CHAPITRE XXX
Cartésiens du dix-huitième siècle. — Fontenelle cartésien en pnysiqoe, mais non en métaphysique. — Son jugement iur la révolution opérée par Descartes dans les sciences et les lettres. — Doutes sur le système physique des causes occasionnelles. — Mairan, élève de Malebrmncbe. — Discussion avec Malebranche sur les analogies de sa doctrine avec Spinoza. ~ Portrait de Malebranche par Mairan. — Le cardlml de Polignac. — Ses thèses philosophiques au collège d'Harcooit. — V AntirLacrèce, — Cartésianisme de VAnti'Lucrèce, — Daguesseaa. — Jugements sur Descartes et Malebranche. — Application du cartéaiinisme aux principes de la jurisprudence. — Méditations mitaphysi' ques sur les vraies ou fausses idées de la justice, — Exbtenoe et nécessité d'une justice naturelle. — Passage à travers la métaphysique pour arriver à la morale. — De la liberté et du principe que Dieu fait tout en nous. — De la vérité et de la certitade. - Dieu auteur de toutes nos idées. — Différence des counotlgiMnces acquises et innées. — Caractères essentiels des idées imites. — Deux ordres de vérités innées. — Analyse du sentiment de \a conservation. — L'amour-propre éclairé auxiliaire de la morale. — Daguesseau s'est-il contredit touchant le vrai principe de la morale?
Nous arrivons âux derniers cartésiens et malebrancbistes du milieu et de la fin du dix-huitième siècle. Il faut d'abord revenir sur Fontenelle et Mairan dont il n'a été encore parlé que comme les défenseurs de la physique de Descartes. A vrai dire cependant, Fontenelle n'est guère cartésien que pour la physique. Dans les Éloges de Leibniz et de Malebranche, il rapporte, non sans y mêler une ce^ taine nuance d'ironie, les théories métaphysiques sur l'âme, sur les idées et sur Dieu, en s'abstenant de les juger parce qu'il s'agit, dit-il, de choses qui échappent à toute expérience, et en conséquence à toute critique. (( L'Académie des sciences s'abstient totalement de la métaphysique parce qu'elle parait trop incertaine et trop
contentieuse, ou du moins d'une utilité trop peu sensible. »
Ce scepticisme à Tégard de la métaphysique de Descartes, de Leibniz et de Malebranche, se lie, dans l'esprit de Fontenelle, à l'empirisme à la mode du dix-huitième siècle, comme on le voit par des fragments, sur la connaissance de l'esprit humain, sur l'origine des idées, sur l'instinct, sur la liberté, qui n'ont été publiés qu'après sa mort (1). Tandis qu'il repousse Newton en physique, il donne les mains à Locke et à Gondillac en métaphysique, et il se plaint que de l'ancienne philosophie, qui n'avait pas toujours tort, on n'ait pas conservé au moins la maxime, que tout ce qui est dans l'esprit a passé par le sens. La sensation, et le travail de l'esprit sur les données de la sensation, voilà, selon Fontenelle, comme selon Locke, l'unique origine de toutes les idées sans exception. Dans l'idée de l'infini, il ne voit qu'une ampliation de l'idée du fini, et les axiomes ne sont pour lui que des vérités tirées d'une expérience qui n'a pas besoin d'être répétée. Pour ne rien laisser de naturel et d'inné dans l'âme, il convertit, avant Gondillac, l'instinct en habitude. Non moins opposé à Descartes sur la nature des bêtes, que sur celle de l'homme, il combat aussi l'automatisme (2).
Mais, s'il abandonne Descartes pour la métaphysique, il apprécie bien haut l'infiuence de son génie et de sa méthode, non -seulement sur les sciences physiques et mathémathiques, mais sur les lettres elles-mêmes et sur les progrès généraux de l'esprit humain. Dans ses deux belles préfaces de l'histoire de l'Académie, c'est à Descartes qu'il attribue le renouvellement des mathémati(|ues et de la
(1) Tome IX des Œuvres de Fontenelle, édit. de 1761 en 11 vol. ia-12. Le traité sur la liberté incline au fatalisme et a été réfuté par Tabbé de Lignac dans un supplément à la suite du !!« vol. du témoignage du sens intime,
(2) Aussi Boullier qui, cartésien en d'antres points ne l'est pas en celuici, lui dédia-t-il la 2« édition de son Essai philosophique sur VAme des hétes.
physique, la ruine de cette physique stérile qui, depuis plusieurs siècles, en était toujours au même point, et le règne des choses substitué à celui des termes et des mots, le règne de la raison à celui de l'autorité (i). Mais il le loue davantage encore d'être le premier auteur d'un nouvel art de raisonner plus parfait qui, de proche en proche, s'est répandu dans toutes les branches de la littérature et de la science : a Quelquefois un grand homme donne le ton à tout un siècle, et celui à qui on pourrait le plus légitimement accorder la gloire d'avoir établi un nouvel art de raisonner, était un excellent géomètre (2). » Ailleurs encore il dit : « C'est lui qui a amené cette nouvelle manière de raisonner beaucoup plus estimable que sa philosophie elle-même, dont une bonne partie est fausse ou fort incertaine, suivant les propres règles qu'il nous a apprises (3). » Fonlenelle a combattu les causes occasionnelles de Maiebranche dans un petit livre intitulé : Doutes sur le système physique des causes occasionnelles ^ par lequel il intervint dans la querelle entre Arnauld et Malebranche (4). Il s'est, dit-il, décidé à publier ces objections parce queMa-
(1) Préface de YHistoire de V Académie de IGCG.
(2) Préface de 1699.
(3) Digression sur les anciens et les modernes.
(4] In- 13. Rotterdam, 1686, sans nom d'anteiir. Il fut longtemps assez rare, et Tautenr inconnu. Mais l'abbé Trublet rapporte que Fontenelle lui avait dit avoir confié le manuscrit à MM. Basnage qui le firent imprimer et lui en envoyèrent quelques exemplaires à Rouen. FonteneUe semble f faire une modeste allusion dans TÉloge de Malebranche, lorsqa'après avoir raconté sa qnerelle avec Régis et Arnauld, il ajoute : « Noas ne paiioos point de quelques autres adversaires moins illustres qu'il a eus. » Dom Lamy a réfuté Fontenelle dans la 6« de ses lettres philosophiques : J^c^otV* cissements sur un petit traité intitulé : Doutes, etc.> Malebranche laimême y a répondu. Trublet affirme que les deuxpetit^ écrits : Réflexion sur le livide des Doutes , etc., et Réflexions sur la Lettre de i* auteur dti Doutes, lettre à laquelle Fontenelle avait répliqué, sont certainement d^ Malebranche, quoiqu'il y parle à la tierce personne ; ce qu'il ignorait qaand il les a fait insérer à la suite de l'ouvrage de Fontenelle, dans le 9* vol. de ses Œuvres. {Mémoires pour servir à l'histoire de la vie et d^ ouvrages de Fontenelle^ par Tabbé Trublet, in-12, !• édition. 1759,)
LES DERNIERS CARTESIENS. 583
lebranche, qu'il appelle le plus grand génie du siècle, ne semble pas les avoir prévues, et parce qu'Arnauld ne s'en est pas servi.
