‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 5)Chapitre 59 sur 77 · II · texte numérisé non relu

II

jusqu'aux êtres organisés et vivants. La physique de Descartes, à ne considérer que la partie mécaniquejui semble conçue si habilement qu'elle dépassetoutce que les anciens ont imaginé de mieux, mais il l'accuse de favoriser l'impiété et l'athéisme, de détruire lès causes finales, la preuve de l'harmonie de l'univers, et de mettre les tourbillons et la matière subtile à la place de l'intelligence de Dieu. Il ne comprend même pas comment les cartésiens gardent encore ce Dieu désormais inutile. Cependant, à la différence de Parker, Cudworth n'accuse pas Descartes d'être un athée de propos délibéré ; il ne peut se résoudre à placer parmi les ennemis de la divinité le philosophe qui a établi tant de principes et de preuves qui les confondent (1).

Selon Cudworth, l'étendue toute seule est l'essence des corps bruts, mais non des corps organisés. Il accuse le mécanisme appliqué aux corps organisés d'accoutumer à se passer de Dieu en faisant dériver l'ordre, l'harmonie et la vie elle-même du mouvement et de la matière. Si, entre Dieu et la matière, on ne place pas vme certaine nature animée d'un souffle vital, obéissante aux ordres divins, mais disposant et tempérant tout par sa propre force, il n'y a plus de vraie piété. Otez cet intermédiaire, ou la matière produira et dirigera elle-même se? mouvements, ou Dieu, de sa propre main, et sans instrument, opérera tout dans le monde; ainsi, ou on va droit à l'athéisme , ou on charge Dieu des plus petits soins et de détails inftnis qui sont indignes de lui, et on le fait immédiatement responsable de tous les défauts qui sont dan> son ouvrage. Cudworth restitue donc la vie au monde en lui donnant une nature plastique universelle, c'està-dire, une âme spirituelle par qui Dieu agit, une âme qui, aveugle et sans conscience, pénètre dans toutes les partie^ de la matière, et réalise avec une merveilleuse précision le> plans de l'éternel architecte. Au-dessous de cette naluiv

(1) The Irut ialellectuel sydeni oftheuniverse^ ^ros in-folio, traduit es latin par Mosheim.

plastique, ou de cette âme du monde, il place une multitude d'autres âmes ou natures plastiques qui animent et informent, avec la sûreté de Tinstinct et sans conscience, tous les corps organisés sans exception. A Thomme aussi il donne une nature plastique qui esi une puissance inférieure de Tâme raisonnable. Tel est le système que Cudworth oppose à Descartes, tel est l'intermédiaire qu'il cherche à rétablir entre le pur mécanisme et la pure pensée (1).

Mais, malgré l'opposition des platoniciens et des péripatéticiens, des théologiens et des partisans de Hobbes, la philosophie cartésienne eut une certaine influence en Angleterre. Si elle est bannie de l'université d'Oxford, elle semble avoir réussi à s'établir dans celle de Cambridge. La physique de Rohault, traduite en latin et en anglais, y fut adoptée jusqu'à Newton comme un ouvrage classique. Le plus célèbredes traducteurs du Traité de|Rohault est Samuel Clarke, qui en fît deux traductions, l'une en latin, l'autre en anglais (2). Celle en latin, à laquelle il joignit le commentaire d'Antoine Legrand et des notes tirées des principes de physique de Newton, eut en peu de temps six éditions. Clarke abandonna plus tard la physique de Descartes pour celle de Newton (3), mais en demeurant fidèle à l'esprit et aux grands principes de la métaphysique de Descartes, qu'il avait puisés à l'université de Cambridge.

