CHAPITRE XXI
Du cartésianisme en Allemagne. — Professeurs cartésiens dans les universités allemandes. — Réforme de la philosophie cartésienne par Leibniz. — Leibniz est-il un cartésien? — Premières études philosophiques de Leibniz. — Scholastique et cartésianisme. — Doutes sur rétendue essentielle à propos des controverses théologiqnes. — État de son esprit et de ses connaissances avant le voyage de Paris. — Ses relations avec Huygens, Arnanld, Malebr anche. — C'est à Paris qu'il achève de se former. — A quelle époque il a conçu l'idée fondamentale de son système. — Leibniz mérite-t-il les reproches d'ingratitude et de jalousie à l'égard de Descartes? — Justice rendue par Leibniz au génie de Descartes. — Opposition fondamentale entre Leibniz et Descartes, touchant la nature de la substance. — Divers arguments, tirés de la géométrie et de la métaphysique, en faveur de l'activité des substances créées. — Ce qu'entend Leibniz par la création continuée. — La force en acte essence de la substance. — Conciliation du dynamisme de Leibniz avec le mécanisme de Descartes. — Principe de la conservation de la même quantité de force*substitué à celui de la même quantité de mouvement.
De la France passons à l'Allemagne et à Leibniz, en qui nous avons à considérer le disciple et l'adversaire de Descartes. Mais d'abord jetons un coup d'œil rapide sur les destinées de la philosophie de Descartes dans les universités allemandes.
Entre le pérîpatétisme de Mélanchton, qui domine jusqu'aux premières années du dix-huitième siècle, et la philosophie de Leibniz qui lui succède, systématisée par Wolf , le cartésianisme a eu plusieurs représentants en Allemagne. On y trouve un certain nombre de professeurs" cartésiens, surtout dans les universités réformées voisines de la Hollande. Des étudiants allemands des bords du Rhin. allaient perfectionner leurs études philosophiques et prendre des grades à Leyde, à Utrecht et
à Groningue, d*où ils revenaient imbus des idées de Descartes, que plusieurs, devenus maîtres à leur tour, enseignèrent dans les universités de leur pays. Rappelons Clauberg qui, après avoir fait ses études en Hollande, professa avec un si grand éclat la philosophie cartésienne dans les deux universités allemandes de Herborn et de Duisbourg. De même trouvons-nous des professeurs cartésiens à Francfort-sur-rOder (i), à Brème (2) et â Halle (3). Leipsick est une des universités allemandes où la philosophie de Descartes semble avoir qu le plus de retentissement et de succès. André Péter mann, professeur d'anatomie dans cette université (4), publia une réfutation de la Censure de Huet (5). Il n'y a rien trouvé, dit-il, qui ne soit emprunté à Gassendi, à Morus, à Parker, àSchuler, etc., et qui n'ait été déjà réfuté ou par Descartes lui-môme, ou par Antoine Legrand, ou par Bassecour (6) ; si donc il se décide à publier cette réfutation, c'est uniquement pour satisfaire au vœu de ceux qu'il dirige dans leurs études. Il oppose d'excellentes et brèves réponses aux principales objections de Huet, dédaignant, comme Régis, de répondre aux injures. Il ne se montre pas moins bon cartésien dans des thèses
(1) Jean Placent! us, professeur de mathématiques, qui défendit Descartes par ses écrits et dans des discussions publiques. II est l'auteur d'un ouvrage intitulé : Renaius Cartesius iriumphans, dédié à l'électeur de Brandebourg, qui le protégea.
(2) Daniel Lipstorpius, auteur des Speciminn philosophiœ cariesianœ^ in-i". Lugd. Batav., 1653, et Eberhard Scheveling, professeur de droit et de philosophie, qui a réfuté la Censure de Huet^ Exercitationes eathedrariœin Huetii Censuram, etc.
(3) Jean Sperlette. Voici ce qu'en dit Jordan dans son Histoire littéraire^ in-12, p. G7 : t La Philosophie que M, Sperlette a donnée au public est toute pillée. Sa Logique est presque traduite mot à mot do VArt de penser^ et Je sais de bonne part que le reste n'est autre chose que ce que dictait Desgabets à ses écoliers. »
(4) Né en 1G49. Après s'être fait recevoir docteur à Altorf, il s'établit à Leipsick en 1680 et y mourut en i703.
(5) Philosophiœ cariesianœ adversus Censuram Pétri Daniel is lîueiii vindicatio, Lipsiîe, 1690, petit in-i<'.
(6) Bassecour est aussi l'auteur d'une Defentio cartesiantu
sur les principes des connaissances de Thomme, que son fils publia après sa mort(l). Avec Pétermann nous citerons encore, à Leipsick, Michaël Rhegenius et Gabriel Wagner, qui soutinrent en faveur de Descartes une polémique contre Christian Thomasius (2).
Si le cartésianisme n'a pas eu une aussi grande influence en Allemagne qu*en Hollande ou en France, il n'en fut pas de même de la philosophie de Leibniz, qui se rattache si étroitement à la philosophie cartésienne. Notre intention n'est pas de faire ici une étude complète de Leibniz, mais de l'étudier, pour.ainsi dire, en regard de Descartes, de montrer en quoi il le suit et en quoi il le combat et le corrige.
