‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 5)Chapitre 66 sur 77 · RÉVOLUTION PHILOSOPHIQUE DU XYIII* SIÈCLE · texte numérisé non relu

RÉVOLUTION PHILOSOPHIQUE DU XYIII* SIÈCLE

sible, le dix-huitième siècle le nie, ou bien, pour en savoir des nouvelles, il nous renvoie plus ou moins ironiquement à la révélation.

Signalons encore quelques autres traits de la philosophie du dix-huitième siècle, en opposition avec celle du dixseptième. Nous avons vu Tidée de Dieu dominer dans le cartésianisme au point d'absorber l'homme et le monde. Par contre la philosophie du dix-huitième siècle, lorsqu'elle ne nie pas Dieu, tend à l'écarter et à l'éliminer ^ pour mettre à sa place, sous le nom de nature, l'homme et le monde. Que d'efforts sincères n'avait pas faits la philosophie du dix-septième siècle pour vivre en bonne intelligence avec la théologie et démontrer l'accord de la raison et de la foi I Le dix-huitième siècle au contraire, à la suite de Bayle, se plaît malignement à les mettre en contradiction, et à tourner en ridicule la théologie tout entière par un perfide emploi de la distinction des vérités de la foi et de la raison. Égaré non -seulement par une fausse métaphysique, mais par une haine aveugle, dans cette guerre à outrance contre la théologie , il ne fera pas plus grâce aux vérités fondamentales de la religion et de la morale naturelle qu'aux subtilités de la métaphysique. La crainte de voir s'élever quelque pouvoir surnaturel qui s'impose à la libre raison, lui donne une sorte d'aversion pour le divin. Où finit ce qui se voit et se touche, là commence à ses yeux le mysticisme. Il portera cette horreur du mysticisme, et de toute espèce de joug, dans la morale elle-même , au point de proscrire l'idée mêm« de la justice pour mettre à sa place, sans nul déguisement, celle del'amour-propre et de l'intérêt, ou môme de prêcher l'émancipation des passions non moins ardemment que celle de la raison.

Telles furent les principales causes de la défaveur oîi tomba le cartésianisme, et tel fut l'esprit de réaction qui explique, sans les justifier, certains égarements de la philosophie du dix-huitième siècle . Pourquoi cet entraînement vers les doctrines matérialistes, athées, égoïstes, cette fièvre de négation et de scepticisme, cet acharne-

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ment contre les plus nobles croyances confondues à plaisir avec les superstitions et les préjugés? Encore une fois il n'en faut pas chercher d'autre cause que la guerre ardente de l'esprit nouveau contre l'esprit ancien. Si les libres penseurs du dix-huitième siècle semblent si fort se plaire à toutes les négations de l'empirisme, c'est pour chagriner et ébranler l'orthodoxie religieuse et politique , au risque d'ébranler en inême temps tous les fondements sans lesquels il n'y a plus ni société ni morale. Une machine de guerre contre le vieil édifice social, voilà ce que fut avant tout la philosophie de la sensation entre les mains des plus puissants réformateurs de l'époque , bien plutôt qu'une doctrine philosophique à la vérité de laquelle ils aient eu une foi profonde. De là en grande partie, suivant nous, le succès de la philosophie de Locke en France au dixhuitième siècle.

Le chef de cette guerre contre le cartésianisme fut Voltaire. C'est lui qui, l'attaquant à la fois par la métaphysique et la physique, porte les plus terribles coups; c'est lui qui donne le ton à toute la polémique anticartésienne du dix-huitième siècle, l'alimente d'arguments et de plaisanteries, c'est lui enfin qui donne la vogue aux doctrines qui allaient remplacer la philosophie de Descartes et de Malebranche.