(1) Voir la dissertation, Upon the plastic nature^ intercalée entre le chap. III et le chap. iv du 1" livre. Pour plus de détails sur les natures plastiques nous renvoyons au chap. xii de notre ouvrage sur le principe vital et Vdme pensante,

(21 Treatise of physics with annotations by D' Clarke, — Jacobi Rohaulti physica latine vertity recensuit, aclnbtationibus ex illv.strissimi fsaaci Newtoni philosophia maximam partem haustiSy ampli ficavit et or~ navit Samuel Clarke, Lond., 1723, gros in -8.

(3) Il ne prend pas, dit-il dans la préface, pour un oracle tout ce qu'avance son auteur; plusieurs de ses nsscrtions ont été ronverséos par les découvertes modernes ; mais il faut que les adversaires mêmes de l'auteur avouent, malgré eux, que la plupart sont vraies ou du moins ont la plus grande vraisemblance.

Les doctrines de Glarke sur l'âme et sur Dieu, malgré les diversités dans les détails, ont une étroite parenté avt j la philosophie cartésienne. Tout en critiquant les preuvc> de l'existence de Dieu de Descartes (1), lui-même il s'appuie sur ridée d'un être nécessaire, infini, qu'il croit inséparable de la conscience de notre imperfection.

La Physique de Rohault n'est pas le seul ouvrage cartesien français qui ait été réimprimé à Cambridge ou à Londres et traduit en latin ou en anglais. La Logique de Pod- Royal eut aussi plusieurs éditions en anglais et en latin (f . La même année où avaient paru en France le Traité il rexistence de Dieu de Fénelon et la Vie de Descartes p. Baillet^ ils étaient traduits et publiés en anglais.

A la suite de la philosophie de Descartes, celle de Malebranche eut aussi quelque vogue en Angleterre. Il y e\x[ deux traductions de la Recherche de la Vérité^ Tune par Levassor, ancien oratorien, précédée d'une Histoire de l> querelle d Arnauld et de Malebranche y l'autre par Haylor^ qui eut deux éditions (3). Louis Racine, dans une épîlrekJeau- Baptiste Rousseau, fait allusion à ce goût de l'Angleterre pour Malebranche :

Peu contents de nos biens nous vantons ceux des autres, Nos voisins autrefois vantaient aussi les nôtres.

(1) Traité de Pexùtenceet des attributs de Dieu^ chap. iv, in-l?,éditi' Carpentier, 1843, avec une introduction de M. Jacques.

(2) Walch histbr, log.f lib. II, cap. i.

(2) L'auteur de cette traduction est Broock Taylor, mathématicien, nrsicien, peintre, dont l'esprit était tourné vers les spéculations philosopK ques et religieuses. Secrétaire de la Société royale, il donna sa démissio::. en 1 708, pour ne plus s'occuper .que de sujets de morale et de religic: Il est l'auteur d'une Contemplatio pkilosophica, et eut une controver^^ avec René de Montmort sur certains points de la philosophie de Ma>branche. Il est mort en 1731. A la première édition de sa traduction de U Recherche de la Vérité il a ajouté le Traité de la nature et de la grd ■ i' ]& Défense contre le P, Valois^ Lond., 1G94, in-4o. La deuxième conti- ^ en outre un Discours sur la lumière qui^ selon Taylor, est du même au teur, et lui a été communiqué en manuscrit par une personne de qualiU en Angleterre. Lond., 1700, in-folio.

Éprise du plus grand de nos méditatifs, Londres applaudissait à ces spéculatifs.

Qui dans le sein de Tètre en qui tout est visible, Contemplaient l'étendue, immense, intelligible ; Archétype en qui seul je vois, sans le savoir, Les objets qu'ici-bas de mes yeux je crois voir.