Il commence par rbistoire des causes occasionnelles doiit il regarde Descartes comme le premier auteur. Dascartes fut; dit-il, obligé de les inventer à cause de la difficulté de rapprocber deux êtres aussi éloignés que Tâme et le corps. Ayant en main les causes occasionnelles qui devaient naissance au système de l'âme, il les appliqua aux corps, à cause de l'impossibilité de concevoir le passage du mou* vement d'un corps dans un autre. Ensuite vint Malebranche qui les transporta dans la théologie, a Ainsi les causes occasionnelles furent faibles dans leur naissance et inventées pour subvenir à un besoin pressant^ mais peu à peu là commodité dont on les a trouvées les a fait porter infiniment plus loin que la première nécessité ne demandait, d
Abandonnant à Arnauld le soin de les chasser de la théologie, il veut se renfermer dans le domaine de la physique, sans même toucher à la communication de l'âme et du corps. Il considérera seulement deux corps qu'on dit être l'un à l'autre causes occasionnelles du mouvement; i] fera voir pourquoi il lui parait que ce sont des causes véritables et non des causes occasionnelles, puis il prouvera que ce système, quoi que dise Malebranche, ne fait agir Dieu ni plus simplement, ni par des voies plus générales, ni plus en souverain que le système commun. D'abord qu'est-ce qu'une* cause véritable, en oppqsition à une cause occasionnelle? Il définit une cause véritable, celle entre laquelle et son effet on voit une liaison nécessaire, ou qui précisément, parce qu'elle est telle ou telle, fait qu'une chose est ou est telle. Une cause occasionnelle au contraire estcelle qui ne fait rien précisément parce qu'elle est telle ou telle, mais parce que, quand elle est telle ou telle , une cause véritable agit, en sorte qu'entre elle et son effet il n'y ait point de liaison nécessaire. Or, indépendamment de tout décret, par lequel Dieu s'obligerait à transporter, à l'occasion du choc, le mouvement d'un
corps dans un autre, soit dans Thypothèse du plein, soit dans celle du vide, il résulterait, selon Fontanelle, delà seule nature des corps, de leur masse, de leur mouvement, de leur impénétrabilité, qu'ils doivent par le choc changer leurs mouvements. Il prouve par des raisonnements de mécanique, que de la seule impénétrabilité dérive la force mouvante des corps. Il ne suivra pas sans doute de l'impénétrabilité un mouvement qui n'était point, mais il s'en suivra qu'un corps fera passer du mouvement dans un autre corps. En vain on objecte qu'on ne conçoit pas ce passage du mouvement d'un corps dans un autre. Pour établir une cause véritable, il suffit, selon Fontenelle, d'apercevoir une liaison nécessaire entre elle et son effet; car s'il fallait entendre ces sortes de comment-là, nous ne trouverions pas que Dieu lui-même fût la cause d'aucun effet.
Ni Fénelon ni Arnauld n'ont mieux rais en lumière labus que fait Malebranche du principe de la simplicité des voies, et surtout le désaccord des causes occasjonneiies avec cette simplicité. Il est certain que Dieu est sage dans ses desseins et dans leur exécution. Mais la ss^esse de l'exécution consiste en deux choses, d'abord à pleinement exécuter son dessein, et ensuite seulement avec le moins d'action possible. C'est là, selon Fontenelle, le point important, et c'est en cela que Malebranche parait s'être toujours trompé. Cet ordre de l'univers n'est pas en soi le plos parfait, quoique Dieu l'ait voulu tel, à cause de la simplicité des voies dont il ne lui est pas permis de s'écarter, voilà ce que Malebranche ne cesse de répéter. Perpétuel sophisme, répond Fontenelle. S'il me faut dix roues pour construire une machine qui sonne les heures juste, je les mettrai. Sans doute avec cinq roues la machine serait plus simple, mais le but que je me suis proposé ne serait pas atteint. Selon Malebranche, Dieu aurait fait le monde imparfait pour le faire simple, au lieu de le faire d'abord parfait, puis après le plus simple possible. Si les monstres, quoique n'étant pas du dessein de Dieu, sont une conséquence nécessaire du plan du monde, ne suit-il pas que le dessein
de Dieu n'est pas sage, puisqu'il n'a pu être pleinement exécuté ? C'est la simplicité qui l'emporte, tandis que ce devrait être la sagesse, Malebranche admet cependant que Dieu sort quelquefois de la simplicité quand l'ordre le demande ; pourquoi pas pour bannir les monstres ? Bizarre système où tantôt la sagesse l'emporte sur la simplicité, et tantôt la simplicité sur la sagesse I
Il ne montre pas moins bien que les causes occasionnelles ne sont favorables, ni à la simplicité elle môme, ni à la vraie uniformité des voies, La force mouvante ôtée au corps, il ne reste plus à Dieu que deux moyens d'exécuter ses desseins, ou de les mouvoir directement, ne s'assujettissant qu'à son dessein, ou d'établir une cause occasionnelle et de s'y assujettir. Or il est évident que cette cause occasionnelle est un circuit et va contre la simplicité. At-elle au moins l'avantage de l'uniformité? Mais il y a plusieurs sortes d'uniformité, dont celle-là seule est digne de Dieu qui est accompagnée de la plus grande intelligence et de la plus grande sagesse, or telle n'est pas l'uniformité qui résulte des causes occasionnelles, ce que Fontenelle rend sensible par une ingénieuse comparaison. Je veux faire avec des pièces de métal une machine qui sonne les heures juste; que je la construise de telle sorte qu'elle* n'ait besoin pour les sonner, que d'un premier mouvement, une fois imprimé, ou que j'aille à chaque fois les lui faire sonner de ma main, ou enfin que, sans avoir fait de machine, je les sonne en frappant l'une contre l'autre deux pièces de métal, voilà trois actions également uniformes , mais dont la première seule est parfaite. Si, obligé de faire sonner les heures moi-même, j'établis un homme qui me fasse toujours signe d'y aller , quoique je sache très-bien moimême quand il le faut, je rends mon action plus uniforme, mais non pas plus parfaite. La connaissance de ce rapport arbitraire, établi sans nécessité, ne me rend pas plus intelligent, tout en me rendant moins sage. Donc l'uniformité des causes occasionnelles n'est pas digne de Dieu.
Il reproche, en outre, à Malebranche de ne pas môme
corps dans un aii dans celle du vidv seule nature des r.
de leurimpénétrr' leurs mouvemcii mécanique, que >■ mouvante des cn pénélrabilité un suivra qu'un coi'|.
corps. En vain ■■ du mouvement il cause véritable, i liaison nécessair.
tendre ces soilr que Dieu lui-nir; Ni Fénelon m bus que TaitMj;' voies, et surl.jur avec celte sim|)l ses desseins e1 i l'esécution coitjiesécutei' son do ■ d'action possihl-' portant, etc'esl ■■ jours trompé. Cr parfait, quoique >' des voies dont il '■■■ que Malebrancli'' ^ répond FontencIlL' une machine qui Sans doute av< mais le but que jp Selon Maleltrrt'" '■■ pour le l'ilcf
al, puisque je saurais bien quand il faut les sonner. :ement Dieu ne Tapas fait, car son action doit être 'e etnon particulière. Il faut donc admettre dans les *ne force mouvante agissant selon les diverses pro- ^ ^ is de leur grosseur et de leur vitesse, et croire que ■s a arrangés de telle sorte que la seule communica» iturelle de leurs mouvements amène à chaque insquMl veut qui arrive»
m, pour répondre à un des grands arguments deMa- «iche, Fontenelle prouve que Dieu n'est pas plus sou- •1 dans ce système que dans celui de la force mouvante orps. Cette force nesera-t-elle pas toujours infiniment 1 ssous de Dieu? L'action des corps ne produit pas le .ement, elle ne fera jamais que le transmettre. Une . mouvante et réellement distinguée de Dieu dans les aires ne va pas plus que Texistence distinguée elle- .c des créatures contre la souveraineté de Dieu, a Tout jie vous me direz contre la force des créatures, je le rétorquerai contre leur existence. » L'existence ondante et participée des créatures a un caractère qui net infiniment au-dessous de l'existence de Dieu ; de " lie en est- il de leur force mouvante. La force mouvante • Dieu produit un mouvement qui n'était point; la force ouvante des créatures consiste seulement à faire passer uisun autre corps un mouvement quiélait déjà et qu'elles *imt point produit. Cette force mouvante, d'ailleurs, ne •ngerien à l'action de Dieu, qui n'est déterminée qu'à (iuire tant de mouvement dans la masse de la matière, '•n dans chaque corps particulier. Tels sont les princiarguments de Fontenelle contre les causes occasion- > dans l'ordre physique. Toute cette critique est reiiable par la finesse, la justesse et le bon sens. Aucun Iversaires de Malebranche n'a mieux fait ressortir, à ivis, certains vices du système des causes occasionaucun n'a mieux démontré qu'elles ne sont qu'une mplication, et qu'elles n'ont aucun des prétendus ^ que Malebranche leur attribue.