Jusqu'à quel point peut-on faire de Leibniz un cartésien? Leibniz est, sans doute, un adversaire et un disciple de Descartes. Mais la question est de savoir en quelle proportion il est l'un et l'autre. Or, à tout bien considérer, n'estil pas un adversaire encore plus qu'un disciple? Malgré ce qu'il retient de Descartes^ et malgré ce qu'il lui a emprunté, comment nier qu'il est encompletdésaccordavecluisur les principes mômes de l'essence des choses ? Comment faire passer au compte de l'influence cartésienne, sinon par voie de réaction ou de contradiction, la réforme de la substance et lamonadologie? Or quoi de plus essentiel dans la philosophie de Leibniz, comme dans toute philosophie (3)? Il
(1) Ces thèses sont au nombre de 20. Leips., 1708, in-S.
(2) Michael Reghonins était transylvanien ; en 1688, il publia un spécimen de logique cartésienne et un abrégé de la philosophie de Clauberg. — Parmi les ouvrages cartésiens allemands, je citerai encore : Exegesis melUtationum prima philosophia Renaît Descartes, par Fabianus Zankl. Vienne 1754. Il ne faut pas oublier Sturmius d'Âltorf, auteur d'une dis» scrtation de Idolo naturœ^ où il soutient le mécanisme cartésien et reproche à ridée qu'on se fait communément de la nature d'ôtre empreinte de paganisme. Leibniz le réfute dans le fragment, de ipsa Natura sive de vi insUa, etc. Erdm., p. 154.
(3) Nous croyonsque nous n'avions pas tenu assez de compte de ces différences fondamentales en disant, d'après M. Cousin, dans nos précédentes éditions, que lu philosophie de Leibniz est aux trois quarts celle de Des-
CATtes.
faut remonter jusqu'à Platon et à Aristote pour trouver deux adversaires aussi illustres que Descartes et Leibniz, et en une opposition aussi profonde sur la question des principes des choses. D'un autre côté, malgré cette dissidence fondamentale, combien de traces de la philosophie de Descartes dans Leibniz ?
Si Leibniz n'a pas été à Técole de Descartes, comme Aristote à celle de Platon, s'il n'a pas été initié à la philosophie par les ouvrages de Descartes, il les a connus de bonne heure^ il a vécu au milieu des discussions qu'ils suscitaient de toutes parts en Allemagne, comme en France et en Hollande, et enfin il a achevé de se former à Paris, ce centre brillant du cartésianisme, pendant le dernier tiers du dix-septième siècle.
« Comme j'ai commencé, dit-il, à méditer lorsque je n'étais pas encore imbu des opinions cartésiennes, cela m'a fait entrer dans l'intérieur des choses par une autre porte et découvrir de nouveaux pays (I), » En effet ii eut pour maître Jacques Thomasius, savant dans l'histoire de la philosophie, dont il donna le goût à son élève, et particulièrement attaché à Aristote. Aussi Leibniz, comme luimême nous le raconte, s'était livré d'abord à Aristote et aux scolastiques : a J'avais pénétré bien avant dans le pays des scolastiques, lorsque les mathématiciens et les auteurs modernes m'en firent sortir encore bien jeune (2). » Quels sont ces auteurs modernes qui l'affranchirent si jeune, suivant son expression, du joug d'Aristote? En première ligne il faut mettre les ouvrages de Descartes qui, d'après M. Guhrauer, lui tombèrent entre les mains dès i661.
(1) Correspondance de Leibniz et de Malebranche. M. Cousin, Fragments phiiosophiques^ Philosophie moderney 1I<: partie, 5« édît., 1866.
(2) Système de la Nature et de la Grâce, Édit. Erdm, p. 124. Il en sortit aussi par Platon, que plus tard il préréra à Aristote. Il écrit à Bourguet en 1414. « De tous les philosophes anciens Platon me revient le plus, rapport à la métaphysique, » Erdm., p. 723. U a composé en latin un abrégé du Phédon et du Théétëte qui ont été publiés par M. Foucher de Careil. {Nouvelles Lettres et Opuscules de Leibniz, ia-8, 1857.)
