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frapper davantage les hommes sensibles et charnels et les conduire, par une autorité sensible, jusqu'à rinfelligence de la vérité. Dans Teucharistie, il voit un symbole de la nourriture divine, de la manne céleste, dont se repaissent toutes les intelligences, par leur participation avec la substance divine (1).
Telles sont les deux parties de la doctrine de la vision en Dieu, Tune relative au particulier, l'autre à l'absolu. Il importe de ne pas les confondre. Dans la première, qui appartient en propre à Malebranche, il n'y a qu'erreur et chimère ; dans la seconde , où il s'inspire de saint Augustin, et, par saint Augustin de Platon, il y a, suivant nous, une certaine part de vérité. L'erreur consiste à imaginer que les corps en eux-mêmes sont invisibles pour nous et que nous ne pouvons les voir qu'autant que Dieu nous les montre dans sa substance mêoie. Toutes ces inventions, si subtiles et si bizarres, de Malebranche, pour nous faire voir les corps en Dieu, ont pour origine, comme nous l'avons vu, ce prétendu axiome de sa métaphysique, que toute efficace appartient à Dieu seul. De là, d'abord, tous ces objets intelligibles qui leur correspondent en Dieu ; de là, ensuite , l'étendue intelligible qui, par ses diverses applications à notre esprit, et par les sentiments que Dieu excite en nous, à leur occasion, nous découvre en elle tout le figuré et le sensible, quoiqu'elle ne renferme rien de sensible et de figuré.
Comment comprendre que nous apercevions des figures intelligibles sur cette étendue uniforme, infinie, où rien n'est figuré? Comment y découper telle ou telle figure, si déjà, par devers nous, nous n'en avons pas le patron et le modèle ? Ou si ce n'est pas nous qui limitons, qui découpons l'étendue, si c'est l'étendue intelligible elle-même qui s'applique à notre esprit, sous telle ou telle limite, quelle est la raison de cette limite ? Comment l'étendue in-
(1) Cette interprétation du sacrement de l'eucbariatie est développée dans la 20« Méditation.
lelligible se circonscrit-elle à notre regard en cercle ou en carré, sans cesser de nous apparaître comme infinie ? Quoi de plus obscur et de plus chimérique que toutes ces imaginations pour concilier, avec Tuniformité de rétendue intelligible, la variété infinie de nos perceptions sensibles ! Enfin, si retendue intelligible, avec le sentiment, suffit à nous donner tous les spectacles et toutes les impressions du monde extérieur, si nous ne sommes réellement en rapport qu'avec ce monde intelligible, à quoi bon supposer Texistence d'un monde réel, et quoi de plus contraire à ce grand principe de la simplicité des voies, sans cesse invoqué par Malebranche? Nous continuerons donc de croire, en dépit des axiomes métaphysiques de l'auteur de la Recherche, que nous voyons le particulier en lui-même , sans prétendre expliquer comment nous le voyons, ou que la perception d'un objet, comme Arnauld le soutient avec tant de force et de bon sens, est la vue directe et immédiate de cet objet en lui-même, que l'arbre que nous voyons, que notre corps, que nous touchons, est un arbre réel, un corps réel, et non un arbre et un corps intelligibles aperçus en Dieu.
Mais la vision en Dieu a un sens plus plausible quand il s'agit delà connaissance de l'immuable et de l'absolu.
Nous voyons, sans doute, en eux-mêmes les objets matériels, mais on peut dire en un certain sens, avec Malebranche, que nous les voyons à la lumière des idées divines, et non à leur propre lumière. Nous ne voyons en eflet le fini que sous la condition et à la lumière de l'infini, que dans l'infini, comme le dit Malebranche. Le fini et l'infini, ou le relatif et l'absolu, sont deux termes corrélatifs dans notre intelligence, qui ne peuvent être ni séparés, ni même conçus indépendamment l'un de l'autre. Malebranche a donc raison de dire que Dieu ne nous fait rien connaître sinon par la manifestation d'une nature immuable, ou même encore, que nous ne sommes pas notre lumière à nous-mêmes, et que Dieu seul est le père de toutes les lumières. Ainsi, s'il n'est pas vrai que nous voyons tout en
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Dieu, il est vrai que nous ne verrions rien sans lui, pas môme les choses particulières et contingentes ; ainsi il est vrai que c'est lui que nous voyons, quand nous voyons les vérités éternelles et nécessaires, Tordre absolu.
Quel philosophe, mieux que Malebranche, a saisi ce côté de notre intelligence qui regarde Tinfini? Qui mieux que lui a mis en lumière, soit dans Tordre de la spéculation, soit dans celui de la pratique, Tuniversalité, la nature divine de cette raison commune qui éclaire tous les hommes? Cette doctrine était sans doute en germe dans la preuve de l'existence de Dieu par Tidée de Tinflni ; mafisce germe a été admirablement développé par Malebranche. La manière dont Descartes entend les idées innées, la dépendance oîi il les place à l'égard des décrets arbitraires de la toute-puissance divine, avaient favorisé la tendance empirique de Régis et de quelques autres cartésiens. Malebranche y apporte le remède ; il restitue aux vérités premières de la science et de la morale leur caractère d'universalité et d'immutabilité, il replace leur siège, avec Platon et saint Augustin, dans l'entendement divin, il les fait dépendredel'essencemôme deDieu, etnon des caprices de sa volonté. Nous verrons les cartésiens les plus illustres, ceux-là mômes qui, sur d'autres points, ont fait la guerre la plus vive à Malebranche, revenir à son exemple, à saint Augustin, et modifier la doctrine du maître, en y faisant entrer une partie de la vision en Dieu.