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XIV. — Le péripatétisme après Aristote

L'école péripatéticienne, comme association légale reconnue par la cité, a été fondée non par Aristote qui était métèque, mais par Théophraste à qui il légua ses biens dans un testament que l'on possède encore. L'école devient alors une association cultuelle, consacrée aux Muses, ayant comme propriété commune et inaliénable les maisons et jardins légués par Aristote, composée de membres plus âgés qui élisaient le chef d'école, et de membres plus jeunes chargés d'organiser à chaque nouvelle lune les repas communs où l'on invitait les personnes étrangères à l'école. Le travail philosophique est donc collectif. La vie de l'école ne fut d'ailleurs pas facile ; soupçonnée de macédonisme et peu sympathique aux Athéniens, elle fut plusieurs fois menacée ; lorsque le Macédonien Démétrius de Phalère dut céder Athènes en 301, commencèrent contre les philomacédoniens des représailles dirigées par Démocharès, le neveu de Démosthènes ; elles atteignirent d'abord les péripatéticiens, et Théophraste dut quitter Athènes. A partir de ce moment, les liens entre le péripatétisme et Athènes se font plus lâches. Les disciples d'Aristote vont volontiers travailler dans la ville, dont le nom commence à faire pâlir l'éclat d'Athènes, dans Alexandrie (1).

(1) WiLAMOwiTZ-McELLENDORF, AntigoTios VOIT. KoTyslos, 1881, p. 264 ; Ziebarth, Dos griechische Vereinswesen, 1896, p. 71 sq.

Cette affinité des péripatéticiens avec la ville de l'érudition est bien naturelle. C'est en eflfet dans le sens des investigations expérimentales que se dirigent les disciples d'Aristote : botanistes, zoologistes, historiens, ils obéissent à la puissante impulsion donnée par le maître vers les recherches spéciales. C'est Eudème, Aristoxène de Tarente et surtout Théophraste d'Erèse (372-288), dont le fragment de Métaphysique commence par l'affirmation d'un contact intime et d'une sorte de communauté entre les réahtés intelligibles et les objets de la physique (1) ; les exagérations du finahsme d'Aristote, auquel il oppose l'expérience, paraissent aussi l'avoir frappé (320, 12 sq.) Ses collections botaniques, qui sont conservées ; ses nombreuses monographies physiques qui se rapportent aux signes des tempêtes, au vent, à l'eau et à toutes sortes de faits géologiques (2) ; ses célèbres Caractères, qui marquent bien la tendance de la morale péripatéticienne vers l'observation de détail ; son histoire des Opinions physiques qui est devenue une des sources principales des doxographes grecs ; enfin ses recherches historiques de détail sur les prytanes d'Érèse, tout cela marque bien l'orientation de l'école. Il ne s'occupe de rehgion qu'à la manière d'un historien et d'un anthropologiste ; peu fixe sur la nature de la divinité qu'il voit tantôt dans un Esprit, tantôt dans le ciel ou les étoiles, U abonde en détails positifs, pax exemple dans la critique qu'il fait des sacrifices sanglants dont il montre le caractère tardif et qu'il repousse à cause de la parenté entre hommes et animaux, non pas postulée en dogme, mais étabhe par l'observation positive des germes de raison chez les animaux (3). On voit les mêmes tendances chez Cléarque de Soles qui rassemble, dans un but purement historique, les superstitions sur la vie future (4).

(1) Édité par Brandis, avec la métaphysique d'Aristote, Berlin, 1823, p. 308, 8.

(2) Fragment de son traité sur l'eau découvert dans The Hibbeh Papyri de Grenfell, 1, n» 16, par Blass.

(3) Extrait par Porphyre dans son traité De l'Abstinence.

(4) D'après Proclus, Commentaire de la République, édition KroU, II, p. 114,

L'aristotélisme qui fut, bien des siècles après, le dogmatisme le plus figé qui soit, était alors la plus libérale des écoles. On voit Cléarque de Soles abandonner en astronomie la théorie des sphères pour celle des épicycles ; et surtout les principes fondamentaux de la physique d'Aristote (1) sont atteints par la doctrine de Straton de Lampsaque (mort vers 270), qui fut, à la cour d'Egypte, de 300 à 294, le précepteur du deuxième Ptolémée ; dans une formule exactement inverse de celle d'Aristote, il enseigne que le hasard précède la nature ; et de fait, laissant de côté la doctrine des heux naturels et de la cause finale, il n'admet comme seule force active que la pesanteur : il observe d'ailleurs avec un soin nouveau le mouvement de chute et démontre son accélération, en faisant voir que la force avec laquelle le grave rencontre un obstacle croît avec l'espace parcouru. De la seule pesanteur aussi, il déduit la place relative des quatre éléments de bas en haut ; l'élément inférieur, comprimé, fait sortir de lui, comme une éponge qu'on presse l'élément supérieur qui se loge ainsi à sa surface ; il n'y a bien entendu pas d'éther, et le ciel est de nature ignée. Les difi'érences de pesanteur qu'il y a entre ces corps sont dues aux vides plus ou moins grands qu'ils contiennent, et le vide est encore prouvé par la transmission de la lumière et de la chaleur qui ne peut se transmettre que par des milieux non matériels. Ainsi un ordre naturel (sans doute éternellement le même) peut naître d'une simple causalité mécanique : chute, condensation et traction expHquent tout. Il n'y a pas d'autre dieu que la nature qui, sans aucun sentiment, aucune forme, produit et engendre tous les êtres ; la forme n'a plus l'immobifité qu'elle avait chez Aristote ; le point initial et le point final du mouvement naissent et périssent comme le mouvement lui-même.

Citons encore l'historien Dicéarque, qui dans son histoire abrégée du peuple grec (2), reprend, avec une méthode positive,

(1) Plutarque, De orbe in facie lunae, chap. iv.

(2) Connue par Porphyre, De l'Abstinence, liv. IV, chap. ii.

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le vieux récit liésiodique des origines de l'histoire, distinguant, comme âges successifs, l'âge d'or où les hommes vivent dans le loisir et la paix, l'âge nomade oii, avec la domestication des animaux, débutent la propriété, les rapines et la guerre, l'âge agricole, où ces traits s'accentuent.

Plus tard, Critolaiis, qui dirige l'école de 190 à 150, est à peine péripatéticien ; le dieu suprême devient une raison issue de l'éther impassible ; l'âme est aussi un éther raisonnable ; c'est lui, semble-t-il, qui, en morale, expose avec précision la doctrine considérée aux siècles suivants comme celle du péripatétisme : d'après lui la vie conforme à la nature ne peut s'accomplir que par trois genres de biens, les biens de l'âme, les biens du corps et les biens extérieurs.

Spécialisation et tendance à un rationalisme implicitement hostile à la religion, tels sont donc les traits de l'aristotélisme vieillissant, philosophie peu populaire et qui céda vite devant l'universel succès des dogmatismes qui naquirent de suite après la mort d'Alexandre. Ils dérivent non de Platon et d'Aristote, mais des écoles d'un genre tout différent, issues elles aussi du socratisnae, et dont il nous faut parler d'abord.

BIBLIOGRAPHIE

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