CHAPITRE XXVn
Da cartésianisme en Italie. — Naplcs théâtre principal du cartésianisme italien. — Persécutions contre les cartésiens de Nnples. — Tomaso Cornelio. — Borelli. — Gregorio Coloprese. — Mattia Doria. — Michel Ange Fardeila le plus grand cartésien de Tltalie. — Sa vie. — Voyage à Paris. — Liaison avec les principaux cartésiens et sartout avec Malebranche. — Influence de Malebranche sur Fardeila. — La philosophie^ de Descartes dans la bouche de saint Augustin. — Logique de Fardeila.
— Impossibilité de démontrer par la raison Texistence du corps. — Polémique avec Mateo Giorgi touchant la nature du corps et de l'espace.
— Défense de l'étendue essentielle contre la doctrine d'une pure étendue distincte des corps. — Réponse à l'objection de l'infinité et de ia nécessité du monde. — Doutes de Fardeila sur la vérité absolue da principe cartésien de l'essence des corps. — Constantin Grimulûi, — L'abbé Conti. — Le P. Fortunati. — Benoit Stay, poëto cartésien.
Le contre-coup de la réforme religieuse, fatal au génie de l'Italie, lui fit perdre, au dix-septième et au dix-huitième siècle, le sceptre de la philosophie, des lettres et des arts qu'elle avait tenu avec tant d'éclat pendant la période de la renaissance. Le pouvoir ecclésiastique plein de soupçons et d'alarmes redoubla de rigueur et d'intolérance, les académies furent fermées et persécutées, l'inquisition fut armée de pouvoirs formidables, aucun livre ne put paraître sans sa permission. La terreur comprima les opinions hétérodoxes, mais aussi en même temps éteignit le feu sacré des lettres et de la philosophie. De là la décadence de l'esprit italien, et ce triste contraste de son dix-septième siècle avec le seizième. Cependant, malgré la condamnation des œuvres philosophiques de Descartes, le cartésianisme y a pénétré. Brucker prétend que jamais, à cause de l'esclavage de la pensée et des censures de Rome, la philosophie de Descartes n'a pu s'imlpanter en Italie; mais Buonafede
combat Tassertion de Brucker, et cite un certain nombre de cartésiens italiens, sur lesquels malheureusement il ne donne aucun détail (1). Baillet, de son côté, rapporte le témoignage de quelques Italiens , d'après lesquels la philosophie de Descartes aurait plus de sectateurs que d'adversaires, même dans ce pays, oîi elle semblerait devoir rencontrer plus d'obstacles que partout ailleurs (2). Ce témoignage, sauf quelque exagération, était vrai, sinon de tontes les parties de Tltalie, au moins du royaume de Naples. La terre de Naples qui, pendant les deux siècles précédents, avait été si féconde en libres et hardis penseurs, en réformateurs et martyrs de la philosophie, la patrie des Telesio, des Bruno, des Campanella, eut encore l'honneur, au dix-septième siècle, d'être le siège et le foyer principal du cartésianisme italien. La plupart des cartésiens italiens sont de Naples, ou sont venus s'y établir, et c'est aussi à Naples que nous rencontrerons ViCo, le plus illustre des adversaires de Descartes en Italie. Un collaborateur de Mabillon, Michel Germain, écrivait de Naples en France, en 1685 : « Descartes a les plus beaux esprits de Naples pour sectateurs. Ils sont avides des ouvrages faits pour sa défense et pour éclaircir sa doctrine (3). » C'est la philosophie cartésienne à Naples qui avait opéré cette révolution presque générale dans les études contre laquelle protesta si vivement Yico. On y avait pris en dédain les orateurs, les historiens et les poètes, on avait abandonné les langues, l'histoire, l'antiquité pour les mathématiques et la physique. La plupart des cartésiens napolitains furent en effet plutôt des physiciens que des métaphysiciens. Si nous en croyons l'auteur de la vie de Yico, dire à Naples, d'un
(l) Risiaurazione di ogni filosophia, 3 vol. in-8. Yen., 1789, lï® vol., p. 83.
(2) Baillet, tome U, p. 499.
(3) Lettre de Michel Germain à Placide Porcheron, dans la Correspondance inédite de Mabillon et de Monlfaucon^ publiée par Valéry, 1»^ vol., p. 154.
philosophe qu'il comprenait les iï/ierfiVa^îo??^, c'était faire le plus grand éloge de la portée de son esprit (i).