im PHILOSOPHIE CARTESIENNE.
faire réellement agir Dieu par des lois générales. Exécuter un dessein selon la nature du sujet, Toilà le propre des lois générales, tandis que le propre des lois particulières est de l'exécuter au delà, ou contre la nature du sujet. Or, si les corps sont privés de toute action mouvante, et que Dieu veuille qu'ils transmettent les mouvements , il leur demande quelque chose contre leur nature, il tombe dans l'un des deux inconvénients des lois particulières, qui est do n*avoir pas proportionné son dessein à la nature da sujet, La communication des mouvements n'étant pas nalurelle» les proportions de cette communication ne le sont pas davantage , et Dieu n'a pu les établir que par des iois particulières. On ne remédie à rien en faisant le choc cause occasionnelle. Le choc cause occasionnelle, c'est cet homme, dont il était question tout à l'heure, qui me fait signe d aller sonner les heures, quoique je sache parf^tement quand il faut les sonner. On ne répare pas par là rim perfection de Taclion, qui consiste en ce qu'elle n'est pas selon la nature du sujet, on ne fait pas que Taction ait un rapport plus parfait ni à la nature du sujet, ni au dessein. Cette nouvelle uniformité est donc tout à fait superflue. Il ne faut pas en effet confondre la généralité et l'uniformité, comme le font les cartésiens; l'uniformité n'enferme que la continuation du môme rapport, tandis que le propre de la généralité est de déterminer ce rapport à être le plus parfait qu'il se puisse. « Voilà, je crois, conclut Pontenelle, l'endroit faible des causes occasionnelles et le nœud de tontes les difficultés qui peuvent être faites sur cette matière. »
Dans l'hypothèse de l'impuissance des corps. Dieu eût agi plus parfaitement en supprimant le choc comme cause occasionnelle, et en les remuant inégalement à chaque înstant, suivant son dessein ; tout comme si je ne pouvais faire de machine sonnant les heures, le mieux serait de ne pas m'amuser à en faire une qui ne servit à rien, de ne point établir un homme dont les signes fussent cause occasionnelle, et de sonner l'heure moi-môme avec deux pièces
de métal, puisque je saurais bien quand il faut les sonner. Certainement Dieu ne Ta pas fait, car son action doit être générale et non particulière. Il faut donc admettre dans les corps une force mouvante agissant selon les diverses proportions de leur grosseur et de leur vitesse, et croire que Dieu les a arrangés de telle sorte que la seule communica» lion naturelle de leurs mouvements amène à chaque instant ce qu'il veut qui arrive.
Enfin, pour répondre à un des grands arguments deMalebranche, Fontenelle prouve que Dieu n'est pas plus souverain dans ce système que dans celui de la force mouvante des corps. Cette force nesera-t-elle pas toujours infiniment au-dessous de Dieu? L'action des corps ne produit pas le mouvement, elle ne fera jamais que le transmettre. Une force mouvante et réellement distinguée de Dieu dans les créatures ne va pas plus que Texistence distinguée ellemême des créatures contre la souveraineté de Dieu, a Tout ce que vous me direz contre la force des créatures, je vous le rétorquerai contre leur existence. » L'existence dépendante et participée des créatures a un caractère qui la met infiniment au-dessous de l'existence de Dieu ; de môme en est-il de leur force mouvante. La force mouvante de Dieu produit un mouvement qui n'était point ; la force mouvante des (S'éatures consiste seulement à faire passer dans un autre corps un mouvement qui était déjà et qu'elles n'ont point produit. Cette force mouvante, d'ailleurs, ne change rien à l'action de Dieu, qui n'est déterminée qu'à produire tant de mouvement dans la masse de la matière, et non dans chaque corps particulier. Tels sont les principaux arguments de Fontenelle contre les causes occasionnelles dans l'ordre physique. Toute cette critique est remarquable par la finesse, la justesse et le bon sens. Aucun des adversaires de Malebranche n'a mieux fait ressortir, à notre avis, certains vices du système des causes occasionnelles, aucun n'a mieux démontré qu'elles ne sont qu'une vaine complication, et qu'elles n'ont aucun des prétendus avantages que Malebranche leur attribue.
Rappelons encore ici, à Thonneur de Fontenelle, qu'il est un de ceux qui, sous l'influence de l'esprit cartésien, ont le plus nettement dégagé la doctrine de la perfectibilité du sein de la querelle des anciens et des modernes, et qu'il a même su distinguer, ce que la plupart des défenseurs des modernes confondaient^ les sciences, qui sans cesse se perfectionnent, de la poésie et de l'éloquence que les anciens ont pu porter tout d'abord à leur plus haut degré de perfection, parce qu'elles dépendent surtout des dons naturels et de la vi?acité de l'imagination.
Je ne séparerai pas Fontenelle de Mairan qui lui a succédé comme sccrélaire de l'Académie des sciences (i). Jeune encore, Mairan vint à Paris où il connut Maiebranche qui l'initia à l'analyse des infiniment petits de son ami le marquis de l'Hôpital. Mairan en garda toute sa vie une vive reconnaissance pour Malebranche et une grande admiration pour son génie. Gomme Fontenelle, il fut un des derniers et des plus habiles défenseurs des tourbillons. S'il a moins d'esprit et de grâce, il a peut-être plus de force et de gravité. « Il me semble, dit Voltaire, cpie M. de Mairan possède en profondeur ce que M. de Fontenelle avait en superficie (2). » Il a pénétré plus avant, sinon dans la physique, au moins dans la métaphysique de Descartes, de Spinoza et de Malebranche, comme on le
(1) Jean-Jacques d'Ortous, sieur de Mairan, né à Béziers en IG78. n entra en 17 15 à 1* Académie des sciences et plus tard à l'Académie française. Comme Fontenelle, il moarut dans un âge très-arancé. Il avait d^à plus de soixante ans quand il succéda à Fontenelle comme secrétaire de TAcadémie des sciences. L'universalité de ses connaissances et son talent d'écrivain le désignaient aux suffrages de l'Académie. Mais il ne pat en remplir les fonctions que pendant trois ans, de 1741 à 1743. Il a fait les éloges des académiciens morts pendant ces trois années, parmi lesquels, les éloges de l'abbé Privât de MoUères et de l'abbé de Poligoac intéressent particulièrement l'histoire du cartésianisme. Ces éloges ont été publiés en J vol. in- 12. Paris, 1758. Voir l'éloge de Mairan dans les mémoires de l'Académie des sciences, année 1771. Voir aussi une étude sur sa vie et ses travaux par M. J. Duboul dans les mémoires de l'académie de Bordeaux 186/^ 2* trimestre.
(2) Corresp., édit. Beuchot, vol. LXV^p. 478.
voit dans une correspondance avec Malebranche réceiûment découverte et publiée (i).