La philosophie malebranchiste eut même à se défendre, en Angleterre, de favoriser par ses principes la secte des quakers. Le plus célèbre des disciples anglais de Malebranche est John Norris (1), un des philosophes et des théologiens les plus distingués de la fin du dix-septième siècle en Angleterre. Dans un Traité de l'accord de la raison et de la foi (2), il soutient, comme Malebranche, Tunité de la vraie philosophie et de la vraie religion, fondée sur leur unité dans la raison divine. En outre, il a donné une exposition enthousiaste et poétique de la philosophie de Malebranche dans son Essai d'une théorie du monde idéal et intelligible. Ce titre platonicien révèle Tesprit de l'ouvrage. Il est divisé en deux parties, dont la première a pour objet ce monde idéal en lui-même , et la seconde dans son rapport avec Tentendement humain (3). Quoi de plus important, selon Norris, que ce monde idéal qui est en nous, ou en qui nous sommes, ce monde de la lumière et de la vérité, de Tordre essentiel, de la proportion et de la beauté, et cependant quoi de moins connu? Nul n'y a pénétré plus avant que Malebranche, le grand Galilée de ce monde intellectuel. C'est lui qui a donné le point de vue, et, quelque découverte qu'on y puisse faire après lui, ce sera par son télescope. Il a cherché la vérité dans sa vraie patrie, mais ce grand Apelle n'a peint qu'à moitié la céleste beauté, et je suis effrayé, dit Norris, de ce que cette

(1) Né en 16GT,-mort en 1711.

(,2) An account of reason and faith in relation to the mysteries of christianiiy, in-8, 1657.

(3) An essay towards the iheory of the idéal or intelligible world desiyned for two parts^ the firsi considering it absolutely in itself^ and the second in relation to human undersianding 2 gros vol. în-8. Le premier est de 1701, et le second de 1704.

310 PHILOSOPHIE CARTESIE!CfE.

peinture aura à souffrir, quelle que soit la main qui Tachève.

Indépendamment de leur état naturel, toutes les choses ont un état idéal. Ce qui est nécessaire, permanent, immuable, ce qui est l'original de ce qui est, ce qui contient éminemment en lui, et d'une manière intelligible, tout ce qui existe dans le monde naturel, ce sur quoi se fonde et se mesure toute réalité, tout ordre et toute beauté, voilà rétat idéal des choses. Le monde idéal est en Dieo, il est Dieu lui-même; Dieu, avant de créer les choses, a dû d'abord nécessairement contempler leurs idées au sein de ^a sagesse infinie ; c'est là le monde intelligible, éternel mo> dèle d'après lequel Dieu a tout fait. Quand tous voyez sur une lettre une empreinte de cire, aussitôt vous pensez ao sceau qui lui a été appliqué; à plus forte raison, l'admirable ouvrage du monde nous force-t-il de concevoir un type, un sceau d'après lequel il a été formé.

Comme^ en dehors de Dieu, il n'y a rien que de temporel et de contingent, il faut bien que nous placions en lui ces idées revêtues des caractères d'éternité et de nécessité qui apparaissent à notre intelligence; ainsi est démontrée irrésistiblement Texistence d'un monde idéal, existence bien plus certaine que celle du monde sensible. Émanation nécessaire de Dieu, le monde idéal est en effet cerUiio à priori par sa cause, tandis que le monde naturel, décret arbitraire de sa toute-puissance, n'a qu'une certitude à posteriori par l'elfet. De la raison dépend la certitude du premier, et des sens seulement la certitude du second. 11 est vrai qu'en sa faveur on invoque la révélation, mais la foi aux monuments de la révélation ne repose-t-ellc pas elle-même sur la foi au témoignage des sens ?

Norris conçoit ces idées comme certains degrés dififérent^ d'être et de perfection dans la divinenature, degrés qui , selon qu'ils correspondent actuellement aux choses, ou bien en tant qu'imitables et participables par elles, sont dits les formes exemplaires ou les idées de ces choses. Gomme elles ne sont qu'un rapport de l'essence divine avec les choses

qui existent au dehors, leur diversité et leur multiplicité ne porte nulle atteinte à la simplicité de Dieu. L'idée de matière elle-même n'altère en rien sa spiritualité, parce que la matière n'est en Dieu que par son idée, ou d'une manière éminente et purement intelligible. Norris distingue, dans les idées, Vesse reprœsentativum par qui elles sont finies, et Vesse reafepar qui elles sont infinies et identiques avec l'essence même de Dieu.