Dès lors commence une seconde phase de la pensée philosophique de Leibniz , qu'il décrit ainsi lui-jnôme : a Leurs belles manières d'expliquer la nature mécaniquement me charmèrent, et je méprisais avec raison la méthode de ceux qui n'emploient que des formes ou facultés dont on n'apprend rien (I). » Ici sans doute se placent ces promenades dans le bois de Rosenthal, aux environs de Leipsick, où il nous apprend qu'à l'âge de quinze ans, il mettait en balance Aristote et Platon", les formes substantielles et les atomes. Mais il est probable que Descartes, plutôt que Démocrite, opéra cette conversion au mécanisme où Leibniz devait, malgré quelques doutes, persévérer encore un certain nombre d'années, jusqu'à ce qu'il se fût aperçu « de l'impossibilité de trouver les principes d'une véritable unité dans la matière seule ou dans ce qui n'est que passif (2). »
Mais alors même qu'il en était encore au mécanisme cartésien, alors même que, dans un fragment du de Vita beata, il reproduisait les idées de Descartes sur la morale et le bonheur, paraphrasait les règles de sa morale par provision et traduisait ses quatre règles de logique, il se défendait d'être cartésien, et déclarait trouver plus à approuver dans la physique d'Aristote que dans les Méditations de Descartes : dicere non vereor, écrit- il en 1669 à Jacques Thomasius, plura me probare in libris Aristotelis irepl cpudixV axpoadswç quant in meditationibus Cartesii, . . me fateor nihil minus quam cartesianum esse (3). Ainsi Leibniz, avant i672, c'est-à-dire avant son voyage à Paris, avait connu Descartes, et sans doute en avait subi l'influence en abandonnant, pour le mécanisme, les formes substantielles de la scolastique. Mais à voir les éloges, aussi bien que les critiques qu'il en fait, à voir les noms, et particulièrement celui de Hobbes, qu'il met à côté du sien, on peut affirmer qu'il ne le connaît
(1) Système de la Nature et de la Grâce.
(2) Ibid,
(3) Cette lettre sert de préface à la dissertation sur le style philosophique deNizolius. Erdm., p. 148.
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encore qu'imparfaitement, et qu'il n'a pas approfondi sa doctripe. Lui-môme il est encore loin du système auquel il doit attacher son nom, et si déjà il laisse percer quelques doutes sur la possibilité d'expliquer les corps avec la seule étendue, il semble, chose singulière, qu'il n'y soit aniené que par les controverses théologiques, où volontiers il se mêle, et parle désir de faciliter l'explication rationnelle de certains mystères. Nous avons vu comment les cartésiens s'étaient fourvoyés dans leurs prétendues explications eucharistiques. Leibniz pour suivre la mode du temps, et peut-être aussi dans l'espoir de se faire bien venir des théologiens des deux églises, entreprend de donner son explication, non de la transsubstantiation, mais de la présence réelle qui est le dogme des luthériens. Or c'est pour échapper aux inconvénients de l'étendue essentielle, dans les explications eucharistiques cartésiennes, qu'il commence à introduire la force dans la notion de la matière (i).
Mais, outre la philosophie, con),bien d'autres sciences, avant Tâge de vingt-six ans où il vint à Paris, n'avaient pas déjà attiré sa vaste et précoce intelligence ! Son âme ardente, comme il le dit lui-môme, ne respirait que pour la gloire des lettres, la connaissance des pays étrangers, et celle des sciences (2). Il connaissait la théologie, il avait approfondi la jurisprudence où il rêvait d'opérer une réforme géné-
(1 ) Demonsfraiio possibilitatis mysterioruni cucharùUœ^ opuscnle de 1G71, (i(?couvert par M. Guhraneret publié dans sa biographie de Leibniz. Tl reproche encore plus tard à la notion cartésienne du corps de n'être pas moins incompatible avec les phénomènes de la nature qu'avec les mystères de la foi, non magis naturaa phenomenis quam fidei mydteriis inconciliabilîs. {De vera met'hodo philosophtœ et theologiœ^ 1670, Erdm., p. 110.) M. Nourrisson a bien mis en lumière ce rapprochement curieux entre la théologie et le dynamisme de Leibniz, dans son ouvrage sur la Philosophie de Leibniz, où il expose avec beaucoup d'exactitude les premiers développements philosophiques de Leibniz et l'état de sa pensée avant son voyage en France.
(2) Vita Leibniiii ab ipso breviter delineata, curieux fragment d'autobiographie découvert et publié par M. Foucher de Careil, Nouvelles ettres et Opuscules ^ in-8, 1867*
LEIBNIZ ET LE DYNAMISiWE. 409
raie pour le bonheur du genre humain ; il avait le projet d'une langue .universelle qui devait peindre les pensées, et moyennant laquelle tous les êtres raisonnables pourraient s'entendre et raisonner en métaphysique ou en morale, comme en géométrie et en analyse (i); il s'était exercé à des essais de physique et de chimie, il avait étudié les mathématiques, quoiqu'il n'y eût pas encore, de son propre aveu, pénétré bien avant. A la jurisprudence il avait joint Thisloire; il avait fouillé dans les archives, il avait fait des recherches historiques sur les origines et les droits des peuples et des princes (2). Enfin il s'était occupé aussi de diplomatie, et c'est même une sorte de mission diplomatique de l'électeur de Mayence(3) qui Tamena à Paris où, sauf une courte excursion à Londres, il devait passer quatre ans, de 1672 à la fin de 1676.
a II arrivait à Paris, dit M. Cousin, avec des notions générales sur toutes choses , une curiosité immense et une passion de gloire servie par le plus admirable génie dont le caractère dtetinctif était une pénétration infinie. Il n'y fut d'abord qu'un jeune homme d'une grande espérance, il en sortit presque achevé (4). m C'est à Paris, pendant ces quatre années, si décisives et si fécondes, au centre même et au foyer de cette rénovation de toutes les sciences
(1) Lettre à Tabbé Galloys, pr yolume des Écrits mathématiques, publiés par M. Gerardht.