Cette révolution philosophique ne se fit pas sans exciter les alarmes du pouvoir ecclésiastique. A différentes reprises, les évéques et Tinquisition inquiétèrent les nouveaux philosophes. En 1661, le prélat Piazza*, de sa seule autorité, et sans l'intervention du bras séculier, procéda contre des prévenus d'hérésie , parmi lesquels furent compris plusieurs savants et plusieurs philosophes. Plus tard, pendant le règne de Charles II d'Espagne, nous voyons l'Académie des investiganti dénoncée et persécutée, et les parlisans de la philosophie de Gassendi et de Descartes soumis à la surveillance d'un inquisiteur particulier. Plusieurs furent obligés de se cacher ou de désavouer leurs principes (2). Néanmoins le cartésianisme se ntaintint à Naples, où nous le retrouverons jusqu'au milieu du dixhuitième siècle.
Il y fut introduit par Tomaso Cornelio, né en 1614, daDs la province de Cosenza. Membre de l'Académie des investiganti, professeur de mathématiques, médecin et poêle, il enseigna la médecine d'après Descartes, et répandit ses ouvrages encore peu connus. Il fut en butte à des accusations d'impiété et à des persécutions dont il finit par triompher, grâce à de puissants protecteurs. La plupart de ses ouvrages, publiés en 1688, après sa mort, ont la physique pour objet (3).
Le plus illustre des savants et des médecins cartésiens de Naples est Borelli, qui a passé une grande partie de sa vie à Florence, mais qui est né à Naples (4). Déjà nous avons dit qu'il fit l'application du mécanisme de Descarlcs à la physiologie dans son grand ouvrage sur le mouvement des animaux (5). Comme Tomaso Cornelio, Gregorio
(1) Voir la Vie de Vico, en tête de ses Opuscules^ recueillis et publiés par Carlantonio de Rosa, 3 vol. in-8, 1818, Naples.
(2) Mémoires d* Or h ff sur Napies, t. IV, p. 288.
(3) Vie de Vico, par Carlantonio de Rosa.
(4) Né à Naples en 1608, mort en 1679.
(5) De motu animalium, opus posih, Rom,, 1G80, 2 vol. in-4.
Caloprese, autre cartésien de Naples, est né dans la province de Gosenza, et fut médecin etpoëte. Il a laissé une réfutation inédite de Spinoza et, quoique cartésien, il fut lié avec Yico (1).
Citons encore un cartésien, ami de Yico, Paolo Mattîa Doria. Mattia Doria, gentilhomme génois, s'établit à Naples où il publia un grand nombre d*ouvrages sur les mathématiques, la géométrie, la mécanique, la physique et la métaphysique (2). Par la variété et l'étendue de ses connaissances, il obtint une considération quïl fit tourner au profit de la philosophie de Descartes. Vico a mis, en tête de son traité de Antiquissima Italorum sapientia^ une dédicace à son ami Paolo Doria. Une traduction italienne de V Abrégé de la vie de Descartes de Baillet, par Paolo Francone, lui est aussi dédiée. Non-seulement il fut un des plus considérables défenseurs de Descartes en Italie, mais encore un des premiers adversaires de Locke. Il reproche à l'auteur de V Essai sur V entendement de renouveler le matérialisme et le sensualisme de Gassendi, de ne rien comprendre à la question des idées innées, et d'exclure tout d'abord, sans aucune preuve, la vraie métaphysique. Doria s'éloigne quelquefois de Descartes pour se rapprocher de Platon, c'est-à-dire qu'il dissimule plus ou moins son cartésianisme sous une tendance platonicienne (3).
Nous devons nous arrêter plus longtemps à Michel- Ange Fardella, un des premiers et des plus célèbres
(1) Né CD 1C50, mort en 1715.
(2) Le Giornale dei litteraii affirme qu'ils ont été imprimés à Naples, quoiqu'ils portent presque tous Tinscription de Venise. Voici les titres de ceux qui ont rapport à la philosophie : La vifa civile e Vedncazione del princifWt 2* édition, in-4°, H 11. — Comiderazioni sopru il moto ela meC' canica dei corpi insensibili e dei corpi sensifnli, 1711. — Discorsi cri' tici filosofici iniorno alla filosofià degli antichi e dei modemi e in parti' colare intomo alla filosofià di Renato DescnrteSy con un progetto di una metafisicay 224 pages. — Difesa délia metofisica coniro il signor Giovanni Locke, 1732.
