‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 5)Chapitre 6 sur 77 · II · texte numérisé non relu

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suivent les sens et les passions. Dieu, en effet, ne pouvait créer des esprits que pour lui-même, tandis qu'il a pu ne pas les unira des corps. Mais, en affaiblissant notre union avec Dieu, le péché a tellement fortifié celle avec le corps, que nous sommes portés à croire que le corps est, sinon Tunique, au moins la principale partie denotrc être. Cependant, de môme queTunion avec notre corps ne peut jamais être entièrement rompue, pendant cette vie, de même l'union avec Dieu n'est jamais entièrement effacée; nous ne cessons de recevoir par elle quelque chose de la vérité éternelle, de connaître notre devoir et aussi nos dérèglements. La lumière de la vérité luit dans les ténèbres, quoiqu'elle ne les dissipe pas toujours. L'esprit devient plus lumineux, plus fort, plus étendu, à proportion de l'union avec Dieu, et, au contraire, plus obscur et plus stupide, h proportion de son union avec le corps. Lutter sans cesse contre le joug que fait peser le corps sur l'esprit, se tournera Dieu, en qui seul se trouvent toute vérité et toute lumière, en d'autres termes, ne consulter que les idées pures de la raison, voilà le précepte fondamental de la logique et de la morale de Malebranche. Voyons maintenant ce qu il entend par âme et par corps.

Comme Descartes, il définit le corps parlaseuleétenduc, et l'âme par la seule pensée. 11 est impossible d'être plus cartésien que Malebranche au sujet de l'étendue essentielle. Aussi est-il au premier rang de ceux que le P. Valois accuse de ruiner l'eucharistie. Malebranche a eu le tort de chercher à se défendre en donnant, lui aussi, une prétendue explication de la transsubstantiation. Il avait dit, dans la Recherche de la vérité^ que, s'il croyait à propos d'expliquer comment sa doctrine se concilie avec la transsubstantiation, il le ferait peut-être d'une manière assez nette et assez distincte, et qui ne choquerait en rien les décisions de l'Église. Après cette avance, nous dit le P. André, Malebranche ne fut plus le maître de s'arrêter ; on le somma de tenir sa parole, on le pria, on le fléchit. Il publia, mais sans y mettre son nom, un mémoire

pour expliquer la possibilité de la transsubstantiation (i). Il eut sans doute mieux valu s'en tenir aux piquantes récriminations de sa Défense contre le P. Valois (2). Si on peut avec justice, disait-il, traiter d'hérétiques tous ceux qui soutiennent des principes, où quelques théologiens croient apercevoir des conséquences impies, quoiqu'on les désavoue hautement, il faudra traiter d'hérétique toute la terre, et le P. Valois en particulier. Il faisait voir, en effet, que des principes, opposés par le P. Valois à Descartes, on tire facilement des conséquences dangereuses pour la foi. Or, que dirait le P. Valois si on lui imputait ces conséquences?

Malebranche place l'essence de l'esprit dans la pensée, comme celle du corps dans l'étendue. La pensée a deux modes, l'entendement et la volonté. L'entendement est la faculté de recevoir plusieurs idées, et la volonté la faculté de recevoir plusieurs inclinations. Pour rendre plus sensibles ces idées abstraites d'entendement et de volonté, il les compare, comme Geulincx, à la double capacité delà matière, de recevoir différentes figures et d'être mue. Il distingue, il est vrai, la volonté, qui est à la fois active et passive, de la simple capacité d'être mue, qui est purement passive (3). Mais, malgré toutes les restrictions qu'il apporte à ce singulier parallélisme, déjà dans ces dé-

(1) Ce Mémoire a été publié à Paris, petit in-12. l\ se trouve aussi dans le Recueil des pièces curieuses, touchant la philosophie de Oescartes. Bayle, auteur de ce Recueil^ l'attribue à un ami de Malebranche, tandis qu'il est de Malebranche lui -môme. D'après le récit du P. André, l'authenticité n'en saurait être douteuse. Le P. Adry le met aussi dans le Catalogue des œuvres de Malebranche.

