CHAPITRE XXXII
Affaire de Tabbé Prades en 1751. — Les doctrines encyclopédiques dans une thèse en Sorbonne. — ^Clameurs contre la thèse. — La Sorbonne obligée de condamner ce qu'elle avait solennellement approuvé. — Censure de la faculté de, théologie, arrêt du Parlement, mandements d'évêques en faveur des idées innées. •— Apologie de l'abbé de Prade», — Réforme dans l'enseignement pliiiosopliique. — Pourchot. — Dagoumer. — -Cochet. — Le P. Valart. —> Discussion sur le nombre des professeurs cartésiens de rOoiversité du dix-huitième siècle. — Ëloge de Descartes proposé par l'Académie française. — Protestations de T .^ntesquieu, de Turgot, de Rousseau, contre la philosophie de la sensation. — Éducation cartésienne de Rousseau. — Rapprochement entre le Discours de la Méthode et la Profession de foi du Vicaire ^flvoyard, — Domination exclusive de Condillac pendant la Révolution. — Retour aux principes de la philosophie cartésienne. — Services rendus à la philosophie en France par MM. Royer-Coliard et Cousin. — Révolution philosophique du xix* siècle.
A mesure qu*il déclinait dans les académies et dans le monde, ^Cartésianisme pénétrait dans la Sorbonne et dans les univopés, et tendait à devenir la philosophie officielle de ces n^3es écoles d'où, au dix-septième siècle, ilavait été si sévèreHpt repoussé. Il est curieux de voir, au milieu du dix-huilième siècle, la Sorbonne et le parlement prendre parti pour les idées innées, et condamner Tancienne maxime, si longtemps consacrée dans les écoles, nihil est in intellectu quod non prius fuerii in sensu, au moment même oîi elle reprenait faveur sous les auspices de Locke, de Voltaire et de Condillac. Tel est le spectacle que nous donne la fameuse thèse de l'abbé de Prades en i751 (I). L'abbé de Prades, jtîune encore et imbu de la philosophie à la mode, avait des relations avec les encyclopédistes, et avec Diderot
(I) Né à Castel Sarrazin, en 1720, mort en Prusse, en 1782.
lui-môme (1). Quelques mois après avoir donné à V Encyclopédie l'article Certitude, il se présentait à la licence en Sôrbonne avec une thèse qui, par son étendue, par la nouveauté et la hardiesse de quelques vues, par le mélange de la philosophie avec la théologie, par Télégance même de la latinité, se distinguait de toutes les autres thèses du même genre (2). C'était l'esquisse d'un plan général d'apologie de la religion chrétienne dans laquelle le bachelier déployait beaucoup d'érudition et un grand zèle contre les incrédules, n'épargnant pas même Buffon et Montesquieu. Nous n'avons pas à examiner si en réalité la thèse était ou n'était pas orthodoxe ; ce qu'il y a de certain, c'est que d'abord elle avait paru irréprochable à la Sorbonne, Approuvée par le syndic, par le grand maître des études, par les censeurs, elle avait été soutenue avec le gus grand éclat par l'abbé de Prades proclamé licencié a l'unanimité, sans que, dans toute la Sorbonne, un seul docteur se fût avisé de toutes ces impiétés monstrueuses q^'*. bientôt on devait y découvrir.
Dans celte thèse, dont l'objet était la vérité Je la religion, l'abbé de Prades, prenant l'homme à son origine, dans l'état de nature, décrivait d'abord le commencement et les progrès de ses connaissances, indépendamment de toute lumière surnaturelle, pour ensuite le coiiJuire à la
(1) « La fameuse thèse, dit Morellet, dans ses Mémoires, chap. n, occupa Paris, pendant deux mois. L*abbé connaissait Diderot et, en allant voir l'hérétique abbé, je trouvai chez lui le philosophe qui était bien pis qu'hérétique.
(2) Cette thèse, avec la traduction française en regard et^vec toutes les pièces relatives, se trouve dans un Recueil de pièces concernant la thèse de l'abbé de Prades j in-4o, 1753. Les mandements et censures contre la thèse et Tapologie sont réunis dans un autre recueil intitulé : La religion vengée des impiétés de la thèse et de Vapologie, Montaul.' , 1754, in-12. — Apologie deVabbé de Prades^ in-12, Amsterdam, 1753. Cette apologie est divisée en trois parties. Dans la première partie ; t insérée la thèse même qui est en cause avec la traduction française'en regard et l'histoire de sa condamnation. La deuxième contient la justification des propositions condamnées. La troisième est la réponse à l'instruction pastorale de l'évoque d'Auxerre.
lions naturelles de la raison contre les doctrines de Gassendi, de Locke et de Condillac.
