CHAPITRE XXIX
Révolution pbilosophiqae du dix-huitième siècle. — Causes du triomphe de Loc](.e. — Association de sa philosophie avec la cause des réformes et de la liberté. — Le cartésianisme étranger au mouvement social et politique, protégé par l'autorité, et combattu par les libres penseurs comme un obstacle aux progrès do la raison . — Discrédit des spéculations métaphysiques. — Enthousiasme pour la méthode expérimentale des sciences physiques. — Négation de ce qui dépasse' la sphère de l'expérience sensible. — Tendance de la philosophie du dix-septième siècle à absorber tout en Dieu. Tendance contraire de celle du dixhuitième k éliminer Dieu de la science et du monde. — Voltaire chef de cette révolution philosophique. — Voltaire apôtre de Locke et de Newton. — Lettres anglaises, — Guerre contre le spiritualisme de Descartes et contre les idées innées. — L'existence de Dieu et celle d'une justice absolus défendue par Voltaire. — Scepticisme sur les attributs de Dieu et sa providence. — Optimisme et fatalisme. — Physique de Newton opposée à celle de Descartes. — Maupertuis, Discours de la figure des astres, — Éléments de philosophie de Newton par Voltaire. — Privilège refusé par d'Aguesseau. — Défenseurs de la physique de Descartes. — Fontunelle. — Dialogues sur la pluralité' des mondes , Éloge de Newton , Tourbillons cartésiens. — L'attraction traitée de qualité occulte. — Mairan. — Éloge de Privât de Molières. — Aveu des difficultés inhérentes aux tourbillons. — Vains efforts pour sauver les principes de la physique de Descartes.
A partir de Bayle s'arrêtent les progrès, les développements originaux et les conquêtes du cartésianisme français. Mais nous avons encore à suivre son histoire jusqu'à la fin du dix-huitième siècle^ et à exposer les principales causes de sa décadence. Au milieu du dix-huitième siècle, comme au milieu du dix-septième, tout change en France sur la scène philosophique. Le cartésianisme ne disparaît pas, mais il tombe au second rang. Une autre philosophie prend la faveur et Tempire ; une autre métaphysique, une autre physique entraînent et passionnent
tous les esprits. Le grand Descartes n'est plus qu'un rêveur, les idées innées et les tourbillons sont des cliimères, non moins méprisées que la philosophie scolastique ellemême.
Voltaire croit pouvoir fixer à Tannée 1730 le commencement de cette décadence de la philosophie de Descartes : « Ce n'est guère, dit-il, que depuis l'année 1730 qu'on a commencé à revenir en France de cette philosophie cbi- \ mérîque, quand la géométrie et la physique expérimentale ont été plus cultivées (1). » Cette date coïncide en effet avec l'introduction à l'Académie des sciences du système de NeMrton qui fut, comme nous le verrons, une des principales causes de l'abandon et du discrédit du cartésianisme, non-seulement pour la physique, mais aussi, par contrecoup, pour la métaphysique. On ne peut voir sans quelque élonnement l'étroite et superficielle philosophie de Locke triompher si facilement de celle de Descartes, et enthousiasmer les vives et généreuses intelligences du dir* huitième siècle.
Disons tout de suite, à l'honneur du dix-huitième siècle, que s'il a embrassé avec tant d'ardeur la philosophie sensnaliste, c'est peut-être moins en raison de sa valeur intrinsèque, et par pur amour des négations qu'elle renferme, qu'à cause des auspices heureux sous lesquels elle se présentait à des esprits avides d'indépendance et de progi*ès. Les persécutions religieuses, les revers et les désastres de la France avaient tristement marqué la fin du grand siècle. De là une réaction dans laquelle fut enveloppé le cartésianisme luimême. On oublia qu'il avait été persécuté, pour ne plus voir en lui qu'une philosophie goûtée d'un assez grand nombre de théologiens et de membres du parlement, et l'héritage en quelque sorte officiel du règne dont il avait été une des plus grandes gloires. Assurément le cartésianisme avait agi avec prudence et sagesse, au dix-septième siècle, en se bornant, suivant l'exemple et le précepte de
(1) Cmtûlofue dei éerîMt'iiff duiiécU de Luuii XiV.
