‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 5)Chapitre 47 sur 77 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Cartésiens et malebranchistes chez les bénédictins. — Dom François Lamy.

— Sa YÎe. — Son goût pour la dispute. — Polémique contre Bossuet.

— Contre Ârnauld. — Défense des causes occasionnelles contre Régis, Fontenelle et Leibniz. — Polémique contre Malcbranche au sujet du pur amour et de la Providence. — Imitation de Malebranche comme moraliste et écrivain. -> Excellentes réflexions sur les difficultés et les facilités de la connaissance de soi-même. — Dieu auteur de toute action et de toute pensée. — Doutes sur certains détails de la vision en Dieu. — Réfutation de Spinoza par Finspection de la nature hU" maine, — Foi du P. Lamy dans Texcellence et l'utilité de la métaphysique. — Le P. André malebranchiste chez les jésuites. — Ce qu'il eut à souffrir de son Ordre pour cause d'attachement à Descartes et à Malebranche. — Admiration du P. André pour Malebranche. — Plan de son Histoire de la philosophie de Malebranche, — Opposition avec l'empirisme de son Ordre. — Fanatisme et intolérance de ses supérieurs. — Formulaire philosophique qui lui est imposé. — Belle pro* fession de foi idéaliste et malebranchiste. — Ses Œuvres philosophiques*

— Discours sur r homme. — Discours sur le beau, — Réfutation des pyrrhoQÎeDs en matière de beauté.

Malebranche et Descartes ont eu aussi des disciples chez les bénédictins oîi on rencontre, comme chez les oratoriens, plus d'un esprit libéral, indépendant et ami de la philosophie. Je me borne à rappeler Mabillon et le Iraité des études monastiques j si favorable à la philosophie cartésienne, Desgabets et Antoine Gallois, qui, comme nous l'avons vu, étaient tous deux bénédictins, et qui se compromirent par leurs explications cartésiennes de l'eucharistie. Nous avons maintenant à faire connaître dans cette même congrégation, un autre malebranchiste, dom François Lamy (1) . D'abord François Lamy embrassa la pro-

(1} Né en 1636, au château de Monthyveau, en Beauce, dont il porta

fession des armes ; mais bientôt , entraîné par la piété et par son goût pour l'étude, il quitta les camps pour le cloître, et entra chez les bénédictins de Saint-Maor, oil il régenta la philosophie avec éclat. Élevé aux premières dignités de l'Ordre, il s'en démit, au bout de peu d'années, et se retira à l'abbaye de Saint-Denis, où il composa la plupart de ses ouvrages et finit sa vie .

On dirait qu'il a transporté dans le cloître quelque chose de l'humeur guerroyante des camps. Nous le voyons tour à tour en guerre contre Duguet, contre l'abbé de Rancé, contre Bossuet, contre Amauld, contre Nicole^ contre Leibniz, contre Fontenelle, contre Malebranche lui-même, son maître (!). Laissons de côtelés discussions, purement théologiques, ou étrangères à la philosophie, dans lesquelles s'est jeté dom Lamy, telles que les discussions sur les prières de TÉglise, sur les études monastiques, sur l'Ordre des bénédictins, et sur la rhétorique qu'il condamne sévè-

le-Dom tant qu'il demeara dans l'état sécalier. Capitaine de cheTao-légera, il fat grand duelliste ; et renommé pour une botte, qu'on appelait dansVarmée, la botte de Monthyveau. C'est à la suite d'un duel où il avait fai\U perdre la vie, qull se convertit et entra dans la congrégation de Sainl- Haur. Il mourut à l'abbaye de Saint -Denis, en 1711. Voir pour sa vie la Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques du dix-huitième siècle, Paris, 1736, 2 vol. in-9, et un manuscrit de la bibliothèque de Lyon par Tabbé TricauU, n» 847.

(1) Voici le portrait peu flatté qu'en fait le P. André, à propos de sa querelle avec Malebradcbe hn sujet du pur amour : « Il avait un peu de ce qu'on appelle précieux, un peu vain, présomptueux, aimant à briller, imaginatif, délicat et sensible, assez philosophe, et qui eût pu même paa* ser pour un bel esprit, s'il eût eu ce goût naturel et sensé qui doit être la première H>gle d'un écrivain ; mais il a le style si affecté, si haut et si bas, si chargé de phrases, et si plein de faux brillant qu'il en devient fade et dégoûtant ; il déplaît, en un mot, parce qu'il veut trop plaire. Grand copiste de Malebranche, il fait partout le méditatif, mais il le copie sans lui ressembler. Il prend Jusqu'à ses tours, s^s idées, ses expressions, mais en demeurant toujours lui-même, petit, superficiel, saisis* saut mieux les effets que les principes des choses, heureux néanmoins quelquefois dans ses pensées, lorsqu'il peut descendre jusqu'au natu* rel, etc. » Mss de Troyes.

DOM LAMY. 36o

rement, prise au sens inauvàis où Tentend Malebranche (1), pour ne parler que ides disputés qui ont un rapport plus direct avec la philosophie,'' avec Déscartes ou Malebranche.