Entre les idées divines il y a des rapports éternels qui constituent des vérités éternelles, objets de l'entendement divin. Nol'ris insiste sur les caractères et sur l'importance de ces vérités éternelles. Il signale, comme un point dangereux de la philosophie carlésienne, que, d'ailleurs, il proclame excellente, la dépendance où Descartes veut les mettre à l'égard de la volonté divine. Les vérités mathématiques, physiques et morales étant en eflet réduites à une nécessité purement hypothétique, il n'y aurait plus de science, plus de morale, plus rien que de contingent. Pour éviter ces conséquences , il faut admettre , avec saint Augustin, dont Norris multiplie les citations, que la vérité est l'essence môme de Dieu. Il appelle Arnauld anti-idéaliste pour avoir combattu cette doctrine. Enfin, un dernier chapitre de cette première partie est consacré à célébrer les beautés de ces vérités éternelles, et les douceurs de la contemplation. Heureux, s'écrie-t-il, l'homme contemplatif!

Quel est le rapport de ce monde idéal avec notre entendement? Gomment pensons-nous, comment connaissonsnous les objets ? Ici encore Norris suit fidèlement Malebranche. D'abord tout ce qui est dans l'esprit, sensation^ volition, jugement, est immédiatement perçu par soi, sans idée, étant plus intime à Tesprit qu'aucune idée possible. En outre, parmi les objets placés en dehors de nous, il en est aussi qui sont intelligibles par eux-mêmes, tel est Dieu intimement présent à nos âmes, et que rien, en raison de son infinité, ne peut représenter, telles sont aussi les vérités éternelles, objets de la béatifîque vision.

Quant aux autres êtres matériels , ou môme spirituels, nous ne pouvons les connaître que par Tinterniédiaire d'espèces intelligibles , ou d'idées les représentant à Tentendement. Ces idées, seuls objets de nos perceptions, résident en Dieu. Les idées par lesquelles nous voyons les choses sont donc les mêmes que celles par lesquelles Dieu les voit et les produit. De même que Malcbranche, Norris distingue l'idée, qui seule est en Dieu, et seule est absolue, du sentiment qui est en nous, et qui est contingent, distinction par laquelle il explique aussi comment nous voyons tout en Dieu, sans qu'il y ait rien en lui de contingent et de mobile. Sans cesse il s'appuie de la double autorité de saint Augustin et de Malebranche, et il parle toujours de Descartes avec une sorte de vénération. Telle est la douceur de son âme qu'il craint qu'on s'autorise de l'automatisme, dont il est cependant partisan , pour maltraiter les bêtes. Il supplie qu'on continue à traiteî ces pauvres créatures comme si elles avaient le sentiment et l'intelligence que le vulgaire leur attribue, lie fréquentes élévations, des hymnes à la divinité sont encore un trait commun entre Norris et Malebranche. Il fut oblig/' par les évêques anglicans de montrer que sa doctrine éc la vision en Dieu n'était pas la lumière intérieure de^ quakers, et de se défendre contre le soupçon d'être de leur parti. Cependant il avoue quelque pari que, si les quakers entendaient bien leur propre doctrine, ils ne seraieit pas éloignés de ses sentiments (1).

