‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 5)Chapitre 75 sur 77 · II · texte numérisé non relu

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une si grande vogue, on reconnaît, sous quelques formes conservées de l'ancienne philosophie, un fond tout cartésien. Ainsi on y trouve le doute méthodique, le Cogito^ ergo sum, la création continuée, les preuves de Texistence de Dieu de Descaries avec le principe, que Dieu est seule cause efficiente. La physique de Pourchot, fondée sur Tétendue essentielle et les tourbillcHis, n'est pas moins cartésienne que la métaphysique. En morale il établit pour principe une loi naturelle, émanation dans l'âme de l'homme de la loi éternelle de Dieu môme, qui n'est autre que l'ordre immuable. De si grandes innovations soulevèrent des orages dans l'Université et dans le Parlement, et Pourchot fut dénoncé comme impie. Mais l'arrêt burlesque de Boileau, où les pourchotistes ne sont pas oubliés, lui vint en aide. Lui-môme il réussit à apaiser un peu ses adversaires, en publiant à part, sous le titre de -Séries disputationum scholastkarum, un recueil de ces questions scolastiques qu'il avait retranchées de son cours, recueil dont lui-même il se moquait, en l'appelant Je Sottisier.

Après Pourchot, Dagoumer (1) est un des plus célèbres professeurs de philosophie de l'université de Paris, et son cours un des plus estimés (2). Quoiqu'il réfute souvent Descartes en compagnie d'Aristote, et, malgré une assez grande part laissée à la scolastique, son cours présente aussi, dans presque toutes ses parties, des traces manifestes de cartésianisme. S'il garde encore les formes substantielles, ce n'est que dans les ôtres animés ; s'il n'admet pas les idées innées, ir croit qu'il y a certainement dans l'entendement quelque chose qui n'a pas passé par le sens, et il en donne pour exemple l'idée de Dieu (3),

(1) Dagoumer est mort en 1745. Il fut principal du collège d'Harcoort et recteur de TUniversité. i

(2) Philosophia ad usum scholœ accommodata, La première édition et de 1701, la dernière de 1746.

(3) Nec enim credlderim cum cartesianis esse ideas inaatas, sed est profecto aliquid in intellectu quod non fuerlt in sensu.

par laquelle, comme Descaries, il démontre Texistence de Dieu.

Cochet, recteur et professeur de philosophie de l'université de Paris, nous conduit plus avant dans le dix-huitième siècle. S'affranchissant tout à fait des formes et de la langue de la scolastique, il a écrit en français un cours de philosophie fort répandu, qui est comme un abrégé de la Logique de Port-Royal, Selon Cochet, on ne peut nier les idées innées, sans porter atteinte à la religion et à la morale (1).

Enfin, parmi les cours de philosophie qui ont été les plus répandus et qui portent l'empreinte du cartésianisme, nous citerons dans la dernière partie du siècle, les Imtitutiones philosophicœ du P. Valart, plus connues souiï le nom de Philosophie de Lyon. Diversement amendée et corrigée, la Philosophie de Lyon a été encore, sous la Restauration, la base de renseignement philosophique dans la plupart des collèges et des séminaires. Or, presque toute la philosophie de Descartes, et particulièrement les idées innées, y sont ipises en thèse et sous'forme de syllogismes réguliers.

A en croire Tabbé de Prades dans son Apologie^ la plus grande partie des théologiens et des professeurs de philosophie de l'université de Paris seraient en faveur de la maxime, qu'il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait passé par le sens. « Sur trente professeurs ou environ qui remplissent les chaires de philosophie dans l'Université, il y en a vingt qui rejettent les idées innées, et ce sont les plus estimés, o Mais le P. Roche conteste cette assertion. Relativement aux théologiens, il oppose la censure môme de la thèse de Prades. Quant aux professeurs de philosophie, il ne nie pas que quelques-uns aient pris parti pour les idées originaires des sens. Mais ce qui est certain.

(1) Œuvres de philosophie, par Cochet, comprenant la logique ou la clef des sciences et des beaux-arts, la métaphysique, la morale, 3 vol. in-12; 1753. Cet ouvrage a eu un grand nombre d'éditions.

dit-il, c'est que les choses n'étaient pas ainsi, il y a trente ans. Il n'y avait alors aucun professeur célèbre qui embrassât ce système. Tout ce qu'il avait de partisans se réduisait à deux ou trois bons péripatéticiens qui certainement ne faisaient pas la gloire de l'Université. On a la philosophie de M. Pourchot, les cahiers de MM. de Montempuis, Guillaume, Loudier, Rivard, etc., qu'on les compulse, on n'y trouvera rien qui appuie l'axiome péripatéticien (1). » Quoi qu'il en soit du plus ou moins grand nombre des professeurs cartésiens ou sensualistes de l'uniyersité de Paris en 1752, il est certain que, dès le commencement du siècle, le cartésianisme y avait pénétré, et qu'il domine dans les cahiers et dans les cours de philosophie les plus accrédités.