La satisfaction, que Jésus-Christ fait par ses souffrances à la justice divine, supplée à la satisfaction que les damnés lui font pour leurs péchés; telle est la proposition bizarre qui le met aux prises avec Bossuet: En vain, dans la discussion, lui donne-t-il une forme géométrique, prétendant la déduire des principes de Malebranche sur Tordre, et sur l'amour de Dieu pour lui-môme, Bossuet n'en persiste pas moins à la condamner sévèrement, tout en adoucissant cette condamnation par les égards et Testimequ'il témoigne pour sa personne.

La thèse philosophique, que Lamy a soutenue toute sa vie, et par où il se montre bon malebranchiste, est celle, de l'existence d'une raison universelle et divine et de la vue des vérités absolues en Dieu. Il ne peut supporter qu'Arnauld l'attaque dans sa Dissertatio hipartita^ et il vient bravement au secours de Nicole ébranlé par la critique d'Arnauld, en lui envoyant une réponse /ws^cp molis par Tétendue, comme dit Nicole, et écrite durimcule, parce que c'était, ajoute-t-il, une de ses opinions favorites. Arnauld y répondit par les Règles du bon sens (2), Plus tard, dans

{{) La Rhétorique de collège trahie par son apologiste dans son Traité de la véritable éloqw'nce contre celui De la connaissance de soi-même, Paris, 1704. Cet apologiste est M. Gibert, professeur de rhétorique au collège des Qnatre-N:itions, dont le liyre était intitulé : De la véritable éloquence^ ou Réfutation des paradoxes sur la véritable éloquence avancés par l'auteur De la connaissance de soi-même^ in-îî, Paris, 1703. Il y soutient que rexpllcation physique des passions, telle qu'elle est dans Descartes, est parfaitement inutile à rorâteùr pouf Inî apprendre à les exciter. Boilean, dans une lettre à Bro^sette, du 30 septembre 1706, traite fort mal la rhétorique de Lamy : « J'ai là un livre de lui sur la rhétorique où^ à mon avis, tout ce qu'il peut y avoir au monde de mauvais sens est rassemblé. «

(2) Ou Remarques sur une dissertation contre le sentiment de Euygens sur ce que nous vogons la vérité en Dieu.

une lettre à Arnauld (1), Lamy s'excusa de cette vivacité dont celui-ci, d'ailleurs, ne lui garda pas rancune. Défenseur de Nicole pour la doctrine de la vue de la vérité en Dieu, il est au nombre des adversaires de son système sur la grâce générale.

• Il a répliqué aux Doutes de Fontenelle sur les causes occasionnelles (2), et combattu l'harmonie préétablie de Leibniz (3). La difficulté de concevoir que des lois mécaniques générales puissent produire des effets si variés, l'incompatibilité avec la liberté, et surtout Ténergie, distincte de celle de Dieu, que Leibniz attribue aux créatures^ voilà les trois principales objections de Lamy contre l'harmonie préétablie. Il défend les causes occasionnelles contre le reproche d'exiger des miracles perpétuels, par la raison qu'il n*y a pas de miracles, dès qu'il y a une loi. Mais, selon Leibniz (4), pour qu'il n'y ait pas de miracle, il ne suffit pas qu'il y ait une loi, il faut encore que Dieu donne aux créatures une nature capable d'exécuter ses ordres.

Nous venons de le voir défendre Malebranche contre Bossuet, Arnauld, Fontenelle, Leibniz, nous allons le voir maintenant prendre parti contre lui dans la question da pur amour.

Lamy a pris en effet la défense du pur amour contre Bossuet, et s'est déclaré en faveur de Fénelon dont il était l'ami intime, et avec lequel il entretenait une correspondance habituelle. Il est curieux de voir l'auteur des

(1) Œuvres d'Amauld, t. III, p. 669, année 1693.

(2) Lettres philosophiques sur divers sujets importants, iQ-12. TréToax,

(3) De la connaissance de soi-même, 2* édition, 4 vol. in-12. Pans, 1701. La critique de Ttiarmonie préétablie exposée par Leibniz» dans le Journal des savants^ août 1696, se trouve à la fin du second volume.

(4) Voir cette réplique de Leibuiz dans le Journal des savants. Juin 1709, ou dans l'édition de ses GEuvres philosophiques, par Erdmann, p. 450.

(5) L'abbé Brillon ayant attaqué la preuve de l'existence de Diea par l'idée de l'inflni Voir le Journal des savants, 10 janvier 1701, Lamy a répondu par une lettre dans les Mém. de Trévoux, janvier février 1701.)