(1) Thomas Backer*s Reflech'ons upon leaming, Lond., 1718, ch. \\\\ Dans la Seconde Lettre sur les Anglais, Voltaire fait ainsi parler y quaker : « Quand tu fais mouvoir un dotes membres, est-ce ta propr force qui le remue ? Non sans doute, car ce membre a souvent des nie ■ vements involontaires. C'est donc celui qai a crt>é ton corps qui meut c corps de terre. Et les idées que reçoit ton âme, est-ce toi qui les forme Encore moins, car elles viennent malgré toi. G^est donc le créateur de r Ame qui te donne des idées ; mais comme il a laissé à ton cœar la libei \. il donne à ton esprit les idées que ton cœur mérite ; tu vis dans Dieu, :• agis, tu penses dans Dieu ; tu n*as donc qu'à ouvrir les yeux à cette mière qui éclaire tous les hommes, alors tu verras la vérité, et la feij.-

Comment ne pas reconnaître aussi, à travers bien des dissemblances, un air sensible de parenté entre Malebranche et Berkeley, un des esprits les plus ingénieux, les plus hardis et les plus originaux dont s'honore la philosophie anglaise (1)?Une étude complète de la philosophie de Berkeley aurait sans doute un grand intérêt, mais il ne s'agit ici que d'un court rapprochement entre l'auteur des Dialogues (Tlfylas et de Pkilonoûs eiVsuieuv de\s,Iieckerchedela Vérité.

Le but de Berkeley est de ruiner la croyance à l'existence du monde extérieur, afin de couper court aux mauvaises doctrines qui envahissaient l'Angleterre, au scepticisme et à l'athéisme, et surtout au matérialisme. Il prend pour point de départ les principes de Locke sur la connaissance humaine, mais bientôt il s'en écarte, ou du moins il en tire des conclusions que Locke n'eût sans doute pas plus acceptées que la vision en Dieu de Malebranche. L'idée d'une prétendue vraie nature des choses, ou de l'existence de la matière, est, suivant Berkeley, .une idée extraordinaire, raffinée, pleine d'absurdités et de contradictions, la source du scepticisme et de tous les paradoxes des philosophes. Quand Malebranche cherchait à démontrer que

voir. — Eh ! voilà le P. Malebranche tout pur, m'écriai-]e. — Je connais ton Malebranche, dit-il, il était un peu quaker, mais il ne Tétait pos assez. »

(1) Berkeley est né en Irlande en 1684. Doué d'unegrande piété^il sedestina à Tétat ecclésiastique et prit ses grades en théologie. Il voyagea quatre ans sur le continent, et fit un assez long séjour en Sicile* C'est à son retour qu'il aurait eu, d'après Dugald-Stewart, cet entretien avec Malebranche sur l'existence pu la non-existence de la matière où celuci-i s'échauffa au point d'aggraver le mal dont bientôt après il mourut. Nous ne trouvons nulle trace de cette anecdote suspecte dans le P. André et le P. Adry. Après une mission religieuse dans les colonies anglaises, il fut nommé en 1734 évoque de Gloyne en Irlande où il résida jusqu'à sa mort en 1753. Ses principaux ouvrages philosophiques sont: le Traité de la vision, en 1709. — Traité sur les principes de la connaissance humaine^ in-12, 1710. 7- Dialogues entre Hylas et Philonoûs, 1 vol. in-12, 1713. — Alciphron ou le petit philosophe^ contenant une apologie de la religion chrétienne contre ceux gu^on nomme^ les esprits forts, 2 vol. in-12, 1734. Une édition en 2 vol. in-4 des œuvres complètes de Berkeley a paru à Londres en 17 84.

Tcsprit ne connaît immédiatement que ses idées et nullement les objets, dii moins ne se faisait-il pas cette singulière illusion d'être en accord avec le sentiment du genre humain, et d'avoir en sa faveur le sens commun. Berkeley, au contraire, se persuade qu'il est le véritable interprète du sens commun contre les subtilités et les fictions de quelques philosophes. Revenir à l'idéalisme, c'est-à-dire n'admettre que l'existence des idées, c'est revenir, dit-il, aux simples leçons de la nature, après avoir erré longtemps dans les labyrinthes sauvages de la philosophie, a Je vous assure, Hylas, que je ne prétends point faire des systèmes. Je suis de la trempe ordinaire, assez simple pour en croire à mes sens et pour laisser les choses dans l'état où je les trouve (I). »

