XI. — Les sophistes
Les derniers philosophes dont nous avons parlé vivent au miheu de l'extraordinaire eflfervescence spirituelle qui marque la fin des guerres médiques (449) ; la Grèce est soustraite au danger barbare ; l'empire maritime athénien comprend une parties de îles de l'Egée et la vieille terre de civilisation qu'est rionie : Périclès (mort en 429) introduit à Athènes la constitution démocratique. Ébranlement moral très profond, qui se traduit sur le théâtre : tandis qu'Eschyle (mort en 546) représentait sur la scène les dangers de la démesure et les crimes qu, consistent à dépasser les hmites marquées par la justice divine, Euripide (mort vers 411) ne cesse pas de marquer le caractère humain, provisoire, conventionnel des règles de la justice. D'autre part, la comédie attique, défendant les vieilles traditions, raille, parce qu'elle les craint, les idées nouvelles qu'introduisent la science ionienne et aussi l'enseignement des sophistes.
La sophistique, qui caractérise les cinquante dernières années du V® siècle, ne désigne pas une doctrine, mais une manière d'enseigner. Les sophistes sont des professeurs qui vont de ville en ville chercher leur auditoire et qui, pour un prix convenui apprennent à leurs élèves, soit en des leçons d'apparat, soit en une série de cours, les méthodes pour faire triompher une thèse quelle qu'elle soit. A la recherche et à la pubhcation de la vérité est substituée la recherche du succès, fondé sur l'art de convaindre, de persuader, de séduire. C'est l'époque où la vie intellectuelle, dont le centre passe en Grèce continentale, prend la forme d'un concours ou d'un jeu, cette forme agonistique, si familière à la vie grecque ; il ne s'agit que de thèses défendues ou combattues par des concurrents auxquels un juge souverain, qui est souvent le pubhc, décerne le prix. Tel est le débat qu'Aristophane nous montre s'élevant entre la thèse juste et la thèse injuste. « Qui es-tu ? demande le juste. — Une thèse. — Oui, mais inférieure à la mienne. — Tu prétends
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m'être supérieur et je tiens la victoire. — Quelle habileté as-tu donc ? — J'invente des raisons nouvelles. » Tel le débat sur Tidéal de vie qu'Eimpide dépeint dans VAntiope entre l'ami des muses et l'homme poUtique. Platon nous montre, par contraste, Socrate se dérobant à ces concours ; c'est, dans le Protagoras, Hippias essayant vainement d'instituer un débat de ce genre entre Socrate et Protagoras ; c'est, dans le Gorgias, Calliclès, qui, après avoir prononcé un discours en faveur de la justice naturelle, se plaint que Socrate contrevieime aux règles du jeu en ne lui répondant pas par un autre discours (1). Il y a là une préoccupation de l'auditoire que nous connaissions à peine jusqu'ici. Le philosophe ne révèle plus la vérité, il la propose et se soumet d'avance au verdict de l'auditeur. C'est un trait qui devient permanent : à la suite de l'époque des ophistes, on prend à tâche de définir le philosophe par rapport à l'orateur, au pohtique, au sophiste, c'est-à-dire à tous ceux qui s'adressent à un pubhc (2).
Dans ces conditions la principale valeur intellectuelle est l'érudition qui met l'homme en possession de toutes les connaissances utiles à son objet, et la virtuosité qui lui permet de choisir ses thèmes avec à propos et de les présenter d'une manière captivante. De là, les deux caractères essentiels des sophistes : d'une part ce sont des techniciens qxii se vantent de connaître et d'enreigner tous les arts utiles à l'homme ; d'autre part, des maîtres de shétorique qui enseignent à capter la bienveillance de l'auditeur.
Au premier égard, la sophistique peut passer pour l'aiïirmation de la supériorité de la vie sociale, fondée sur les techniques, depuis les plus humbles métiers jusqu'à l'art le plus élevé que les sophistes se vantent d'enseigner, à savoir la vertu politique (3). C'est la marque commune de quatre grands sophistes.
