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II

424 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.

les éléments uniques, à la fois forme et matière, de toute

réalité.

Les monades sont des atomes formels ou spirituels, et par conséquent réellement indiTisibles, qu'il oppose aux atomes matériels de Démocnte. Elles sont aussi, dit-il, des formes substantielles, puisque, sans elles, il n'y aurait point de lien entre les phénomènes. Enfin il appelle entéléchies, d'un nom emprunté à la philosophie d'Aristote , ces forces simples et irréductibles, pour marquer qu'elle^ se suffisent à elle-raêmes, et qu'elles ont en elles le principe et la source de toutes leurs actions. Mais le nom qu'il a définitivement adopté est celui de monade, à cause de l'unité et de la simplicité absolue de ces éléments de toutes choses. Les monades, selon Leibniz, se distinguent des points physiques qui ne sont indivisibles qu'en apparence, et des points mathématiques qui sont exacts, mais ne sont que des modalités. Ge sont des points métaphysiques ou de substance, à la fois réels et exacts, et sans lesquels il n'y aurait rien de réel, puisque, dans les véritables unités, il n'y aurait pas de véritable multitude (i). Les monades, voilà donc les vraies et réelles substances, les individualités irréductibles que Leibniz oppose à Spinoza, a Sans les monades, écrit-il au père Bourguet, Spinoza aurait raison. »

La géométrie, la physique, la théologie elle-même , par des voies différentes , ont amené Leibniz à croire qu'avec l'étendue toute seule, sans la force, on ne peut expliquer tous les phénomènes. La scolastique aussi avec les formes substantielles l'a mis sans nul doute sur la voie des monades. Mais c'est dans la science de l'âme humaine que, de son propre aveu, il a directement puisé la notion de cette force simple, irréductible, ayant en elle le principe de ses actes, et de cette unité vivante qui est l'élément de toute

(1) Système nouveau de la Nature. Erdm., p. t24. Pour la théorie des monades voir surtout la Monadologie et les Principes de ia Nature et de la Grâce,

réalité. Il a conçu, comme il le dit, ses monades à Timitation des âmes. Nous avons conscience de la puissance interne de produire des actions immanentes ou, ce qui est la même chose, d'agir d'une manière immanente; tout nous porte à concevoir les autres substances à l'image de nous-mêmes, et d'après le type de l'unique substance qui nous soit immédiatement connue (i).

On objecte que la force ne nous est connue que par ses effets, et non telle qu'elle est en soi. Leibniz répond qu'il en serait ainsi si nous n'avions pas une âme, et si nous ne la connaissions : « C'est seulement, dit-il, par le dedans que nous avons la connaissance du dehors (2). » Cette origine psychologique des monades paraîtra encore davantage par les actions internes dont il les a douées et par où il les distingue les unes des autres.

Les monades sont les seuls éléments qui entrent dans Tunivers de Leibniz. La dualité de l'étendue et de la pensée, de la matière et de l'esprit, qui est le fond môme de la métaphysique de Descartes, a disparu pour faire place à l'unité. Ce sont des monades qui constituent les corps, et ce sont aussi des monades, mais des monades d'élite, et pour ainsi dire privilégiées, qui sont les âmes ou les esprits.

Voyons comment avec les seules monades Leibniz explique l'univers matériel. Aux cartésiens, qui font de l'étendue l'essencedela matièreil reproche de renverser l'ordre des paroles et des pensées, de prendre un phénomène pour le sujet d'un phénomène, ou l'effet pour la cause. Mais si l'étendue n'est pas une substance, Leibniz reconnaît en elle un phénomène très-réel ou, suivant son expression, un phénobien fondé, dont il faut rendre compte. Qu'est-ce donc que l'étendue? L'étendue ne signifie qu'une répétition ou multiplicité de ce qui est répandu, une pluralité, continuité, coexistence des parties et elle suppose nécessaire-

(i) Deipsa Natura, etc* Erdm., p. 157.

(2) Externa non cognosclt nisi per ea quœ sunt in se ipso.