Il écrit de Béziers, en 1713 et 1714, à son ancien maître pour le consulter sur Spinoza. Après avoir étudié la philosophie de Descartes, il s'y reposait, croyant la concilier avec la foi, quand la lecture de Spinoza a tout à coup troublé ce repos et cette harmonie. D'une part attiré par l'enchainement, par la rigueur apparente des déductions, de l'autre épouvanté des conséquences, il éprouve un trouble intérieur qu'il supplie Malebranche de guérir en lui montrant le point précis de l'erreur, le paralogisme de Spinoza ou le premier pas qui conduit au précipice. « J'ai vu, dit-il, les prétendues réfutations qu'on en a données, elles ne font que blanchir contre lui. On ne l'entend pas et il est clair qu'on ne s'est pas donné la peine de l'entendre. » Malebranche, déjà vieux, semble peu se soucier d'entrer dans cette grave et délicate discussion ; il prétexte qu'à peine il a lu Spinoza, et il y a déjà longtemps, il allègue la difficulté de discuter et de s'entendre par lettres, et ne fait d'abord qu'une assez courte et superficielle réponse où il n'estguère question que de l'horreur des conséquences. Mais Mairan insiste respectueusement, et, revenant à la charge, il presse Malebranche de le satisfaire, d'autant qu'il a cru remarquer dans sa propre doctrine de quoi autoriser les principes et les conclusions de VÉthique{^). L'horreur des conséquences ne suffit pas -pour le convaincre dans une question de métaphysique. L'horreur et les autres mouvements de cette nature ne partent que de préjugés bons ou mauvais et ne sauraient entrer en parallèle avec l'évidence de la démonstration. Malebranche n'a-t-il pas dit lui-môme : « Nous ne devons suivre dans nos
(1) Voir cette correspondance, avec l'intéressant commentaire qui raccompagne, dans le II* vol. des Fragments de philosophie moderne^ de M. Cousin, 5« édit., 1866.
(2) Voltaire, ami de Mairan, dit aussi, dans son Traité de métaphysi' que, chap. III : « Pour réduire le système de Malebranche à quelque chose d'intelligible, on est obligé de le réduire au spinozismc. t
o90 PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.
jugements libres que la lumière etTévidence. » Cette étendue intelligible, laquelle est infinie, dont retendue créée, dont tous les corps sont des modes, ne revient-elle pas à la doctrine de Spinoza ?
Malebranche poussé à bout, et obligé, pour se défendre lui-môme, d'aborder sérieusement la discussion, signale à Mairan le paralogisme de Spinoza dans la définition qu'il donne de Dieu. C'est là, dit-il, qu'est renfermée son erreur fondamentale : « Cette définition pourrait passer en la prenant dans un sens, mais il la prend dans un autre, de sorte qu'il suppose ce qu'il doit prouver. » Malebranche met ici en effet le doigt sur un des points fondamentaux par où manque l'édifice tout entier, mais il se défend moins bien contre la pressante dialectique de Mairan au sujet des analogies de sa propre doctrine avec celle de Spinoza. Pour préserver son étendue intelligible de ces dangereux rapprochements, il se retranche derrière la distinction de l'idée et de l'idéat de l'étendue ; l'idée est en effet nécessaire et infinie, mais ce qui est vrai de l'idée ne Test pas de son idéat, qui peut-être même n'existe pas. Que devient donc, demande Mairan, le grand principe, que tout ce qui est clairement enfermé dans l'idée d'une chose peut être affirmé de celte chose ? Ne pourra-l-on pas retourner contre l'idéat de l'idée de Dieu ce que Malebranche applique à l'idéat de l'étendue? Malebranche se sent mal à Taise dans cette discussion à laquelle il coupe court par un apologue, fort ingénieux sans doute, et qui a sa valeur au point de vue pratique, mais qui n'en a aucune au point de vue de la théorie et de la démonstration. Enfin il termine brusquement en invitant ce jeune et libre esprit à s'adresser à l'auteur de toute vérité, à ne pas écouter certaines objections, quand il s'agit de la foi, à se mettre en garde contre la prétention de tout démontrer et de ne se rendre qu'à l'évidence, car il ne peut y avoir d'évidence quand on ne part pas d'idées claires, or nous n'avons pas d'idées claires des attributs de Dieu.
Mairan ne parait ni éclairé ni persuadé. En qualité de
fidèle, il voudrait bien pouvoir faire comme un bon mahométan qui ne songe à défendre sa religion que le sabre à la main, sans autre discussion, cela lui épargnerait bien de la peine; mais on n'est pas toujours maître de ne raisonner plus quand on a raisonné jusqu'à un certain point. Néanmoins il garda toujours la plus grande vénération pour Malebranche dont, dans sa vieillesse, il faisait ce bel éloge : « Disciple zélé de Descartes, commentateur'original, chef de secte lui-même par les idées neuves et sublimes qu'il prêtait à la philosophie cartésienne, il pouvait être mal entendu, critiqué, contredit, mais on ne pouvait s'empêcher d'admirer la beauté et l'étendue de son génie dans l'enchaînement de ces dogmes mêmes auxquels on refusait de souscrire. Grand maître dans l'art de penser et d'amener les autres à sa pensée (i). »
Le cardinal dePolignac, non moins célèbre comme l'auteur élégant et facile de Y Anti-Lucrèce que comme l'habile négociateur de la paix d'Utrecht, fut un cartésien avoué en physique et en métaphysique, avecuneteinte de malebranchisme, ainsi que la plupart des cartésiens du dix-huitième siècle. Il fît sa philosophie au collège d'Harcourt où les objections de son professeur, zélé péripatéticien, lui firent connaître et goûter Descartes. Quand il fut question de soutenir des thèses, un débat s'éleva entre le maître qui voulait qu'elles fussent, selon la coutume, en l'honneur de son enseignement, et son élève infidèle qui les voulait en l'honneur de Descartes, s'offrant à défendre seul publiquement les principes de la philosophie nouvelle, sans le secours d'un président. La querelle agita tout le pays latin, et ne fut terminée que par un accommodement assez singulier! Il fut convenu qu'il y aurait deux thèses différentes, deux jours de suite, la première enrhonneurdeDescartes,et la seconde en l'honneur d'Aristote. L'élève dut arrangerluimôme, en forme de thèse, les principes de la philosophie de Descartes, car c'était la première thèse cartésienne sou,-
(I) Éloge de l'abbé Privât de Molières.
tenue dans l'université de Paris. Le premier jour, le jeune Polignac eochanla tout le monde en défendant la cause de Descartes, et le lendemain il défendit Aristote aux applaudissements de tous les péripatéticiens. Sa prédilection ne se fit sentir, dit Mairan, que par la force des raisons qui la justifiaient. Le professeur avait obtenu qu'Aristote serait le dernier en faveur duquel il parlerait, de peur que les auditeurs, sous le charme d'une parole si facile et si éloquente, ne se retirassent prévenus en faveur de Descartes (1).
Toute sa vie le brillant élève du collège d'Harcourt demeura fidèle à Descartes. Des conférences qu'il eut avec Bayle, lorsqu'il passa en Hollande à son retour de l'ambassade de Pologne, et les objectionsdecegrand douteur contre la Providence, appuyées de citations de Lucrèce, lui donnèrent la première pensée de VAnti-Lvcrece, auquel il commença à travailler pendant la disgrâce de quelques années qui suivit cette ambassade. Dès lors, à difl"érentes épogue^ de sa vie, dans les loisirs que lui laissèrent les affaires de l'Église et de l'État, il se remit à l'œuvre et continua, sans pouvoir l'achever, le poëme qu'il n'avait d'abord qu'ébauché . Onne saurait croire quelle fut la vogue de VAntî-Lucrke encore manuscrit, et connu seulement par quelques fragments publiés dans les gazettes de France et de Hollande, ou recités par le cardinal lui-même à la cour de France et à la cour de Rome. Le pape, qui n'était pas cartésien, admirait quel parti le cardinal avait su tirer du cartésianisme contre Lucrèce. A la cour de France, on était avide d'en entendre quelques passages de la bouche mêmedu cardinal. Les ducs de Bourgogne et du Maine en traduisirent quelques chants, Louis XIV voulut les connaître, et la duchesse du Maine se les faisait expliquer par l'auteur lui-même. Quand le cardinal mourut, en 1741, sur douze chants dont le poème devait se composer, huit seulement étaient ter-
U) Voir lesdeax éloges du cardinal de Poligaac, par M. de Boieet par Mairan.
minés, le neuvième était incomplet. Il légua le soin de le publier à Tabbé Rothelin qui mourut peu de temps après. Le poème ne fut imprimé qu'en 1747, par les soins de Lebeau, célèbre professeur de l'Université de Paris, qui avait aidé l'abbé Rothelin à le revoir.