('2) Défense de l'auteur de la Recherche de la vérité contre l'accusation de M. de La Ville, in-l2, Paris, 1679. Elle a été aussi publiée avec l'édition de la Recherche de 1G88, et avec les éditions de 108 i, 1703» 1712, du Traité de la nature et de la grâce,

(3) 11 pousse encore plus loin cette comparaison. De même que l'étendue est capable de recevoir deux sortes de ligures, la figure extérieure et la figure intérieure, ou configuration, dt môme T&me a des perceptions de deux sortes, les unes superficielles, qui sont les perceptions pures, et d'autres qui la pénètrent plus vivement, et qu'on appelle sensibles.

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finitions et dans cette comparaison, on aperçoit une manifeste tendance à exclure de Tâme toute activité et tonte causalité, dont les suites se développent dans touîe sa philosophie.

Sentir et connaître, telle est la double fonction de Tentendement, que Malebranche divise en trois facultés, le sens, rimagination et rentendement pur. Voici comment il définit le sens et l'imagination : a On appelle sens, ou imagination, l'esprit, lorsque son corps est cause naturelle ou occasionnelle de ses pensées; et on l'appelle entendement lorsqu'il agit par lui môme, ou plutôt lorsque Dieu agit en lui, et que sa lumière l'éclairé en plusieurs façons différentes, sans aucun rapport nécessaire à ce qui se passe dans le corps (i). » Les pensées qui nous viennent par les sens ou rimagination, et dans lesquelles le corps a quelque part, il les appelle des sentiments (2), et il les oppose aux idées qui sont du domaine de l'entendement pur. Parmi les sentiments, il place le plaisir et la douleur avec les qualités sensibles, pures modifications de l'âme, qui correspondent à certains arrangements des parties des corps en relation avec nous.

Selon Malebranche, ce n'est pas le soleil qui répand cette lumière qui nous éclaire, ce n'est pas le feu qui nous échauffe. Toutes ces couleurs qui nous réjouissent , toutes ces beautés qui nous charment, n'appartiennent qu'à nous (3). Nous humanisons les objets en répandant sur eux ce qui n'est qu'en nous. Quel rapport, en effet, y a-t-il entre ces impressions et le corps, tel que nous le connaissons par idée, c'est-à-dire, la simple étendue à trois dimen-

(1) Recherche de la vérité, livre V, chap. i.

(2) 6« Médit.

(3) « Que les biens sensibles sont méprisables, s*écrie-i-il, que les corps me paraissent impuissants! Non, ce soleil, quelque éclatant qu*il paraisse à mes yeux, il ne possède ni ne répand point cette lumière qui m*éclaire. Toutes ces couleurs qui me réjouissent par leur variété et par leur vivacité^ toutes ces beautés qui me charment, lorsque je tourne les yeux sur tout ce qui m'environne, m'appartiennent à moi. » (4* KMret. métaph.)

sion»? Toute/les modalités des corps n'étant que le corps môme, de telle ou telle façon, comment se transformerontelles en modalités de l^sprit? D'ailleurs, comme nous le verrons plus tard, les corps ne peuvent agir sur nous, d*après le grand principe de Malebranche, qu'aucune créature ne peut agir sur une autre. « Si les corps étaient capables d'agir en moi et de se faire sentir de la manière que je les sens, il faudrait qu'ils fussent d'une nature plus excellente que la mienne, doués d'une puissance terrible et même quelques-uns d'une sagesse merveilleuse (i). » S'il était en leur pouvoir de nous rendre heureux ou malheureux, il faudrait les craindre et les aimer, même les adorer. Supposez que le soleil réellement nous éclaire et nous échau£fe, ne serait-ce pas la dernière des ingratitudes de recevoir de cette excellente créature l'abondance de tous les biens sans reconnaissance ? Nedevrions>nous pas même l'adorer comme nos premiers pères (2)? Malebranche prétend nous fsiire voir le paganisme comme une conséquence nécessaire de la croyance que les objets peuvent agir sur nous. Si les Israélites avaient été persuadés du contraire, ils auraient, dit-il, moins regretté les oignons de la terre d'Egypte.

Les sentiments n'appartiennent qu'à nous et ne sont qu'en nous, mais ce n'est pas nous qui nous les donnons à nous-mêmes. Nous sentons qu'ils ont une cause étrangère, car ils sont en nous malgré nous. Quelle est cette cause étrangère ? Ce n'est pas le corps, ce n'est pas le monde extérieur. Selon Malebranche, Dieu seul nous les donne, Dieu seul nous modifie. Dieu seul est la cause du plaisir et de la douleur ; c'est donc lui seul que nous devons craindre et aimer.