Maximes des saints chercher à modérer, dans son ami, les excès d'une spiritualité qui lui étaient si vivement reprochés à lui-même. D*après la plupart des biographies, et d'après une lettre de Fénelon , Lamy aurait encore eu avec Malebranche une autre polémique au sujet du Traité de la Nature et de la Gràce^ que ses supérieurs lui défendirent de continuer. Cependant Malebranche, qui sans doute ignorait cette défense, continua d'écrire contre Laray condamné au silence, ce dont Fénelon le blâme sévèrement dans une lettre à Lamy : « Je ne comprends pas comment le P. Malebranche veut écrire contre un auteur auquel on a fermé la bouche. L'amourpropre bien éclairé sur ses intérêts suffirait pour ne prendre jamais un si mauvais parti (1). »

Mais quelles que soient les dissidences particulières de Lamy, si prompt à la dispute, avec son maître Malebranche, il ne s'en montre pas moins généralement pénétré de son esprit et de ses doctrines, à tel point que sans cesse il le reproduit et Timite, non-seulement pour les idées, mais même pour le langage. Son ouvrage le plus considérable, la Connaissance de soi-même, est une imitation de la Recherche de la vérité, II y a, dans la Connaissance de soi-même, une partie métaphysique; mais ce qui domine, c'est la partie morale, l'étude du cœur humain, des passions, des mobiles de l'amour-propre, des illusions des sens et de l'imagination. A chaque page on rencontre des imitations et des réminiscences de la Recherche de la vérité. Les sciences d'érudition et la rhétorique n'y sont pas moins maltraitées. Lamy suit Malebranche pas à pas dans l'analyse des pernicieux effets de l'imagination, non-seulement sur le moral, mais sur le physique. Malebranche a vu un «nfant né avec une mitre et avec la figure d'un saint Nicolas que sa mère avait contemplée pendant sa grossesse; Lamy a vu un jeune homme qui, pour la môme cause, portait les traits de Jésus-Christ crucifié. Malebran-

(1) Histoire de Fénelon, par M. de Beausset, 2« édit., 2« vol., livre 4. Cette lettre est de 1700.

che insiste sur les dangers de cette prétendue illusion des sens qui nous fait rapporter aux objets les qualités sensibles, et il attend le plus grand bien pour la morale d'une philosophie qui détruit radicalement cette illusion. Lamy de son côté se flatte qu'on ne.se laissera plus aussi facilement séduire par un beau visage, quand on saura que ce n'est en réalité qu'un peu d'étendue^ et que cette couleur rose et blanche, qui nous charme, ne lui appartient pas. Signalons les excellentes réflexions, par lesquelles il débute, sur l'utilité et l'importance, sur les facilités et les difficultés de la connaissance de soi-même. Il seâible, ditil, que ce ne soit pas une grande entreprise que cell« de se connaître soi-même ; il n'est pas besoin d'aller aU loin, il ne s'agit que de demeurer chez soi. £n eQet l'âme chargée d'acquérir cette connaissance en est elle-même l'objet, elle est tout ensemble le soi-même qui doit être connu et le soi-même qui doit connaître; jamais un seul instant elle ne se perd de vuo. Gomment donc se connaîtelle si peu? Lamy explique très-bien ce paradoxe. En même temps que chaque pensée se fait sentir elle-même^ elle présente un objet qui nous applique plus que la pensée, parce que ce qui est nouveau nous frappe plus que ce qui est ordinaire. En outré, nos pensées et nos sensations étant supposées venir du dehors, nous font sortir de nous-mêmes, loin de nous y faire rentrer. Ce préjugé est, selon Lamy, un des grands obstacles à la connaissance de soi-même. Mais il en est d'autres encore, comme l'inattention et toutes ses causes, contre lesquels sont impuissants les retours et les raisonnements passagers d'une philosophie abstraite, et dont on ne peut triompher que par un changement complet dan^ la vie et dans les habitudes. Il montre dans lentionde une véritable conjuration conrtre la connaissance de soi-même, un art réel de se méconnaître et de se fuir soi-même qu'il analyse avec beaucoup de finesse. Non-seulement dans le monde, mais jusque dans le cloître, il signale de nombreux fugitifs de soi-même. A cet art dangereux de se méconnaître, opposer l'art salutaire de

se connaître, est l'objet du livre tout entier. Ce n'est pas seulement une imitation métaphysique, mais une imitation littéraire de la Recherche de la vérité. Quoique Lamy demeure bien au-dessous de son modèle pour la grâce exquise, et surtout pour la mesure et la sobriété, on peut en extraire, comme Ta fait M. Damit^on, plus d'un passage qui rappelle les bons endroits de la Recherche.

La métaphysique du P. Lamy est plus particulièrement contenue dans les Premiers Éléments (1), où il résume les sentiments de Malebranche sur l'âme et le corps, et sur Dieu considéré comme l'auteur de l'union de l'âme et du corps. Il suit Descartes partout oîi Malebranche le suit, il s'en écarte partout où Malebranche lui-môme l'abandonne. Ainsi, après avoir établi, conformément à Descartes, la distinction de l'âme et du corps, après avoir placé l'essence de l'âme dans la pensée, il prétend que nous connaissons l'âme par le seul sentiment. Que devient donc le Je pense, donc je suis de Descartes? Lamy attribue, contre toute vérité, à Descartes de n'avoir pas fondé son existence sur l'idée claire de la pensée, mais sur le sentiment intérieur de l'actualité de la pensée.