Descartes. Les forces seules, sans Tétendae, sans atomes, sans molécules quelconques, nous semblent suffire h l'explication de tous les phénomènes du monde matériel. M. Cousin objecte qu'avec des parties inétendues il n'est pas moins impossible d'obtenir de l'étendue qu'arec des zéros un nombre, quelque petit qu'il soit. Mais il n'y analle comparaison à faire entre des zéros, qui ne sont rien, et ces forces très-réelles qui se pressent et s'entre-croisent, dans le système de Leibniz. Supposer qu'avec l'étendue on puisse faire l'inélendu, c'est-à-dire de vrais atomes, yoilà ce qui est contradictoire ; mais rien n'empêche de concevoir qu'avec l'inétendu répété, avec un système de points résistants, on obtienne cette perception de la continuité de la résistance à laquelle l'analyse ramène la notion de rétendue.

La pluralité, suivant une comparaison de Leibniz, n'est pas dans l'unité, et cependant l'unité ajoutée à elle-même produira la pluralité. De même l'étendde n'est pas ànns l'inétendu, mais plusieurs forces agissant simultanément pourront nous donner cette notion de l'étendue, qm ne saurait en effet dériver d'une monade unique, pas plus que la pluralité de l'unité. Des forces qui résistent, qui agissent et réagissent, suffisent à expliquer tous les phénomènes matériels, sans avoir elles-mêmes aucun besoin, ni de matériaux étrangers qu'elles mettent en œuvre, ni de mobiles qu'elles fassent mouvoir et poussent devant elles, ni de supports sur lesquels elles reposent, ou de véhicules qui les portent. Pourquoi les associer, par un lien incompréhensible et sans nulle nécessité, pour l'explication des

sances humaines, I*' vol . , p. 852. M. Laugfîl se prononce en favenr da système des forces dans ses Problèmes de la Nature, Parmi les philosophes du parti de Leibniz sur cette question nous citerons : M. de Rémusat,f ^^at sur la Matière^ t. II des Essais de Philosophie y 2 vol. in-8, 1842. M. Vacherot, Métaphysique positive, 5« entretien. — M. Janet, Introduction aux Œuvres philosophiques, — M. Lé?ôque, La Nature et la Philosophie idéalisiez Revue des Deux-Mondes, 15 janvier, 1867. -^ H. Macy, de la Sdenceetdela Nature^ l vol. in-S, Ladrange, 1865t

phéaomènes^ avec cette étendue inerte qui n'a pour elle ni rexpérience interne, ni même rexpérience externe d'après les théories les plus accréditées aujourd'hui de la physique et de la chimie, et qui bientôt sans doute disparaîtra de la philosophie et des sciences physiques, convaincue de n'être qu'une chimèrô' de Timagination, pour faire place à ces forces simples avec lesquelles Leibniz a construit le monde des corps non moins solidement que celui des esprits?

Voici encore deux autres grands phénomènes , Tespace et le temps , qu'il explique par les rapports des monades les unes avec les autres, au lieu de leur donner une réalité en dehors des choses elles-mêmes. Gomme Descartes, il est pour le plein, et pour l'infinité de l'univers. Un univers avec du vide et avec des limites lui semble incompatible avec la perfection infinie de Dieu. Gomment concevoir que sa main toute-puissante n'ait pas semé des êtres partout où il y avait une place pour les recevoir? Si Dieu n'avait pas créé autant qu'il pouvait créer, aurait-il manifesté sa toute-puissance ? Mais tandis que, selon Descartes, l'espace n'est autre chose que l'étendue matérielle elle-même, selon Leibniz, c'est simplement un rapport de coexistence entre toutes les monades réelles ou possibles. Il suffit de considérer leurs rapports, leurs règles de changement, pour se faire l'idée de place, et par conséquent d'espace, sans qu'il soit nécessaire d'imaginer une réalité quelconque indépendante des choses elles-mêmes. Dans sa polémique contre Glarke Leibniz accumule avec une force irrésistible toutes les difficultés qui s'élèvent contre cette conception de l'espace.