Les sentiments ne sont bons que pour la conservation de notre corps et pour nous faire agir par instinct, au défaut de la raison ; ils nous apprennent, non pas ce que les corps sont en eux-mêmes, mais ce qu'ils sont par rapporta

(1) 2« Enlret. met

(2) 1&* Éciaircissem, à la Recherche,

nous. Les corps en eux-mêmes n'ont rien de semblable aux sentiments que nous en avons ; tandis que les sentiments nous montrent, dans les coVps des couleurs, du chaud et du froid, et toutes ces qualités sensibles que nous leur attribuons sur leur témoignage, la raison ne nous y découvre que des rapports de distance, des changements de parties. Quoi ! ne serions-nous donc pas assurés que les hommes n'ont pas de bec au bout du nez et une crête sur la têle? A cette plaisante objection, qu'il se fait à lui-môme, Malebranche veut bien avouer qu'il ne croit pas avoir une crête ou un bec; mais cependant, à n'en juger que par les sens, il prétend qu'il n'en sait rien (I). Il faut, dit-il, se garder de confondre l'évidence qui résulte de la comparaison des idées avec la vivacité des sentiments qui nous touchent et nous ébranlent. Plus nos sentiments sont vifs, et plus ils répandent de ténèbres, loin de nous éclairer.

L'imagination n'est qu'une suite et un retentissement des impressions des sens. Elle est aussi produite par l'ébranlenient des nerfs, et des fibres du cerveau oii ils aboutissent, mais avec cette différence que, dans la sensation, l'ébranlement vient du dehors, tandis que, dans Timagination, il vient du dedans. Les fibres du cerveau étant moins agitées, nous croyons ne voir que les images des objets, et non les objets eux-mêmes. Malebranche définit donc Timagination : « la puissance qu'a l'âme de se former des images des objets en produisant des changements dans la partie principale du cerveau.

Par les sens et par l'imagination, nous ne connaissons pas, nous ne faisons que sentir. Les sens et l'imagination sont la sphère de l'erreur et des ténèbres; il n'y a de lumière que dans les idées, et de connaissance que par Tentendement pur. Ne pas confondre entre sentir et connaître, voilà le plus grand des préceptes, selon Malebranche, pour éviter Terreur. Qu'est-ce donc que connaître, et qu'entend

(t) Recherche, t. III, p. 55 de Tédition de 1712.

Malebranche parles idées? Nous venons de voir que Dieu produit en nous directement les sentiments, sans nul concours des objets de notre activité propre ; nous allons voir qu'il est aussi Tunique acteur dans Tentendement pur. Tunique cause de nos idées.

Que sont les idées? Comment Dieu les contient-il, et comment nous les découvre-t-il en son sein? Gomment connaissons-nous toutes choses, les corps, les âmes et Dieu, le particulier et le général, le contingent et Tabsolu? Malebranche résout toutes ces questions par la doctrine fameuse de la vision en Dieu. On peut y distinguer deux parties, Tune qui a pour objet la connaissance des choses matérielles et contingentes, l'autre les vérités immuables et éternelles.

Malebranche a certainement varié, quoiqu'il prétende le contraire, dans la manière dont il entend et explique la vision des choses matérielles en Dieu. La vision en Dieu, dans le troisième livre de \2i Recherche de la vérité^ n'est pas entièrement conforme à la théorie exposée dans les Éclaircissements et dans les ouvrages ultérieurs. Considérons-la d'abord sous sa première forme, puis nous montrerons les changements considérables que Malebranche lui a fait ultérieurement subir. Le désir déterminera Dieu toute connaissance, comme à son principe et à son objet, et d'attribuer exclusivement toute efficace sur les esprits et les corps à la substance divine, la doctrine de Descartes qui ôte aux objets les qualités sensibles, pour en faire de pures modiûcations de Tâme, voilà les principales raisons qui ont poussé Malebranche à la singulière imagination, comme dit Arnauld, de cette nouvelle spiritualité, que nous voyons les corps en Dieu.