(2) Plus tard il ne s'occupera plus d'histoire qu'autant qu'il y sera contraint par ses fonctions auprès des princes ; et il dira môme comme Malcbrandie : « Si j'avais le choix, je préférerais l'histoire naturelle à la civile et les coutumes et lois que Dieu a établies dans la nature à ce qui s'observe parmi les hommes. » Erdm.^ p. 193.
(3) Il s'agissait de persuader à Louis XIV de diriger ses armes sur l'Egypte au lieu de faire la guerre avec l'Allemagne. Le projet d'expédition de Leibniz en Egypte ou Consiliurn jEgyptiacum a été publié par M. Foucher de Gareil^ dans les volumes déjà parus de son édition complète de Leibniz. Voir sur le ConsHium Mgypiiacum le mémoire de M. Mignetdans les comptes rendus de l'Académie des sciences morales et politiques, mai
(k) Fragmenté de Philosophie moderne^ H* partie, page 3, 6« édition»
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parle cartésianisme, qu*il pénétra, sous la direction d'Huygens(l), dans cette géométrie profonde où il n'était pas encore versé, et qu'il s'éleva, pour parler comme lui, à ces dernières raisons des choses qu'on ne peut trouver dans les mathématiques, et qu'il faut chercher dans la métaphysique. C'est là qu'il acheva de connaître Descartes, soit par une étude approfondie de ses ouvrages, soit par un commerce intime avec les principaux représentants du cartésianisme , surtout avec Malebraache et avec Amauld. On le voit aussi recueillir avidement tous les renseignements sur la vie et les écrits de ce grand homme, prendre connaissance des ori~ ginaux chez Glerselier, et fournir à Baillet lui-même des notes pour l'histoire de Descartes (2). C'est là qu'il se pénètre de son esprit, de sa méthode, des grandes vérités de sa métaphysique et de sa physique, mais c'est là en môme temps qu'il se convainc de la fausseté, et des conséquences dangereuses de certains principes cartésiens, et qu'il conçoit la notien fondamentale de sa propre philosophie, à laquelle cependant il faudra encore quelques années de méditation pour arriver à une entière maturité (3).
A quelle date précise doit -on placer la conception de ce dynamisme par lequel Leibniz a renouvelé la mé-
(1) Lettre de 1716 à la comtesse de Kilmanseg, Datens, tome III, p. 456. M. Foncher de Gareil, d'après des feniliets de recherches mathématiques qu'il a retroayés, croit qae c'est à Paris, en approfondissant les ouvrages mathématiques de Descartes, ayant son voyage en Angleterre, et ses relations avec Newton, qu'il se mit en possession de la notationde son calcul infinitésimal. Ritter dit aussi : <l Un examen récent de ses papiers a établi que, dès le 29 octobre 1675,11 avait ébauché les traits principaux du calcul diflérentiel. »
(2) Remarques sur la vie de Descartes par BaiUet, où il rectifie et ajoute un certain nombre de faits {Nouvelles lettres^ etc., publiées par M. Foucher de Gareil), 1857 .
(3) En songeant à tout ce qu'il a acquis pendant ces quatre années de séjour à Paris, Leibniz regrette de n'y avoir pas été élevé comme Pascal. « Si Parisiis egissem pneritiam ut Paacalius forte maturios ipsas scientias auxissem. £rdm., p. 163.
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taphysique? II nous semble que le plus sûr est de s'en rapporter à lui-même. Or il écrit en 1697 à Thomas Burnet : a La plupart de mes sentiments ont été enfin arrêtés après une délibération de vingt ans, car j'ai commencé bien jeune à méditer... J'ai changé et rechangé sur de nouvelles lumières , et ce n'est que depuis environ douze ans, que je me trouve satisfait et que je suis arrivé à des démonstrations sur ces matières qui n'en paraissent pas capables. »
C'est donc à l'année 4685 que Leibniz fixe lui-même, sinon le complet développement, au moins la première formation de son système métaphysique. Cette année est ceWe du Discours métaphysiqiie et délai correspondance avec Arnauld (4), où on trouve en effet, avec l'hypothèse de la concomitance, les principes sur lesquels se fonde la monadologie. Il est vrai qu'il ne se sert pas encore du mot de monade, qui ne paraîtra que quelques années plus tard, et qu'il emploie la vieille expression scolastique de forme substantielle; il est vrai encore qu'il restreint les formes substantielles aux êtres organisés ou, comme il le dit, « aux substances corporelles plus que machinalement unies, » mais on voit déjà assez clairement qu'il tend à les substituer à l'étendue inerte pour en faire les principes uniques des choses (2).
Jamais il n'y eut de génie plus équitable et plus bien-
(1) Publiés en Allemagne par M. Grotefend et en France pour la première fois par M. Foucher de Careil. Nouvelles lettres., etc., de Leibniz.