Locke et Newton, il est vrai, avaient déjà pénétré en France par la traduction deCoste (1), et par des discussions au sein de l'Académie des sciences. Mauperluis avait publié son Discours sur la figure des astres. Mais, malgré Goste et Maupertuis, Locke et Newton, avant qu'ils eussent franchi le détroit sur les ailes brillantes et légères de Timagination de Voltaire, comme dit M. Cousin, n'étaient guère connus que d'un petit nombre de savants. Voltaire se fil leur interprète et, pour ainsi dire, leur héraut, dans ses Lettres sur les Anglais qui révélèrent à la France un nou-

(1) Cette traduction, faite boub les yeux de JLocke, est de 1700. Coste, réfugié protestant, traduisit aussi, en 1722, l'Optique de Newton.

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veau monde politique, littéraire et philosophique (1). Les trois lettres sur Locke, Newton et l'attraction furent le signal de la réaction contre le cartésianisme. Voltaire annonçait Locke à la France, encore cartésienne, comme le sage et le philosophe par excellence, et il sacrifiait sans façon tous les anciens et tous les modernes à Tauteur de V Essai sur r entendement humain : « Tant de raisonneurs, dit-il, ayant fait le roman de l'âme, un sage est venu qui en a fait l'histoire. »

Tout le dix-huitième siècle redira après lui , que la philosophie de Locke est à celle de Descartes et de Malebranche ce que l'histoire est aux romans (2). Non-seulement dans les Lettres anglaises, mais dans tous ses ouvrages. Voltaire professe la même admiration pour Locke : a Locke seul a développé l'entendement humain dans un livre où il n'y a que des vérités, et, ce qui rend ce livre parfait,

toutes ces vérités sont claires Ce grand homme est

dans la métaphysique ce que Newton est dans la connaissance de la nature (3). » D'AIembert, dans le discours préliminaire de l'^ncyc/operfte, dit aussi : a Locke créa la métaphysique à peu près comme Newton la physique. » Selon Voltaire, Locke est l'Hercule qui a posé les bornes de la métaphysique (4). En 1770, dans le Philosophe ignorant,

(1)Les Lettres sur les Anglais furent d'abord publiées à Londres et ne parurent en France qn*en 1734.

(2) Diderot, dans V Encyclopédie^ art. Lockb, Buflier, dans w^i Remarques sur divers traités de métaphysique,

(8) Catalogue des écrivains du siècle de Louis XIV.

(4) 11 écrit à Walpole en 1 768 : « Je peux vous assurer qtle personne avant moi ne connaissait en France la poésie anglaise ; à peine avait-on entendu parler de Locke. J'ai été persécuté pendant trente ans par une nuée de fanatiques pour avoir dit que Locke est THe^'cnle de la niéta* physique. » Dans le poëme sur la loi naturelle, il dit de Locke :

Et ce Locke, en un mot, dont la main courageuse A de l'esprit humain posé la borne heureuse.

Ayant appris que sa nièce lit Locke : « Je suis comme un vieux bonhomme de père qui pleure de joie de ce que ses enfants tournent au bien. Dieu soit béni de ce que je fais des prosélytes dans ma famille I » (Lettre à Tbariot> 1787.)

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comme en i728, dans ses Lettres sur les Anglais, il le proclame le philosophe par excellence : « Après tant de courses malheureuses, fatigué, harassé, honteux d'avoir cherché tant de vérités et trouvé tant de chimères, je suis revenu à Locke comme Tenfant prodigue qui retourne chez son père, je me suis rejeté entre les bras d'un homme modeste qui ne feint jamais de savoir ce qu'il ne sait pas, qui, à la vérité, ne possède pas des richesses immenses, mais dont les fonds sont bien assurés et qui jouit du bien le plus solide sans aucune ostentation, etc. »