Tout le monde convient que Tâme n'aperçoit que ce qui est intimement uni avec elle ; tel est le principe sur lequel Malebranche s'appuie, comme sur un axiome qui n'a pas besoin d'être démontré. Cependant nous connaissons le soleil et les étoiles qui sont bien loin de nous ; or il n'est pas vraisemblable que notre âme sorte du corps pour aller

se promener dans les cieux; l'objet deTâme, quand elle aperçoit le soleil, ne peut donc être le soleil sensible. D'ailleurs, ne voyons-nous pas les corps, môme quand ils ne sont pas, comme dans le rôve et dans la folie ? L'objet inimédiat de la perception de l'esprit n'est donc pas le corps, mais quelque chose qui est intimement uni à l'âme, quelque chose sans quoi jamais la perception ne peut avoir lieu, à savoir, ridée. Malebranche distingue l'idée d'avec la perception, comme ce qui est perçu d'avec ce qui perçoit. L'objet immédiat de l'esprit, lorsqu'il aperçoit quelque chose hors de lui, voilà la définition qu'il donne de l'idée. Nons ne pouvons apercevoir un objet qu'autant que s'offre à notre esprit l'idée qui le représente ; mais ce n'est nullement à dire qu'il doive exister réellement en dehors de nous un objet correspondante cette idée. Dépourvus de toute efficacité pour agir sur notre esprit, les objets réels, par delà les idées, nous demeurent à jamais inaccessibles; ils sont pour nous comme s'ils n'étaient pas, et ils n'ont, au regard de la raison, qu'une existence problématique. Nous avons au contraire la certitude de l'existence de l'idée, objet immédiat de la perception, quoique la plupart des hommes, abusés par les sens, s'imaginent que l'objet seul existe, tel qu'ils le voient, et que l'idée n'est'rien. Mais comment les idées ne seraient-elles rien, puisqu'elles ont un si grand nombre de propriétés? Malebranche leur accorde donc une réalité, en dehors de notre entendement, et les transforme en je ne sais quels êtres représentatifs, tandis que les corps n'ont qu'une existence problématique. Cette transformation des idées en êtres représentatifs caractérise la première forme donnée par Malebranche, dans la Recherche de la vérité^ à son sentiment de la vision des corps en Dieu.

Si telle est la nature des idées, d'où viennent-elles, où résident-elles, et comment se communiquent-elles à nous ? Ou les idées viennent des corps, ou l'âme a la puissance de les produire, ou Dieu les produit avec elle en la créant, ou il les produit toutes les fois qu'on pense à quelque objet»

OU rame a en elle, et voit en elle toutes les perfections qu'elle croit voir dans les corps, ou enfin elle est unie à un être tout parfait qui renferme les idées des êtres créés ; voilà, selon Malebranche, toutes les hypothèses possibles sur les idées. Il examine tour à tour chacune d'elles, et, par une élimination successive, il ne laisse subsister que la dernière qui, selon lui, est la seule vraie.

D'abord il combat un peu longuement la vieille doctrine, de Démocrite, conservée dans la scholastique , d'après laquelle les idées sont des images matérielles qui s'échappent des corps, qui voltigent dans l'air et viennent frapper nos organes. Tout au contraire, il a le tort de passer beaucoup trop légèrement sur la seconde hypothèse qui fait dériver toutes les idées de l'âme elle-même excitée par les impressions du dehors. En effet, tout d'abord, et sans examen, il la condamne comme une de ces mauvaises pensées que le Père dcslumièresne nous a pas données, mais qui viennent de notre esprit vain et^superbe, parce qu'elle élève l'homme en lui attribuant quelque pouvoir. Les idées sont des êtres, selon Malebranche, et des êtres qui ne sont pas si minces et si méprisables, puisqu'ils sont des êtres spirituels ; si donc l'âme les produisait, elle au* rait la puissance créatrice qui n'appartient qu'à Dieu. L'habitude où nous sommes de juger qu'une chose est cause d'une autre, quand elles sont toujours jointes ensemble, voilà l'origine de ce préjugé qui fait de l'âme la cause de nos idées. Nous avons, d'ordinaire, les idées des objets, dès que nous le souhaitons. Nous sentons que la lumière se répand dans notre esprit, à proportion de notre désir et de notre attention, mais qui nous assure de l'efficacité de cet effort? Nous devrions nous borner à affirmer que, selon l'ordre de la nature, notre volonté est l'antécédent ordinaire , et non qu'elle est la cause de nos idées.