Il en est du temps comme de l'espace ; ce n'est qu'un simple rapport,non plus de coexistence, maisdesuccession entre les monades. Le temps et l'espace ne sont pas des choses, dit Leibniz, mais des ordres des choses, ordines rerum, non res{\); l'espace est un ordre de phénomènes coexistants

(l) Réfutation de Spinoza,

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et le temps un ordre de phénomënes^successifs, spathim fit ordo coexUtentium pkcpnomenorum^ ut tempus suecefsnrorum (i). Si notre raison conçoit le temps arec des caractères d'infinité et de nécessité, c'est à cause de l'impossibilité de ne pas admettre le plein de l'univers, et de donner des bornes à cette coexistence, ou à cette suite des monades, sans aller contre la perfection infinie de Dieu.

Après avoir considéré les monades dans ce qu'elles ont de commun, il faut examiner par où, malgré leur simplicité, elles se distinguent les unes des autres. En effet nonseulement toutes les monades ne sont pas semblables, mais, dans leur multitude infinie, il n'en est pas deux qui se ressemblent, et qui ne se discernent l'une de l'autre. C'est un grand principe de la philosophie de Leibniz, que deux indiscernables ne sauraient exister, leur existence étant incompatible avec la sagesse divine et avec l'ordre des choses où rien ne se fait sans raison. Il faut qu'il y ait plus qu'une différence numérique entre deux êtres quelconques, parce que chaque chose a un rapport ao point de vue qu'elle aura dans l'univers. S'ils n'ont pas la même situation dans l'espace, s'ils ont des rapports différents les uns avec les autres, cela ne peut être sans raison. ^ Quand je nie qu'il y ait deux goutles d'eau entièrement semblables ou deux autres corps indiscernables, je ne dis pas qu'il soit impossible absolument d'en poser, mais que c'est une chose contraire à la sagesse divine et qui par conséquent n'existe pas. J'avoue que, si deux choses parfaitement indiscernables existaient, elles seraient deux, mais la supposition est fausse et contraire au grand principe de la raison (2).» Identité des indiscernables, principe des indiscernables, ou principe de dissimilitude, tels sont les noms divers par lesquels Leibniz marque ce caractère propre et individuel essentiel à chaque monade (3). Mais si toutes les

(1) Nouveaux Essaif, § 12.

(2) Lettres à Clarke. Édit. Erdm., p. 767.

(3) Montaigne avait dit dans le même sens : « Nature 8*est obligée à ne rien faire autre qui fût dissemblable. » Chapitre de l'expérience.

monades difièrent les unes des autres, nous verrons comment toutes elles se rapprochent et s'enchaînent par la loi. de la continuité.

Par où les monades se distingueront-elles les unes des autres ? Ce ne sera pas par le dehors et par des changements extérieurs puisqu'elles sont simples, mais par rintérieur, par les seules actions internes. « La simplicité de la substance n'empêche pas la multiplicité des modifications, comme dans un centre ou point, tout simple qu'il est, se trouvent une infinité d'angles formés par les lignes qui y concourent (i). » Leibniz appelle toutes ces actions internes, sans aucune exception,du nom de perception. Correspondance de Tinterne et de l'externe, ou représentation de l'externe dans l'interne, du composé dans le simple, de la multitude dans l'unité , voilà comment il définit ces perceptions communes à toutes les monades.

Ce mot de perception n'a donc pas chez Leibniz le môme sens que chez les psychologues modernes qui entendent par perception un phénomène du moi, c'est-à-dire un fait de conscience. Selon Leibniz, la conscience n'est qu'un certain degré de perfection dans la perception, et ne constitue pas son essence môme. C'est seulement à un certain degré de la hiérarchie des ôtres que la conscience, plus ou moins obscure, ou plus ou moins claire, selon qu'on monte plus ou moins haut, vient s'ajouter à la perception. Voilà comment il attribue des perceptions à toutes les monades sans exception, non-seulement aux plus élevées, mais aux plus infimes de toutes. Quoique non accompagnées de conscience, les perceptions ou représentations des monades inférieures n'en sont pas moins réelles, et même elles les impressionnent confusément, comme nous impressionne le bruit confus de la mer, bien que nous ne puissions distinguer le bruit de chaque vague en particulier. C'est en vertu de ce pouvoir représentatif que

(I) Principes de la Nature et de la GrAce^

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chaque monade, suivant une parole célèbre de Leibniz, est un miroir de Tunivers. Telle est en effet la liaison de toutes les choses créées, les unes avec les autres, «que chaque substance simple a des rapports qui expriment toutes les autres et qu'elle est par conséquent un miroir vivant perpétuel de Tunivers (i). »

Ce sont, dit-il encore, différentes concentrations de Tunivers présenté selon les divers points de vue qui les distinguent. Toutes, à différents points de vue, représentent l'univers, et toutes pourraient le voir tout entier au dedans d'elles-mêmes, si elles avaient une conscience suffisamment claire de leurs perceptions (2).

