X. — Leucippe et Démocrite
Pourtant, à la même époque, l'esprit ionien reprenait une vigueur singidière, mais dans une tout autre direction. Leucippe de Milet, qui reçut à Élée l'enseignement de Zenon, fut l'initiateur du mouvement que continua Démocrite d'Abdère, né vers 4^0 et qui fonda son école à Abdère vers 420. Avec celuici, qui est d'une dizaine d'années plus jeune que Socrate et qui mourut âgé, se développe une physique encyclopédique, qui a le goût des très vastes collections d'observations zoologiques et botaniques. « Personne, disait-il de lui-même, n'a voyagé plus que moi, vu plus de pays et de cHmats, entendu plus de discours d'hommes instruits.» L'on a conservé les titres d'une cinquantaine de traités sur les sujets les plus divers : morale, cosmologie, psychologie, médecine, botanique, zoologie, mathématiques, musique, technologie, rien ne lui échappe ; de son œuvre vaste comme celle d'Aristote et qui, par son ambition d'universahté, porte bien le cachet de l'époque des sophistes à laquelle elle appartient, il ne reste que quelques fragments (2).
Dans son dessin général, la cosmogonie de Leucippe, qu'on ne peut distinguer de ceUe que Démocrite exposait dans ses deux Diacosmoi ou Systèmes du Monde, est fidèle au schème nùlésien : une masse infinie où sera puisée la matière de mondes innombrables qui se produisent successivement ou simultanément ;
(1) Théophraste dans Cicéron, Premiers Académ iques, % 39 ; ajouter les considérations sur l'iiarmonie des sphères, c'est-à-dire des sons produits par les étoiles dans leur course ; Ahistote, ibid., II, 9.
(2) Dio GÈNE, Vie des Philosophes, IX, 47.
pour qu'un monde se forme, il suffit qu'un fragment se détaclie de cette masse et qu'il soit animé d'un mouvement tourbillonnaire ; la distinction et la disposition des parties du monde sont, comme chez Anaxagore, les eflFets nécessaires du mouvement tourbillonnaire (1). Certains détails du monde de Démocrite ont même, pour la fin du V® siècle, un caractère franchement archaïque : tout comme Anaximandi'e, il donne à la terre la forme d'un tambourin ou d'un disque (2).
Mais dans ce moule archaïque, il introduit une nouveauté considérable, c'est la doctrine des atomes ; la physique démocritéenne est la première physique corpusculaire bien nette : la masse infime où se trouvent mélangées les semences de tous les mondes est faite d'une infinité de petits corpuscules, invisibles à cause de leur petitesse, indivisibles (atomes), complètement pleins, étemels, gardant chacun la même forme mais présentant une infinité de formes difi"érentes, à qui il donne le nom d'idées, celui même que Platon donnera plus tard à des essences également étemelles ; entre les atomes, nulle autre difi'érence que leur grandevir et leur forme, ou bien, s'ils ont même grandeur et même forme, que leur position ; entre plusieurs combinaisons des mêmes atomes, nulle dififérence que l'ordre relatif des atomes (3). D'autre part, l'origine d'un monde, à savoir le détachement d'une portion de la masse infinie, suppose un vide dans lequel tombe cette portion ; sans vide, pas de mouvement ; et par vide il faut entendre l'espace entièrement privé de solidité, ce qui n'est pas par opposition à ce qui est ; affirmer le vide, c'est donc affirmer la nécessité d'existence de ce qui n'est pas, c'est contredire le grand principe de Parménide (4). L'amas d'atomes est, nous l'avons dit, animé d'un mouvement tourbillonnaire dont l'origine est d'ailleurs obscure ; l'eflfet de ce mouvement est
(1) DiOGÊNE, IX, 31-33.
(2) Aétius, Placila, III, 10, 4-5.
(3) Aristote, Métaphysique A 4, 985 b, 15.
