‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 5)Chapitre 21 sur 77 · CHAPITRE Xil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xil

Bossuet philosophe. — Ses ouvrages philosophiques. — Nicolas Cornet son maître en théologie et en philosopliie au collège de Navarre. — Ce que Bossuet a retenu de ce premier enseignement. — Bossuet cartésien. — Réserve et restrictions à l'endroit du cartésianisme. — 11 s'entoure de cartésiens pour Téducation du dauphin. — Mécontentement contre Huet à l'occasion de la Censure, — Doutes au sujet de l'étendue essentielle. — Son jugement sur les explications eucharistiques des cartésiens. — Ses rapports avec Malebranche. — Vaiiis efforts pour le ramener à son sentiment sur la grâce. — Mauvais succès d'une conférence avec Malebranche. — Seconde conférence refusée par Malebranche. — Encouragements donnés à Arnauld et à Fénelon pour la réfutation du Traité de la nature et de la grâce» — Attaques indirectes. — Prévisions et alarmes au sujet d'une grande lutte de la raison et de la foi. — Lettre au marquis d'Allemans, disciple de Malebranche. — Raccommodement avec Malebranche à roccasioo du Traité de Pamour de Dieu,

Comme Amauld, Bossuet a défendu Descaries et combattu Malebranche. La philosophie n'est pas sans doute la plus grande gloire de Bossuet, et elle n'a pas été la grande affaire de sa vie. Lui-même, il a si peu prétendu à la renommée philosophique qu'il n*a rien publié de tout ce qu'il a écrit sur la philosophie proprement dite (1). Cepen-

(1) Le Traité du libre arbitre a été imprimé en 1710. Le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même se trouva dans les papiers de Fénelon, auquel Bossuet l'avait confié pour l'éducation du duc de Bourgogne. n fut publié pour la première fois, en 1722, sous le titre d^ Introduction à la philosophie, qui est celui que lui donne Bossuet, dans sa lettre au pape, sur l'éducation du Dauphin. Ni l'auteur du privilège ni l'éditeur n'ont l'air de se douter que Bossuet en est l'auteur, et quelques-uns même l'attribuèrent à Fénelon. Le Journal de Trévoux, avril 1723, en donne une analyse sans nommer l'auteur et lui reproche de tomber d&os les erreurs

dant, s'il n'a pas une grande originalité philosophique, il se recommande par l'admirable bon sens avec lequel il ne prend de chaque doctrine, et en particulier de Descartes, que ce qull y a de plus sain et de moins contestable, et par le caractère propre de clarté, de force et d'éloquence dont il marque tout ce qu'il emprunte. D'ailleurs, montrer Bossuet philosophe, et presque cartésien n'est pas sans importance pour l'honneur de la philosophie et de Descartes, au risque d'achever de le perdre dans l'esprit de ceux qui déjà ne lui pardonnent pas d'avoir admiré des poëmes et des temples païens, V Iliade, l'^neYcteetleParthénon.

Descartes et Nicolas Cornet, voilà, en philosophie, les deux maîtres deBossuet. C'est sous la direction de Cornet syndic de la Sorbonne, grand-mattre du collège de Navarre, célèbre pour avoir dénoncé les cinq propositions de

de Malebranche. Cependant cet ouvrage était mentionné dans la liste des ouvrages posthumes de Bossuet pour lesquels un privilège avait été accordé à son neveu l'évêque de Troyes qui, sollicité d'en donner enfin une édition authentique, en fit paraître une en 1741, mais moins exacte que celle de 1722, car on y a modifié, d'après les progrès nouveaux de U science, la partie anatomique, et, ce qui est plus impardonnable, on s'e4 permis de toucher au style de Bossuet.

La Logique a été publiée pour la première fois par M. Floquet, en 1836, Baucé-Rusand, Paris. Elle se trouve dans une bonne édition des Œuvrer philosophiques de Bossuet, publiée par M. de Lens, in-12, Paris, 18il. Enfin M. Nourrisson a publié, pour la première fois, dans son Essai sur la philosophie de Bossuet, des extraits faits par Bossuet lui-même, de la Morale à Nicomaque pour enseigner au Dauphin la morale d'Aristote, et un petit t^aité des causes. Ce traité, auquel Bossuet renvoie deux ou trois fois dans sa Logique, est une bonne analyse des quatre causes distiogué«s par Âristote, auxquelles Bossuet ajoute quelques pensées platoniciennes, sur la cause exemplaire, sur la cause première et la cause seconde. Parmi les pertes connues, nous signalerons celle d'un manuscrit sur une nouvelle explication du mystère de l'eucharistie, que noas avons cité d'après l'analyse et les extraits qu'en donne l'auteur de Ift préface des Œuvres philosophiques d'ÂrnauId. Quand ses amis le pressaient , dit l'abbé Le Dieu, de donner au public la Connaissance de Dieu et dt soi-même^ il répondait : « que c'étaient des choses dont il se fallait pas sealepient parler, H n'y avait de grand dans son esprit que la défense dp l'église pt d0 la religion, « ^Mémoirfis de l'abbé Lo Dieu, 4 vol. îM, PWW, IfiM, I»' vol, p, 164,)