13) Filosofià di Paolo Mattia Doria, nella quale si sclarisce quella di Plaione, 2 vol. in-4». Genève, 1728.
824 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.
cartésiens de l'Italie , quoique son nom et ses ouvrages aient été jusqu'à présent à peine mentionnés dans îa plupart des histoires de la philosophie. Grâce aux indications de M. le docteur Bertinaria, professeur de métaphysique à l'université de Turin, nous pouvons donner quelques détails nouveaux sur sa personne et ses ouvrages (i). Né en Sicile, à Trapani, en 1650, il entra dans TOrdre de Saint- François qui s'était toujours signalé par son zèle pour saint Augustin et pour l'idéalisme. Dans la préface d'un de ses ouvrages (2), il raconte que, jeune encore, après avoir vainement étudié Aristote, Platon, Épicure, après avoir interrogé tous les sages contemporains de la Sicile, il n'avait trouvé de lumière sur l'âme, sur sa nature, sur la méthode pour l'étudier, que dans saint Augustin. Professeur de philosophie à Messine, à l'âge de vingt ans, il y rencontra Borelli qui l'initia à la philosophie de Descartes. Dans sa lettre à Magliabecchi, il appelle Borelli un incomparable géomètre et philosophe, et son maître cbérl pour les sciences métaphysiques. G'esten France mômequ'll alla se perfectionner dans la connaissance de la métaphysique de Descartes. De 1677 à 1680, il fit un séjour de trois ans à Paris, pendant lesquels il vécut dans le commerce des plus illustres cartésiens, tels que Régis, Arnauld, Bernard Lanîy, Malebranche. Il s'attacha surtout à Malebranche. dont il loue la Recherche de la Vérité comme un incomparable livre (3), et dont il reproduisit, comme nous le verrons, les principales doctrines.
De Paris il alla à Rome enseigner^ la' théologie scolastique et morale dans un couvent de son Ordre. Bientôt dégoûté d'un enseignement si peu en rapport avec ses goûls et ses sentiments, il ouvrit une académie de physique exp»'-
(1) Voir, sur Fardella, son Éloge dans le Giornaîe dei litterati (TUalia^ XXXII* vol., p. 455, le Journal des savants de Juillet 1696, et l'article de M. Bertinaria dans le Supplément à la nouvelle Encyclopédie, Turin,
(?) Animœ humanœ natura ab Augustino détecta,
(3) Lettre à Magliabecchi. Galeriadi Minerva^ II« vol. Venet., IC97.
L]E CARTÉSIANISME EN ITAtlE. è2^$
rimentale où accoururent tous les meilleurs esprits, et qui n'eut pas moins de succès à Rome que les conférences de Rohault et de Régis à Paris. La renommée de Fardella s'étant répandue dans toute Tltalie, le duc de Modène, François II, lui offrit une chaire dans l'université qu'il venait de fonder. Fardella accepta , mais il abandonna bientôt Modène pour Yenise où il donna des leçons à quelques jeunes patriciens. A Venise, avec la dispense du pape, il quitta rhabit de Saint -François pour entrer dans le clergé séculier. Nous le voyons ensuite professeur d'astronomie, puis de philosophie, pendant plusieurs années, à l'université de Padoue où il reçut la visite de Leibniz. En 1709 , il fit un voyage en IÇspagne appelé par l'archiduc Charles qui lui donna une pension et le retint à sa cour de Barcelone, en qualité de mathématicien et de théologien royal. Mais, en 1712 , forcé de quitter l'Espagne, perdue pour son protecteur, il alla s'établir à Naples, où il obtint une chaire de philosophie à la recommandation de Leibniz. C'est là qu'il mourut en 1708, et non à Padoue^ commq le dit Tennemann.