Combien ne sait-il pas rendre cette philosophie attrayante et spécieuse par une certaine apparence de bon sens, par une merveilleuse lucidité, par ces formes légères et piquantes qu'il varie à l'infini ! Cependant il ne suit pas toujours avec fidélité les traces de son philosophe par excellence; il s'en écarte, tantôt pour améliorer et corriger sa doctrine, tantôt pour l'empirer. Il le Joue d'avoir osé quelquefois parler affirmativement, mais il le loue plus encore de savoir douter, et surtout d'avoir osé dire, que jamais peut-être nous ne pourrons savoir si un être matériel est capable de penser ou non. Voilà ce que Voltaire semble goûter et admirer, par-dessus tout le reste, dans la philosophie de Locke, et ce qu'il vante comme le dernier mot de la sagesse humaine. Il s'empare de ce doute, que Locke n'avait fait qu'insinuer en passant, pour le tourner contre le spiritualisme cartésien.

Qu'est-ce que l'âme ? Rien, selon Voltaire, qu'une simple faculté de la matière et des organes, et non ime personne; rien qu'une propriété, et non une substance, une abstraction réalisée, semblable à la déesse Mémoire des anciens. Autant vaudrait-il faire un Dieu du pouvoir secret par lequel la nature forme le sang. Combien n'a-t-il pas fallu que la raison de l'homme fût corrompue par la métaphysique, pour s'imaginer qu'il était un composé de deux êtres, l'un visible, palpable, mortel, l'autre invisible, impalpable, immortel (i) ! Il se plaît à exercer sa verve contre « cet

(l)De Vâme^ par Soranus.

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être autrefois nommé souffle et aujourd'hui esprit, contre ce personnage étranger qui habite le cerveau humain,

contre ce petit dieu qui si souvent devient un petit diable

Je serais la boîte dans laquelle serait un être qui ne tient point de place I Moi, étendu, je serais Tétui d'un être non étendu ! Je posséderais quelquechose qu'onne voit jamais, de laquelle on ne peut avoir la moindre image, la moindre idée ! Il faut être bien hardi pour se vanter de posséder un tel trésor (1). »

L'analogie avec les bêtes, voilà un des plus grands arguments de Voltaire contre le spiritualisme. D'abord il se moque, non sans raison, de l'automatisme : « Si ces bêtes ne sont que de pures machines, vous n'êtes certainement auprès d'elles que ce qu'une montre à répétition est en comparaison du tournebroche dont vous parlez , ou si vous avez l'honneur d'une âme spirituelle, les animaux en ont une aussi, car ils sont ce que vous êtes (2). » A rencontre des cartésiens, et avec l'arrière-pensée d'en tirer un argument en faveur du matérialisme, Voltaire, comme Gassendi, est plutôt disposé à exagérer qu'à rabaisser les facultés de l'animal.

Cependant, en attaquant ainsi le spiritualisme de Descartes , il voudrait , dans un intérêt de conservation sociale, sauver la croyance à la possibilité, sinon à la certitude de l'immortalité et d'un Dieu rémunérateur et vengeur. « Le patriarche, dit Grimm dans sa correspondance, ne veut pas se départir de son rémunérateur et vengeur. » Voltaire, d'ailleurs, quintessencie et subtilise de telle façon cet atome de matière, qu'il veut mettre à la place de l'âme spirituelle, qu'on ne voit plus guère par oti il se distingue de la monade immatérielle de Leibniz. Il lui arrive même de lui donner aussi ce nom de monade : « Mais si dans l'animal raisonnable , appelé homme , Dieu avait mis une étincelle invisible, impalpable, quelque chose de plus intangible qu'un atome d'élément, ce que les philoso-

(1) Lettres de Memmlus à Cicéron.

(2) Traité de métaphysique^ chap. v.