Jansénius, que Bossuet acheva ses études de philosophie et de théologie (-l). Il prononça sa première oraison funèbre, en 1663, en rfionneur « de ce docteur de l'ancienne marque, de l'ancienne simplicité, de Tancienne probité. » Par l'éclatant témoignage de sa pieuse et vive reconnaissance, on peut juger de la part de ce mattre si vénéré dans ses dernières études, et de l'influence qu'il dut exercer sur son esprit : a Et moi, si toutefois vous me permettez de dire un mot de moi-môme, moi, dis-je, qui ai trouvé en ce personnage, avec tant d'autres rares qualités, un trésor inépuisable de sages conseils, de bonne foi, de sincérité, d'amitié constante et inviolable, puis-je lui refuser quelques fruits d'un esprit qu'il a cultivé avec une bonté paternelle dès sa première jeunesse, ou lui dénier quelque part dans mes discours, après qu'il en a été si souvent le censeur et l'arbitre I » Dans la même oraison funèbre, Bossuet nous apprend encore que Cornet connaissait à fond les opinions de l'École et la doctrine de saint Thomas : .n II connaissait très-parfaitement et les confins et les bornes de toutes les opinions de l'École; jusqu'oîi elles couraient, et jusqu'où elles commençaient à se séparer : surtout il avait grande connaissance de la doctrine de saint Augustin et de l'école de saint Thomas. » De cet enseignement, Bossuet a gardé une admiration pour Aristote, qui contraste avec l'injuste mépris de la plupart des autres* cartésiens. Dans sa Logique^ dans la Connaissance de Dieu et de soi-même^ nous trouverons plus d'une trace excellente du péripatétisme, comme aussi dans le Traité du libre arbitre^ nous reconnaîtrons, l'influence du thomisme de Cornet, par la préférence qu'il donne à la prémotion phy-

(f) Histoire de Bossuet^ parle cardinal Baasset, 1«' livre. Bossuet avait fait ses premières études à Dijon, an collège de Godruns, chez les jésuites; il vint à Paris à dix-sept ans, pour les achever au collège de Navarre. (Voir un Mémov*e sur la Philosophie de Bossuet^ par M. Nourrisson, comptes rendus de TAcadémie des Sciences morales et politiques, avril et mai 1862. Voir aussi les Études sur la vie de Bossuet, par M. Floqnet, 3 vol. iii-9.)

sique sur tous les autres systèmes, imaginés pour concilier le libre arbitre avec la dépendance absolue de la créature à regard de Dieu. En outre du thomisme qu'on lui avait enseigné au collège de Navarre, Bossuet s'était nourri de la lecture de saint Augustin, qui le prépara, de même qu' Arnauld, à bien accueillir Descartes.

Nous ignorons quand Bossuet commença à connaître et à goûter la philosophie de Descartes. Mais Tépoque de sa vie pendant laquelle il s'en est le plus occupé, est celle de l'éducation du Dauphin, pour lequel il composa la Zo^i^m^ et le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même. A Versailles, il était le centre et le chef d'une petite réunion littéraire et philosophique où dominaient les cartésiens, tels que Cordemoy, La Bruyère, Fénelon, Pellisson, Tabbé Fleury. On discutait presque tous les jours sur divers sujets de théologie et de philosophie, dans une allée du parc de Versailles, à laquelle, en souvenir de ces doctes promenades, la cour donna le nom d'Allée des philosophes (1).