(2) Il ne nous parait pas exact de dire, comme M. Nourrisson, qu'il y a un abtroe entre les formes substantielles indivisibles, que Leibniz veut faire agréer à Arnauld et les monades que, quelques années plus tard, il mettra à leur place. Les formes substantielles et les monades sont égale* ment des principes actifs et indivisibles des choses. Il est d'ailleurs possible que, pour ménager un cartésien aussi zélé, Leibniz ne laisse pas paraître encore sa pensée tout entière et dissimule sous un vieux mot une partie de son dynamisme. Qui, d'ailleurs, nous le répétons, peut prétendre mieux savoir que Leibniz lui-même, quand ses principales idées philosophiques ont été arrêtées?
veillant envers les efforts de ses devanciers. Il éfait, dit Charles Bonnet, possédé de Tesprit de conciliation. Quelle est la doctrine si décriée où il ne découvre quelque bon côté, et qui ne lui semble susceptible d'un sens favorable par où il faut la prendre? Il cherche à concilier les systèmes anciens et les modernes, et à les comprendre dans un éclectisme supérieur. Fontenellea dit : « On ne sent aucune jalousie dans M. Leibniz (I). d Cet éloge seraih-il donc mérité à l'égard de tous, à l'exception de Descarfcs dont la gloire et l'originalité, comme on l'a dit, lui auraient porté ombrage? Nous craignons d'avoir jugé autrefois trop sévèrement, avec M. Cousin et avec M. Saisset, certaines attaques de Leibniz contre Descartes et contre les cariésiens. Adversaire de la métaphysique de Descartes, dont certains principes lui semblent faux et dangereux, auteur d'ur'j métaphysique nouvelle qu'il veut mettre à sa place, dans l'intérêt de la scitiuce et delà vérité, est-il donc nécessaire de faire intervenirdepetitssentimentsde jalousie, pour expliquer son antagonisme contre De^cartes et son école? En face de ces cartésiens qu'anime l'esprit de secte, qui, k leur tour, jurent sur la parole du maître, qui ne cherchent plus rien, croyant que tout est trouvé, et qui voudraient empêcher la science d'aller au delà de Descartes, faut-il s'indigner de quelques paroles ironiques et amères qui lui échappent pendant la lutte, et de quelques jugements, trop sévères ou môme injustes, qu'il ne faut pas isoler d'autres qui les tempèrent? Lui ferons-nous un crime de quelques sympathies manifestées, dans des correspondances privées, en faveur de Huet et des jésuites qui combattent, de leur côté et à leur façon, le môme ennemi, et qui lui semblent propres à servir ses desseins philosophiques en affaiblissant l'autorité du cartésianisme?
On lui reproche d'avoir insinué contre Descartes l'accusation d'athéisme à propos de l'exclusion des causes finales (i). Le reproche n'est pas nouveau, puisqu'un car*
(l)Erdm., p. 139.
tésien anonyme le lui adresse dans le journal des savants, à propos d'une lettre écrite à Tabbé Nicaise (1). Mais pourquoi ne pas citer en regard la réponse de Leibniz (2)?I1 maintient, il est vrai, le blâme touchant le rejet des causes finales, mais il ajoute : « la lettre qu'on réfute n'a pas été écrite pour le public. .... Jen'ai garde d'attaquer la religion et la piété de M. Descartes, comme on m'impute injustement. J'avais protesté le contraire en termes exprès ; car une doctrine peut être dangereuse, sans que celui qui l'enseigne ou qui la suit, en remarque et en approuve les conséquences. Cependant il est bon de les faire connaître afin qu'on s'en donne de garde. »
Il se défend avec chaleur contre l'accusation, renouvelée aujourd'hui, de vouloir établir sa réputation sur les ruines de celle de M. Descartes : « c'est de cela que j'ai droit de me plaindre. Bien loin de vouloir ruiner la réputation de ce grand homme, je trouve que son véritable mérite n'est pas assez connu, parce qu'on ne considère et qu'on n'imite pas assez ce qu'on a eu de plus excellent. On s'attache ordinairement aux plus faibles endroits parce qu'ils sont le plus à la portée de ceux qui ne veulent point se donner la peine de méditer profondément et voudraient pourtant entendre le fond des choses, n
D'ailleurS) pour faire compensation à quelques appréciations peu bienveillantes, combien ne peut-on pas citer d'autres passages où Leibniz rend une entière et éclatante justice au génie de Descartes, à ses méthodes, à ses découvertes et enfin à toute cette philosophie dont il avait coutume dédire : « qu'elle est l'antichambre de la vérité (3). » Ces remarques suffisent, à ce qu'il nous semble, sinon pour justifier toutes les attaques de Leibniz contre Descartes, au
(1) Réflexions d*un anonyme sur une lettre de M. Leibniz Erdm., p. 140.
(2) Réponses aux Réflexions, etc. Erdm., p. 142.