A Naples, comme à Paris, Fardella se trouva, pour ainsi dire, en plein cartésianisme. Déjà Tomaso Cornelio était mort, mais il put y connaître Gregorio Caloprese, Majello, Paolo Doria^ en même temps que Vico. Les biographes de Fardella louent la vivacité de son esprit et l'universalité de ses connaissances. Comme Malebranche, il donnait, après la métaphysique, le premier rang aux études mathématiques, parce qu'en habituant l'âme à faire abstraction des corps, elles l'aident à se connaître elle-même (1). Ses méditations étaient tellement profondes que souvent il paraissait hors de lui, et tombait dans une sorte d'ex-» tase.
Sous l'influence de saint Augustin, son cartésianisme incline plutôt vers Malebranche que vers Amauld et Régis. Mais il n'est cartésien et malebranchiste qu'avec une
(1) Animœ humanae natura^ etc.^ fin de lu I^' partie.
certaine circonspection. Comme André Martin, il cherche à faire passer pour un simple commentaire de saint Augustin la philosophie de Descartes et de Malebranchc. Tel est le but de son grand ouvrage, Humanœ animœ natura ab Augustino détecta^ etc. (1), qui, pour le fond et pour la forme, présente de grandes analogies avec la Philosopkia christiana d'André Martin. Fardella, à son exemple, a aussi imaginé, par une salutaire fiction, comme il le dit dans la préface, de ne pas parler en son nom et de donner la parole à saint Augustin lui-même. Dans le De animœ quantitate, dans le dixième livre du De Trinitate, dans le De animœ immortalitate, il retrouve, ou croit retrouver tout ce qu'il y a d'essentiel dans les doctrines de Descartes et de Malebranche. Ainsi, avec les arguments de saint Augustin , il prouve que la connaissance de l'âme est plus claire que celle du corps, que l'âme est spirituelle, que l'âme pense toujours, que Dieu est le lieu des esprits, la patrie et l'habitation de l'âme. Selon saint Augustin, et selon Fardella, il y a une idée de Dieu sublime, innée, représentant l'être infini, idée qui se cache en chacune de nos pensées, et par laquelle Dieu nous est connu comme les axiomes en mathématiques. Chaque mode de la pensée enveloppe en effet nécessairementla notion de l'être infini et souverainement parfait. L'âme ne peut se penser sans penser ce qui est, idea sui in ideam Dei veluti tota mmergitur. Dieu est l'exemplaire souverain de toutes choses, l'âme est faite à son image, et reproduil, non pas en totalité, mais en partie, quelques-unes de ses perfections. Ces vestiges des idées divines créées avec l'esprit fini, c'est
(I) Animœ humanœ natura ab Augustino détecta in libris de animœ quantitaie, decimo de Trinitate et de animœ immortalitate^ exponenfe Michaete Angelo Fardella Df^epanensi sacrœ theologiœ doctore ae in Patavino lycœo astronomiœ et meteoimm prof essore; opus potissimum elaboraium ad incorpoream et immort alem humanœ naturœ indolem a/iversus Epicuri et Lucreiii sectatores', ratione prœlucentc^ ilcmo i!itraitdam, Yenet., 1G08, in-fol. Il est précédé d'une dédicace au cardinal Norris, zcMé défenseur des doctrines augustiniennes.
la raison. L'âme vit donc en Dieu, comme en son exemplaire et son archétype. Fardella, comme la plupart des cartésiens, se plaît à développer le texte de saint Paul : In ipso enim vivimus, movemur et sumus.
A la suite de la troisième partie de son ouvrage, il met aux prises Épicure et saint Augustin dans un traité intitulé : Mentis et camis conflictus seu Augmtinus et Epicurns invicem pugnantes. Il fait parler la chair par la bouche d'Épicure et de Lucrèce, dont il cite et réfuie les arguments en faveur de la mortalité de rame : Caro sive Epicurus in libro tertio Lucretiide rerum naturapro animœ mortalitaie cei'tans. En réponse à la chair, Tesprit parle par la bouche de saint Augustin : Mens sive Augustinus pro sempitema mentis humxxnœ natura pugnans. Celte discussion est entre Tesprit et la chair une réminiscence, pour les idées et pour la forme, de la polémique de Descartes et de Gassendi et de leur fameuse antithèse, o mens, o caro,
A Texemple de Régis, Fardella se proposait de publier un système entier de philosophie. Mais la première partie seule, la LogiquCy a paru (1). Cette logique est tout entière imitée de VArt dépenser. Les didsions, Tesprit et la méthode senties mômes. Non-seulement Tauteur soutient qu'il y a des idées innées, mais qu'aucune idée ne dérive des sens. Un appendice est consacré à combattre ce que Fardella appelle le triple sophisme des écoles, à savoir la croyance à l'existence en dehors de nous d'objets conformes à nos idées, ou, en d'autres termes, à l'existence des corps. Il rejette, comme Malebranche, l'argument de la véracité divine de Descartes. Dieu n'est pas obligé de nous apprendre infailliblement qu'il y a des corps, et, si nous en avons une certitude plus que morale, c'est la foi seule qui nous la
(1) Lo titre de cet ouvrage n'est pas Logica, comme Tindique Tennemann, mais Universœ philosophiœ systema in quo nova quadam et extricaia melhodo naturalis scientiœ et moralis fundamenta explanantur, tomus pt'imuffj raiionniis et emendnfœ dialedicce sjTeninien iradens, cui accedit appendix de inijlici scholaru.fi sophismate detedo et rejecto^ opus in tironum gratiamelucubratum,U\'VZ. Venct,, 1C91.