D'après le témoignage de l'abbé Le Dieu, qui a été son secrétaire pendant les vingt dernières années de sa vie, Bossuet mettait le Discours de la méthode au-dessus de tous les ouvrages de Descartes et de tous ceux de son siècle. L'abbé Genest, dans la préface de sa Philosophie en vers de Descartes raconte qu'il s'est trouvé, pour aiilsi dire, à l'école de feu M. de Meaux qui a approuvé ses principes ou les a rectifiés par ses conseils. C'est Bossuet qui fit nommer

(1) « II ne parut jamais à la Cour, dans les promenades publiques, qu'il ne fût environné de Télite du clergé. C'était un bel exemple, surtout à Versailles, où cette troupe se faisait remarquer davantage dans le petit parc, dans Tallée, qu'ils avaient nommée des Philosophes, dans Tlle royale et ailleurs. Ce vieillard, vénérable par ses cheveux blancs, dont le mérite et la dignité, joints à tant de bonté et de douceur, lui attiraient les respects des petits et des grands, dès qu'il se montrait, marchait à la tète, résolvant les difficultés qui se proposaient sur la sainte Écriture, expliquant un dogme, traitant un point d'histoire, une question de philosophie. »

{Mémoires de l'abbé U Dieu, !•' voL, p. 137.)

Texcellent cartésien Gordemoy lecteur ordinaire du Dauphin, c'est lui qui, en même temps, retenait le cartésien Pourchot dans renseignement public, à cause du bien qu'il en espérait. Ainsi il aimait, il encourageait le cartésianisme et les cartésiens. Le fruit que TÉglise pouvait en espérer pour établir dans l'esprit des philosophes la divinité et l'immortalité de l'âme, voilà pour Bossuet, comme pour Arnauld et pour les grands théologiens cartésiens, la principale cause d'attachement à la philosophie nouvelle. Mais si Bossuet est cartésien, on comprend qu'il ne le sera qu'avec la circonspection que commande sa position offlcielle pour une doctrine proscrite par des arrêts du Conseil du roi, sous la réserve de son bon sens, à l'égard de certains paradoxes cartésiens, et plus encore sous la réserve de l'orthodoxie, par rapport à tous les points qui , directement ou indirectement , paraissaient pouvoir porter quelque atteinte à la foi. Il est assez singulier de voir l'éducation du Dauphin confiée à des cartésiens, alors que le cartésianisme était proscrit de l'enseignement par un arrêt du Conseil du roi. huet lui-même, qui n'écrivit la Censure que dix-neuf ans plus tard, était encore cartésien, quand il fut choisi pour venir en aide à Bossuet (1). Mais il arrive souvent à Bossuet de dissimuler ses

(I) Cette contradiction est ironiquement relevée dans une pièce de vers qui se trouve dans la Relation fidèle de ce qui s'est passé dans Vuniversiié df Angers au sujet de la philosophie de Descartes et en exécution des ordres du Roi. L'auteur fait prédire à Descartes le triomphe de sa doctrine.

... « Louis M'en donne aujourd'hui sa parole, Puisqu'il veut, grâce à Bossuet, Grâce à l'incomparable Huet, Que ce soit moi qui par leur bouche Donne tous les jours quelque touche, Pour de son fils faire un portrait Qui nous montre un prince parfait...

Si donc Louis parait le chasser avec colère, c'est qu'il ne veut pas, pédantesqaes cohortes, que cette Jumière qui doit éclairer son fil» se

doctrines cartésiennes sous les noms et l'autorité de David, de Socrate, de sain l Paul, de ^aint Augustin, ou de saint Thomas, comme on le voit surtout dans sa lettre au pape sur l'éducation du Dauphin (1).

Quelle que fût sa réserve philosophique, il ne put cependant supporter en silence l'apostasie cartésienne de Huet. Huet nous apprend lui-même qu'il y avait eu entre eux, à ce sujet, de vives quoique amicales discussions. Quand plus tard il publia la Censure, il crut devoir, comme souvenir de leur ancienne liaison, en envoyer un exemplaire à Bossu et, en y joignant une lettre dans laquelle il exprimait la crainte qu'un présent, tellement contraire à ses sentiments, ne lui fût pas très - agréable , et en même temps l'espérance que cette diversité d'opinions oe troublerait pas l'union de leurs cœurs. Dans une réponse, qui n'est pas exempte d'aigreur, Bossuct, sans entrer dans aucune explication, se borne à dire qu'il a quelque peine de se voir attribuer de l'attachement pour le cartésianisme par quelqu'un qui Ip juge si contraire à la foi. Huet, dans une nouvelle lettre, s'empressa de protester, qu'en le rangeant parmi les cartésiens , il n'avait pas plus pensé porter atteinte à l'intégrité de sa foi, qu'à celle de saint Thomas et d'autres Pères de l'Église, en disant qu'ils sont pérîpatéticiens, ou platoniciens (2).