Aucun cartésien n'a poussé plus avant le principe, que Dieu est la seule cause efficiente, l'unique vraie cause de tout ce qui est réel. Il a même prétendu en donner une démonstration, sous forme géométrique, dans une de ses Lettres philosophiques. Aussi Bayle cite-t-il le bénédictin Lamy, qu'il estime un des plus forts cartésiens de France, parmi les philosophes par lesquels prend le plus de force l'objection de la création continuée contre la liberté (2). C'est à Lamy que Leibniz écrit : « Celui qui soutient que Dieu est l'unique acteur pourra aisément se laisser aller jusqu'à dire que Dieu est l'unique substance. )> Comme Ma-

(t) Ou Entrée aux connaissances solides, en divers entretiens, proportionnée à la portée des commençants et suivie d^un Essai de logique, in-12, 1706.

(2) Réponse à un Provincial, chap. cxli.

lebranche, Lamy définit l'unioD entre l'âme et le corps : une exacte et nécessaire correspondance entre deux êtres, dont l'efficacité des volontés divines est la seule cause effectrice.

Dieu est l'auteur de toutes les idées comme de tous les mouvements. Sur cette question des idées, Lamy met en regard les deux sentiments qui, de son temps, ont fait le plus de bruit, d'abord celui d'Arnauld,qu'il réfute, puis celui de Malebranche, qu'il adopte, sauf en quelques détails. Il distingue la perception de l'idée, objet intérieur de nos pensées^ et soutient que nous voyons tout en Dieu. De là sa foi à ces vérités absolues et à une raison souveraine dont il s'est fait le champion contre Arnauld.

Mais s'il admet le gros de la vision en Dieu, il avoue qu'il éprouve quelques difficultés à l'égard des détails. Il s'agirait d'abord de savoir si effectivement nous avons les idées des créatures et des oiivrages de Dieu^ avant de se battre sur la question de savoir comment nous les voyons en Dieu. Or, à l'exception des corps en général, ou de l'étendue, il croit que nous n'avons aucune vraie idée des ouvrages de Dieu , que nous ne savons pas d'un corps particulier ce qui le distingue précisément d'un autre, que nous ne connaissons notre esprit que confusément, et celui des autres par pure conjecture. Ainsi, selon Lamy, tous ces ouvrages de Dieu dont nous aurions les idées, se réduiraient à la seule idée de Tétendue, laquelle, il est vrai, enferme les idées de toutes les figures possibles, mais sans que nous puissions savoir si elles correspondent à quelque chose de réel. Selon Timandre, un des deux interlocuteurs, ce serait là une connaissance plus curieuse qu'utile. Arsile, il est vrai, le reprend de traiter légèrement une connaissance par laquelle nous apprenons que, comme êtres pensants, nous sommes perpétuellement enlevés dans un autre monde que celui qu'habite notre corps, dans un palais enchanté d'idées. Timandre objecte que ce n'est pas faire agir Dieu de la manière la plus simple , parce que ce palais enchanté

dépendaDt des ébranlements du cerveau de chacun, sera différent pour tout le monde, plus beau pour l'un que pour Taulre, suivant les idées qui lui auront été représentées à l'occasion des ébranlements de son cerveau. «Voilà donc, s'écrie^t-il ironiquement, la question de la pluralité des mondes absolument terminée, on ne pouvait pas souhaiter de voir cette pluralité poussée à un plus grand excès.»

Mais, de cette première difficulté au sujet de la vue des idées des créatures en Dieu, il en voit naître encore une seconde. Gomnient expliquer que nous voyons en Dieu les vérités immuables, si ces vérités ne sont que des rapports entre les idées, et si nous n'avons nulle vraie idée des ouvrages de Dieu? Si nous n'avons d'idée claire ni de Tâme, ni du corps, comment connaîtrons-nous clairement que l'âme est préférable au corps? Ainsi, en admettant les principes de la vision en Dieu, en demeurant fidèle à cette doctrine que, pour consulter la vérité souveraine, il faut s'élever jusqu'à Dieu, Lamy n'ose rien décider sur le mode de la connaissance des choses particulières. Voici, d'ailleurs, sa conclusion : 0 Je me retranche à tenir le fond de la chose, sans en connaître la manière. Je ne suis pas plus savant que saint Augustin. Je suis avec lui très-persuadé que ce n'est que dans une nature universelle et immuable qu'on voit ces grandes vérités, pour le comment, le quomodo, je confesse mon ignorance. » En résumé, les Premiers Éléments, sont supérieurs à la Connaissance de soi-même, et peuvent être rangés parmi les meilleurs et les plus agréables résumés de la philosophie de Descartes et de Malebranche.

A l'instigation deBossuetet deFénelon, Lamya publié une réfutation de Spinoza (1). Il suit d'abord la méthode commune, puis la méthode géométrique, à l'adresse, dit-il, des libertins spirituels qui se piquentd'exactitude et de raison. Il dit du Dieu de Spinoza : « Si cela peut s'appeler recon-

(I) Nouvel Athéisme renversé, ou Uéfuiation du système de Spinoza, tirée pour la plupart de la connaissance de la nature de Vhomme, in-12,

naître un Dieu, je ne sais pas pour moi ce qui s'appelle n'en reconnaître point, d Pour démonter pièce à pièce tout ce système il ne veut qu'employer la connaissance de l'homme. En effet, de l'inspection delà nature humaine, il résulte que l'homme est une substance, et conséquemment qu'il n'y a pas qu'une seule substance. Mais si l'homme est une substance, il n'est pas de lui-même, il est donc par une cause autre que lui-même, cause que les merveilles de l'union de l'âme et du corps et de ses organes démontrent être infinie. Ainsi oppose-t-il la certitude de la psychologie à l'incertitude des hypothèses ontologiques où se perd Spinoza.