C'est en l'honneur de la philosophie cartésienne que le cardinal de Polignac composait son poëme, et c'est Descartes qu'il voulait opposer à Lucrèce. Aussi ne se mit-il à l'ouvrage qu'après avoir consulté les principaux cartésiens avec lesquels il vivait familièrement à Paris, et surtout Malebranche auquel il soumit le plan et les premières parties de son poème, et dont il mita profit les avis et les critiques. Longtemps après, c'est aussi un cartésien, le chancelier Daguesseau, que consulta l'abbé Rothelin sur la dernière forme à lui donner. L'Anti- Lucrèce tout entier est marqué non-seulement de l'empreinte de Descartes, mais de celle de Malebranche auquel l'auteur l'avait communiqué (1). Le cartésianisme, le plus rigide et le mieux conçu, dit Mairan, brille dans le développement de toutes les grandes questions qui sont le sujet de chacun des chants du poëme (2). Gomme Lucrèce, dont il cherche à imiter les vers en combattant les doctrines, le cardinal débute par une invocation; mais, au lieu de Vénus, il invoque la sagesse divine, règle de toutes choses, et lumière de tous les esprits :
Te causa et régula mundi OmnipoteDS œterna Dei sapientia virtus Et mens et ratio vitas dux optima nostris,
(1) De iisquœ chartismandaverat^cum Malebranchio metaphysicorum principe communicavit. ïs et propostium operis et magis opus ipsum admiratus^ quœdnm tamen reprehendit, id enim impune îicebat apud eum qui moneri se quant laudari mavult et ex perspicacisHmi philosophi monitis nonnulla auctor ipse emendavii, Lebéaa, préface de VAnti- Lucrèce. Nous avons vu le cardinal servir d'intermédiaire entre Malebranche et Fénelon dans Taffaire du P. Tournemine.
(2) De voiuptate, de inani, demoiu^ de mente, de belluis^ de seminibusy de mundo, de terra et mari^ tels sont les titres des neuf chants du pcëme.
Ipsaque lux aniaii> te solam in vota vocabo, Incute vim dictis propriamque ulciscere causam.
Il n'a pas moins d'enthousiasme pour Descartes que Lucrèce pour Épicure :
Quo nomine dicam Naturœ genium, patri» decus, ac decus œvi Cartesium nostri, quo se jactabit alumno Gallia fœta viris ac duplicis arte Minervœ, Ante suos tacitura duces ac fuloiina belli Qnam veri auctorem eximium mentisque regendœ.
(Livre VIII, V. 55.)
Gomme Fontenelle et Mairan, il soutient la physique de Descartes contre Newton, le plein contre le vide, et Tidée claire de l'impulsion contre l'attraction qu'il traite de qualité occulte (I). Citons encore Mairan : «Zélé cartésien par choix, par habitude, et môme par principe de religion, le newtonianisme, tel qu'il le concevait, lui avait toujours paru dangereux par sa conformité avec les points tondamentaux de la physique d'Épicure. Mais on lui a reproché de s'étendre beaucoup trop longuement sur la physique d'Épicure, tandis qu'il ne fait qu'une brève et superficielle critique de Newton. Le vide, l'espace éternel et infini, parsemé seulement d'atomes ou de. corpuscules indivisibles qui s'y meuvent par eux-mêmes, et dont la rencontre produit le monde,les générations spontanées,le hasard maître du monde, voilà les monstres épicuriens que combat un peu trop longuement le cardinal de Polignac. De la réfutation du vide et des atomes il passe à l'origine du mouvement. Le mouvement nétant pas essentiel à la matière, il en déduit l'existence d'un premier moteur. C'est à la démonstration de l'existence de Dieu qu'il fait aboutir la physique, comme toute la métaphysique.
Le cinquième chant oîi il traite de la spiritualité de Târae,
(I) Daguesseau reproche au poëme du cardinal de Polignac de faire intervenir la religion dans la question du plein et du vide et d'avoir faiblement réfuté Newton. (Lettre 4, t. XII des Œuvres, édition de 1783.)
de sa distinction d'avec le corps, de son unité, qui la rend indestructible à tout agent naturel, semble une traduction des Méditations eii vers latins. Il combat d'abord Spinoza^ qui fait de l'étendue et de la pensée les modes d'une même substance, et ensuite Locke^ qui prétend que, dans l'ignorance oîi nous sommes de la nature de la matière, il nous est impossible d'affirmer que Dieu ne pourrait la faire penser. Au-dessus des idées qui viennent des sens, il en admet d'autres qui viennent de l'entendement pur :
« Quanquam ergo fateor cognosci plurima sensu, Plurima sunt etiam quie pura mente videntur.
(Chant V.)
D'ailleurs, comme Malebranche, Bossuet et Fénelon, il croit que nous ne pouvons voir le fini que par l'infini dont il est la privation :
Neqiie ipso Finiti quidquam caperes, nisi semper adesset Nota infiniti teque illastraret imago, , Ut tenebras nerao, nisi noto lumioe, nosset ; i\nnique infiniti tantum est absentia finis, Qui monstratnon id quodadest, sed plurima deesso.
(Chant IX.)
Il revient dans le neuvième chant à cette sagesse qu'il invoque au début de son poëme. Il y a en nous, dit-il, une raison innée, est ratio nobis innata^ exemplaire et règle du vrai et du juste absolus. Mais quelle est cette loi et quelle est cette raison ? Selon le cardinal de Polignac, comme selon Malebranche, c'est la raison et la volonté de Dieu même. L'écouter, c'est écouter la voix môme de Dieu.
Lex igitur primœva Dei mens atquc voluntas,
Et legem hanc sentire Deum est audire loquentcm.
A Dieu seul il donne l'action, ne nous laissant en partage que le désir, ce qu'il exprime en un seul vers :
Illius efficere est, nostra est optare facultas.
11 accuse Spinoza d'avoir renouvelé la doctrine insensée de Straton, d'avoir fabriqué un Dieu^ amalgame confus de toutes choses, d'avoir appelé le monde un Dieu, pour se dispenser d'admettre un Dieu souverain de l'univers, comme si l'édifice et celui qui l'a élevé n'étaient qu'une seule et même chose :
VesAna Stratonis RestUuit commenta suîsque erroribus aiixit Omnigenî Spinoza Dei fabricator, et orbem Appellare Deum, ne qais Deus imperet orbi, Tanquam essetdomus îpsa, domum qui condidit, ausas.