(3) « J'ai coutume de dire que la philosophie cartésienne est l'anticliambre de la ?érité, et qu'il est difficile de pénétrer bien avant, sans avoir pass'- par là. » {Ibid.)
moins pour le disculper de ces reproches d'ingratitude, de jalousie, de noirceur, de complicité avec les ennemis de la philosophie, que ne lui ont pas épargnés quelques historiens contemporains (1). Mais, sans nous arrêter plus longtemps à des questions de mesure et de convenance, il nous faut aller au fond même de cette polémique, pour voir ce que Leibniz reprend dans Descartes, et ce qu'il prétend y substituer.
Formes substantielles, forces primitives, âmes ou formes, atomes formels, points métaphysiques ou de substance, et enfin monades, voilà, sous desnoms divers, Tidée fondamentale de la métaphysique de Leibniz, voilà par oîi il est en opposition complète avec Descartes. De bonne heure l'histoire de la philosophie, le désir de concilier Démocrite, Aristote et Platon, diverses considérations géométriques et physiques et, comme nous l'avons vu, les controverses théologiques elles-mêmes,avaient attiréses méditations sur les principes des choses et sur la nature de la. substance. Mais il fut excité à des méditations encore plus profondes par les abîmes où, sur les traces de Spinoza, il voyait se perdre la métaphysique de Descartes. Tandis que la plupart des cartésiens de France ou de Hollande déclamaient contre Spinoza plutôt qu'ils ne le réfutaient, sans s'apercevoir en aucune façon du lien de leur propre doctrine avec celle de VÉthique^ Leibniz signale la cause première du mal dans certaines tendances de la métaphysique cartésienne. Nous persistons quant à nous à tenir comme aussi vrais que profonds ces jugements si souvent cUés : « L'erreur de Spinoza ne vient que de ce qu'il a poussé les suites de la doctrine qui ôte la force et l'action aux créatures (i ) ; »> ou encore : « celui qui soutient que Dieu est seul acteur pourra aisément se laisser aller à dire, avec un auteur moderne fort décrié, que Dieu est l'unique substance et que
(1) M. Foucherde Careil a pris avec raison la défense de Leibniz contre ces exagérations. {Lettres Nouvelles^ etc.^ introduction.) (2)Edit. Datons, t. II, p. 91.
les créatures ne sont que des modifications passagères, car jusqu'ici rien n'a mieux marqué la substance que la puissance d'agir (1). » Ailleurs, il écrit à l'abbé Nicaise : a Spinoza n'a fait que cultiver certaines semences de la philosophie de M. Descartes (2). )> Il a dit encore, dans le même sens : « le spinozisme est un cartésianisme immodéré (3), » c'est-à-dire, la conséquence extrême de cette doctrine qui, en ôtant la force et l'action aux créatures, les réduit à n'être que de pures modifications de la substance divine.
Le mal connu, il s'agit d'en chercher le remède. Or on ne peut le trouver que dans une réforme entière de la métaphysique par la notion de substance qui en est le fondement.
Il est impossible, nous le répétons, d'imaginer une opposition plus absolue que celle de Descartes et de Leibniz sur les principes des choses. Toutes les substances créées, selon Descartes, sont passives; toutes les substances créées, selon Leibniz, sont actives. D'abord il démontre, contre Descartes, par des raisons tirées de la mécanique, que l'idée de la matière est autre que celle de l'étendue, et qu'il faut admettre dans le corps quelque autre chose que ce qui est purement géométrique, à savoir, autre chose que l'étendue et les changements dont elle est susceptible. En effet l'étendue, indifTérente par elle-même au mouvement et au repos, ne saurait rendre raison de ce qu'on appelle l'inertie naturelle des corps , c'està-dire, « de ce qui fait que la matière résiste au mouvement, ou bien de ce qui fait qu'un corps qui se meut déjà
(1) Édit Oatens, t. Il, p. 100.
(2)Edit. Erdm., p. 139.
(3) Edit. Datens, t. I, part. Il, p. 392. Citons encore les passages suivants: « Spinoza, qui n'admet qu'une seule substance, ne s'éloigne pas beaucoup de la doctrine d'un esprit universel unique, et même les nouveaux cartésiens qui prétendent que Dieu seul agit l'établissent quasi sans y penser. » Erdm., p. 179. — Ita sequeretur nullam substantiam creatam, nullam animam eamdem numéro manere, nihilque a Deo conservari, ac proinde res omnea esse tantum evanidas quasdam sive fluxas unius divinaa substantisB permaneotis modificationes et phasmata, etc. De ipsa naiura sive de vi insita, etc. Erd., p. 154.)