En 1765, au fort môme de la réaction contre le cartésianisme, l'Académie française voulut rendre un solennel hommage à Descartes en proposant son éloge comme sujet du prix d'éloquence. Voici en quels termes l'annoncent les Affiches de Paris : « Dans cet injurieux oubli du restaurateur de nos connaissances, l'Académie française indique pour sujet du prix d'éloquence, fondé par l'ami de Descartes, l'éloge du philosophe français. Tout se réveille alors au nom de Descartes, et l'émulation fait multiplier les éloges (2). » Il y eut en eflet jusqu'à trénteTsix concurrents. Deux éloges furent couronnés, celui de Thomas et celui de Gaillard, membre de l'Académie des inscriptions et belleslettres. Malgré un peu d'emphase, l'éloge de Thomas n'en est pas moins un tableau instructif, et parfois réellement éloquent, de toutes les parties de la philosophie de Des-

(1) Parmi les partisans des' idées iaoées, il cite aussi Cochet, « professeur célèbre émérite, ex-recteur, qui, attaquant énergiquement ce baptôuie, soutient qu'on ne peut nier Tidée de Dieu, ni les idées innées, sans porter atteinte à la religion et à la morale. » Il cite encore M. Le Monnier, ■émérite comme le premier, et de plus membre de TAcadémie des sciences, qui dans bvl Métaphysique soutient qu'il n'y a aucune idée qui vienne des sens. (Traité de la nature et de Vàme^ II« vol., p. 329.)

(2) No 43.

cartes. L'éloge de Gaillard contient une remarquable appréciation de rinfluence de Descartes sur le perfectionnement de la méthode et du goût dans tous les ouvrages de l'esprit (I).

Laphilosophiedudix-huitièmesiècle, dans ses plus illustres représentants, ôonserve elle-même encore des traces de rinfluence heureuse du cartésianisme auquel elle fait si vivement la guerre. Si Locke, et si Gondillac après lui, demeurent fidèles à la méthode psychologique et évitent le matérialisme, n'est-ce pas à Descartes qu'il faut en faire honneur ? Nous avons vu Voltaire lui-môme, cet impitoyable railleur des idées innées, prendre à tâche de défendre . l'existence d'une idée innée de justice, et sans cesse invoquer une raison universelle. Dans son Esquisse historique des progrès de l'Esprit humain, Gondorcet en appelle aussi aux lois immuables du juste et de Tinjuste, quoique d'ailleurs il prétende tout faire dériver de la source unique de la sensation. ■

Nous avons déjà sigualé cette contradiction des philosophes du XVIIP siècle qui, eu métaphysique, veulent tout ramener à la sensation, sauf à faire intervenir une raison universelle, une justice et des droits absolus dans la morale sociale et dans la politique. Cette raison que sans cesse ils invoquent pour le droit et la liberté de tous, n'est-elle pas au fond la raison de Malebranche, de Bossuet, de Fénelon nous révélant à tous les mômés vérités et les mêmes devoirs ? EnOn n'avons-nous pas vu que le XVIIP siècle tient du cartésianisme cette doctrine de la perfectibilité, dont on a voulu lui faire exclusivement l'honneur?

Avec les inspirations de la conscience et du bon sens, n'y a-t-il pas quelques heureuses réminiscences du cartésianisme, dans les éloquentes protestations des plus grands

(t) L'âccessit fut remporté par l'abbé Gouanier-Deslandcs. ^u nombre des concurrents malheureux était Mercier. Il en garda, à ce qu'il semble, rancune à Descartes, car étant membre des Cinq-Cents, en 1798, ilpro-' nonça un discours déclamatoire qui fit échouer la proposition présentée par Ghénicr de transférer les restes de Descartes au Panthéon.