Le sixième chant est consacré à la question de l'âme des bêtes. Le cardinal de Polignac penche évidemnaent vers le machinisme ; toutefois il évite de se prononcer d'une manière absolue : a Tout cartésien qu'il était, dit Mairan, il n'avait jamais été bien décidé sur ce point ; il sentait parfaitement les avantages du pur machinisme des bêtes, et combien on aplanissait par là de difficultés ; mais il voyait en même temps ce machinisme exposé à de grandes objections. Le parti qu'il avait coutume de prendre dans ce conflit de sentiments contraires était de montrer que, dans l'un et Tautre cas, la spiritualité de notre âme n'en était pas moins certaine... C'est aussi le parti qu'il prend dans son poème. » En effet, il expose l'une et l'autre hypothèse, enrichissant sa matière, sous forme d'objection, de tout ce que l'histoire naturelle apprend de plus curieux sur les mœurs, les ruses et l'industrie des animaux; mais il s'en tient à cette conclusion, qui est aussi celle de Fénelon dans le Traité de l'existence de Dieu^ que l'un et l'autre système fait également éclater la grandeur et la sagesse de Dieu : Bougainville, le traducteur en français de VAnti-Lucrèce^ n'a
Quae sive carentia sensu Sive instructa putes, rairare etnumen adora (I).
(1) Voltaire lui rcprocho de citer des traits fabuleux de rintclligence des bêtes pour conclure en faveur do Tautomatisme, voir dans les CEaTre* de Louis Racine, en 6 vol., Paris 1808, au n« vol. p. 47, une lettre où le cardinal répond à Louis Racine qui Tavait consulté sur cette questioo i l'occasion de ses deux épltres sar Tàme des bêtes.
LES DERNIERS CARTESIENS. 597
pas dit, sans une grande exagération, que ce poëme ne serait pas désavoué par Virgile, mais il n'exagère rien en affirmant qu'il ne serait pas désavoué par Descartes. C'est en effet la philosophie de Descartes que le cardinal oppose comme nous l'avons vu, aux doctrines renouvelées de Lucrèce.
A côté du cardinal de Polignac, voici un autre personnage non moins célèbre, le chancelier Daguesseau, qui mérite aussi une place dans l'histoire du cartésianisme du dix-huitième siècle. C'est lui qui le premier a cherché aappliquer la philosophie de Descartes et de Malebranche aux principes delà jurisprudence. Il est vrai que le grand ouvrage de Domat, des Lois civiles dans leur ordre naturel {i), a précédé la publication des Méditations métaphysiques sur les vraies et les fausses idées de la justice, qui n'ont paru qu'après la mort de Daguesseau (2). Mais c'est Daguesseau qui, quoique jeune encore, avait aidé Domat de ses conseils et lui avait persuadé de chercher en Dieu le principe des lois civiles (3). Dans sa Première instruction à son fils, il le félicite de trouver tout fait ce précieux ouvrage, qu'il a vu croître, dit-il, et presque naître en ses mains par Tamitié que l'auteur avait pour lui.
Magistrat philosophe, il ne sépare pas l'étude de l'éloquence et des lois positives de celle de la philosophie dans les belles instructions qu'il donne à son fils et au barreau tout entier (4). La Méthode de Descartes, le dernier livre de VArt de penser, le sixième de la Recherche de la vérité, voilà les modèles qu'il propose au jeune avocat (5).
(1) Paris, 1694, 3 vol. ia-4.
(2) Daguesseau est né en 1668 et mort en 1750. Consulter le Chancelier Daguesseau^ par M. Francis Monier, in-8, 1860.
(3) Voir rExamen critique, à la suite des Méditations de Daguesseau.
(4) Instructions sur les études propres à former un magistrat, I«» vol. des Œuvres complètes, édition de 1759, en 13 vol. in 4^. Voir aussi dans ce môme volume le Discours sur la connaissance de l'homme, auquel il avait d*abord donné pour titre, dans la première édition de ses Diicours (Amst., 1756), Union de la philosophie et de téloquence»
(5) 4* Instruction.
c Entre tous les ouvrages où l'on peut trouver des exemples d'une méthode parfaite, les Méditations de Descartes et le commencement de ses Principes peuvent tenir le premier rang. Il a été également le maître et le modèle de cenx mêmes qui Font combattu, et Ton dirait que ce soit lui qui ait inventé Tart de faire usage de la raison . Jamais homme, en effet, n'a su former un tissu plus géométrique et en môme temps plus ingénieux et plus persuasif, de pensées, d'images et de preuves, en sorte qu'on trouve en lui le fond de l'art des orateurs joint à celui du géomètre et da philosophe (i). » Dans une lettre où il défend éloquemment la métaphysique contre un de ses détracteurs, il parle encore avec plus d'enthousiasme de Descartes et des Méditations, o Quand la métaphysique n'aurait servi qu'à produire les six Méditations de Descartes, ne devriezvous pas lui adresser cette invocation de Gicéron : 0 vitœ philosophia dux^ o virtutum indagatrix expultrixque vitiorum (2) 1 »
Il recommande aussi et loue Malebranche, tout en le plaçant à une grande distance au-dessous de Descartes, q Mais comme Malebranche a su joindre l'imagination au raisonnement, ou, si l'on veut, le raisonnement à l'imagination qui dominait chez lui, la lecture de ses ouvrages peut être avantageuse à ceux qui se destinent à un genre d'éloquence où l'on a souvent besoin de parler à l'imagination pour faire mieux entendre la raison. Ce n'est donc pas ce qui est du ressort de la pure métaphysique que l'on doit chercher dans le P. Malebranche : mais ce qui a le plus de rapport à la morale, comme plusieurs chapitres du livre de la Recherche de la vérité, où il traite de l'imagination, le livre de l'Imagination et celui des Passions, ou, si l'on veut, quelque chose qui soit encore plus travaillé, ses Entretiens métaphysiques y qu'on peut regarder comme son chef-d'œuvre, soit pour l'arrangement des idées, soit pour le style
(1) 4e Instruction.
(2) Lettre 6* sur la substance, t. XII.
et la manière d'écrire (1). » Il dit ailleurs du même auteur : c Ce n'est certainement pas un auteur sans défaut, mais oh sont ceux qui n'en ont point, mais il n'est pas aussi sans vertu (2). » Enfin, dans une autre lettre à propos du traité de V Infini créé, il dit encore : a II faut avouer qu'au milieu de plusieurs bonnes choses il est échappé à ce phi* losophe non-seulement des expressions, mais les dogmes philosophiques dont on peut abuser aisément pour soutenir une partie des raisonnements qui sont dans le traité de l'/nfini créé (3). » Néanmoins, malgré ces réserves à l'égard de Malebranche, nous reconnaîtrons dans Daguesseau plus d'une trace de ses doctrines. Rappelons que son zèle cartésien l'a égaré, comme chancelier, jusqu'à refuser le privilège à des ouvrages newtoniens.
* Il s'était préparé à Descartes et à Malebranche par Platon, qui, depuis sa jeunesse, avait été, avec Cicéron, son auteur favori. Il encourage l'abbé Sallier à faire une édition complète des œuvres de Platon dont il lui donne le plan (4). Lui-même il avait traduit le Criton, et l'on trouve quelque trace de cette étude assidue de Platon dans ses Méditations.
L'origine de l'idée de justice, les fondements de la morale et du droit, voilà la question métaphysique qui a occupé, et qui devait occuper par-dessus toutes les autres, l'esprit d'un jurisconsulte philosophe. Tel est l'objet de
(1) 4« Instruction.
(2) Lettre 6% t. XII.
(3) Lettre 9«, t. XII.