4i6 PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE*
ne saurait eûiporter avec soi un autre qui repose, sans en être retardé (1). »
A ces raisons il en ajoute d'autres, tirées de la métaphysique et du rapport des êtres créés avec Dieu. Dieu, en créant les êtres, a dû leur conférer une certaine activité, une certaine force, désormais inhérenteàleur nature même, et en vertu de laquelle ils persévèrent, une fois créés, dans l'existence. Le décret, par lequel Dieu les fait passer à Texistence, doit aussi mettre en elles un certain principe, une certaine impression, impressionem perdurantem aut fegem insitam, d'où découlent par après toutes leurs modifications et tous leurs actes. Nier que Dieu ait pu donner à un être une impulsion qui se continue au delà de l'instant même de son décret, c'est porter atteinte à l'efficacité de la volonté divine, car c'est affirmer qu'elle est incapable d'étendre et de prolonger son action au delà du moment présent. Ainsi Dieu ne pourrait produire un effet qui eût delà durée, ni laisser, après l'acte même de sa volonté, aucune marque dans les choses de l'exercice de sa puissance, et pour donner de la permanence à ses décrets il serait réduit à les renouveler sans cesse I Nous devons donc
croire que les décrets de Dieu laissent une trace imprimée sur les substances créées, c'est-à-dire qu'ils y déposent une certaine efficacité^ une certaine force, principe ultérieur de toutes leurs manifestations, et qui les distingue de simples phénomènes ou de modifications passagères d'une substance unique (2).
Mais il s'agit d'examiner si, en donnant ainsi de la consistance et de la réalité aux créatures, on ne porte pas quelque atteinte à leur dépendance à l'égard de Dieu. Il est vrai qu'elles agissent, qu'elles sont causes, qu'elles accomplissent des actes véritables, mais elles n'en sont pas moins dé-
(1) Lettre sur la question, si TeBsence des corpa consiste dans retendue Erdm.,p. 112 et 113.
(2) Voir surtout les deux fragments, de ipsa Naiura 8eu devi insita aetioniàusgue creaturarumEtdm., p. 164 et cie primœ pkiiosophiœ Emendatione et de notione substaniiœ Ërdin., p. 121.
LEIBNIZ ET LE DYNAMISME. Ail
pendantes du créateur, parce que c'est de lui que vient primitivement la force en vertu de laquelle elles agissent. C'est toujours à Dieu qu'il faut remonter pour trouver l'origine de ce qu'elles ont en elles de force et de mouvement. Aussi Leibniz soutient que le dynamisme ne porte aucune atteinte à la preuve du premier moteur. Loin de méconnaître, ou même d'alfaîblir cette dépendance, il lui arrive de l'exprimer si énergiquement que, malgré cette activité essentielle qu'il donne aux créatures, il semble parfois ne pas leur laisser plus de réalité que Geulincx ou Malebranche. En effet il veut que chaque créature dépende de Dieu, non pa$ seulement en tant que créée, mais en tant qu'elle est, et en tant qu'elle agit. C'est Dieu, dit-il, qui produit continuellement dans la créature tout ce qu'il y a en elle de bon, de positif, de parfait (i). Il semble môme prendre parti en faveur de la création continuée, comme Descartes et les cartésiens, a Dans le fond, leur conservation n'est autce chose qu'une création continuelle, comme les scolastiques l'ont fort bien reconnu (2)... » Dieu, dit-il ailleurs, opère immédiatement sur toutes les créatures en les produisant continuellement (3).
Cette continuité dans la création lui semble une suite de la notion de l'être dépendant. L'être dépendant ne doit pas l'être davantage, au premier moment de son existence que dans tous ceux qui suivent (4). Il va jusqu'à dire, avec Clauberg, que les créatures dépendent de Dieu comme les pensées de notre esprit : « il est manifeste que les substances créées dépendent de Dieu qui les conserve, et même qui les produit continuel* lement par une manière d'émanation comme nous pro««
{\) Essais de Théodicée^ V partie, § 31.
(2) î^ouveaux Essais sur Ventendement humain, lir. IV, chap. t,
(3) Ibid. , chap. xxiii, "WolT^ de même que Leibniz, dit que la conservation e8t une création continuée : conservatio continaata creatio est. {Theologia naturalisa cap. v.)
(4) Ànimadversiones ad Wegelium^ M. Fouclier de Careil, Nouvelles lettres^ etc., p. 157.
duisons nos pensées (1). Mais à ces passages on peut en opposer d'autres, tirés de ses derniers écrits, où il combat les arguments de Descartes en faveur de la création continuée, et surtout les conséquences exagérées qu'en tirent certains cartésiens, entre autres Weigel et Bayle. Ainsi il critique une preuve de l'existence de Dieu de Weigel fondée sur la création continuée : « L'existence des choses, dit-il, n'est pas une production nouvelle à chaque moment de la durée, en ce sens que les choses elles-mêmes sont annihilées et créées à chaque moment. Et je m'étonne qu'on ait érigé en principe ce qui par soi-même a tant besoin d'être prouvé (2). »
Dans les Essais de Théodicée (3), il blâme Bayle d'avoir porté le concours de Dieu si loin, qu'il refuse l'action aux créatures, et les fait toujours naissantes et toujours mourantes, en vertu de la création continuée. Il ne trouve pas solide l'argument de l'absence de toute liaison nécessaire entre les moments du temps, dont s'est servi Descartes. « Oa peut répondre qu'à la vérité il ne s'ensuit pas nécessairement de ce que je suis, que je serai, mais cela suit pourtant naturellement, c'est-à-dire de soi, per se, si rien ne l'empêche. » Enfin il conclut : a ce qu'on peut dire d'assuré sur le présent sujet est que la créature dépend coniinuellement de l'opération divine et qu'elle n'en dépend pas moins depuis qu'elle a commencé que dans le commencement. Cette dépendance porte qu'elle ne continuerait pas d'exister si Dieu ne continuait d'agir... Or rien n'empêche que cette action conservative ne soit appelée production et même création si on veut. » On voit que Leibniz, à la différence des cartésiens, n'entend par création continuée que la dépendance continuelle *de l'opération divine, opération qui maintient la créature dans l'être, mais sans la laisser à chaque instant retomber
(i) Ânimadversiones ad Weigeliurrij Discours niétaphysufue, § li.