(1) Aristophane, Nuées (de l'année 423), v. 887 sq. ; Euhiptoe, fragm. 189, éd. Nauck ; Diogène Laërce, IX, 52, attribue à Protagoras l'institution des joutes de discours ; Platon, Protagoras, 338 a ; Giorgas, 497 b c.
(2) Par exemple chez Aristote, Problèmes, 30, 9 et 11.
(3) Comparer Platon, Hippias, II, 368 b-d et Protagoras, 318 d, 319 a.
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qui nous sont surtout connus par les portraits qu'en fit Platon à la génération suivante : Protagoras d'Abdère, qui florissait vers 440 et qui scandalisa les Athéniens par son indifférence en matière de religion ; Gorgias de Léontium, qai fut en 427 ambassadeur de sa cité à Athènes et mourut presque centenaire vers 380, et dont les élèves athéniens ne sont pas des philosophes mais des écrivains comme Isocrate, Thucydide, enfin Prodicus de Céos et Hippias d'Ehs.
De cet humanisme, qui attend tout de l'art et de la culture, fait foi le fameux début du traité de Protagoras : « L'homme est la mesure de toutes choses, de ce qu'elles sont pour celles qui sont, de ce qu'elles ne sont pas pour celles qui ne sont pas. » C'est au surplus des seules choses humaines que l'homme doit s'occuper. « Quant aux dieux, je ne pviis savoir ni qu'ils sont, ni qu'ils ne sont pas ; trop d'obstacles s'y opposent, obscurité du sujet et brièveté de la vie (1).» Il y a là tout un programme qui aspire à une culture humaine et rationnelle ; on cherche l'homme en général ; c'est Hippias qui, d'après Platon, considère tous les hommes comme « des parents, des proches, des concitoyens selon la nature, sinon selon la loi (2) ». C'est Protagoras qui, dans un mythe célèbre, raconte comment Zeus a sauvé l'humanité qui allait périr faute de moyens naturels de défense, en donnant à tous les hommes la justice et la pudeur, vertus naturelles et innées, qui leur permettent de fonder des cités et de perpétuer leur race en s'aidant les uns les autres : magnifique éloge de la vie sociale (3). Le sophiste est toujours prêt à défendre les arts ; tel Hippias se vantant, chez Platon, d'être, grâce à eux, indépendant, puisqu'il sait même fabriquer les habits qu'il porte. Telle surtout l'anojiynie Apologie de la Médecine, dans la collection des œuvres d'Hippocrate ; elle
(1) DiOGÈNE Laërcf., IX, 51.
(2) Protagoras, 337 c.
(3) Platon, Prolaaoras, 320 c-323 a ; cf. l'articre de Nestlé, Philologiis, vol. 70, 26-23.
montre, contre lexirs détracteurs, l'utilité des médecins et elle débute par ces mots si caractéristiques de l'esprit de progrès du temps : « Bien des gens s'exercent à décrier les arts... Mais le vrai but d'un bon esprit, c'est ou de trouver des choses nouvelles ou de perfectionner celles qu'on a déjà inventées (1). »
Dans ce milieu, les questions morales devaient se poser : Prodicus de Céos, en particulier, paraît être- le moraliste du groupe : sous son nom, Xénophon expose le fameux apologue d'Hercule, choisissant entre le vice et le vertu, auquel les beaux esprits du temps opposaient, pour le défendre, Paris préférant la déesse Aphrodite à Athéné et à Héra. Ces thèmes moraux, comme le thème pessimiste du caractère passager des biens de la vie humaine, devaient être le sujet de véritables prédications qui continueront par la suite (2).
Mais c'est dans la politique que les sophistes affirmaient surtout le pouvoir et l'autonomie de l'homme : la loi est une invention humaine, et en une certaine mesure, artificielle et arbitraire ; c'est ce que montre par le fait l'œuvre des législateurs du temps qui, soit à Athènes, soit dans les colonies, reprennent à chaque instant à pied d'oeuvre le travail de la constitution ; Protagoras donne des lois à Thurioi, comme Parménide l'avait fait à Élée. La loi s'oppose donc, comme une œuvre artificielle, à la nature. Il y a bien, il est vrai, des lois non écrites, des coutumes traditionnelles cpii ont une valeur rehgieuse ; mais eUes ne pèsent point à côté de l'œuvre réfléchie du législateur. Tel est le point de vue d'Antiphon le sophiste, dont les fragments ont été récemment découverts ; il ne se fait pas faute d'opposer la justice artificielle des lois à la jusrtice naturelle ; par exemple la loi, en obhgeant l'homme à témoigner la vérité devant les tribxmaux, nous obhge souvent à faire tort à qui
(1) Cf. GoMPERz, Die Apologie der Heilkuml, 1910.
