CHAPITRE VI
De la volonté. — Confusion de la volonté et de l'inclination. — Inclination fondamentale de notre natare. — Définition de la volonté. — Part de Dieu et part de Thomme dans la volonté. — Inconséquences de Malebranche an sujet de la liberté. — Rapports de l'&me avec le corps. — Rapports de toutes les substances créées les unes avec les autres. — Scepticisme de Malebranche au sujet de Texistence des corps. — Doctrine des caiises occasionnelles. — Rapports des corps les uns avec les autres. — La force mouvante des corps est Tefficace de la volonté divine les conservant successivement en différents lieux. — L'&me et le corps simples canses occasionnelles à l'égard l'un de l'autre. — Union de i'&me et du corps par la seule réciprocation de nos modalités sur le fondement des décrets divins. — Illusions de Malebranche sur les avant9ges religieux et moraux de cette doctrine. — Les volontés particulières augmentées, et non diminuées en Dieu, par les causes occasionnelles. — Rouage inutile des causes occasionnelles imaginé pour dissimuler la substitution du Créateur à la créature.
De rentendement passons à la volonté et aux grandes questions qui s'y rattachent, à la liberté, aux rapports de l'âme et du corps, puis à la question plus générale des rapports de toutes les créatures les unes avec les autres, c'està-dire, à la théorie des causes occasionnelles. Ici encore Dieu va nous apparaître comme l'unique acteur. Nous allons le voir opérer en nous le vouloir, de même que le sentir et le connaître. L'homme ne voit, selon Malebranche, que parce que Dieu Téclaire, et il ne veut que parce que Dieu l'aime et le fait aimer (i).
La volonté, d'après la définition de Malebranche, est la faculté de recevoir des inclinations, faculté qu'il compare, comme nous l'avons déjà dit, àla capacité de la matière de
(1) Traité de morale, !•' livre, chap. ir.
recevoir des mouvements. De même, dit- il, que les mouvements de la matière font la variété et la beauté du inonde matériel, de même les inclinations des esprits font la variété et la beauté du monde spirituel. Elles nous manifestent non-seulement la profondeur de la sagesse de Dieu, mais encore sa justice, sa bonté, et tous ses autres attributs . De môme encore que tous les mouvements, imprimés par Dieu à la matière, sontprimitivement en ligne droite, de môme, ajoute Malebranche, qui semble ici jouer sur les mots, toutes les inclinations venant de Dieu sont naturellement droites. Il reconnaît, il est vrai, que la volonté est à la fois passive et active, tandis que la matière est purement passive, mais cette activité, comme on le verra de plus en plus clairement, est celle de Dieu et non la nôtre.
Malebranche ne distingue donc pas la volonté des inclinations, quoique les inclinations soient des impressions de la volonté de Dieu, et qu'elles ne dépendent nullement de nous. Quelles sont nos inclinations? Il semble que, pour le savoir, il n'y ait d'autre voie que celle de l'observation de nous-mêmes. Mais, sous le prétexte que la connaissance de rame est obscure, et que la corruption de notre nature ne permet pas de s'y fier, c'est dans l'idée même de Dieu que Malebranche prétend les découvrir. Voici comment, par une méthode semblable à celle de Spinoza, il laisse la conscience de côté, pour déduire de la nature même de Dieu les inclinations de l'homme. Gomme nous sommes incapables de nous modifier nousmêmes en aucune façon, nos inclinations ne peuvent être que des créations et des impressions continuelles de la volonté du Créateur. Sachant quelles sont les inclinations de Dieu, nous saurons donc quelles sont les nôtres, car Dieu ne peut vouloir que nous aimions autrement qu'il n'aime lui-même. Or, d'après un principe dont Malebranche fait un grand usage dans sa théologie naturelle, Dieu en toutes choses a lui-môme pour fin principale et pour fin seconde, la conservation des êtres créés par rapport à lui et à sa gloire. Il ne peut donc créer aucune créature sans la tour-
ner vers lui, ni mettre en nous des inclinations dont il ne soit pas lui-même la fin. De même qu'il n'y a qu'un seul amour en Dieu, à savoir l'amour de lui-même, de même en nous il n'y aura qu'un seul amour, l'amour du bien indéterminé, du bien en général, qui, au fond, est l'amour de Dieu. Yoilà l'inclination fondamentale de notre nature, laquelle engendre immédiatement l'amour de nous-mêmes par rapport à Dieu, et l'amour des autres par rapport à nous, d'où découlent à leur tour toutes nos autres inclinations.