Mais, d'ailleurs, le bon sens de Bossuet ne saurait s'ac-

profane cliez voue. ■ (Voir l'/n/jorfucd'onrfw ÛE«u««pAi7D»opflt"çw» de Bossuet, par H. de Lona.)

(1) Partisan de la libsrtâ philnsophiquo en toat eeqa] ne touche pwli foi, il bl&me l'intervention de l'Ëtat clnni dei questions de pure philo»' phle, comme on eii peuMugor par le piLS9;iep suivant du la lettre au Pape i > Ponr celles (les ^M^Bj^ rPsnri^Mt mie In pliîlosopliie), qui no sont c;uQ d'opiiilnu et J^^^B^y^^Vus wmines contenta (la les M rapportur hislori^B^^^HB >^dG sa ilignitë d'écouter In

deux psnies et ^^^^^^^^^ ^g^S^naoura, sans entrer d.]n( leurs qoerdli^ ^^^^^^^^■^P^^B '^ commandemeDt doit np prendra k !

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commoder, sans quelques sestrictions, de certaines opinions cartésiennes. Quoiqu'il avoue ne concevoir la dépendance mutuelle de deux substances, aussi opposées que rame et le corps, que par un miracle perpétuel de Dieu, cependant il ne veut pas qu'on dise que la volonté ne peut remuer le corps, et que nous nous trompons, quand nous croyons faire quelque action en nous remuant, ou en pensant que notre volonté a quelque action réelle sur le corps et produit du mouvement : (t On le pourra dire sans difficulté, car tout le langage humain appelle cause ce qui, étant une fois posé, on voit suivre aussitôt un certain effet (I). » Pour prouver l'existence des corps, il lui semble inutile de recourir à la foi, ou même à l'argument de la véracité divine. « S'il y a des corps dans l'univers, c'est chose de fait dont nous sommes avertis par nos sens comme des autres faits (2). » Les cartésiens qui se plaisent à répéter que la chaleur n'est pas dans le feu, ni la froideur dans la glace, ni l'amertume dans l'absinthe, parlent suivant lui, fort impertinemment, parce qu'il faut bien qu'il y ail quelque chose en ces objets qui produise en nous ces sentiments, quoique ces mots n'expliquent pas ce qu'est ce quelque chose (3). Pour se mettre à l'abri du reproche de trop séparer l'âme du corps et de les faire indépendants l'un de l'autre , il définit leur union : « un tout naturel qui constitue l'homme. » S'il pense avec Platon et Malebranche que nous voyons en Dieu les vérités éternelles, il se garde de toute hypothèse sur la manière dont nous les voyons, et il se retranche à tenir le fond sans prétendre expliquer le comment. Enfin il hésite à se prononcer en faveur de l'automatisme des bêtes, auquel il semble préférer l'opinion commune, qui est aussi celle de l'École.

De même que le bon sens, la foi lui impose des restrictions et des réserves à l'égard de quelques points suspects

(1) Traité du libre arbitre^ chap. xi.

(2) De *' '^naissance de Dieu et de soi^nHéme, chap. m.

(3) Le V partie, chap. x. >

234 PHILOSOPHIE GARTÉSIBNT^E.

aux théologiens, tels que l'étendue essentielle, à cause des difficultés eucharistiques, Tinfinité du pionde, Timpossibilité de la création et de la destruction des substances qui paraissent en être des conséquences. Toutefois, même en ce point délicat, Bossuet n*abandonne pas Descartes, mais il cherche à l'interpréter et môme à le modifier de manière à le mettre à l'abri des objections des théologiens. Les cartésiens, selon Bossuet, en définissant le corps par la substance étendue, ne prétendent le définir que par rapport à nos idées naturelles, à nos usages et au cours ordinaire des choses, ce qui n'empêche pas de supposer que, dans le corps, il y ait quelque chose de plus profond et de plus intime, de plus foncier, que Dieu y ait rais et que nous ne connaissions pas. En disant que le corps est l'étendue el l'esprit la pensée, ies cartésiens les définissent l'un et l'autre par leur acte, et non par leur essence, mais ce n'est pas à dire pour cela qu'ils constituent Tessence dans l'acte même (1). Il écrit à Leibniz : « que toutes les fois qu'il entreprendra de prouver que l'essence des corps n*est pas dans l'étendue actuelle, non plus que celle de l'âme dans la pensée, il se déclare hautement pour lui (2). » On voit qu'il inclinait à placer cette essence, comme Leibniz lui-même, dans une force qui est le principe et le support de l'étendue. Pellisson, probablement