(4) Théophraste (Diels, Doxograp/ii, 484), 1-3,
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de produire de midtiples chocs entre les atomes de tout poids. Comme il arrive dans un tourbillon de vent ou d'eau, les atomes les plus légers sont repoussés vers le vide extérieur, tandis que les atomes compacts se réunissent au centre où ils font un premier groupement sphérique ; dans cette sphère se distingueront peu à peu une enveloppe sphérique qui devient de plus en plus mince, et un noyau central qui s'agrège en partie les atomes enlevés à la membrane ; dans la membrane se forment les corps célestes aux dépens des atomes extérieurs qui touchent le tourbillon et s'y agrègent (1).
Ainsi, pour la première fois dans une cosmologie grecque, nul appel n'est fait à des puissances quaUtatives telles que le froid et le chaud ; nul appel non plus à des causes motrices extérieures aux réahtés élémentaires telles que l'Intelhgence, l'Amitié ou la Haine. Rie^ qu'une mécanique corpusculaire où jouent seules vm. rôle les propriétés de figure, d'impénétrabiUté, de mouvement, de position. La vraie réahté appartient à l'atome et au vide ; les autres propriétés que nous donnons aux choses, saveur, chaleur ou couleur, leur appartiennent simplement par convention (2) ; elles sont de simples aflfections de la sensation, qui nais^ sent dans l'altération de l'organe par l'objet, comme dans la doctrine que Platon prête au sophiste Protagoras d'Abdère et selon laquelle la quahté perçue est le résultat du concours de deux mouvements ; c'est bien ainsi que Démocrite concevait la vision : l'air placé dans l'intervalle de l'œil et de l'objet vu se contracte sous la double influence des effluves qui émanent de chacun des deux ; l'air est ainsi apte à recevoir l'impression qu'il transmet jusqu'à la pupille où a heu le reflet de l'objet (3).
Ainsi, en même temps qu'une physique mécaniste, naît tout naturellement le scepticisme à l'égard des sens ; la connaissance
(1) DiOGÊNE Laërce, IX, 31.
(2) Sextus Empiricus, Contre les mathématiciens, VII, 135.
(3) Platon, Théétète, 52, comparé à Théophrasu;, Des sens, % 63 (Rivaud, Le Problème du devenir, 1905, p. 160).
qu'ils nous donnent est une « connaissance bâtarde » ; la « connaissance légitime » vient de la raison.
La mobilité dépend donc non pas d'une puissance qualitative quelconque, mais de la forme ou de la dimension des atomes ; c'est pourquoi la physique corpusculaire contient une théorie de l'âme ; l'âme étant mobile et cause de mouvement est faite d'atomes sphériques comme ceux du feu ou comme les poussières que l'on voit voltiger en un rayon de soleil ; ses atomes qui sont en nombre égal à ceux du corps et se juxtaposent à eux en alternant un à un avec eux, sont continuellement rénovés par la respiration (1).
De l'œuvre de Démocrite, nous entrevoyons à peine les principes ; il faut pourtant, d'après l'ensemble de ses traités, comme d'après les témoignages anciens, le considérer moins comme un théoricien que comme un observateur. Aristote nous fait connaître, non sans intention critique, que Démocrite se contente de recueillir les faits qui se produisent et de noter, quand il y a Heu, leur constance sans vouloir déterminer plus avant leur principe, collectionnant et classant les faits naturels avec la même curiosité et dans le même esprit que les historiens ioniens du v® siècle, Hécatée de Milet ou Hérodote, recueillent les faits de l'histoire (2),
A cette science d'esprit si positif, Démocrite ajoutait une morale qui, complètement étrangère au sens tragique de la vie et de la destinée qui se manifeste chez les poètes philosophe^ de la Grande-Grèce, a pour thème principal le calme d'une âme exempte de crainte et de superstition. Démocrite admet l'existence des dieux, mais ce sont, au même titre que les hommes, des combinaisons d'atomes passagères et soumises à la nécessité universelle (3), ,
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(1) Aristote, De l'âme, I, 2, 404 a 5 ; LucRÈrE, De la nature, T, 370,
(2) Aristote, Physique, VllI, 1.
(3) DioGÈDŒ Laïrce, IX, 45 ; Cicéron, De la nature des Dieux, I, 28 ; fragments très contestés des ou^Tagcs moraux dans Stoeée, Florilège.
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