La volonté étant la faculté de recevoir des inclinations, et toutes les inclinations se ramenant à cette inclination fondamentale, il la définit encore, d'une manière plus précise : a le mouvement naturel qui nous porte vers le bien en général. » L'esprit ne désire, ne hait ou n'aime qu'en vertu de cette impulsion ; qu'elle s'arrête un seul instant, il demeure indifférent et immobile. Mais, dans ce mouvement naturel vers le bien. Dieu seul agit et non pas l'homme (1). Yoici néanmoins comment Malebranche, à côté de la part de Dieu, entend faire aussi celle de l'homme. Dieu nous incline sans cesse au bien en général par une impression invincible, il nous représente l'idée d'un bien particulier, il nous y pousse en vertu de l'impulsion générale vers le bien ; telle est la part de Dieu et de la prémotion physique dans la détermination de la volonté. Quant à l'homme, il voit ce bien particulier, il se sent attiré vers lui, mais il est libre de s'y arrêter ou de passer outre. Avec la réflexion, il voit que ce bien n'est pas le bien suprême, il sent qu'il peut le laisser derrière lui pour poursuivre la recherche du vrai bien par la force générale de l'impulsion qui l'y pousse. « Dieu te porte invinciblement à aimer le bien en général, mais il ne te porte point invinciblement à aimer les biens particuliers. Ainsi tu es le maître de ta
(1) Voici un passage très-signîQcatif : a Nous n'agissons que par le concours de Dieu, et notre action considérée comme efficace et capable de produire quelque effet, n'est point différente de celle de Dieu* » {15« Éclair' cissementé)
volonté à l'égard de ces biens (1). » Discerner les vrais biens des faux biens, suspendre notre amour à l'égard de chaque bien particulier, voilà donc le champ de la liberté. De là ce grand précepte de morale : « Ne jamais aimer un bien absolument, si sans remords on peut ne le point aimer. » Ce précepte est en parfaite harmonie avec la règle suprême de la logique: « il fautne jamais consentir qu'aux propositions qui paraissent si évidemment vraies qu'on ne puisse leur refuser son consentement sans une peine intérieure et des reproches secrets de la raison. »
Dans tous ses ouvrages, particulièrement dans le Traité de morale et dans le Traité de la nature et de la grâce, M aiebranche s'efforce de conserver à l'homme cette part de liberté. En dépit de ses principes métaphysiques, il voudrait nous faire entrer pour quelque chose dans l'œuvre de notre mérite et de notre salut. Si l'homme,, dit-il, dans le Traité de morale (2), fait ce qui dépend en quelque sorte de lui, c'est-à-dire, s'il mérite, en se rendant parfait. Dieu fera en lui, ce qui n'en dépend en aucune manière, en le rendant heureux. Dans sa polémique sur la grâce contre Arnauld, en opposition à la grâce efficace et à la prédestination gratuite de son adversaire, il cherche non-seulement à maintenir, mais même à augmenter cette part de notre liberté, au point de s'attirer l'accusation de pélagianisme de la part d'Arnauld, de Fénelon et de Jurieu, accusation qui semble aussi peu convenir à sa doctrine que celle d'épicuréisme.
Mais ce n'est qu'au prix d'une grave inconséquence, comme le remarque Fénelon, que Malebranche peut accorder une part, quelque faible qu'elle soit, à la liberté. Que va devenir en effet le grand principe, sans cesse invoqué par lui, que la créature est incapable de se modifier elle-même, de produire un effet, un acte quelconque, et que Dieu seul est l'auteur de toute modification, comme de
(1) 6« Méditation.
(2) Liy. Iw, chap. i.
CAUSES OCCASIONNELLES. i05
toute réalité ? Malebranche a conscience de cette contradiction, et de peur de se rendre coupable, de donner à. l'homme une partie de cette causalité qui n'appartient qu'à Dieu, il traite de pouvoir misérable, de pouvoir de pécher cette faculté d'aimer différents biens, en laquelle il fait consister toute notre liberté (1). On dirait qu'il a hâte de retirer le peu qu'il vient d'accorder à la créature et de le réduire à un pur néant. Ce n'est pas même, dit-il, une modification que nous nous imprimons à nous-mêmes, ce n'est ni un acte, ni un produit de l'homme, mais quelque chc^ qui est purement négatif et dépourvu de toute réalité. S'il a accordé que le consentement de la volonté n'a pas besoin de la prémotion physique, c'est uniquement parce que ce consentement est un simple repos de la volonté dans ce qui lui paraît le meilleur, et non une action, suivant la distinction qu'il oppose au P. Boursier qui rapportait tout à la prémotion physique , jusqu'à la détermination même de la volonté (2). Mais arrêter un mouvement n'est-ce pas un acte tout aussi réel que le continuer et le suivre? Ainsi, ou Malebranche se contredit, ou la part qu'il veut faire à l'homme n'est qu'une part illusoire, et tout, dans la volonté elle-même , demeure l'œuvre directe de Dieu , comme dans la sensibilité et l'entendement. Nous allons voir que tout aussi est l'œuvre de Dieu dans les rapports de. l'âme avec le corps.