écrivains du siècle, tels que Montesquieu, Turgot, Rousseau, contre les principes ou les conséquences de la philosophie de la sensation? Comment croire que Montesquieu n'ait pas été un peu cartésien, quand il loue, avec tant d'enthousiasme, «ce grand système dèDescartes qu'on ne peut lire sans étonnement, ce système qui vaut lui seul tout ce que les auteurs profanes ont jamais écrit, ce système qui soulage si fort la Providence, qui la fait agir avec tant de simplicité et de grandeur, ce système immortel qui sera admiré dans tous les âges et toutes les révolutions de la philosophie, qui est un ouvrage à la perfection duquel tous ceux qui raisonnent doivent s'intéresser avec une sorte de jalousie (1)? » On sait d'ailleurs combien peu Montesquieu est disciple de Locke dans la définition de la loi et de la justice : « Avant qu'il y eût des lois faites, il y avait des rapports de justice possibles... Dire qu'il n'y a rien de juste ni d'injuste que ce qu'ordonnent les lois, c'est dire qu'avant qu'on eût tracé de cercle, tous les rayons n'étaient pas égaux... Il faut donc avouer des rapports d'équité antérieurs à la loi qui les établit (2). » 11 dit de môme dans les Lettres Persannes : « La justice est un rapport de convenance entre deux choses. Ce rapport est toujours le même, quelque être qui le considère, soit que ce soit Dieu, soit que ce soit un ange, ou enfin que ce soit un homme (3).»

L'enthousiasme de Turgot pour Descartes n'est pas moindre que celui de Montesquieu. Après s'être plaint qu'on ait pris à tâche d'immoler la- réputation de Descartes à celle de Newton, il s'écrie à la fin de son célèbre discours sur les progrès de l'esprit humain : « Quel mortel a osé rejeter les lumières de tous les âges et les notions mômes qu'il a crues le plus certaines? Il semble vouloir éteindre le flambeau des sciences pour le rallumer lui seul au feu

(1) Œuvres posthumes, in-8,p. 102*

(2) Esprit des Lois^ cbap. i.

(a) Lettre 81.

pur de la raison. Yeut-il imiter ces peuples de l'antiquité chez lesquels c'était un crime d'allumer à des feux étrangers celui qu'on faisait brûler sur l'autel des dieux? Grand Descartes, s^il ne vous a pas été donné de trouver toujours la vérité, du moins vous avez détruit la tyrannie de l'erreur, »

A quelle source Rousseau a-t-il puisé les idées au nom desquelles il proteste contre la philosophie d'Helvétius? Lui-même nous apprend, dans ses Confessions, qu'il avait été initié à la philosophie par des maîtres et par des auteurs cartésiens, pendant son séjour aux Gharmetles : « Je pris beaucoup de goût aux conversations de M. Salomon, médecin et grand cartésien. 11 me semblait que j'anticipais avec lui sur ces hautes connaissances que mon âme allait acquérir quand elle aurait perdu ses entraves. Ce goût que j'avais pour lui s'étendait aux sujets qu'il traitait (système du monde de Descartes}, et je commençai de rechercher les livres qui pouvaient m'aider à le mieux entendre. Ceux qui mêlaient la dévotion aux sciences m'étaient les plus convenables, tels étaient particulièrement ceux de l'Oratoire et de Port- Royal. Je me mis à les lire ou plutôt à les dévorer; il m'en tomba dans les mains un du P. Lami (Bernard), intitulé Entretiens sur les sciences. C'était une espèce d'introduction à la connaissance des livres qui en traitent, je le lus et le relus cent fois, je résolus d'en faire mon guide (1). »

On n'a peut-être pas assez remarqué les réminiscences cartésiennes qui abondent dans la profession de foi du Vicaire Savoyard. En plus d'une partie, la profession du Vicaire Savoyard, comme le Traité de l'existence de Dieu de Fénelon, n'est qu'un commentaire dramatique et éloquent du Discours de la méthode. C'est aussi par le doute méthodique que débute Rousseau. « J'étais, dit-il, dans ces dispositions d'incertitude et de doute que Descartes exige pour la recherche de la vérité.... Mais le doute sur les choses qu'il nous importe de connaître est un état

(1) Confessions, livre YI.