(1) Voir, dans la Préface historique et critique des Œuvres philosophiques d*ÂrnauId (tome XXXVIII des Œuvres)^ des extraits d*un manuscrit de Bossuet sur Texamen d*une nouvelle explication de reucharUtic. Cette nouvelle explication est celle de Desgabets, tirée des Lettres de Descartes au P. Mesland, Ce manuscrit, qui eût été d*un grand intérêt pour la Théologie et pour THistoire de la philosophie cartésienne, est malheureusement perdu, ou du moins n*a jamais été publié. Voici ce qu'en dit Tabbé Le Dien : « Il a môme fait exprès an écrit particulier pour*pronTer l'orthodoxie de Descartes sur le mystère de l'eucharistie et pour réfuter la nouvelle manière d'expliquer la présence réelle du corps et du sang de Notre-Seigneur en ce sacrement, proposée par les disciples de ce philosophe comme conforme à ses principes. » {Mémoires, V vol., p. 148.)

(2) De la tolérance des religions, Lettres de M. fjeibnii et Réponses de Si, Pellisson^ in-t2. Paris, 1692. Cette lettre est datée du 23 octobre 1091.

d'après les entretiens de Bossuet, adhérait aussi à la doctrine de Leibniz sur ce point important : « Notre imagination est accoutumée à concevoir Têtre, môme dans les choses les plus insensibles, avec je ne sais quoi qui le soutient, qui le défend et qui lui donne une puissante inclination à s'étendre ; comme on voit clairement qu'une goutte d'eau, si elle pouvait s'étendre, inonderait toute la terre, et que la moindre étincelle de feu, si elle ne trouvait point d'obstacle, embraserait tout l'univers. Ainsi, Monsieur, je ne puis que louer votre pensée, etc. n — Avec cette interprétation, dont la doctrine cartésienne lui parait susceptible, Bossuet persiste à croire qu'il ne faut pas condamner les sentiments de Descartes sur l'essence des corps comme plus embarrassants, ou moins propres que ceux de l'École à expliquer le mystère de la transsubstantiation.

Mais s'il refuse de se joindre à ceux qui accusaient le cartésianisme d'incompatibilité avec le concile de Trente, il condamne sévèrement toutes ces prétendues démonstrations cartésiennes de l'eucharistie, imaginées ou divulguées par de téméraires disciples de Descartes. Dans sa sollicitude pour les intérêts de la foi, et pour ceux de la philosophie cartésienne, il s'inquiète d'apprendre que deux lettres de Descartes au P. Mesland, contenant une nouvelle explication de l'eucharistie, sont entre les mains de Pourchot. Aussitôt il en demande une copie : « M. Descaries, écrit-il à Pourchot, a toujours craint d'être noté par l'Église, et on lui voit prendre sur cela des précautions dont quelques-unes allaient jusqu'à l'excès. Quoique ses amis pussent désavouer pour lui une pièce qu'il n'aurait pas donnée lui-même , ses ennemis en tireraient des avantages qu'il ne faut pas leur donner. »

Après les avoir lues, voici le jugement qu'il en porte : a Vous pouvez dans l'occasion bien assurer votre ami qu'elles ne passeront jamais et qu'elles se trouveront directement opposées à la doctrine catholique. M. Descartes, qui ne voulait pas être censuré, a bien senti qu'il fallait