(2) lùid.
(3) III* partie, n»- 382, 383, 384.
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dans le néant, pour à chaque instant l'en retirer de nouveau. S'il identifie l'acte conservateur et l'acte créateur, ce n'est pas au regard de la créature, mais seulement au regard de Dieu. Que deviendraient en effet cette réalité et cette causalité que Leibniz veut restituer aux créatures, que signifierait l'activité qu'il leur donne pour essence, si elles étaient continuellement créées et annihilées, si cette activité n'était que le continuel écoulement de l'activité même de Dieu (4) ?
Non-seulement il restitue la force et l'activité aux substances créées, mais il en fait leur essence même. Ce qui n'agit pas ne méniepdLslenomde substance, quod nonagitsubstantiœ nomen non meretur (2). On ne peut mieux démontrer que Leibniz qu'un être absolument passif qui recevrait tout, et qui n'aurait rien de lui-même, serait un pur néant. Or cette force, qui est l'essence môme de la substance, n'est nullement une force en puissance, une simple possibilité d'agirqui, pour passera l'acte, aurait encore besoin de quelque excitation étrangère. La puissance que Leibniz attribue à la substance est actuellement active et agissante, et ne ressemble en rien à la puissance nue d'école. La puissance de l'école signifiait seulement une possibilité prochaine d'agir incapable, sans une impulsion extérieure, de passer à l'acte, mais la force active, véritable entéléchie, a en ellemême tout ce qu'il faut pour agir, elle enveloppe l'effort, elle est comme un milieu entre la faculté et l'acte luimême. Pour agir, elle n'a besoin ni d'aiguillon ni de secours, elle ne réclame que l'enlèvement de l'obstacle. Telle est la vertu que Leibniz attribue à toutes les substances, sans exception, tout aussi bien à celles qui constituent les corps qu'à celles qui sont des esprits (3). Descartes avait séparé la notion de force et celle de substance, Leibniz non-seulement les imit de nouveau, mais les identifie.
(1) T. J, II« partie, p. 392. Edit. Dutcns.
(2) De primœ philosophiœ emendalionc et nolione suhslantiœ, Édit. Ërdm.,p. 121.
Remarquons qac le dynanisme de Leibniz se concilie parfaitement avec le mécanisme cartésien. Leibniz qui, d'ailleurs, est un admirateur des tourbillons (i), conserve et approuve le mécanisme de Descartes, et ne songe nullement à lui substituer une autre méthode, an point de vue de la physique, et dans l'explication des phénomènes de la nature. Mais le mécanisme lui semble insuilGsant pour le philosophe qui veut remonter jusqu'aux dernières raisons des choses. Le mécanisme explique sans doute comment se comportent les phénomènes les uns à l'égard des autres , et rend compte de la nature entière par les seules lois du mouvement, mais il ne donne pas la raison de ces lois, et par conséquent ne s'explique pas luimême(S).S'arrèterau mécanisme, c'est donc^ selon Leibniz, s'arrêter à la surface, sans pénétrer jusqu'au fond même des choses (3). Tout se fait, dit-il, en même temps mécaniquement et métaphysiquement dans les phénomènes de la nature, mais les raisons dernières du mécanisme ne se trouvent que dans la métaphysique, c'est-à-dire dans la vraie notion de la substance, et non dans les mathématiques. Ainsi^ loin qu'il y ait contradiction entre le mécanisme cartésien et le dynamisme de Leibniz, on peut dire, avec M. Janet, que le second est le complément du premier (4).
Un des grands principes de Descartes est la conservation de la même quantité de mouvement. Par des démonstrations tirées de la physique et de la mécanique (5), Leibniz prouve que ce n'est pas le mouvement qui se conserve toujours le même, mais la force qu'on ne doit pas estimer par la quantité du mouvement. Cette substitution de la
(1) « Les tourbillons en général sont une chose fort belle. Nouve/Ics Lettres^ etc., publiées par H. Foncber de Gareil, p. 20.
(2) Lettre de Montmort, Édit. Erdm., p. 702.
(3) C'est sans doute en ce sens que Leibnix a dit : «le cartésianisme est rantichambre delà vérité. »
(4) Introduction aux oeuvres philosophiques de Leibniz^ 2 vol. in-S, Laidrange, 1866.
(5) Erdm., p. 193.
quantité de force absolue à la quantité du mouvement se rattache, on le voit, au dynamisme de Leibniz et, sous le nom de conservation de l'énergie, elle demeure un des fondements de la physique moderne.