(2) Comparer Xénophon, Mémorables, II, 1, 21 sq., et Isocrate, Éloge d'Hélène, chap. xx, où est soutenue aussi la supériorité de Thésée, le héros athénien, sur Hercule. Gomperz (Les Penseurs de la Grèce, t. I, p. 453) lui attribue la paternité des discours pessimistes de pseudo-PLATON, Axiochos.
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ne nous en a fait aucun, c'est-à-dire à contredire le premier précepte de la justice ; mais en ce caractère conventionnel des lois, Antiphon semble voir une supériorité (1).
Ce mouvement d'idées, dont on sent toute l'importance, a eu une assez triste issue ; il aboutit au début du iv^ siècle, d'une part au cynisme politique, d'autre part à la pure virtuosité. D'une part, c'est le cynisme politique des aristocrates athéniens, Critias et Alcibiade, qui s'exprime si souvent dans VHistoire de la guerre du Péloponèse de Thucydide (2), et que Platon a immortalisé dans le CaUiclès du Gorgias : c'est à la dépravation politique et morale d'un Calliclès pour qui le pouvoir n'est plus qu'un moyen de satisfaire ses appétits, qu'aboutit l'enseignement de la rhétorique par Gorgias. L'autre issue, c'est la pure x-irtuosité, celle que l'on trouvait déjà dans le traité de Gorgias sur le non-être, où, se servant des moyens dialectiques de l'éléatisme, il démontre qu'il n'y a rien, ou que si quelque chose existe, c'est inconnaissable, ou que, si c'est connaissable, c'est impossible à transmettre aux autres (3). Yirtuosité qui se marque par l'importance que l'on attribue au bien dire, l'enseignement rhétorique de Gorgias, les travaux de grammaire générale de Protagoras, les recherches de Prodicus sur les synonymes. Virtuosité qui trouve ses ressources d'argumentation dans de petites œuvres comme les Doubles discours qui résument schématiquement la double thèse contraire que l'on peut avoir à soutenir sur des questions morales ; virtuosité qui a enfin sa dernière manifestation dans l'art de dispute ou éristique, dont Platon s'est si cruellement moqué dans VEuthydème : l'éristique a des moyens très faciles de venir à bout de son adversaire par deux ou trois principes fort simples,
(1) Sur la loi non écrite, cf. Sophocle, Antigone, v, 450-455 ; fragm. d' Antiphon dans Oxyrinchus Papijri, t. XI et XV. (A. Crojset, Revue des Éludes grecques, 1917.)
(2) En particulier III, 83, 1 ; cf. Gorgias, 482 c sq. et les citations d'un sophiste anonyme dans JambliqxjE, Protreplique, chap. xx.
(3) Sur le traité de Gorgias, cf. pseudo-ARisTOTE, Sur Gorgias, Xénophane et Mélissos, fin ; sur Protagoras, Aristote, Rliélorique, III, 5 ; sur Prodicus, Platon, Protagoras, 337 b c.
tels que : l'erreur est impossible, et : toute réfutation est impossible (1).
Tels étaient, malgré les talents supérieurs des sophistes, hm résultats d'une concepti(m de la vie intellectuelle uniquement dirigée par le succès. Pourtant de ce mouvement pas plus que des précédents, rien -de positif n'est perdu : naturalisme ionien, rationalisme de la Grande-Grèce, esprit religieux d'Empédocle et des Pythagoriciens, humanisme des Sophistes, nous allons voir tous ces traits s'unir chez le plus prestigieux des, philosophes grecs, chez Platon.
BIBLIOGRAPHIE