II
culiers, mais seulement leur principe éternel. Nous ne voyons les corps en Dieu que par ce qui nous les représente en lui ; or, ce qui nous les représente en lui, c'est l'étendue intelligible, avec les rapports immuables et éternels qu'elle contient.
Qu'est-ce que cette étendue intelligible, qui a donné lieu à de si longues et si vives discussions, à tant de moqueries, et à la redoutable accusation d'Arnauld de faire un Dieu corporel, ou un monde pure modification de Dieu? Si rétendue intelligible n'est pas absolument inintelligible, suivant la plaisanterie d'Arnauld, avouons qu'elle présente plus d'une obscurité, soit qu'on la considère en elle-même, soit comme l'unique objet de toutes nos perceptions, comme la matière, en quelque sorte, des figures intelligibles et sensibles, quoique n'enfermant rien en elle de figuré et de sensible. Essayons cependant de rendre aussi claire que possible la pensée de Malebrailche.
L'idée d'étendue intelligible peut d'abord être entendue comme la perception de cette étendue nécessaire, infinie que notre esprit conçoit, indépendamment de toute donnée de l'imagination et des sens. Mais ce qu'il importe le plus de connaître, c'est l'objet même de cette perception de notre esprit, ou, pour parler comme Malebranche, c'est l'idée même de l'étendue. Une telle étendue exisle-t-elle réellement et quel est son rapport, soit avec Dieu, soit avec l'étendue créée et matérielle? Est-elle en Dieu, de telle sorte que l'étendue matérielle n'en soit qu'une modification? Est-elle hors de Dieu, de telle sorte que le monde soit infini et nécessaire? Si l'étendue et la matière sont deati ques, d'après la doctrine cartésienne, comment mettre en Dieu l' étendue nécessaire et infinie, môme décorée du nom d'intelligible, sans encourir le reproche de faire Dieu corporel, et de confondre, en dépit de toutes les distinctions, cette étendue intelligible avec l'étendue maérielle et créée? Malgré toutes les oppositions qu'il énumère entre l'étendue intelligible et l'étendue créée, Malebranche, il faut en convenir, ne réussit pas à dissiper tous
les doutes et toutes les obscurités sur ce point fondamental. D'abord il prouve la nécessité d'admettre cette idée de Tétendue dans Tentendement divin. Dieu n'a pu créer l'étendue sans la connaître ; il a donc nécessairement en lui ridée de l'étendue, de même que les idées de toutes les choses créées. L'idée de l'étendue, qui est en Dieu, ou l'idée de tous les corps créés et possibles, l'archétype de toutes les idées du corps, voilà un premier sens, une première face de l'étendue intelligible de Malebranche.
Mais, par étendue intelligible, il entend quelque chose de plus, à savoir la perfection ou la réalité môme qui, dans l'essence divine, correspond à cette idée. Il n'est pas certain, selon Malebranche, que cette idée ait aucun objet, en dehors de Dieu et en dehors de nous, mais il est certain qu'il doit y avoir en Dieu toute la perfection qu'elle représente. L'étendue n'existe pas en Dieu seulement d'une manière idéale, répond-il à Amauld, comme elle pourrait exister en notre esprit, mais elle y existe effectivement. Comment nier que ce qu'il y a de positif dans l'étendue matérielle soit contenu en Dieu, cette source de toute réalité, et que les corps soient éminemment dans son essence, à moins de les faire dériver du néant? L'étendue intelligible est ce qui en Dieu représente l'étendue ; elle consiste dans les perfections de sa substance qui ont rapport aux perfections de l'étendue créée, elle est la substance divine, dont tous les êtres créés, ou possibles, ne sont que des participations infiniment limitées, en tant qu'elle est nécessairement représentative des corps. C'est la matière, dit encore Male]3ranche, selon l'être qu'elle a dans le verbe de Dieu, c'est-à-dire, moins toutes les imperfections et les limites sensibles (1), ou enfin c'est l'objet immédiat que contemple le géomètre, quand il pense à des corps qui ne sont point, et quand il les regarde comme privés de couleur et de qualités sensibles. Voilà quelques-uns des tours obscurs et mystérieux dont se sert Malebranche
(1) 1'* Lettre contre U Défense d'Amauld.
pour signifier que tout le réel de retendue est en Dieu.