les sufiprimer. Si ses disciples les impriment, ils seraient une occasion die donner atteinte à la réputation de leur maître. Il y a charité à les en empêcher. Pour moi , je liens pour suspect tout ce qu'il n'a pas donné lui-même, et dans ce qu'il a imprimé, je vendrais qu'il eût retranché quelques points pour être entièrement irrépréhensible par rapport à la foi, car pour le pur philosophique , j'en fais bon marché (1). » Toutefois il croit qu'il est de l'intérêt de la vérité et de la justice de distinguer cette explication de celle que Descartes a exposée lui-même dans ses écrits publics, où il se donne beaucoup de peine à expliquer, d'après sa philosophie, la conservation des espèces du pain, la substance du pain étant ôtée : a On voit donc qu'il agissait, dans tout ce discours, suivant la commune présupposition des catholiques. Si dans quelque écrit particulier il a proposé ou hasardé quelque autre chose, je ne m'en informe pas, et il me suffit d'avoir montré dans un écrit qu'il a publié , et que lui-même il appelle le plus sérieux de tous, c'est-à-dire dans les Méditations métap/tysiques et dans leur suite, qu'il a toujours supposé, avec tous les autres catholiques, l'absence réelle du pain et la présence aussi réelle du vrai corps de Jésus-Christ, au lieu que cette opinion élude, comme on l'a vu, l'une et l'autre (2). » Ces efforts pour justifier Descartes, ces appréhensions et ces conseils nous montrent bien l'attachement sincère de Bossuet à la philosophie nouvelle. Directement ou indirectement il fait la guerre à ceux qui la compromettent en abusant du nom et des principes de Descartes. Il excite François Lamy à publier sa réfutation de Spinoza, pour laquelle il lui promet to\rs ses services (3). Il ne s'alarme pas moins des témérités théologiques et philosophiques de Malebranche, et, après l'avoir personnellement conjuré de renoncer à son sentiment sur

(1) Lettre k M, Pastel en 1701, édit. Lefôvre, t. XI, p. 254.

(2) Manuscrit sur l'examen d'une nouvelle explication de l'Eucharistie, cité dans la préface des Œuvres philosophiques d'Arnauld.

(3) Édit. Lefëvro, t. XI, lettres 145, 146, 147, en 1688.

la grâce, il met à Fénelon la plume à la main pour le réfuter. C'est en effet à Tinstigation de Bossuet que Fénelon composa sa Réfutationdu système de Malebranche sur lanature et la grâce. En même temps, dans une lettre à l'évêque de Castorie, il presse Arnauld de commencer, sans plus tarder, la lutte contre le système de la grâce. Il applaudit au livre des Jdées, parce qu'en découvrant les paralogismes de Fauteur sur ce point, il a préparé les voies contre le système sur la nature et la grâce, mais il désire vivement que cette réfutation paraisse le plus tôt possible, car il n'a pu lire sans horreur ce qu'il avance sur la grâce et principalement sur Jésus-Christ, considéré comme cause occasionnelle de la distribution de la grâce (i). Arnauld, par l'intermédiaire de l'évêque de Castorie, M. de Néercassel, s'empresse d'assurer Bossuet qu'il est prêt à faire paraître celte réfutation : Prœsertm cum tu hoc postules et cum tpse pro sua erga te veneratione, nihil tibipossit dcnegare (2).

Voici quelques détails nouveaux, empruntés au manuscrit du P. André, sur les rapports de Bossuet et de Malebranche. Aussitôt après la publication du Traité de la nature et de la grâce, Bossuet voulut conférer avec l'au-. teur pour essayer de le ramener à la doctrine de saint Tho* mas sur la grâce, la seule catholique, suivant lui. Dans

(1) « Accepi Hbrum cul est titulus De verts et falsis ideis, Qao libro gaudeo vehementissime confatalum auctorem eiim qui Tractatum de notura et gratta^ gallico idiomate, me quidem maxime reluctante, piiblicare noa cessât. Hujas ego auctoris detectos paralogismes de ideis aliisque rcbas hnic argumento conjunctis, eo magis lœtor quod ea viam parent ad evertendum omni falsitate repletom libram De natura et gratta,., Atque equidem opto quam primum edi ac pervenire ad nos higus tractatus promissam confutationem, neque tantum hujus partis quss de gratia Ghristi, tam falsa, tam insana, tam nova> tam cxitiosa dicuntur, sed vel maxime ejus qua de ipsa Chrlsti persona, sanctœque ejas animas Ecclesi» saœ structuras incumbentis scientia, tam indigna proferuntur; qaœ mihi legenti horrori fuisse, isti etiam aactori candide, ut oportebat, declaratum a me est, atque omnino fateor enisum me esse omni ope ne tam iafanda ederentur. » (1683.) Édit Lefèvre, t. Xf> p. 82.

(2) Ëdit. Lefèvre, lettre 106.

cette conférence, racontée tout au long par le P. André, Malebranche se borne à écouter Bossuet, sans vouloir discoter avec lui, le sachant vif dans la dispute et èraignant de lui manquer de respect. Pressé de s'expliquer, il proteste qu'il ne dira rien que par écrit et après y avoir bien pensé. « C'est-à-dire que vous voulez que j'écrive contre vous, dit Bossuet, il sera facile de vous satisfaire, — Vous me ferez beaucoup d'honneur, » répondit iièremeat Malebranche; après quoi on se sépara (1).

