A MONSIEUR COUSIN
Nourri de votre enseignement , honoré de votre amitié, n'étant rien que par vous, je vous dois ce témoignage de profonde admiration, de reconnaissance et d'aflfection. Je vous le dois surtout pour un livre dont la pensée première vient de vous, et qui jamais n'aurait été achevé sans les encourage^G^^ les conseils et les secours de toute sorte que vous m'avez prodigués. N'estce pas vous qui avez réhabilité cette philosophie du grand siècle, dont j'ai entrepris l'histoire ; n'est-ce pas vous qui avez renversé les idoles métaphysiques du XVIir siècle, et rétabli sur leurs ruines le grand Descartes presque oublié ? A vous tout entière la gloire de nous avoir ramenés aux idées innées de Descartes, à la Raison de Malebranche , et d'avoir restauré , pour ainsi dire , cet élément divin de ^intelligence contre lequel s'était conjuré tout l'empirisme du dernier siècle.
Qu'on dise quel autre que vous est le promoteur, le représentant, l'orgueil de la philosophie française du XIX® siècle. Où sont-ils ces grands initiateurs, ces grands
prêtres qui , du haut de leurs Cités du soleil, prenaient en pitié la petitesse de votre philosophie ? En vérité, je n'ose en parler, car il ne faut pas insulter aux vaincus. Vous seul êtes debout, vous seul avez grandi au travers des révolutions, vous seul avez exercé une salutaire et profonde influence. Que d'esprits rattachés ou ramenés par vous aux grandes vérités de la religion naturelle et de la morale ! Quel autre prendra place à la suite de Descartes et de Malebranche dans l'histoire de la philosophie française ; quel autre s'est approché davantage par le génie et par le style des grands maîtres du XVIP siècle ? Pardonnez donc à mon amour de la philosophie et de votre gloire un peu de jalousie du temps que vous lui dérobez, même pour les lettres, même pour ces études exquises qui suffiraient à la gloire d'un autre, mais qui ne peuvent rien ajouter à la vôtre. Assez vous avez prouvé qu'il ne tenait qu'à vous, comme dit Thomas de Descartes, d'être le plus bel esprit du royaume. Dans votre noble et studieuse retraite, comme autrefois dans votre chaire de la Sorbonne , soyez tout entier à la philosophie. Mettez la dernière main à de grands monuments inachevés, prenez de nouveau l'empire sur la jeunesse, confondez les ennen^is de la philosophie, forcez d'anciens adversaires à reconnaître enfin la pureté de vos doctrines. Quelle gloire ne vous est pas encore réservée, que de services la philosophie n'attend-elle pas encore de vous !