Cette réfutation de Spinoza lui parait un nouvel exemple de l'utilité qu'il ne cesse de vanter , de la philosophie pour la foi. <« Qu'on en dise et qu'on en pense ce qu'on voudra, il sera toujours vrai que la métaphysique est de toutes les sciences la plus importante et la plus essentielle , non-seulement aux disciplines naturelles , mais à la morale et à la religion (1). » Comme Maiebranche, il croit à l'accord essentiel de la raison et de la foi, à l'unité de la vraie philosophie et de la vraie religion, et il combat ceux qui voudraient enlever à la philosophie, pour la réserver à la seule théologie, la science de Dieu et de ses attributs : a Que Dieu et ses attributs soient l'objet de la seule théologie, cette pensée est un préjugé populaire fondé sur ce qu'on dit que Dieu est au-dessus de la nature, et que la philosophie ne s'occupant que de choses naturelles, on regarde comme autant de passe-droits les prétendues sorties qu'elle fait sur la divinité. Pitoyable préjugé de regarder comme étranger à la nature l'auteur même de la nature, comme si la cause était étrangère à son effet, et encore à un effet qui n'a rien qu'il ne tienne de sa cause (2) I » Non-seulement il réclame pour la raison le droit de spéculer sur Dieu, mais il lui donne la priorité sur la foi, par un argument irrésistible, que nous avons

(1) Préface du Nouvel Athéisme renversé,

(2) Premiers Éléments^ 4« entretien.

déjà rencontré dans Arnauld et dans Malebranche. Croire d'une foi diviiie l'existence de Dieu, c'est la croire sur la parole de Dieu ; or peut-on croire l'existence de Dieu sur la parole de Dreu avant de savoir s'il a parlé, ni même s'il existe (1)?

Il y a eu des malebranchistes, même chez les jésuites, malgré tous leurs efforts pour ne pas laisser pénétrer chez eux des doctrines auxquelles ils avaient déclaré la guerre. Parmi les membres les plus assidus de la réunion maiebranchiste de mademoiselle de Vailly, on remarquait un jésuite, le P. Aubert qui avait appris par cœur les ouvrages de Malebranche et qui était un ami du P. André. A cause de son attachement à Malebratiche et de sa liaison avec le P. André, le P. Aubert fut destitué de sa chaire de mathématiques et envoyé de Caen à Bourges. Nommons aussi La Pillonière, esprit ardent et mobile, d'abord fort opposé aux doctrines nouvelles, puis converti à Malebranche par le P. André qui, pendant son séjour à La Flèche, fit plusieurs conversions de ce genre (2). Mais, blâmé et menacé par ses supérieurs, il s'enfuît à Genève où il se fit calviniste. On imagine aisément quel parti les jésuites durent tirer de cette défection contre Malebranche et contre le P. André (3).

Arrêtons-nous au P. André, le plus fidèle, le plus dé- VQué, quoique jésuite, de tous les disciples de Malebranche. Qui a plus aimé Malebranche, qui a plus souffert pour lui ? Combien nos anciennes sympathies pour le spirituel auteur du Traité sur le beau, ne se sont-elles pas accrues, depuis que^de nouveaux documents nous ont

(1) Préface de Y Incrédule amené à la religion par la raison. Paris, 1 710» ia-12. L'ouvrage est aussi sous forme d'entretiens, et les interlocuteurs sont les mêmes que dans les Premiers Éléments,

(2) Voir Fintroduction de M. Cousin aux Œuvres du P. Ândréy p. 7T.

(3) A propos de cette apostasie, Malebranche écrit au P. André, dans nne lettre publiée par M. Charma : « Voilà où conduit l'esprit quand on ne b&tit pas sur les dogmes et qu'on raisonne sur des sujets qui nous pas* sent et dont nous n'avons pas des idées claires. »

montré en lui un habile historien, un éloquent défensenr, un confesseur intrépide de Deseartes et de Malebrancbe, au sein même de la Compagnie des jésuites (1) ! Un goût naturel pour la piété et pour l'étude .l'avait poussé à entrer dans une maison de cet Ordre voisine de la maison paternelle (2). Que ne devait-il pas y souffrir, à cause de la noblesse et de la fierté de son caractère, de la fermeté de ses opinions et de la contradiction de son idéalisme cartésien avec l'empirisme officiel de la Société? Nous n'entreprendrons pas de raconter, après M. Cousin, cette longue persécution , ces disgrâces , ces exils, ces vexations de toute sorte, cet emprisonnement d'une année à la Bastille que le P. André eut à subir, accusé tantôt de cartésianisme, tantôt de jansénisme.