En effet, le genre humain, d'après Berkeley, croit que cela seul existe qui est aperçu par lui, et en tant qu'il est aperçu par lui. Ce qu'il voit, ce qu'il sent, ce qu'il touche, ce qui tombe sous sa conscience^ et rien de plus, voilà ce qu'il juge exister réellement. Le genre humain fait donc consister toute la réalité dans ses idées , et se trouve ainsi , sans le savoir, idéaliste à la façon de Berkeley. Voici comment, dans ses dialogues, si vifs et si ingénieux, il fait raisonner Philonoûs , qui n'admet d'autre réalité que celle de l'esprit et des idées, contre Hylas, le défenseur malheureux de la matière. Les choses sensibles , qui seules peuvent être immédiatement aperçues par les sens, sont les qualités sensibles, la lumière, la chaleur, le son, la couleur, etc. Or, Philonoûs, c'est-à-dire Berkeley, prenant -ces qualités les unes après les autres, démontre qu'elles sont relatives, personnelles, affectives, d'oîi il conclut qu'elles ne peuvent avoir d'existence que dans notre esprit. Avec la même argumentation il réduit les qualités premières elles- mêmes, l'étendue et la solidité, à de pures sensations qui ne correspondent à rien de réel en dehors de nous.

(O Ùiaioguei dCtIylas et de Phiionoûs^ f dialogue.

Qu'est-ce donc que le corps ? Un corps en particulier, notre propre corps, par exemple, n'est rien de plus qu'une réunion de qualités et d'idées dont toute la réalité consiste dans la perception qu'^n a notre esprit ; tous les corps en général ne sont que des collections d'idées et de sensations. Berkeley se défend néanmoins de changer les choses en idées, car tout au contraire, dit-il, ce sont les idées qu'il change en choses : « ces objets immédiats, dit Philonoûs à Hylas , qui selon vous ne sont que des apparences des choses, ce que je fais moi, c'est de les prendre pour autant d'êtres réels (1). »

De cette prétendue règle, que nous ne connaissons rien que par les idées, ou plutôt que nous ne connaissons que des idées, Berkeley, comme Malebranche, excepte l'âme et Dieu. Je sais immédiatement par la conscience que je suis un esprit ou une substance pensante. Les idées sont des choses destituées d'activité, tandis que l'esprit est actif; or ce qui aperçoit les idées, ce qui pense et ce qui veut, ne saurait être une idée ni ressembler à une idée. Dieu, à la différence de l'esprit et des idées, ne nous est connu que par la voie de la réflexion et du raisonnement, et par l'espèce d'image pensante et active que nous en trouvons au dedans de nous (2).

Mais comment nous élevons-nous jusqu'à Dieu, et quel est le rapport de Dieu avec les idées ? Les choses, selon Berkeley, ne sont que l'assemblage de certaines sensations ou idées qui se manifestentsimultanéraent dans notre esprit ; il n'y a dans le monde que des idées, et jusqu'à présent nous ne connaissons que notre esprit qui les perçoive. Est-ce h dire qu'elles n'existent qu'au moment où nous les percevons et que, dès que nous ne les apercevons plus, dès qu'elles disparaissent, elles cessent d'exister? Berkeley n'admet pas que, notre esprit anéanti, le monde des idées luimême soit anéanti, ou que les choses susceptibles d'être

(1) 3« Dialogue.