(4) « Je serais très-content si nous avions une édition en grec et en latin d'un petit volume in-8, en beaux caractères et dont le texte fût revu avec une extrôme diligence. Je souhaiterais aussi qu'on corrigeât les endroits qui ont besoin d'être retouchés dans la traduction de Marsile Ficin, et qu'au lieu d'&rguinent on naît à la tète de chaque dialogue une analyse courte et serrée qui fit sentir toute la méthode et tout TartiDce du dialogue : enfin, si de toutes ces analyses particulières on pouvait en former une générale qui fùl comme un tableau de toute la doctrine de Platon digérée par ordre et par matière, je ne verrais rien de plus à désirer pour la satisfaction du public. » Lettre 39, t. XII.
ses Méditations métaphysiqties sur les vraies ou les faniues idées de la justice (1), ouvrage posthume et maUieareosement inachevé. De là, sans doute, beaucoup de répétitions et de longueurs, quoique, comme Arnauld, il aifecte souvent les formes du syllogisme et une marche géométrique. Cependant la forme de l'ouvrage se recommande en général par une diction pure et harmonieuse, par la facilité et Tabondance, par une foule de traits ingénieux, d'exemples, d'images et de citations heureuses qui reposent agréablement l'esprit du lecteur.
Daguesseau se propose de réfuter un de ses amis, M. de Yalincourt, qui louait fort le système de Hobbes et qui avait publié des Dialogues pour prouver que la raison, par ses forces et sans le secours de la foi^ ne peut discerner le juste de Tinjuste (2). D prend contre YalincourX le parti de la raison humaine et de la philosophie, et, tout en rendant hommage à sa piété et à la sainte jalousie qu'il témoigne pour la loi divine, il le blâme sévèrement de se plaire à rabaisser et à décrier la loi naturelle, comme si Dieu n'était pas également l'auteur de l'une et de l'autre, comme s'il n'avait pas à craindre de prêter des armes à ceux qui ne nient la loi naturelle que pour dispenser la raison de la peine de combattre contre la passion. Il veut donc prouver que nous trouvons en nous, indépendamment de la foi, une connaissance claire et certaine de la justice. Y a>t-il une telle justice, nous avons mie mesure commune de tous nos devoirs, nne règle sûre, suivant laquelle nous devons travailler à notre perfection et à celle des autres. Si, au contraire, il n'y en a pas, la mesm*e de
(1) Voici le titre complet : « Où l'on esuye d*édaircir et de TéttmàK cette question importaste, n rhomme trouve en lai des idées natureUei dn jaslie et de Tinjaste, et si c'est par la oonlbnmté avec ces idées qu'il jnge de la justice ou de l'injnstioe des actîoiis morales, on seoloaient par la conformité de ces actions avec la vokNité pontife d'nn supérieur latine et nécessaire, ou avec le désir naturel de sa conservation. • Ln Méditofions remplissent tout on yolame in-4*, qui est le t. XI de ses OBuvrea.
(2) Tronsset de Valincourt, membre de FAcadémie française et SBCiétaire-général de la marine, janséniste, andeD ami de Boilean et de Racine, mort en 1730.
nos devoirs devient incertaine, la règle est douteuse^ il n'y a plus ni vices ni vertus, ni ordre ni désordre, et nous vivons tous au hasard dans le sein des ténèbres. Ni les lois positives, ni le désir naturel de la conservation ne peuvent tenir lieu de cette justice étemelle.
Contre les philosophes qui la nient, Daguesseau invoque le témoignage d'une foule de sages anciens et modernes, de jurisconsultes, de législateurs, de nations policées qui nous crient qu'il y aune justice naturelle, une loi du genre humain, dont les premiers principes sont connus par eux-mêmes de tous les hommes, comme des axiomes de la géométrie. En vain on objecte les doutes, les contradictions de^ peuples et des individus au sujet de la justice et la pratique du commun des hommes, pour prouver qu'il n'y a pas de devoir universellement reconnu. De ce que les hommes qui se servent mal de leur raison n'aperçoivent pas l'idée de justice, peut-on conclure que ceux qui s'en servent bien ne l'aperçoivent pas davantage ? Prétendre qu'il n'y a point d'idée de justice parce que les hommes sont souvent injustes, c'est raisonner comme si on disait, les hommes tombent souvent dans l'erreur, donc ils n'ont pas l'idée de la vérité.
Daguesseau, pour remonter jusqu'aux principes, passe par la métaphysique avant d'arriver à la morale, qui en dépend. Il traite de la liberté, du principe de la certitude et de la vérité, de l'origine de nos connaissances, de la distinction des idées acquises et des idées innées, de Dieu, de la connaissance qui lui est propre, de sa perfection, de son bonheur, de son amour, dans leurs rapports nécessaires avec les fondements de la morale, non-seulement en disciple de Descartes, mais aussi en disciple de Malebranche. La liberté lui parait un sentiment dont aucune subtilité ne peut affaiblir l'évidence. Mais comment la concilier avec les causes occasionnelles et avec le principe de Malebranche, que Dieu fait tout en nous, c'est-à-dire comment expliquer que, Dieu faisant tout, l'homme néanmoins fait quelque chose? < En parcourant, dit-il, tous les
602 PHILOSOPHIE CARTÉSIENNB.
degrés par lesquels je passe poar arriver à la connaissance claire et certaine de la vérité, je trooye qne tout ce qui est de moi et m'appartient réellement est le désir ou la capacité de désirer dans tel degré qu'il me plaît, avec le secours de l'opération de Dieu qui augmente mes désirs, selon mes désirs mêmes, qui, à leur occasion, me présente de nouveaux objets, par lesquels i!s s'enflamment de plus en plus jusqu'à ce qu'ils soient parvenus à jouir de la vérité. Il est donc vrai que je fais quelque chose et que Dieu fait tout (I). B
Mais si la justice, en tant que précepte, suppose la liberté, elle suppose, en tant que vérité, la certitude de nos connaissances en général. Daguesseau recherche donc, dans la quatrième méditation, ce que c'est que vérité et certitude. Gomme il faut juger de la copie par l'original, il remontera d'abord jusqu'à la source du vrai pour le contempler an sein de la Divinité même, a ayant une inclination naturelle à suivre l'opinion de ces philosophes qui prétendent que c'est dans l'infini que nous découvrons ie fini. » Dieu voit dans son essence les idées de tous les êtres et de toutes les manières d'être possibles. Sa connaissance, toujours pleinement claire et parfaite, est une vision complète et immédiate de toutes choses. Telle est la source où Daguesseau puise l'idée et la définition d'une connaissance vraie: « une connaissance claire et parfaîte de ce qui est. » La connaissance du vrai doit en effet conserver le même caractère, soit qu'on la considère dans sa perfection originale, au sein même de Dieu, soit qu'on la considère dans les intelligences créées, quoiqu'il y ait une distance infinie entre le faible rayon qui éclaire notre esprit et la plénitude de la lumière qui est en Dieu.
Mais l'évidence ne peut-elle nous tromper? Daguesseau, répond, comme Descartes et Malebranche, aux objections des pyrrhoniens contre l'évidence. Ce n'est pas l'évidence
(1) a» MédiiaUon.
réelle, mais la vraisemblance qui seule nous trompe. Demander une autre preuve de Tévidence que l'évidence elle-même^ c'est demander quelle est la lumière qui nous fait voir le jour. La force de l'évidence parait précisément en ce qu'elle ne peut être prouvée que par ellemême , c'est-à-dire, en ce qu'elle n'a pas besoin de preuve pour être prouvée et qu'elle se suffit à elle-même. Si nous nous trompions en suivant la seule lumière que Dieu nous ait donnée, Dieu serait la cause de notre erreur, Dieu se serait joué de sa créature. En effet la plus légère attention sur nous-mêmes suffit à nous faire sentir que ce n'est pas nous qui sommoies notre lumière, et que Dieu est la lumière de notre esprit^ comme le soleil est la lumière de notre corps.