On voit que, quoiqu'il ne veuille pas mettre retendue en Dieu d'une manière purement idéale, il ne l'y met pas formellement, comme Arnauld l'en accuse. Pour nous servir de son expression, il l'y met éminemment, c'est-àdire seulement avec ce qu'elle a d'essentiel, moins les imperfections et les bornes. Aussi repousse-t-il avec indignation l'accusation d'avoir fait Dieu étendu à la manière des corps, ou d'avoir mis l'étendue en Dieu d'une manière formelle*.
Voici comment il distingue cette étendue intelligible de l'immensité divine et de l'étendue créée. L'étendue intelligible n'est qu'un point de vue de l'immensité divine, en tant que représentative des corps. D'un autre côté, l'étendue inteUigible est nécessaire, infinie, incompréhensible, quoique, suivant lui, parfaitement claire, tandis que l'étendue est créée, contingente et bornée. Il multiplie ainsi les oppositions, sans réussir toutefois à expliquer comment Dieu, contenant en lui l'essence et l'archétype des corps, ne sera pas lui-môme étendu et sujet à distinction de parties. Obligé d'admettre des parties dans l'étendue intelligible, il veut que ces parties elle-mêmes soient purement intelligibles. C'est intelligiblement, et non localement, qu'elles sont plus grandes les unes que les autres, parce que l'essence divine, répandue en tous lieux, n'est nulle que dans un localement, ni plus grande dans tout l'univers part, dit-il, ciron. Ici nous ne chercherons pas à comprendre Malebranche, puisqu'il avoue lui-même que tout cela est incompréhensible (1).
Cependant, pour éviter l'accusation, soit de faire Dieu étendu, soit de faire le monde infini et nécessaire, il n'hésite pas à rompre toute espèce de lien entre l'idée de l'étendue et son objet, c'est-à-dire à sacrifier la réalité du monde. Nous pensons voir la matière, mais, suivant lui, elle est invisible, tandis que nous voyons l'étendue intelligible, laquelle seule fait impression sur notre esprit. Nous voyons
(1) Réponse à la 3* Lettre d'Àmauld.
retendue intelligible, et nous la voyons éternelle, nécessaire, infinie. Mais gardons-nous bien d'attribuer au monde ce qui n'est vrai que de l'idée de l'étendue. Croyons, dit Malebranche, ce que nous voyons, croyons-le de l'étendue intelligible, à laquelle il appartient, mais n'attribuons pas au monde ce que nous apercevons, puisque ce n'est pas lui que nous apercevons, et que nous ne voyons rien qui lui appartienne. C'est par là que Malebranche se défendra contre Mairan d'aboutir au spinozisme. H ne prend pas garde, à ce qu'il semble, que cette séparation entre l'idée et l'idéat de l'étendue renverse le principe, que ce qui est clairement contenu dans une idée peut en être affirmé, et ébranle le fondement môme de la preuve de l'existence de Dieu par son idée. "Voici, d'ailleurs, comment il fait parler le Verbe à la créature : « N'attribue pas à la créature ce qui n'appartient qu'au Créateur, et ne confonds pas ma substance, que Dieu engendre par la nécessité de son être, avec mon ouvrage que je produis par une action entièrement libre. » C'est, ajoute-t-il, pour avoir fait cette confusion, entre ce qui est vrai du monde et ce qui est vrai de l'étendue intelligible, que le misérable Spinoza a jugé que la création était impossible (i).
Idée de l'étendue qui est en Dieu, de même que les idées de toutes les choses qu'il a créées, essence de l'étendue contenue en Dieu, moins toutes leâ imperfections et les bornes, comme dans la source de toute réalité et de toute perfection, voilà donc le double sens de l'étendue intelligible. Quelles que soient les obscurités de l'étendue intelligible considérée en elle-même, nous aurons encore plus de peine à comprendre comment Malebranche en fait l'unique objet de toutes nos perceptions matérielles, le miroir où nous voyons toutes choses, la toile où, sans laisser aucune trace, se peignent à nos yeux toutes les figures, non pas seulement les figures générales et géométriques, mais les figures particulières et sensibles.
(I) 9» Méditation,