trop violent pour l'esprit humain. » Il reprend donc à nouveau l'examen de toutes ks connaissances qui l'intéressent, (( sur une règle facile et simple qui le dispense de la vaine subtilité des arguments, d D'après cette règle, qui est celle de Descartes, formulée presque dans les mêmes termes, il se résout à « n'admettre pour évidentes que les connaissances auxquelles dans la sincérité de son cœur il ne pourra refuser son consentement. » La première vérité qu'il rencontre, et par laquelle il sort du doute, est celle de sa propre existence. « J'existe, voilà la première vérité qui me frappe. » Il abandonne ensuite, il est vrai, les traces de Descartes, pour passer immédiatement de la vérité de son existence à celle de l'existence des objets des sensations, c'est-à-dire, de la matière mue et ordonnée qui lui révèle une intelligence suprême, dont l'existence est son second article de foi. Mais bientôt il revient à Descartes pour établir son troisième article de foi, l'immatérialité de l'âme. Opposant à la pensée, essence de l'esprit, J 'étendue, essence de la matière : Non, s'écrie- t-il, l'homme n'est point un! « Pour moi, je n'ai besoin, quoi qu'en dise Locke, que de connaître la matière comme étendue et divisible, pour être assuré qu'elle ne peut penser. » Dans la liberté il voit encore une preuve de la spiritualité, et sur l'une et sur l'autre il fonde l'immortalité . Avec quelle éloquence il flétrit la morale abjecte de l'intérêt! Il ne craint même pas de se servir de ce terme d'inné, si décrié au dixhuitième siècle, pour l'appliquer au principe de la justice. « 11 est, dit-il, au fond des âmes un principe inné de justice et de vertu sur lequel, malgré nos propres maximes^ nous jugeons nos actions et celles d'autrui comme bonnes ou mauvaises, et c'est à ce principe que je donne le nom de conscience. »

Ainsi, par une suite non interrompue de partisans et de défenseurs avoués, qui luttent vaillamment contre la philosophie de la sensation, la tradition cartésienne se continue à travers tout le dix-huitième siècle, jusqu'à la veille de la révolution.

FIN ET COiNCLUSION. 645

Mais, après la tourmente révolutionnaire, lorsque le calme renaissant permit un retour aux études spéculatives, il sembla que la philosophie de Condillac avait seule échappéau naufrage. Elle seule en effet a la parole à TÉcole normale, elle seule est représentée à l'Institut. Le principe que toutes les idées viennent des sens est devenu un axiome qui n'a plus besoin de démonstration, et Cabanis commençait ainsi la lecture d'un de ses Mémoires sur les rapports du moral et du physique : « Citoyens, nous ne sommes pas réduits à prouver que la sensibilité physique est la source de toutes nos idées et de toutes les habitudes qui constituent l'existence morale de l'homme. » En 1806, l'Institut décernait solennellement un grand prix de morale au Caléckùme universel de Saint-Lambert. Or, cette morale couronnée était la morale fondée sur l'intérêt. Le rapporteur justifiait le choix de l'Académie par l'impossibilité d'établir une morale plus pure en dehors de la religion chrétienne. Il fallut, en 1811, une certaine audace à M. Laromiguière pour toucher à cette arche sainte du Traité des sensations, et pour oser mettre en doute la légitimité de la transformation de la sensation en attention.

Cependant la patrie de Descartes et de Malebranche ne pouvait longtemps rester enfermée dans l'étroite et superficielle métaphysique de Condillac. Bientôt la chaîne rompue de la tradition cartésienne fut renouée avec éclat par M. Royer-Collard , et surtout par M. Cousin, qui a été le restaurateur de la philosophie en France au commencement du dix-neuvième siècle. Sans vouloir apprécier ici l'œuvre philosophique qu'il a accomplie, nous nous bornerons à remarquer que, dans ce qu'elle a de fondamental, c'est un retour aux principes métaphysiques de Descartes, dégagés, grâce à Leibniz, de ces semences d'erreurs d'où est né Spinoza. Nous avons également signalé un retour non moins marqué aux principes cartésiens dans les théories les plus récentes et les plus accréditées de la physique contemporaine.

Un historien de* la philosophie cartésienne ne peut

voir sans quelque satisfaction la science de Thomme du monde et de Dieu revenir à Tesprit, aux méthodes et aux principes de Descartes. Ce n'est donc pas une philosophie morte, c'est une philosophie encore vivante que nous venons d'étudier. A Dieu ne plaise cependant que nous ayons la pensée d'enfermer dans les bornes d'un système ancien, quelque grand qu'il soit, la philosophie de l'avenir ou même du présent. Mais s'il est bon de ne pas s'en tenir à Descartes , il est bon de commencer par lui, et de méditer cette parole de Leibniz, dont nous croyons avoir mis en évidence l'exactitude et la profondeur, : « Le cartésianisme est l'antichambre de la vérité. » Le cartésianisme est l'antichambre de la vérité, en physique, par le mécanisme, en métaphysique, par le rappel à elle-même de la pensée qui en est le vrai point de départ, et qui enferme l'inébranlable fondement de la certitude sur lequel repose toute la connaissance humaine.

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