(2) Ibid,

aperçues n'existent plus, du moment que nous avons cessé de les apercevoir. Les idées des choses sont en nous, mais elles ne viennent pas de nous; elles sont indépendantes de notre volonté, elles se produisent, elles disparaissent sans nous et malgré nous. Il faut donc leur attribuer une autre qualité que celle d'être aperçue par nous, c'est-à-dire leur donner une existence indépendante de notre esprit.Mais des idées ne peuvent exister ailleurs que dans un esprit; il y a donc nécessairement d'autres esprits qui contiennent les idées des choses sensibles , pendant les intervalles qui s'écoulent entre les moments où nous les apercevons, des esprits où elles résidaient avant que nous fussions, et où elles résideront quand nous ne serons plus. Mais ces autres esprits, finis comme le nôtre, ces esprits qui commencent et qui finissent, qui sont sujets à des intermittences et à des défaillances, ne peuvent eux-mêmes offrir aux idées, et encore à quelques idées seulement, qu'une résidence instable et passagère. S'il n'y avait que de pareils esprits pour leur servir d'asile , un nombre infini d'idées périrait à chaque instant, et la réalité des choses sensibles, soumise à de continuelles fluctuations, serait bientôt anéantie. Tel est le fondement d'une preuve de l'existence de Dieu qui semble àBerkeley aussi simple, aussi décisive et claire qu'originale.

Si les idées existent réellement, si elles ne viennent et ne dépendent; pas de nous, ne faut-il pas nécessairement conclure qu'il y'a un esprit infini, qui en est le siège, dans lequel elles résident, et qui aperçoit éternellement toutes les idées possibles , tandis que nous ne les apercevons que partiellement et par intervalles? Autant donc il est certain que nos idées du monde sensible existent réellement, autant il est certain qu'il existe un esprit infini, et présent partout, qui contient et soutient le monde tout entier des idées et qui nous les représente, suivant lès règles qu'il s'est prescrites à lui-môme, règles que nous appelons les lois de la nature. Telle est la démonstration irrésistible ^ar laquelle il se flatte de confondre infailliblement les

"«tisans de l'athéisme. Quoi, en effet, dit-il, de plus sini-

pie que de conclure de l'existence d'idées dans notre esprit, à un esprit infini en qui résident toutes les idées possibles et qui les communique à nos esprits bornés (1) ?

Enfin, de même que Malebranche, Berkeley considère Dieu comme le seul agent et comme l'auteur unique et im médiat, conformément aux Écritures, de tous ces effets que quelques païens et philosophes de nos jours ont coutume d'attribuer à la nature.

Telle est, au premier abord, la ressemblance entre cette doctrine et celle de Malebranche, que chacun dirait avec Hylas ; a N'êtes-vous donc pas aussi du sentiment que nous voyons toutes choses en Dieu ? Si je ne me trompe, ce que vous avancez revient à peu près à cela. «Cependant Berkeley proteste contre le sentiment qu'Hylas lui attribue, et il insiste sur certaines différences entre sa doctrine et celle de Malebranche (2). Il pense, il est vrai, que les choses que nous apercevons sont connues par l'entendement d'un esprit infini, et produites en nous par sa volonté, mais il ne ditpas, ce qui lui semble impossible à comprendre, que nous voyons les choses en apercevant les attributs de la substance intelligible de Dieu qui peuventnousles représenter. Ainsi nous ne voyons pas, selon Berkeley, les chosesen Dieu, mais Dieu produit en nous les choses que nous voyons et qui sont toutes contenues dans son entendement. Enfin Berkeley reproche à Malebranche d'avoir conservé la réalité sensible, quoique dans son système, comme dans le sien, elle n'ait aucune utilité ni aucun but. Que penser, dit-il, d'une opinion dans laquelle le monde entier a été créé en vain (3) ? Quoi qu'il

(1) Voir le 2e et le 3« dialogue.

(2) U proteste de la môme façon dans Aîciphron : « Je me tenais en garde contre une certaine hypothèse métaphysique suivant laquelle nous voyons toutes choses en Dieu par l'union de l'âme humaine avec l'esprit divin. — Pour ce qui regarde cette hypothèse, répond Eiiphanor, je vous assure que je suis aussi peu tenté de l'admettre que vous (4^ dialogue). »

(3) Malebranche ne conservait le monde que sur la foi de la Bible et de la révélation; Berkeley, interprétant la Bible à sa façon, prétend que Dieu n*a pas créé le monde^ mais les idées ou les images que nous nous faisons du monde.