Après avoir considéré l'âme en elle-même, Malebranche la considère dans ses rapports avec le corps; mais ici une première question se présente, celle de savoir s'il y a des corps, et si même nous avons un corps. D'après la théorie de la vision en Dieu les corps sont invisibles, ils sont pour nous comme s'ils n'existaient pas, nous ne découvrons que des corps intelligibles en Dieu; il n'est donc pas étonnant que Malebranche déclare la raison im-
(1) 6* Méditation.
(2) Réflexions sur la pvémotion physique. — Voir le chap. xvi, où est exposé le système da P. Boursier.
puissante à démontrer leur existence, et fasse appel à la foi. Descartes avait invoqué l'argument de la véracité divine ; Malebranche le loue de n'avoir pas voulu supposer démontrée l'existence des corps, ni la prouver par des preuves sensibles, et d'avoir mieux aimé «e rendre ridicule aux petits esprits, par des doutes qui leur paraissent extravagants, que d'assurer des choses qui lui paraissaient incertaines. Avec la seule raison on ne pouvait, dit-il, donner de preuves plus fortes de l'existence des corps, mais néanmoins il n'a pas réussi à la démontrer.
Il y a en effet en nous une tendance naturelle à croire que les corps existent, et que Dieu n'est pas trompeur, mais cette tendance n'est pas irrésistible, et, d'ailleurs, Descartes ne prouve nullement que Dieu nous ait assuré qu'il y a effectivement des corps. Nulle démonstration de l'existence des corps n'est possible, parce qu'on ne peut montrer la liaison nécessaire du monde avec son principe, qui est Dieu. Les idées ayant une existence éternelle et nécessaire, pour nous assurer de l'existence du monde intelligible, nous n'avons qu'à consulter la raison. Il n'en est pas de môme du monde corporel, puisque l'idée de Dieu se suffit à ellemême, et ne renferme aucun rapport nécessaire avec aucune créature. Le monde n'est pas une suite nécessaire de Dieu; il n'existe que parce qu'il a plu à Dieu de le créer, nous ne pouvons donc être assurés de son existence qu'autant que Dieu nous la révèle. Viendrait-il à être anéanti, nous ne nous en apercevrions pas, pourvu que Dieu continuât à nous faire voir en lui les mêmes idées, et à produire en nous les mômes sentiments. Mais la foi nous apprend, selon Malebranche, ce que la raison toute seule ne peut nous démontrer, à savoir que Dieu a créé le ciel et la terre, et que l'Écriture est un livre divin. Or, ce livre divin, ou son apparence, me dit nettement et positivement qu'il y a mille et mille créatures, qu'il y a eu des miracles, des apôtres, des prophètes, etc. Donc voilà toutes nos apparences changées en réalités; donc il y a des corps : cela
Causes occasionnelles. lOf
est démontré en toute rigueur, la foi supposée (1), C'est ainsi que Malebranche prétend sauver, à Taide de la Bible , le monde extérieur que la raison ne peut nous donner.
Assurés par la foi de l'existence des corps et des autres créatures , voyons comment il explique leurs rapports mutuels, et en particulier ceux de Tâme avec le corps. Selon Malebranche, nulle créature ne peut agir sur une autre par une efficace qui lui soit propre, il n'y a entre elles qu'une simple correspondance, par l'intervention continuelle de Dieu, seule vraie cause; les créatures ne sont pas de vraies causes, mais seulement des occasions, à propos des quelles l'unique vraie cause entre en exercice. Veuton néanmoins leur donner le nom de causes, il faut ajouter qu'elles ne sont que causes occasionnelles. « Dieu ne communique sa puissance aux créatures qu'en les établissant causes occasionnelles, pour produire certains effets, en conséquence des lois qu'il se fait, pour exécuter ses desseins d'une manière constante et uniforme, par les voies les plus simples et les plus dignes de ses autres attributs (2). » Tel est le fondement de la célèbre théorie des causes occasionnelles. Déjà elle était en germe dans les tendances de la métaphysique de Descartes, déjà Delàforge et Cordemoy en France, Geulincx en Hollande, l'avaient plus ou moins appliquée aux rapports de l'âme et du corps. Mais Malebranche va plusjavant et il veut expliquer par les causes occasionnelles l'harmonie de l'univers entier.