donne. Dans sa polémique avec Giorgi il renvoie à sa Dialectique pour prouver qu'on ne peut démontrer avec évidence l'existence des corps.
Cette polémique, qui a pour principal objet la nature des corps et de l'espace, est ce qu'il y a de moins connu et de plus intéressant dans la philosophie de Fardella. Mateo Giorgi, professeur de médecine et de philosophie à Gênes, avait composé un certain nombre d'ouvrages contre la philosophie de Descartes. Fardella réfute un Essai sur la nouvelle doctrine de Descartes (1), dans lequel Giorgi résumait en douze propositions ses difficultés sur les principe* de la philosophie cartésienne relativement au corps et à l'espace.
L'étendue essentielle, l'espace identifié avec l'étendue matérielle, l'infinité de l'étendue matérielle, voilà, selon Giorgi, les grandes erreurs de Descartes. ' Il entreprend de prouver que nous n'avons point d'idée claire du corps, en tant que simple étendue, que ce n'est pas la raison, mais l'imagination qui nous fait prendre l'étendue matérielle pour l'espace, et nous la reprèseule comme sans limites. Comment rendre compte de la mobilité des corps avec l'idée de pure étendue qui n'enferme que l'immobilité ? L'immensité de Dieu nous force à concevoir une pure étendue immense, immobile, où il demeure immobilement, et le mouvement local nous force à concevoir un lieu ferme et permanent qui, abandonné par un corps, soit aussitôt occupé par un autre ; donc il y a un espace, une pure étendue distincte de l'étendue matérielle. Un mode de l'être, une conception abstraite de l'être en acte dans le monde, et, par delà le monde, une conception abstraite de l'être possible , voilà ce
{\)Saggio délia nuova dodrina di Renato Descartes ^ in-12. Gen., fCOi. Il est aussi Fauteur d'autres ouvrages de pliilosophie : Mattœi Gionjii philosophiœ ac medicinœ doctoris summa supremœ partis philosophiœ ùipartita^ seu de homine libriduo, Gen., 1713, in-4*. — Disputa intorno ai principi di Renato délie Carte^ ripigliaia e finita contro Cautore délia riposta alla terza leitera di Benedetto Àletino. Gen., 1TI3.
LE CA.RTÉSUNISME EfJ ITALIE. 529
qu*est Tespace, selon Giorgi. En dehors du monde, l'espace n*est que le lieu possible d'un être possible. C'est à ces lieux possibles qu'appartient l'infinité, et non au lieu actuel du monde créé et fini. Mais ces lieux possibles, ces espaces imaginaires ne sont que pure négation en dehors de l'immensité de Dieu.