Mais ne se pourrait-il pas que toutes nos idées eussent été créées avec q©us? Cette hypothèse, selon Malebranche, est contraire au principe de la simplicité des voies qui

joue un si grand rôle dans sa théologie naturelle. Le nombre des idées est infini, Dieu serait donc obligé de créer un nombre infini d'idées en dépôt dans chaque esprit. Quand même Tâme aurait en elle un si vaste magasin d'idées, comprend-on qu'elle pût à chaque instant y puiser à propos, et rencontrer, à point nommé, celles dont elle a besoin ? Pour échapper à cet inconvénient, ne pourrait-on supposer que Dieu, au lieu de les créer toutes à la fois, les crée au fur et à mesure que nous apercevons des choses différentes? Mais il est certain que nous pouvons vouloir penser à une foule de choses, et même à toutes choses; or comment cela serait-il possible, si déjà nous ne les apercevions pas confusément et si, en tout temps, nous ne pouvions en contempler les idées ?

Croire que l'esprit n'a besoin que de lui-même pour apercevoir les objets, et qu'il découvre dans ses propres perfections toutes les choses du dehors, c'est enc«>re une de ces pensées d'orgueil, inspirées par l'esprit des ténèbres, que Malebranche repousse avec une sorte d'horreur. Ne dites pas, s'écrie-t-il, avec saint Augustin, que vous êtes à vous-mêmes votre propre lumière. L'âme n'aperçoit en elle-même que ses sentiments et ses propres modifications, mais non les choses du dehors. Elle connaît tous les êtres, elle connaît des choses infinies ; comment, étant limitée, les contiendrait-elle éminemment? Être particulier et contingent, comment apercevrait-elle en elle-même le général et le nécessaire? Dieu seul, qui a tout créé, voit en luimême, d'une manière spirituelle, l'essence de toutes les créatures, et leur existence dans les décrets de sa volonté.

Que reste-t-il donc, sinon de croire que nous voyons toutes les idées en Dieu? Dieu a certainement en lui les idées de tous les êtres, puisqu'il les a tous créés ; nos esprits sont certainement unis avec lui, puisque nous avons toujours présente l'idée de l'infini, qui est Dieu môme, puisque nous apercevons le fini dans l'infini. Dieu est étroitement uni à nos âmes par sa présence, il est le lieu

des esprits comme l'espace celui des corps; donc l'esprit peut voir en Dieu tous les ouvrages de Dieu, supposé que Dieu veuille qu'il les y découvre. Or,*Malebranche ne craint pas d'affirmer qu'il le veut indubitablement parce qu'il agit par les voies les plus simples. Dieu peut faire voir aux esprits toutes choses, en voulant simplement qu'ils voient ce qui est au milieu d'eux-mêmes, c'est-à-direce qui, dans lui-môme, a rapporta ces choses et les représente : « il veut que ce qui est en lui qui les représente nous soit découvert. » Remarquons que Malebranche cherche ici déjà à se mettre en garde contre Je reproche, qu'il prévoit, de mettre le particulier en Dieu : a Nous croyons, dit-il, que l'on connaît en Dieu les choses changeantes et corruptibles, parce qu'il n'est pas nécessaire pour cela de mettre quelque imperfection en Dieu , puisqu'il suffit que Dieu nous fasse voir ce qu'il y a en lui qui a rapport à ces choses (I) »

Si nous voyons toutes choses en Dieu, ce n'est pas non plus à dire, selon Malebranche, que nous voyons son essence même. Nous ne voyons pas la substance divine prise absolument, mais seulement en tant que relative aux créatures et participable par elles. Ce que que nous voyons en Dieu est très-imparfait, divisible, figuré, multiple, tandis que Dieu est infiniment simple et parfait. Malebranche et ses disciples n'en seront pas moins accusés d'admettre, dès ce monde, une vision intuitive, une vue immédiate de Dieu réservée aux bienheureux dans le ciel.

Ainsi, d'après l'auteur de la Recherche de la vérité^ nous ne voyons pas les objets en eux-mêmes, nous ne voyons que leurs idées en Dieu et par Dieu. Le monde qu'habite notre esprit, le seul monde que réellement nous voyions et sentions, est le monde des idées, ou le monde intelligible. Ce n'est pas l'homme réel, le cheval réel, l'arbre réel, ce n'est pas môme notre propre corps, mais un

(l) Recherche, 3« livre. — Il dit aussi : « Les idées particulières que nous avons des créatures ne sont que des limitations de Vidile du Créateur. » Ibid.^ cbap. vt.

homme, un arbre, un cheval, un corps intelligibles, résidant en Dieu, qui sont Tobjet de nos perceptions.