Les corps, selon Malebranche, n'ont aucune puissance les uns sur les autres. Croire qu'il y ait comrtiunication du mouvement par le choc, c'est prendre un simple rapport de succession pour un rapport de causalité. Leur rencontre ou leur choc n'est pas la cause réelle, mais seu-
' (1) Voir le C* Édairciss, à In Recherche : « qu'il est très-difficiie de prouver qu*il y a des corps, • et le 6^ Entret. met. (2) 5« Méditation.
lement la cause occasionnelle de la distribution du mouvement. « L'esprit ne concevra jamais qu'un corps, substance purement passive, puisse transmettre dans un autre la puissance qui le transporte (1). » Il n'y a que le créateur des corps qui ait assez de force pour les mouvoir; chaque corps ne peut exister, un seul instant, qu'autant que Dieu le veuille, et de nouveau le crée en cet instant. Or, Dieu ne peut ni concevoir ni vouloir que ce corps qu'il crée ne soit nulle part, il le place donc toujours là ou là, par cette volonté de créer. Un corps est en repos, parce que Dieu le crée toujours dans le même lieu; il est en mouvement, parce qu'il le crée et le conserve successivement en des lieux difiTérents. En quelque instant, en quelque lieu que vous preniez un corps, il est toujours là où Dieu veut qu'il soit. Donc il y a contradiction à supposer qu'un corps puisse en remuer un autre. Quelle puissance pourra le transporter où Dieu ne le transporte pas? Il y a contradiction non-seulement à ce qu'un autre corps, mais à ce que tous les anges, à ce que tous les démons ensemble puissent ébranler un simple fétu (2). L'efficace de la volonté divine , voilà en quoi consiste toute la force mouvante des corps.
Ce n'est pas la première boule qui met la seconde en mouvement par le choc , mais Dieu, à l'occasion de ce choc; ce n'est pas le soleil qui envoie la lumière, mais Dieu qui répand la lumière de tous côtés, dans l'instant que le soleil se lève. Comme rien ne se fait dans le monde matériel que par le mouvement des parties, visibles ou invisibles, il suit que Dieu seul est cause véritable de tous ces effets naturels que -certains philosophes attribuent à une nature aveugle, à des formes, des facultés, des vertus dont ils n'ont nulle idée.
Malebranche résout de la môme manière le problème des rapports de l'âme et du corps, qui n'est qu'un cas parti-
(1) 5« Éclaircissement,
(2) !• EntreU met.
culier de la règle générale de la communication des substan* ces. L'âme et le corps ne sont aussi que causes occasionnelles à regard Tun de Tautre. De même que toutes les autres créatures, Tâme est incapable d'action; lui attribuer une efficace quelconque, sur la foi du sentiment obscur de la conscience, c'est supposer en elle ce qu'elle ne peut avoir; car toute efficace, quelque petite c[u'on la suppose, est quelque chose d'infini et de divin. L'âme n'est pas plus capable de produire des mouvements que des idées. D'ailleurs, dit Malebranche, de mémeque Geulincx,peut-on faire, ou même peut- on vouloir, ce qu'on ne sait point faire? Peuton vouloir que les esprits animaux se répandent dans certains muscles, quand on ignore qu'on a des esprits animaux et des muscles? Ce qui nous induit en erreur, pour les mouve* ments comme pour les idées, c'est que^ d'ordinaire ils suivent nos volontés. Mais autre chose est l'effort, autre chose est l'efficace, et ici encore nous prenons l'occasion ou la condition pour la cause elle-même. On invoque l'expérience, mais à tort, car l'expérience nous apprend bien que les modalités du corps et de l'&me sont réciproques, et non que l'âme agisse sur le corps. « Ne juge jamais à l'égard des effets naturels qu'une chose soit l'effet d'une autre, à cause que l'expérience t'apprend qu'elle ne manque jamais de suivre. Car de tous les faux principes c'est celui qui est le plus dangereux et le plus fécond en erreurs (i). » A plus forte raison le corps n'agira-t-il pas sur l'âme, c'est-à-dire, ce qui est moins noble sur ce qui l'emporte infiniment par le prix et par la dignité. Nul changement, ni sentiment ni idée, n'arrive dans l'âme par la vertu du corps. Si, en présence du feu, j'éprouve de la chaleur, ce n'est pas le feu, c'est Dieu qui la produit en moi, de même que si, lorsqiie je veux lever mon bras, mon bras se lève, ce n'est pas moi, mais Dieu, qui le lève et qui accommode Tefflcace de son action à l'inefficace des créatures, suivant une loi générale qu'il s'est prescrite à lui-même. Toutes
(1) 6« Méditation.