Quoiqu'il prenne la défense de Descartes (1), Fardella n'ose pas cependant s'avouer hautement cartésien. Il déclare qu'il ne veut faire les affaires d'aucune secte, mais seulement de la vérité, qu'il n'est aveuglément épris ni de ce qui est ancien ni de ce qui est nouveau. Il dit même qu'il n'a pas prétendu prouver d'une manière absolue que Descartes a raison, mais seulement que Giorgi a tort, abstraction faite de la vérité ou de la fausseté de la doctrine de Descartes. Si nous avions l'idée claire de l'étendue en tant que corps, tout le monde ne serait-il pas d'accord sur la nature de l'étendue ? Pur sophisme , répond Fardella à Giorgi : je puis avoir une idée claire d'une chose tandis que les autres l'ont obscure. Devra-t-on donc douter de l'existence de Dieu parce qu'il y a des athées? Pour donner une preuve sérieuse, il fallait prouver que la raison, après examen rigoureux, trouve autre chose dans le corps que l'étendue. Giorgi accuse Descartes de s'être laissé séduire par l'imagination quand il attribue de la réalité à l'espace, et enlève toute limite à la substance matérielle. Fardella s'étonne d'un tel reproche contre un philosophe qui, mieux qu'aucun autre, a distingué la raison de l'ima-
(1) Lettera deî signor ahate Michel -Angelo Fardella al signor Antonio Magliabecchi^ in eut brevemente s'esaminano e rigettano l'oppo^izioni pro' poste contra in principii délia cartesiana filosofia dal dottissimo signore Maiteo Giorgi nella sua epistola ; Saggio dçlla nuova dottrina di Renato Descartes. — Lettera del dottor Matteo Giorgi^ in eux si rispondealle cp' posizioni faite alla sua epistola dal signor Fardella. Gen., 1695. — Let^ iera del signor Fardella^ in oui repplica aile opposizioni faite alla sua prima lettera in difesa dei principii délia cartesiana filosofia dal signor Giorgi. Toutes ces pièces se trouvent dans la Galeria diMinerva, W vol. Vcnet. in-4, 1697.
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gination. Ce n'est pas lui, c'est Giorgi qui les confoud, c'est lui qui, aveuglé par les préjugés d'enfance, se refuse à voir un corps là où rien ne tombe sous les sens, et qui prend pour le néant un corps dépouillé de toutes les qualités sensibles.
Fardella presse surtout Giorgi touchant cette notion d'une pure étendue distincte du corps et son rapport avec l'immensité divine. Pour nier l'identité de l'espace et du corps, Giorgi s'appuie sur l'immensité et l'immobilité de Dieu, d'où il prétend faire dériver la nécessité d'une pure étendue immobile qui soit comme le lieu de cette immensité. Qu'entend-il donc par cette pure étendue ? Si c'est une simple négation, One pure privation de corps possibles, infinis en nombre, ce n'est plus que le néant, et il faudra dire que Dieu est immobile et immense dans ce qui n'est pas, qu'il est présent au néant, qu'il remplit le néant. Confond-il au contraire cette étendue, ce qui parait son sentiment, avec l'immensité même de Dieu, il ne peut éviter de donner à Dieu les trois dimensions et la divisibilité. Mais c'est une manière de concevoir Dieu, empruntée aux choses sensibles et à l'imagination. Quelle est cette monstrueuse et paradoxale immensité, dit Fardella, qui te rend besoigneux d'un lieu en dehors de lui, où s'étende et demeure sa substance infinie. Il est contradictoire de supposer un esprit étendti suivant sa substance, car c'est en faire uû corps. Dieu est immense parce qu'il se suffit pleinement à lui-même ; il remplit l'espace par son opération, et non par la diffusion de sa substance.
Distinguer l'espace du corps, comme le contenant du contenu, et le corps, pris suivant la simple étendue, du corp> modifié, n'est qu'un préjugé d'enfance. C'est l'espace luimême qui, parle mouvement local et la configuration de^ parties, devient tel ou tel corps particulier. Tout corps étant une portion de l'espace infini porte avec lui son espace particulier ; tout corps est en môme temps son contenant et son contenu. Réclamer un espace immobile pour le mouvement local, c'est concevoir l'espace conime un
LE CARTÉSIANISME EN ITALIE. 53i
corps, daas lequel se meut le corps contenu, sans que le vase lui-même s*agite.
Mais, à son tour, il faut que Fardella se défende touchant rinftnité et la nécessité du monde, qui semble résulter de l'identité de l'étendue et de Tespace. Dieu ne pourrait donc détruire tous les corps, à l'exception du seul globe terrestre? Erreur étrange, impie, qui condamne Dieu à ne pouvoir faire qu'un monde infini! Telle est la grande objection de Giorgi. Selon Fardella, elle n'aurait pas d'autre fondement que la confusion de l'étendue que nous imaginons etdel'étendue que nousconcevons.Lecorps, suivant la modification particulière de l'étendue qui le constitue, peut sans doute être séparé de tous les autres, et être détruit; mais le corps, dans son genre, dans son essence, en tant que pure étendue, est inséparable de l'espace infini dont il est une partie. Y a-t-il un seul corps, il faut de toute nécessité qu'il y en aft d'autres infinis, parce qu'au delà de l'étendue, il y a toujours l'étendue, sans aucun préjudice pour la puissance de Dieu, parce que c'est lui qui l'a ainsi voulu.