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phes grecs appellent une monade, si cette monade était indestractible, si c'était elle qui pensât et qui sentit en nous, alors je ne vois plus qu'il y ait d'absurdité à dire : cette monade peut exister, peut avoir des idées et du sentiment quand le corps dont elle est l'âme sera détruit (i).o S'il en est ainsi, que deviennent donc toutes les plaisanteries de Voltaire contre cet être dont nous ne pouvons nous faire aucune image, qui ne se voit pas et ne se touche pas ? Il ne fait pas une guerre moins vive aux idées innées qu'au spiritualisme. Ici encore, c'est lui qui, s'inspirant de Locke, donne le ton à tous les philosophes du dix- huitième siècle. Tous ont la table rase pour devise, tous cooibatteDt les idées innées comme la plus folle des visions, et comme le plus grand obstacle aux progrès de la vraie métaphysique et de l'esprit humain. Voltaire puise dans le premier livre de V Essai sur l'entendement humain^ ses arguments et même ses railleries contre les idées innées , et, comme Locke, il leur attribue un sens qui n'est pas celui de Descartes. Toutes nos idées viennent des sens, toute sont filles des objets aperçus ou des images, et la connaissance tout entière se ramène à des éléments purement sensibles (2), voilà le grand principe de Voltaire. Aucun autre ne lui parait mieux démontré dans toutes les mathématiques : (( Personne ne me fera jamais croire que je pense toujours, et je ne suis pas. plus disposé que Locke à imaginer que, quelques semaines après ma conception, j'étais une âme fort savante, sachant alors mille choses que j'ai oubliées en naissant, et ayant fort inutilement possédé dans l'utérus des connaissances qui m'ont échappé dès que j ai pu en avoir besoin, et que je n'ai jamais pu reprendre depuis (3). i> Dans le conte de Micromégas il fait dire à un philosophe cartésien : « L'âme est un esprit pur qui a reçu dans le ventre de sa mère toutes les idées métaphysiques, et qui en sortant de là est obligée d'aller de nouveau à

(I) Dialogue de Callicraie et (fÉvhémère, {2] Dictionnaire philosophique, art. Idéb. (8) Lettres sur les Anglais, XIII.

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recelé et d'apprendre tout de nouveau ce qu'elle a si bien su et qu'elle ne saura plus. — Ce n'était donc pas la peine, répond Micromégas, que ton âme fût si savante dans le ventre de ta mère pour être si ignorante quand tu aurais de la barbe au menton. » En ce sens, il est vrai de dire, avec Voltaire, que nous n'avons pas plus d'idées innées que Michel-Ange et Raphaël n'apportèrent en naissant des couleurs et des pinceaux, ou qu'Homère ne naquit avec l'Iliade dans sa tête (1).

Mais à les prendre dans leur vrai sens, Voltaire s'éloigne de Locke, et se rapproche de Descartes , beaucoup plus sans doute qu'il ne le pense lui-même. Est-ce donc ce grand adversaire des idées innées qui se fait le défenseur d'une raison commune nous enseignant à tous les mômes principes, dont le premier est, qu'il y a une justice naturelle , la môme dails tous les temps et dans tous les lieux? N'est -il pas curieux de le voir si vivement aux prises avec Locke en faveur de l'innéité de la justice, en môme temps qu'il combat les idées innées? Qu'il est peu révérencieux pour la crédulité avec laquelle son maître en sagesse accueille les plus absurdes récits et les faits contre nature, pour prouver que la justice n'est qu'une affaire de mode et d'opinion I Nul peut-être mieux que Voltaire, n'a réfuté cette partie du premier livre de VEssai sur Ventendement, Ni Malebranche ni Fénelon n'ont mis plus de force et d'éloquence à démontrer l'universalité et l'immutabilité de la loi morale, a La notion de justice me semble si naturelle , si universellement acquise par tous les hommes, qu'elle est indépendante de toute loi, de tout pacte, de toute religion (2). » Partout violée, nulle part elle n'est abrogée : « qu'on me montre un pays où il soit honnête de me ravir le fruit de mon travail, de violer sa promesse, de mentir pour nuire, de calomnier, d'assassiner, d'empoisonner,

(2) Le Philosophe ignorant, (1) Le Phiiosophie ignorant,

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