Cependant, plein de confiance dans l'ascendant de son caractère et de son génie, Bossuet voulut avoir encore une seconde conférence avec Malebranche. Celui-ci réponditpar un refus dans les termes les plus fermes et les plus nobles : « Monseigneur, je ne puis me résoudre à entrer en conférence avec vous sur le sujet que vous savez. J'appréhende ou de manquer au respect que je vous dois ou de ne pas soutenir avec assez de fermeté des sentiments qui me paraissent, et à plusieurs autres, très-véritables et très-édifiants (2). »

C'est à peu près à celte époque, en 1687, que Bossuet écrivait à ud disciple enthousiaste de Malebranche une lettre célèbre, si dure et si ironique à l'endroit de son maître, si pleine d'alarmes et de sombres prévisions sur l'avenir de l'Église. Il le conjure à plusieurs fois, au nom de la paix de l'Église, de lui procurer une entrevue avec son maître, (c Tant qu'il n'écoutera que des flatteurs, ou des gens qui, faute d'avoir pénétré le fond de la théologie, n'auront que des adorations pour ses belles expressions, il n'y aura point de remèdes au mal que je prévois.... S'il veut du secret, je le lui promets ; s'il veut des témoins, j'y consens. » Il le raille au sujet de son engouement pour leur patînarche : a Tout vous plaît de cet homme, jusqu'à son explication de la manière dont Dieu est l'auteur de l'action du libre

(1) Si Bossuet n'écrivit pas contre Malebranche, il usa de son crédit pour faire saisir, à Paris et à Rouen, des exemplaires des Méditations chrétiennes et du Traité de la nature et de la grâce,

(2) Correspondance inédite, publiée par l'abbé Blampignon, p. 132.

arintré, comme de tous les autres modes^ quoique je ne me souvienne pas d'avoir lu aucun exemple du plus parfait galimatias.... Pour Tamour de votre maître, vous donnez tout au travers du beau dénoûment qu'il a trouvé aux miracles dans la volonté des anges, et vous n'en voulez pas même apercevoir tout le ridicule ; enfin, vous recevez à bras ouverts toutes ses nouvelles inventions . C'est assez qu'il se vante d'avoir le premier pensé d'expliquer le déluge de Noé par la suite des Causes naturelles, vous l'embrassez aussitôt. Quand il me plaira, par cette voie, je rendrai tout naturel, jusqu'à la résurrection des morts et à la guérison des aveugles-nés. »

Ces hardiesses de Malebranche lui paraissent l'indice d'un grand danger qui menace l'Église, à la suite de la liberté de juger, introduite par l'abus de la maxime cartésienne de l'évidence : « Je vois, non-seulement en ce point de la nature et de la grâce, mais en beaucoup d'autres articles très-importants de la religion, un grand combat se préparer contre l'Église, sous le nom de la philosophie cartésienne. Je vois naître de ses principes, à mon avis mal entendus, plus d'une h'érésie; et je prévois que les conséquences qu'on en tire contre les dogmes que nos pères ont tenus, la vont rendre odieuse, et faire perdre à l'Église tout le fruit qu'elle en pouvait espérer, pour établir dans l'esprit des philosophes, la divinité et l'immortalité de l'âme. De ces mêmes principes mal entendus, un autre inconvénient terrible gagne sensiblement les esprits, car sous prétexte qu'il ne faut admettre que ce qu'on entend clairement (ce qui, réduit à certaines bornes, est trèsvéritable), chacun se donne la liberté de dire : J'entends ceci, et je n'entends pas cela; et sur ce seul fondement, on approuve ou on rejette tout ce qu'on veut, sans songer qu'outre nos idées claires et distinctes, il y en a de confuses et de générales, qui ne laissent pas de renfermer des vérités si essentielles, qu'on renverserait tout en les niant. Il s'introduit sous ce prétexte une liberté déjuger qui fait que, sans égard à la tradition, on avance témérairement