(1) Voir les Documents inédits, publics par MM. Channa et Hancel, Gaen, 1844, in-S, et surtout rinlroduction placée par M. Cousin en tète des OEuvres philosophiques du P. André, 1 vol. in- 12. Édit. Ghaipender,

(2) Le P. André est né à Chàteaulin, dans la Basse-Bretagnet en ICTiE. n entra chez les jésuites en 16937 fil ^^ théologie au collège de Clennont, et pendant ce temps prit goût au cartésianisme et se lia avec Malebranche. Ce fut la source de toutes ses disgr&ces, n*ayant jamais consenti à renier sa foi philosophique. Après des tracasseries de toute sorte, il fut, en 1721, mis à la Bastille, d*où il sortit Tannée suivante. Il ne fut pas cependant emprisonné pour cause de cartésianisme, mais, plus probablement comme le suppose M. Charma, sous l'accusation d*être Tauteur de libelles injurieux contre la Compagnie, publiés à Arras, en réponse aux libelles des jésuites contre Tévêque de celte ville, qui passait pour un janséniste : « Je condamnais publiquement, dit le P. André lui même, toutes ces foreiirB et toutes ces impiétés. Nos amis, même les séculiers, les condamnèrent. On craignit apparemment que j'en découvrisse les auteurs, mais la vérité est que les coupables furent mes accusateurs ; ils avaient fait les crimes, et je fus mis à la Bastille. » Introduction de M. Cousin, p. 217* H passa la fin de sa vie à Gaen, dans les fonctions de régent de mathématiques. H prit sa retraite en ]7d9, survécut deux ans à la suppression de sa Compagnie et mourut en 1764, environné de la considération générale que lai attiraient son esprit, son caractère et les persécutions qu^ll avût endurées de la part de son Ordre. Le parlement de Rouen avait mandé an lieutenant-général de Gaea de lui accorder, sans aucune condition, ce qu'il demanderait.

Il se lia avec Malebranche pendant qu'il faisait sa philosophie au collège de Glermont. Éloigné de Paris, il ne cessa pas d'être en correspondance avec lui, et toutes ses lettres sont remplies des plus vifs témoignages de respect, d'attachement, d'enthousiasme pour sa personne et sa philosophie. Quelle n'est pas sa douleur quand il apprend sa dernière maladie ? a Ce que vous me mandez de sa maladie, écrit-il au P. Marbœuf de l'Oratoire, m'afflige extrêmement. Et peut-on avoir un amour sincère 'pour la vérité sans regretter un homme qui en a été de nos jours le plus intrépide et le plus sage défenseur? J'en ai une raison particulière, j'ai toujours trouvé en lui un ami, un oracle dans mes doutes et un consolateur dans mes peines. Je vous avoue ma faiblesse, je me sens attendri jusqu'aux larmes. » Descartes seul lui paraît pouvoir être comparé avec Malebranche. « Plus je relis les ouvrages de notre grand philosophe, plus j'y découvre de beautés, je ne vois que ceux de M. Descartes qui puissent lui être comparés. Mais il me semble que rien ne les peut surpasser (1). »

Malebranche mort, le P. André s'occupe d'écrire sa vie et son histoire, et demande de toutes parts des renseignements, des mémoires, des documents authentiques. On suit, dans les lettres publiées par M. Cousin, les progrès de son CBuvre, l'étendue de son plan ; on voit avec quel esprit philosophique, avec quel amour, avec quelle ardeur il travaille. Dans le vaste cadre qu'il s'était tracé, il faisait entrer non-seulement une foule de renseignements curieux .sur la vie de Malebranche, mais l'histoire et l'analyse de tous ses ouvrages, de toutes les disputes qu'ils onl suscitées, de toutes les questions et de tous les événements contemporains qui y ont quelque rapport (2). C'eût été un

(1) Voir dans Tabbé Blampignon, p. 3C, la lettre pathétique et éloquente qu'il adresse au P. Lelong à la nouvelle de la mort de leur ami commun. Cette lettre est extraite du Mss. da P. Adry.

(2) On en peut juger par ce passage d*une lettre du P. André : « Je commence par exposer Tétat où se trouvait la philosophie de M. Descartes,

tableau philosophique complet de la dernière moitié du dix-septième et du commencement du dix-huitiènie siècle. Saisie avec tous ses autres papiers, quand le P. André fut mis à la Bastille, cette histoire fut ravie aux amis de Malebranche et de la philosophie, au moment môme où elle venait d'être achevée. Quoique la trace du manuscrit eût été suivie jusqu'à la fin du "dix-huitième siècle, on pouvait le croire définitivement perdu, malgré les récherches de M. Cousin, et son éloquent appel à tous ceux, jésuites ou jansénistes, qtii pourraient l'avoir dans les mains. Mais M. l'abbé Blampigiiôn en a récemment découvert, dans la bibliothèque de Troyes, un fragment considérable que nous avons mis à profit pour l'histoire de la philosophie de Malebranche, çt qui nous montre que les lettres du P. André n'avaient pas exagéré l'importance et l'intérêt de son ouvrage de prédilection (1).