Mais si la substance du corps est infinie, et si les espaces imaginaires sont une vraie étendue, ne suit-il pas que cette substance doit être antérieure à la création, indépendante, éternelle, nécessaire? Il est vrai qu'espace et corps étant une même chose, on ne peut, selon Fardella, concevoir l'espace avant le monde; mais si nous ne pouvons concevoir le monde sans l'espace, c'est que l'espace et le monde sont une seule et même chose . La nécessité n'appartient qu'au concept de Dieu, et n'est nullement comprise dans l'idée que nous avons du monde; en conséquence, malgré l'identité du corps et de l'étendue, malgré l'infinité de l'étendue, le monde n'est pas nécessaire. D'ailleurs donner l'infinité à l'univers, c'est ne lui donner que ce qui se trouve, même dans la moindre des choses, où nous sommes toujours obligés d'admettre des parties et des propriétés infinies. Pour éviter l'infinité du monde , Giorgi avait distingué, entre les espaces mondains, qui sont un mode
de l'être, et les espaces extramondains, qui ne sont que pure négation, en dehors de Timmensîté de Dieu. Mais Fardella objecte que ce n'est pas l'existence ou la nonexistence d'un corps compris en son sein qui peut changer la nature de l'espace, et le convertir d'une réalité en une négation, d'oîi il suit que Giorgi lui -môme est contraint d'admettre une étendue infinie.
A voir ainsi Fardella défendre la doctrine de Descartes, on croirait qu'il tient réellement l'étendue, en vrai cartésien, pour l'unique essence du corps. Cependant, à la fin de sa première lettre, il ajoute qu'il y a encore dans la matière, outre l'étendue, quelque chose qui la précède et qui en est le sujet, d'où Giorgi, dans sa réplique, ne manque pas de tirer avantage. N'avait-il donc pas raison de prétendre que l'étendue ne donne pas une notion claire de la substance corporelle, puisque Fardella lui-même est contraint d'avouer la nécessité d'une autre attribut qui la procède et qui la fonde ? Mais Fardella ne veut pas que son adversaire triomphe de cet aveu. Il n'y a pas été, d\lA\, contraint par la force de ses raisonnements, qui ne peuvent embarrasser en rien les vrais cartésiens, mais par des motifs dont il n'a pas été question dans leur polémique. En parlant ainsi, il a laissé de côté les principes de Descartes et l'objet de la discussion, pour se laisser conduire par un principe de beaucoup de poids qui en grande partie se rapporte à l'autorité.
Quoiqu'il ne s'explique pas davantage, on peut conjecturer que, comme Bossuet, il abandonnait ici Descartes à cause des difficultés eucharistiques (i). Sans doute il concevait cet attribut comme une force simple et indivisible, en se rapprochant, soit des monades de Leibniz, soit des points métaphysiques de Yico. C'est pourquoi Leibniz écrit à
(1) Il annonce bien qu'il en fera peut-être Tobjet d'une âissertation spéciale, mais il ne parait pas l'avoir publiée. C'est dans le De humana animœ natura^ postérieur à cette polémique, qu'il faut chercher son vrai sentiment.
l'abbé Nicaise en parlant de Fardella : « Un savant abbé italien, professeur de mathématiques à Padoue, qui donne fort dans ma nouvelle hypothèse, donnera un ouvrage sur saint Augustin, De quantitate animœ^ qu'il dédie au cardinal Norris (!). » En outre, dans le Dehumanœ animœnaturay etc., publié deux ans plus tard, Fardella, d'après saint Augustin, dit-il, prend le point comme le principe et la source de l'étendue (2). Avec les réserves et la circonspection que lui commande sa double qualité d'Italien et de prêtre, Fardella a été , on le voit , au delà des Alpes, un des plus habiles partisans de laphilosophie de Descartes et de Malebranche, sauf en ce qui regarde la nature du corps, où il semble avoir subi l'influence de Leibniz.