RÉVOLUTION PHILOSOPHIQUÏ DU XYIIl* SIÈCLE. 857
Descartes, à la réforme de la philosophie, et en protestant contre toute arrière-pensée de régenter l'État. Mais ce qui lui a servi au dix-septième siècle, lui porte préjudice au dix-huitième, alors que tous les esprits se tournaient du côté des réformes sociales et politiques. La réforme de la philosophie et la réforme de Tindividu avaient été la préoccupation exclusive du dix-septième siècle ; la réforme de la société devait être la préoccupation non moins exclusive du dix-huitième. Ainsi le cartésianisme parut-il aux peu-séurs du dix-huitième siècle comme le représentant de l'esprit ancien, comme indifférent, sinon hostile à l'esprit nouveau, à l'esprit de réforme, aux progrès de la liberté et de la justice dans les sociétés. Quelle ne devait pas être, au contraire, la faveur du sensualisme se présentant comme le champion de cette grande Cause, sous le patronage de Locke et de Voltaire I
Non-seulement le cartésianisme n'éteit plus persécuté, sauf dans le sein de quelques Ordi'es religieux, tels que les jésuites, et seulement dansle cas d'une alliance, vraie ou supposée, avecle jansénisme, mais même il était protégé, et il avait en quelque sorte passé de l'opposition au pouvoir. S'il perdait du terrain dans les académies, il en gagnait dans la Sorbonne et dans le Parlement, dans les écoles et dans les cursus pkilosopkici. Mairan fait l'aveu de cette protection officielle de la philosophie de Descartes, dans son' éloge dé Privât de Molières, en 1741 : « H est vrai que le cartésianisme n'est plus interdit aujourd'hui, ni persécuté comme autrefois, il est souflert, peut-être est-il protégé, et peutêtre est-il important qu'il le soit à certains égards ; mais il a vieilli, mais il a perdu des grâces que lui donnait une persécution injuste, plus piquantes encore que celles de la jeunesse. »
Voltaire, Condorcet, Diderot se raillent de ces anciens adversaires des idées innées qui, tout d'un coup, en sont devenus les zélés protecteurs, des dévots qui veulent en faire un article de foi, après les avoir prises si longtemps pour une dangereuse hérésie. L'abbé de Prades demande
à ses censeurs de la Sorbonne depuis quand les idées ianées font partie du Credo (1). Nous verrons des chanceliers cartésiens refuser des privilèges à des livres de pure physique, uniquement parce qu'ils sont newtoniens ; nous verrons la Sorbonne, le parlement, des évoques intervenir en faveur des idées innées dans la fameuse thèse de Tabbé de Pradcs en 1751. Ainsi par la protection du pouvoir et par Tengouement aveugle d'un certain nombre de disciples qui s'étaient mis à jurer sur la parole du maître, comme ces péripatéticiens dont ils s'étaient moqués, le cartésianisme sembla être devenu, à son tour, un obstacle aux progrès de la raison. De là la vivacité extraordinaire avec laquelle il fut attaqué par les libres penseurs du dix-huitième siècle. Il porta aussi durement la peine, comme nous Tavons^ii par Bayle, des spéculations et des hypothèses téméraires où il s'était égaré. Descartes avec son spiritualisme abstrait, avec son automatisme et d'autres paradoxes, Spinoza avec son panthéisme, Malebranche avec son étendue mleWigibîe et ses causes occasionnelles, Leibniz avec son harmome préétablie, avaient dégoûté un certain nombre d'esprits de la métaphysique. De peur des chutes et des visions on ne voulut plus, pour ainsi dire, quitter la terre du pied, et l'expérience, par laquelle on voyaitles sciences physiques accomplir de si étonnants progrès fut proclamée l'unique vraie méthode, l'unique voie de salut. Le titre de philosophie expérimentale que se donna la nouvelle philosophie, la méthode d'observation et d'analyse qu'elle prenait pour drapeau, furent une des principales causes de son succès. Toutes les questions sur Dieu, sur l'âme, sur la destinée de l'homme, la nature des êtres, toutes celles enfin qui ne se résolvent pas par des données purement sensibles» ou ne s'en déduisent pas immédiatement, furent reléguées parmi les chimères. Ce qui dépasse la sphère de l'expérience sen-
(I) Voir VÉioge de Voltaire par Condorcet, )e Tombeau de ia Sorftonne par Voltaire, V Apologie de F abbé de Prades^ la Suite de V Apologie de Vabbé de Prades par Diderot.