Régent de philosophie dans divers collèges de son Ordre, le P. André osa ne pas dissimuler ses prédilections pour une philosophie à laquelle ses supérieurs avaient déclaré la guerre. Il accusait la philosophie péripatéticienne des écoles d'être aussi mauvaise pour la manière que pour le fond, de gâter l'esprit de la jeunesse, d'être païenne, de s'être accommodée avec l'idolâtrie etaveclemahométisme; et enfin de renverser les sciences, et la morale elle-même,

qui a changé la face de la république des lettres, lorsque le P. Malebranche parut dans le monde. Je parle du jansénisme, du thomisme et du molinisme, à l'occasion de la dispute avec M. Arnauld. Les contestations du quiétisme y entrent ensuite naturellement. J'ai cru que Taffaire de Chine devait aussi y avoir sa place, car il me paraît que sans cela il n'est pas possible de bien entendre ni l'entretien du P. Malebranche arec le philosophe chinois, ni sa dispute avec les journalistes de Trévoux. » Il ajoute qu'il doit y faire entrer un portrait de l'Oratoire et de la Compagnie des jésuites, qu'il a fini l'endroit qui regarde la princesse Elisabeth, et qu'il commence demain celui du P, Valois. (Voir V Introduction de M. Cousin.)

(1) Voir dans mes articles du Journal des savants^ cahiers d'août et de septembre 1863, tous les détails relatifs à ce manuscrit, l'analyse de ce qu'il contient de plus iatéressant, et les preuves de son authenticité.

par la maxime que toutes les idées viennent des sens. Il voulait mettre à sa place une philosophie toute chrétienne et toute sainte dans ses principes^ celle de saint Augustin, de Descartes et de Malebranche. De là les menaces de ses supérieurs, dans des lettres où se montre tout leur fanatisme contre Descartes, en même temps que l'obligation d'obéissance absolue, Tabnégation de tout jugement propre imposée à chacun des membres de la congrégation. De là aussi de nobles et hardies réponses du P. André, des apologies de Descartes et de Malebranche oîi, excité par la persécution, il s'élève jusqu'au pathétique et à l'éloquence.

Pour en finir on lui imposa* la signature d'un formulaire philosophique semblable à celui qu'avait < subi l'Oratoire. Le P. André ne se décida pas à le signer sans des protestations, des explications et des restrictions qui lui attirèrent de nouvelles disgrâces. Néanmoins, il écrit à Malebranche, pour lui demander pardon d'avoir chancelé dans la défense de la vérité* Dans ses explications sur ce formulaire, le P. André abandonne son maître en un setil point important, celui de Tinefficacité des causes secondes , et il déclare admettre une action réelle de l'âme sur le corps. Mais il tient ferme sur la question des idées, où il se retranche derrière l'autorité de saint Augustin. Pressés par le P. André de choisir des censeurs équitables qui ne le traitent pas d'entêté, sans avoir tâché de le convaincre par des raisons, ni de fanatique sans avoir démontré ses visions, les chefs de la Compagnie, s'étant enfin piqués d'honneur, avaient entrepris de répondre à sa profession de foi et de justifier leur formulaire. Dans l'analyse'de cefactum philosophique de la Compagnie on reconnaît le ton et les argumentations de la Réfutation du P. Dutertre. Malebranche y est traité de fanatique et de fou, et on lui reproche de n'avoir fait qu'ajouter des extravagances à Descartes. L'empirisme, opposé à l'idéalisme de Malebranche et du P. André, voilà l'esprit général de cette profession de foi philosophique de l'Ordre. Les interprètes officiels de

la philosophie des jésuites ne trouvent dans le P. André qu'une seule chose à louer, à savoir la doctrine, empruntée à Malebranche, de l'obscurité de la connaissance de Tâme ; mais ils le blâment d'avoir fait une connaissance claire de l'idée de Dieu.

Voici, en regard de cet empirisme^ la belle profession de foi idéaliste et malebranchiste du P. André : « Je vous déclare, et à toute la Compagnie, que je tiens pour indubitable que Jésus-Christ, en tant que Verbe éternel et sagesse personnelle, est, comme parle saint Jean, la lumière véritable qui éclaire tous les hommes, et, comme parle saint Augustin, la vérité essentielle qui renferme dans sa divine substance toutes les vérités immuables, et, comme parle Malebranche, la raison universelle des esprits, dans laquelle nous voyons les idées de toutes les choses que nous connaissons, les mêmes que Dieu voit, sur lesquelles il a formé cet univers, et sur lesquelles il le gouverne. J'admets ce grand et vaste principe avec toutes ses conséquences, et par une suite nécessaire, je tiens que ce que nous appelons les idées ou l'objet immédiat de nos esprits est réellement distingué des perceptions que nous en avons et qui seules nous appartiennent effectivement. Je tiens cette opinion plus évidemment démontrée, qu'aucune proposition de géométrie ou d'arithmétique, puisqu'il n'y a point de démonstration qui ne suppose des idées éternelles, immuables, nécessaires, universelles, et par conséquent bien différentes de nos pensées qui toutes ont commencé d'être, sont passagères, contingentes, particulières. Je tiens enfm que la doctrine de la distinction des idées et de nos perceptions est le fondement de toute certitude humaine dans la religion, dans la morale et dans toutes les sciences; et si quelqu'un pouvait se vanter d'avoir là-des* sus solidement réfuté les raisonnements de saint Augustin et du P. Malebranche, je ne crains point de le dire, pour peu qu'il eût de l'esprit etsuivi ses propres principes, il pourrait se vanter en même temps d'avoir solidement établi le pyrrhonisme.» Le P. André démontre aussi qu'une telle philo-

Sophie s'accommode mieux avec le christianisme que celle qu'on lui oppose.