Nous pouvons citer des cartésiens à Naples jusqu'au milieu du dix-huitième siècle. Parmi les plus zélés se distingue Constantin Grimaldi, qui fît la guerre au péripatétisine des écoles. J'ai vu, dit Buonafede, en 1740, les restes vivants du cartésianisme napolitain dans la personne du célèbre Grimaldi. En d'autres parties de l'Italie nous trouvons l'abbé Gonti et le P. Fortunati. L'abbé Gonti, vénitien, soutint contre Leibniz le principe cartésien de la conservation de la même quantité de mouvement dans Tunivers. Il a écrit sur les sujets les plus divers, sur les belles-lettres, les beaux-arts, les mathématiques, la physique; il a même composé des poésies philosophiques, parmi lesquelles on remarque un poëme en faveur de l'optimisme, intitulé le Bouclier de Pallas. Ajoutons qu'il est l'auteur d'une Explication du Parménide (3). A Brescia, le P. Fortunati publia une logique cartésienne, imitée de VArt de penser ^ comme
(1] Consio, Fragments philosophiques, t. III, p. 137. Voir aussi une lettre de Leibniz à Fardella, en lfi97, où il est question des monades. (Éd. Dntens, t. II, part. I, p. 234.) M. Foucher de Careil a publié deux lettres inédites de Leibniz à Fardella en 1690, où il est principalement question de la nature du corps.
(2) « Etsi inextensum et insectile pnnctum est^ ex ipso tamen tanquam ex fonte extensio omnis ortuni ducit. » Page 76.
(3) Prose e poésie del signer ahate Antonio Conii^ in-4o, 1727.
celle de Fardella, où il se propose, dit-il dans la préface, de substituer aux questions inutiles et difficiles de bonnes règles de critique. A Rome, le P. Venturelli osa prendre la défense de Descartes contre le bibliothécaire Agnani {\\ Comptons aussi Muratori parmi les philosophes italiens qui ont été favorables à Descartes. Muratori a réfuté le scepticisme de IJuet et les principaux articles de sa Censure de h philosophie cartésienne (2).
Nous citerons encore à Rome, et à la cour même des papes, un émule du cardinal de Polignac, l'auteur d'un poSme latin en l'honneur de Descartes, Benoît Slay (3). Stay expose en vers le système de Descartes, qu'il proclame le plus grand philosophe qui ait jamais existé, et qu'il célèbre avec non moins d'enthousiasme que l'auteur de V Anti-Lucrèce. Après avoir, dans le troisième livre, décrit tous les avantages matériels et intellectuels de la France, il ajoute que tout cela n'est rien en comparaison de la grandeur et de la majesté des découvertes de Descar/éis;
EJuB qui nobiB rationera invenit eam qua In cœlo quidquid peragi terraque videtur, Veriusex adyto divini i)ectoris edit Sacri quam tripodes, laurus cortinaque Phœbi ; Gallus et hic, magno se Gallia tollit aluoino.
Voici en vers italiens, par un poète et philosophe contemporain (4) que Gerdil cite, sans le nommer, la preuve cartésienne de l'existence de Dieu par l'idée de l'infini :
(1) Lettera delP, Venturelli a P, Maestro Agnati, bibliotecario casarettense di Roma^ intoruo il libro, Philosophia neopalœa. Rom . , 1 73S.
(2) Traitato délie forze dell* intendimento umano^ par Maratori. Ven. 1735, in-8.
(3) Né à Raguse en 1714, secrétaire pour les lettres latines de trois papes, Clément XIII, Pie VI et Pie VU, mort à Rome en 1801. Quand il publia son poëme, il n'avait pas connaissance de celui du cardinal de Polignac, qui était encore manuscrit. Il fit aussi un poëme sur le philosophie de Newton.
(4) Dans son Traité sur les idées en gën&al et les différentes manière d'apercevoir les objets.
Par nclla mente ho il sîmuLicro impresso D^inente perrettissinio, infinito.
E forso questo an cor vien da me stesso, Da ridea di me stesso in me scolpito : Ma finito son io, ne puô riflesso Causar d*ente infinito ente finito :
Dunqne infinita e fuor di mesostanza, S*in me d'ente infinito è la sembianza.