Avec la perception il met dans chaque monade une tendance à passer d'une perception à une autre qui est le principe de tous ses changements et qu'il appelle appétition. L'appétition répond à la perception, comme en nous la volonté répondàl'intelligence. Gesnomsdeperceptionet d'appétition montrent clairement qu'il a pris l'idée de ces qualités des monades,comme de leur essence même, dans l'âme et dans la conscience. Remarquons aussi dès à présent, pour mieux nous rendre compte plus tard de l'harmonie préétablie, que la force qu'il leur attribue est une force purement représentative, semblable à la pensée, et qui ne peut exercer aucune influence au dehors sur le corps ou sur les objets.

Cette diversité infinie de perceptions et d'appélitions en vertu de laquelle il n'y a pas deux monades au monde qui se ressemblent est néanmoins assujettie à une loi qui joue un grand rôle dans toute la philosophie de Leibniz, et, dans ses découvertes mathématiques, la loi de la continuité. Leibniz en parle avec une sorte d'enthousiasme, et Télève à la hau-

{{) Monadologie, Erdm.^p. 709.

(2) Diderot n'admire riea tant, dans Leibniz, que cette idée d'un miroir représentatif ou concentrique de Tunivers dans chaque monade : « Cette idée que les petits esprits prendront pour une vision est celle d'un homme de génie, il n*y a qu'à la rapprocher de son principe d'enclialneinent et de dissimiiltude. » {Encyclopédie, article Leibniz),

Les monades. 433

leur d*un principe d'ordre universel et d*une méthode générale. « J'ai fait voir qu'il s'y observe (dans les lois que Dieu a choisies) cette belle loi delà continuité, que j'ai peut-être mise le premier en avant, et qui est une espèce de pierre de touche dont les règles de M. Descartes, du P. Malebranche et d'autres ne sauraient soutenir l'épreuve. En vertu de cette loi il faut qu'on puisse considérer le repos comme un mouvement évanouissant après avoir été continuellement diminué, et de môme l'égalité comme une inégalité qui s'évanouit aussi, etc. (1). »

On peut revendiquer pour Aristote l'honneur d'avoir mis le premier en avant cette loi de la continuité, mais on ne peut contester à Leibniz de lui avoir donné une étendue et une portée que ni les anciens ni les modernes n'avaient soupçonnées. Il en fait les plus fécondes applications nonseulement à la série des êtres organisés, mais à la physique, à la mécanique et à la géométrie (2). Nous laisserons de côté la physique, la mécanique et la géométrie, pour ne la considérer que dans ses rapports avec la suite des êtres organisés, des perceptions et des âmes.

Leibniz se plaît à répéter que la nature ne fait pas de saut, nonfacit saltum^ non agit saltatim (3). Elle ne va que par degrés insensibles, en sorte que tout naît de petits commencements, qu'il y a des germes de tout, point de vide et point de cahots. Plus on pénètre dans l'observation de la nature, surtout à l'aide du microscope, dont Leibniz tire un si grand parti en faveur de ses infiniment petits et de l'infinité des êtres organisés, et plus on s'assure que la nature suit cette loi, à partir de la plus infime monade jusqu'à la monade raisonnable. Du dernier jusqu'au plus parfait des êtres organisés, de l'âme la plus inconsciente jusqu'à celle qui a la pïus claire conscience

(!) Théodicée, I'« partie, § 348.

(?) Sur les diverses applications de cette loi, consulter la note étendue et savante que M. Foucher de Careil a mise à la suite de ses Nouvelles Lettres^ etc.

(3) Nouveaux Essais, ayant*proposé

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