Entre tous les mandements contre la thèse, nous signalerons pour rattachement aux doctrines de Descartes, celui de révoque d'Auxerre(i), un des chefs des appelants : « Nous laisserons, dit-il, à d'autres le soin de \enger le célèbre Descartes et le P. Malebranche, outragés et calomniés par la thèse. » Mais ce sont leurs principes qu'il oppose à l'abbé de Prades : « Si ce que la thèse avance était fondé, il faudrait dire que la lumière vient des ténèbres, le vrai du faux, le juste de l'injuste, la vertu da vice, que nous sommes redevables aux vices de la connaissance des vertus. C'est le contraire ; nous ne connaissons le mal que par l'idée du bien, comme le néant par l'idée d'être dont il est la négation, le fini par l'infini (â). »
A tous ces adversaires^ l'abbé de Prades fait face avec beaucoup d'esprit, d'habileté et même d'éloquence. Il relève les contradictions de laSorbonne, qu'il accuse de donner un démenti à tout son passé philosophique, en condamnant la; doctrine qui fait dériver toutes nos connaissances des sens. Avant Descartes, il n'était pas permis de croire qu'il y ait des idées n'ayant pas passé par les sens ; le premier il a parmi nous renouvelé les idées innées, et cette nouveauté parut suspecte. Un recueil de tout ce qui fut dit alors en Faculté contre les idées innées serait une pièce bien éloquente en sa faveur. La Sorbonue voudrait-elle aujourd'hui dédommager les idées innées de la résistance qu'elles ont éprouvées à pénétrer dans les écoles ? Prétend-on ériger en dogme l'opinion deDeseartes et de Malebranche, et mettre les idées innées dans le symbole? N'entend-elle pas la voix de tant d'anciens docteurs qui lui crient qu'ils ont défendu ce système proscrit, quoi-
(1) Lévis de Gaylus, le dernier desévèques appelants de la constitotion Unigenittis,
(2) lusiruction pastorale de Mb» l'évoque d'Auxerre sur la vérité et Ia sainteté de la religion, méconnue et attaquée en Sorbonne par la thèse soutenue en Sorbonne le 18 novembre 1751.
qu'ils crussent l'âme spirituelle ? « Je pourrais dire avec raison : j'ai soutenu un système que j'ai, pour ainsi dire, appris à force de l'entendre défendre dans vos écoles (1).»
L'abbé de Prades est moins heureux dans la défense de sa propre doctrine. Il parait surtout embarrassé de justifier ce (ju'il a avancé sur l'origine de la justice, en quoi ses adversaires, non sans quelque fondement, lui reprochent de se rencontrer avec Hobbes. Mais toute cette polémique neaous intéresse qu'à cause du singulier revirement qu'elle nous montre, au milieu du dix-huitième siècle, en faveur de Descartes et des idées innées, de la part des mêmes pouvoirs qui, au dix-septième, avaient voulu les proscrire.
C'est surtout dans l'enseignement philosophique que le cartésianisme gagne alors du terrain. Sévèrement exclu des universités et des collèges, au dix-septième , alors qu'il dominait dans le monde et dans les académies, il y pénètre de toutes parts dans le premier tiers du dix-huitième, lorsqu'il commençait à décliner dans l'opinion publique. C'est un élève d'Arnauld, Pierre Barbay, qui commença à réformer le vieil enseignement péripatéticien de l'université de Paris. Mais celui qui eut l'honneur d'y introduire la méthode et les principales doctrines de la philosophie nouvelle, est le célèbre Pourchot, professeur de philosophie et recteur de l'Université (2), dont Bossuet faisait la plus grande estime. En parcourant ses Institutions de philosophie (3), qui ont eu
(1) Apologie de Vahbé âe Prades, II* partie.
(2) Né en 1651, aux environs de Sens, mort en 1734.
(3) [nstitutiones phiiosophiœ ad faciliorem veterum et recentium philosophorum intelligentiam comparâtes, opéra et studio Edmundi Pur' choti Senonensis, universitatis Parisiensis quondam rectoris^ posiea syndiciet emeriti phiiosophiœ professoris^ 5 vol. in-12, Ludg., 1733, edit. quarta. Il y eut une autre édition quelques mois après sa mort, la meilleure et la plus complète, publiée par Martin, professeur en droit,son parent et son élève. Pourchot dit dans la préface, comme Bossuet dans la Connaissance de Dieu et de soi-même^ qu'il traitera de la philosophie ad utilitafem communem et specialiter ad Deiac nostri notitiam,