiée par Tabbé Blampignon.
(2) C'est à Raray qu'il écrivit son Traité de morale et ses Entretiens sur la métaphysique; c'est à Perseigne qu'il acheva les Méditations,
(3) Le marquis d'Allemans était un grand seigneur fort ami des lettres et de la philosophie, et aussi un des amis les plus fidèles et lès plus zélés de Malebranche. Dans la Correspondance tné7tï<?, publiée par l'abbé Blampignon, il y a des lettres du marquis d'Allemans à Malebranche.
(4) Pierre de Montmort^ membre de l'Académie des sciences, disciple de Malebranche. C'est chez lui que Malebranche composa V Entretien d'un philosophe chrétien et d*un Philosophe chinois, (Voir son Êloge^ par Fontenelle.)
firent songer pendant quelque temps à quitter la congrégation (1).
Cependant, au milieu de ces tracasseries intérieures, le nombre de ses disciples augmentait, et sa renommée allait en grandissant. L'amie et l'élève de Descartes, la princesse Elisabeth, lut et admira, dans son abbaye de Hervorden, la Recherche de la vérité. Depuis Descartes, dit le P. André, elle n'avait rien vu de si beau ; elle écrivit à Malebranche une lettre pour le complimenter. C'est à son instigation que celui-ci composa son Traité de morale (2).
Comme la princesse Elisabeth, le prince de Condé lut et goûta les ouvrîiges de Malebranche. Pour mieux comprendre le Traité de la nature et de la grâce, il voulut en causer avec l'auteur, et le manda à Chantilly. Malebranche, dans une de ses lettres, parle de son séjour auprès du prince : « M. le prince me manda, il y a environ trois semaines, où j'ai demeuré deux ou trois jours; il souhaitait de me connaître à cause de la Recherche de la vérité qu'il lisait actuellement. Il a achevé de la lire et en est extrêmement content, et du Traité de la nature et de la grâce, qu'il trouve si beau que jamais livre ne lui a donné plus de satisfaction. Il m'écrit qu'il me fera l'honneur de m'en écrire encore plus partiel ) On lui causa, dît le P. André, mille chagrins qui, nonobstant la fermeté de son courage, lui firent nahre l'envie dVn sortir. Le P. Adry dit, de même, que son général lui causa des chagrins, qu'il n'a jamais voulu révéler, mais qui lui firent penser quelque temps à sortir de l'Oratoire.
(2) Elle fnt, dît le P. André, ravie de la Uecherihe. n Depuis Descartes elle n'avait rien vu de si beau, elle en voulut connaître l'auteur, pour cela elle s'adressa à madame l'abbesse de Maubuisson, princesse Palatine, sa sœur ; c'est ce qui la fit résoudre à honorer Tauteur d'une lettre de compliments dans laquelle cotte grande princesse lui témoignait une estime, une confiance, une bouté extraordinaire. Malebranche touché lui répondit en exprimant sa reconnaissance dans les termes les plus tendres, parlant de philosophie, passant de la philosophie à la religion, pour essayer de la convertir. » Quelques lettres, malheureusement perdues, furent échangées^ entre cette princesse et Malebranche.