Après s'être assuré de l'existence de la vérité et de son critérium, il recherche si, indépendamment des vérités d'expérience, il n'y a pas des vérités connues naturellement qui soient comme un don de Dieu à tous les hommes. Il distingue des connaissances innées et des connaissances acquises, qui toutes viennent également de Dieu, et ne diffèrent entre elles que par la manière dont elles nous sont données : « Dieu, lumière éternelle de toutes les intelligences et souverain modérateur des esprits comme des corps, m'affecte par des idées ou par des sentiments à l'occasion des objets que j'aperçois ou des désirs que je forme dans mon âme ; il excite mon attention, et mon attention excitée obtient de lui ce secours, et, si j'ose le dire, l'illumination nécessaire pour me conduire de clarté en clarté jusqu'à un certain terme oîi mon esprit est frappé d'un sentiment qui le fixe et qui éteint en lui le désir de voir, parce qu'il voit ce qui est et qu'il possède ce qu'il désire (1). » Toutes les idées ont ce caractère commun d'être données par Dieu, mais elles se distinguent les unes des autres par des caractères particuliers. Les idées innées sont comme un apanage de notre nature, un bien gratuit
(1) 5« Méditation.
distribué à tous quand elles sont nécessaires ; c'est, dit ingénieusement Daguesseau, le talent dont Dieu fait, pour ainsi dire, Tavance à notre raison en nous imposant l'obligation de le faire valoir. Universalité, certitude inébranlable, même sans la compréhension claire de tout ce qu'elles contiennent, tels sont les seuls caractères essentiels d'une idée innée. Ce sont, d'après Daguesseau, les adversaires des idées innées qui veulent perfidement leur imposer d'autres caractères, qui veulent qu'elles représentent parfailement leur objet, qu'elles soient ineffaçables, invincibles, incapables d'altération et d'affaiblissement, afin d'en avoir meilleur marché.
Il distingue, d'ailleurs, deux ordres de vérités innées ; les unes toujours distinctement aperçues parla conscience, et revêtues d'une clarté invincible et permanente, les autres douées de certitude et d'universalité, mais pas toujours aperçues par la conscience. Après avoir réfuté, non sans quelque diffusion, les arguments de Locke contre les idées innées, il en donne une énumération confuse dans laquelle il mêle des idées primitives avec des idées composées, des principes empiriques, et même des instincts, avec des principes réellement rationnels et absolus. Ainsi, parmi les vérités innées du premier ordre, il met la connaissance de notre existence, la conscience de toutes les modifications de notre âme, le sentiment de la conservation, l'amour de la béatitude, le sentiment de notre liberté, et enfin la connaissance du monde visible : « Malebranche, ayant, dit-il, prouvé en cent manières différentes qu'il faut éternellement en douter, ou concevoir que Dieu seul nous l'apprend. »
Quant aux vérités du second ordre, il les rapporte les unes à ce qui est sensible, comme les jugements naturels de distance et de figure qui accompagnent la perception, les autres à la connaissance du vrai, comme l'amour de la vérité et la foi à l'évidence, sentiments innés et universels, d'autres enfin à la cause même de l'existence, comme ces deux principes, que rien n'est sans raison, et qu'il n'y a
pas d'effet sans cause^ où Ton reconnaît, dit-il, la vive et agissante impression du créateur. Du second principe il voit naturellement découler la croyance à l'existence de Dieu, alors même qu'on n'admettrait pas une idée innée de Dieu, d'où il conclut contre Locke, que tous les hommes, môme les sauvages, ont la connaissance de Dieu. Il admet encore des principes innés relatifs à la conservation de notre être, tels que le désir de la conservation, avec ce droit de repousser la force par la force, dont Cicéron a dit, non scripta^ sed nata lex^ le désir de domination, le désir d'estime.
Ensuite il recherche de quelle espèce est l'idée du juste et de l'injuste. Est-elle vraiment innée, évidente par ellemême à tous les hommes, ou évidente, du moins pour ceux qui la considèrent avec attention, ou enfin n'y a-t-il rien de réel dans cette idée que la conformité ou l'opposition d'un jugement, d'un sentiment ou d'une action avec le désir de notre conservation, ou avec une loi positive, établie par un supérieur légitime ? D'abord il analyse ce désir de la conservation, ou cette inclination fondamentale qui nous porte continuellement à l'être et au bien-être. Il semble ici vouloir démontrer que l'amour-propre éclairé, et non corrompu par la passion, est un législateur parfait et universel. Serait-il donc infidèle au principe qu'il a d'abord proclamé, et après avoir démontré la nécessité de fonder la morale sur une loi absolue de justice, après avoir réfuté les objections contre l'existence de cette loi, voudrait-il la mettre à l'écart et fonder sur l'amourpropre éclairé le code entier de la morale, de même que l'avaient fait avant lui quelques cartésiens du dix- septième siècle, tels que Régis en France et Welthuysen en Hollande? Daguesseau ne nous paratt pas coupable d'une pareille contradiction. Il établit la conformité entre ce que l'amourpropre éclairé nous conseille et ce que la justice nous commande, mais il ne confond pas ces deux principes l'un avec l'autre. Autre chose est de prouver, comme il le fait, que l'amour-propre n'est pas l'ennemi des devoirs, autre
606 PHILOSOPHIE GARTÉSIBNNE;
chose de les en faire dériver comme de leur principe. Il a voulu d'abord combattre Hobbes sur son propre terrain, avec ses propres principes, en s'inspirant de cette pensée de Domat : « Qui croirait que d'une aussi méchante cause que notre amour-propre, et d'un poison si contraire à l'amour mutuel, qui devait être le fondement de la société, Dieu en ait fait un des remèdes qui la soutiennent? » Voici, d'ailleurs, ce que dit Daguesseau lui-même à la fin de la dixième Méditation, à laquelle s'arrête l'ouvrage inachevé: « Mais après tout ne saurais-je entrer dans le sanctuaire de la justice que par la porte de mon amour-propre? Ne peut-il pas m'être permis de l'étudier, de la contempler en elle-même, et d'en découvrir la nature par des idées claires, lumineuses, indépendamment des dispositions et des mouvements que l'amour- propre de moi-môme m'inspire pour mon véritable bonheur? C'est le dernier point que je dois approfondir dans ma Méditation suivante. » Malheureusement cette Méditation n'existe pas. a "li entrait encore , disent les éditeurs , dans le plan de M. Daguesseau, de montrer qu'indépendamment de nos intérêts et de nos opinions, il existe un ordre supérieur, une règle éternelle... Cette importante partie de son plan est malheureusement restée sans exécution. Il n'en existe que des matériaux épars, qui font entrevoir son dessein et doivent causer bien des regrets. » Enfin l'auteur du Jugement critique, publié à la suite des Méditations, nous apprend aussi que Daguesseau devait prouver qu'indépendamment de nos intérêts et de nos opinions, il y a un ordre éternel, immuable qui est Dieu. Regrettons donc avec lui que ce Traité de métaphysique et de morale n'ait pas été conduit à sa perfection.
Ainsi la morale de l'amour- propre éclairé n'était pcrur Daguesseau qu'une sorte d'initiation à celle de la justice absolue. Il se proposait, pour reproduire ses expressions, d'entrer ensuite dans le sanctuaire de la justice par une autre porte que celle de l'amour-propre, de contempler en elle-même cette justice absolue, qu'il avait défendue con-
trc Locke, daus ses premières Méditations, et de fonder toute la morale, comme Malebranche, sur un ordre immuable qui est Dieu môme. Thomas, dans son éloge, a donc raison de dire : « Je crois le voir élever d'abord ses regards vers la Divinité, pour y contempler la justice telle qu'elle est dans sa source, uniforme, immuable, étemelle, descendre de là jusqu'aux lois des hommes et les juger sur ce modèle sublime. » Quoi qu'il en soit, nous avons réparé une injustice ou un oubli à l'égard de Daguesseau, en lui faisant une place parmi les meilleurs représentants de la tradition cartésienne dans le dix-huitième siècle.