240 PHfLOSOPHÎB CARTÉSIENNE.

tout ce qa'<Hi pense, et jamais cet excès n'a para, à mon avis, davantage que dans le nouveau système, car j'y trouve à la fois les inconvénients de toutes les sectes, et particulièrement du pélagianisme (L). o Mais il faut bien remarquer avec quel soin Bossuet répète qu'il n'attribue ces conséquences pernicieuses qu'aux principes de Descartes mal entendus. Le disciple de Malebranche auquel il s'adresse avait cru pouvoir se servir du Discours sur l'histoire universelle pour autoriser la doctrine de la providence générale de son maître. De là de nouveaux reproches de Bossuet qui se plaint d'avoir été si mal compris. Nous savons aujourd'hui, grâce au P. Adry, que ce malebranchiste était un grand seigneur, le marquis d'ÂIlemans, dévoué à la philosophie et aux lettres, et qui, jusqu'à sa mort, fut le disciple le plus fidèle , l'admirateur le plus enthousiaste et l'ami le plus intime de Malebranche (S). Pour défendre l'auteur du Traité de la nature et de la grâce, il avait en effet envoyé à Bossuet, avec lequel il était lié, un mémoire, où il prétendait justifier, par le Discours sur l'histoire universelle, la doctrine de la providence générale. Lui-même il parle de ce mémoire dans une lettre à Malebranche : a Je lui fais assez bien voir, dit un peu trop légèrement le noble marquis, qu'il n'a su ce qu'il dit dans son Discours sur Vhiy toireuniverselle, ou qu'il faut qu'il soit de votre sentiment (3).» Quelques années auparavant, Bossuet, dans l'oraison funèbre de Marie-Thérèse, avait lancé cette invective indirecte contre la providence générale de Malebranche : « Que je méprise ces philosophes qui^ mesurant les con-

(1) Édît. Lefèvre, t. XI, p. 109.

(2) Malebranche, en compagnie da P. Salmon, avait passe un été dam son château aux environs de La Rochelle. L'abbé Blampignoa a publié on certain nombre de lettres du marquis d'AIlemans et de Malebranche. Saint-Simon raconte, dans ses Mémoires^ qu'il fit connaissance de Malebranche chez le marquis d'AIlemans. « Le goût des mômes sciences, ditil, l'avait fait intime de MM. d'AIlemans père et fils, et c'était chez lui que J'étais devenu le leur. » {Mémoires^ t. XI, p. 148, édit. ChérueL)

(3) L'abbé Blampignon, Correspondance inédite, p. 89.

seils de Dieu à leurs pensées, ne le font auteur que d'un certain ordre général, d'où le reste se développe comme il peut(i) I »

Néanmoins^ comme le remarque l'auteur de la Vie d^Amauld, les attaques de Bossuet contre Malebranche furent toujours indirectes, ou confidentielles et par lettres. Aucun évêque, aucune Faculté de théologie ne s'éleva publiquement contre la philosophie de Malebranche ; Bossuet qui, comme on vient de le voir, l'avait censurée si fortement, en parlant à l'auteur lui-même, et dans quelques-unes de ses lettres, ne la combattit par aucun écrit public, et il ne voulut pas même consentira ce que sa lettre à M. de Néercassel fût publiée. Peut-être eût-il craint de blesser l'archevêque de Paris, Harlay de Ghampvallon, et les jésuites, qui protégeaient alors Malebranche, à cause de la lutte où il était engagé contre Arnauld.

Cependant , sur la fin de sa vie , il se montra moins sévère à l'égard de Malebranche, quoique celui-ci n'ait jamais désavoué aucune de ses doctrines. Si même nous en croyons l'abbé Gosselin et le cardinal Bausset, il serait allé le trouver pour lui offrir son amitié (2). Dans la troisième édition de 1709, du Recueil de ses réponses à Arnauld, Malebranche a lui-même intercalé un passage à la Réponse aux Réflexions, où il fait allusion à cette réconciliation, et cherche à en tirer avantage pour sa doctrine. «Je crois pouvoir dire que ce prélat, si connu par son savoir et par sonzèle pour défendre la pureté delafoi, areconnu la solidité, ou du moins la catholicité de mon Traité, après l'avoir sérieusement examiné, ce que je sais certainement qu'il a fait; car, quoique j'aie eu l'honneur de le voir sou*

(t) Pour que Malebranche ne pût s'y tromper, raconte le P. André, il lui adressa un exemplaire de son discours. Malebranche, quoique profondément blessé, sut se contenir et ne s'humilia pas. Il alla môme voir Bossuet et le remercia ironiquement de Thonneur quMl lui avait fait en parlant de lui publiquement.

(2) Histoire de Bossuet, par le cardinal Bausset, revue par l'abbé Gosselin. Paris, 1850, 1*' vol., p. 88.

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