Telle est, dans la Recherche de^s^^oérité^ la preniîère forme de la vision en Dieu. De là râccusation de placer en Dieu autant d'objets intelligibles qu'il y a d'objets réels, c'est-à-dire d'introduire dans son essence la figure, le particulier, le contingent. Pressé par Arnauld sur ce point capital, Malebranche a cherché à présenter sous un meilleur jour la manière dont il entend que nous voyons toutes choses en Dieu, sans nuire à sa simplicité et à son inflnité. C'est pourquoi il a considérablement mbdiûé cette première forme de sa doctrine, non pas dans le texte même des éditions suivantes de la Recherche de la vérité^ mais

dans les Eclaircissements qu'il y a ajoutés, dans les Conversations chrétiennes^ dans les Méditations^ dans les Entretiens, et surtout dans sa polémique avec Arnauld. Lui-même, par allusion à ces changements, nous avertit : « que c'est principalement dans les dernières productions d'un auteur qu'on doit s'instruire à fond de ses sentiments, car à cinquante ans, on est moins ignorant qu'à trente, ou Ton aurait bien mal employé son temps : Fateor me ex numéro eonim esse conari qui proficiendo scribunt et scribendo profit ciunt (I).

En répondant aux attaques d'Arnauld, Malebranche proteste que jamais il n'a eu la pensée de mettre autant d'objets intelligibles en Dieu qu'il y a d'objets réels dans le monde. C'est désormais dans une seule idée, l'étendue intelligible, dont le nom môme ne se trouve pas dans le IIP livre de la Recherche, qu'il prétend nous faire voir la multitude des figures et des corps. Pour comprendre celte nouvelle forme de la vision en Dieu, il faut se rappeler qu'il distingue deux manières dont nous connaissons les choses, par lumière ou par sentiment.

Nous connaissons par lumière ce dont nous avons une

(I) Préface des Entretiens métaphysiques. Ces paroica sont de saint Augustin, lettre 143| à Marcellinus,

idée claire, et, par sentiment, ce qui est confus, ou ce dont il n'y a pas d'idée que nous puissions consulter pour en découvrir les propriétés. C'est par idée claire que Tesprit voit rétendue, les essences des choses, les nombres, le général, l'absolu. L'idée nous représente l'essence de la chose, elle nous fait connaître la nature essentielle des objets sensibles, les rapports qu'ils ont, ou qu'ils peuvent avoir entre eux ; le sentiment ne nous informe que de leur existence. Nous ne voyons les ouvrages de Dieu comme actuellement existants que par les impressions sensibles, la couleur, la chaleur, etc. C'est encore le sentiment qui nous informe de leurs différences sensibles et de ce qu'ils sont, non pas en eux-mêmes, mais, comme il a été déjà dit, par rapport à la commodité et à la conservation de la vie (i). Dans la connaissance des objets sensibles, il y a donc toujours ces deux choses, idée et sentiment. Or le sentiment est en nous, et l'idée seule est en Dieu. Mais si le sentiment est en nous, c'est Dieu qui le produit^ à la présence des objets, par une action qui n'a rien de sensible et qui le joint à l'idée, lorsque les objets sont présents, afin que nous les croyions présents, et que nous entrions dans les sentiments nécessaires pour notre conservation. Ainsi donc le sensible, le particulier, le contingent, voilà la part du sentiment, voilà ce que nous voyons en nous-mêmes, et non en Dieu, Au contraire, l'immuable, le général, voilà ce que nous voyons en Dieu, et non en nous, c'està-dire, voilà la part de l'idée. N'oublions pas qu'idée, ou essence étemelle, intelligible, nécessaire, des choses, sont pour Malebranche des termes synonymes. Dans la perception d'un arbre ou du soleil, dans toute perception d'un objet quelconque, il y a nécessairement une modalité de couleur, et une idée pure, l'étendue intelligible. La modalité de couleur est en nous, l'étendue intelligible est en Dieu. Nous ne voyons donc pas en Dieu les corps parti-

(1) 10« Éclairciss» de la Recherché^ h* entreU mét.^ Convers, chret,^ 3* entret.

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