5i8 PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.

en soit de ces diffcronccs, Berkeley se rattache néanmoins éiroiteraenl à Malebranche parles deux grands principes qui sont les fondements de sa doctrine, à savoir, que ]es seuls objets immédiats de nos perceptions sont les idées^ et que les idées sont en Dieu (1).

Ainsi, après avoir franchi le détroit avec Antoine Legrand, le cartésianisme a eu une certaine influence en Angleterre, surtout à l'université de Cambridge, pendant la période philosophique qui s'écoule à partir de Bacon et de Hobbes, jusqu'à Locke et à Newton. Dans Locke lui-mênrie et dans V Essai sur Ventendement humain il ne serait pas difficile de découvrir plus d'une trace de l'influence de Descartes. Ce sont les ouvrages de Descartes, Locke l'avoue , qui avaient fait briller à ses yeux une lumière nouvelle, et l'avaient' ramené à l'étude de la philosophie, dont il s'était tout d'abord dégoûté à l'université d'Oxford (2). Un philosophe anglais, Dugald-Stewart, constate lui-môme l'heureuse influence, sur la méthode psycho/cg'/que de Locke, de cette distinction si nette entre Tesprit et la matière, par laquelle Descartes lui seul, dit-il, a fait faire à la science de l'esprit un plus grand pas que tous les au-

(1) « Les Dialogues d'Hylas et de Philonoûs^ dit Dugald-Stewart, ne sont, pour ainsi dire, qu'un développement élégant et ingénieux de quelques-uns des principes de Malebranche poussés à des conséquences paradoxales, mais naturelles, que Malebranche paraît avoir parfaitement aperçues sans vouloir les avouer, m Histoire abrégée des sciences métaphysiques, t. II, p. 260, traduit par Buchon.

A la suite de Berkeley, parmi les philosophes anglais qui se sont plus ou moins inspirés de Malebranche, il faut placer Arthur Collier, son contemporain, qui, en 1713, publia un ouvrage intitulé C lavis universalisa où, dans rintérêt de la religion, il cherche h démontrer la non-existonce du monde extérieur, avec cette épigraphe empruntée à Malebranche : Vulgi assensus et approbatio circa materiani est certum argumentum falsitatis istius opinionis cui assentitur. Cet ouvrage très-rare, dit Reid, a été réimprimé à Londres, en 1837, dans le Recueil des traités métaphysiques du dix-huitième siècle.

(2) « Les premiers livres qui donnèrent quelque goût de Tétude de la philosophie à M. Locke, comme il l'a raconté lui-môme, furent ceui de Descartes. » (Leclerc, Éloge de Locke, Bibliothèque choisie^ t. YI.)

très philosophes ensemble. Aussi n*h6site-t-il pas à dater l'origine de la vraie philosophie de Descartes plutôt que du Novum organum de Bacon et de VEssai de Locke (1). Dans ce que l'école écossaise a de meilleur, combien plus encore ne trouverions-nous pas de réminiscences cartésiennes I

Ainsi nous pouvons faire honneur au cartésianisme d'avoir modéré, en Angleterre, la tendance des esprits vers un empirisme excessif, et d'avoir introduit dans la philosophie anglaise la méthode psychologique ignorée de Bacon et de Hobbes. Si on considère avec impartialité ce que Locke, pour la science de l'entendement humain, et Newton, pour celle du monde, doivent à Descartes, il est juste de dire avec d'Alembert : « Concluons de toute cette histoire que l'Angleterre nous doit la naissance de cette philosophie que nous avons reçue d'elle (2). »

(1} Histoire des systèmes philosophiques^ [** yol.» p. 194 et 216. (2) A la fin du discours préliminairo de l'Encyclopédie.

Page 1