Ses œuvres philosophiques (i) contiennent des discours sur l'homme et sur le beau, lus à l'académie de Caen, pendant la dernière partie de sa vie. L'âme, la liberté, les idées ^ les merveilles des idées, du raisonnement, delà conscience, l'idée de Dieu, son entendement, sa volonté, l'amour désintéressé, tels sont les sujets de ses discours philosophiques. La forme est littéraire et académique; le fond relevé par de vives images, par des traits ingénieux et spirituels , est emprunté à Descartes et à Malebranche. Il s'attache surtout à démontrer l'existence d'idées universelles absolues dans la spéculation et la morale, sans lesquelles on verrait, dit-il, soudain renaître la confusion de la tour de Babel, sans lesquelles le pyrrhonisme aurait gain de cause. Gomme dans sa profession de foi, au sujet du formulaire, il se montre trèsexplicite sur l'article de la liberté, rejetant l'inefficace des causes secondes , et attribuant à l'âme une vraie causalité. Il n'en fut pas moins continuellement poursuivi par la fausse accusation de jansénisme , contre laquelle il a toujours vainement protesté, et qui, jointe à l'accusation vraie de cartésianisme, a troublé toute sa vie. Il se sépare aussi de Malebranche en déclarant qu'il tient pour irrésistible l'argument de la véracité divine. Enfin il s'en sépare encore, comme nous l'avons vu, sur la question de l'amour de Dieu, ayant pris parti, avec Lamy, pour le pur amour.

Il y a plus d'originalité dans ses discours sur le beau que dans ses discours sur l'homme (2). Malebranche s'était contenté de définir le beau, une imitation de

(1) Œuvres de feu M, André, par Tabbé Guyot, Paris, 4 vol. in-12,

(2) Fontenelle Tayait excité à traiter ce sujet : a Je serais bien curieux, lui écrii-il, de voir cette matière agréable par elle-même, quoique trèsphilosophique, traitée par une main comme la vôtre. » Le P. André, par M. Charma, t. }I, p. 47.

380 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.

Tordre (1). Dans une série de discours spirituels et ingénieux, le P. André, avec Taide de saint Augustin, développe cette définition. Gomme plus tard un autre disciple de Malebranche, le P. Roche, il fait la guerre aux pyrrhoniens en matière de beauté. D'abord il distingue trois ordres ou trois degrés dans le beau, un beau.essentiel, indépendant de toute institution humaine, et même divine, puis , un beau naturel indépendant de toute institution humaine, mais dépendant de l'institution divine, et enfin un beau arbitraire qui dépend de l'homme, des caprices de l'artiste, de la mode^ du temps et des lieux, mais jusqu'à un certain point seulement, parce qu'il doit s'appuyer sur le beau naturel.

Après les divers degrés du beau, il distingue, comme il le dit, ses divers territoires, le beau sensible qu'il divise en beau sensible et beau musical, et le beau intelligible qu'il divise en deux espèces , le beau dans les mœurs, et le beau dans les œuvres d'esprit. Ensuite , entrant dans l'analyse de chacun de ces genres de Jbeaotés, il y montre les trois degrés qu'il a distingués^ et conclut avec saint Augustin , que toute vraie beauté se ramène à l'unité , omnis porro pulchritvdmts forma unitoi est. Nous ne suivrons pas le P. André dans les ingénieux développements par lesquels il cherche à justifier ces distinctions et ces principes. Sans doute il est facile de criti* quer ce qu'il y a d'artificiel et d'arbitraire dans la construc* tion de tout le système^ mais il faut reconnaître que le P. André a le mérite de démêler dans chaque genre de beauté l'absolu de l'arbitraire, ce qui ne passe pas d'avec ce qui passe, suivant les temps et les lieux, les caprices de l'artiste, les modes et les opinions. Les discours sur le beau abondent d'ailleurs en observations fines et ingénieuses sur les beautés de l'art et de la nature. Diderot en fait cet éloge qui était mérité de son temps : a d'être le plus suivi, le plus étendu et le plus lié de tous les systèmes

(1) 4» Méditation.

publiés en France sur cette délicate et difficile matière (i).» Mais ce qui nous recommande surtout la mémoire du P. André, c'est sa fidélité à Descartes et à Malebranche, c'est le courage avec lequel il a conformé sa vie entière à cette belle réponse au P. Dutertre qui l'engageait à suivre son lâche exemple : « J'ai pris le parti de demeurer ferme dans la vérité aux dépens de mon repos et de mon bonheur temporal (?). »

(1) Encyclopédie^ art. Beau.

(2) Introduction aux Œuvres du P. André ^ par M. Cousin, p. 128. Voir sar le P. Dutertre le chapitre suivant.

Page 1