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XIII. — La Politique

« Une cité, c'est clair, n'est pas un simple rassemblement pour éviter les torts mutuels et pour échanger les services ; ce sont bien là des conditions nécessaires, mais ce n'est pas encore une cité ; une cité, c'est un rassemblement de maisons et de familles pour bien vivre, c'est-à-dire pour mener une vie parfaite et indépendante (2). » La première partie de ce passage vise Platon, qui, en définissant la cité par la division du travail et

(1) Métaphysique, A, i, début.

(2) Politique, III, 5, 1280 b 29.

par le troc, a eu le tort d'indiquer seulement les conditions matérielles et non la vraie nature, c'est-à-dire la cause finale de la cité. La société sert non seulement à vivre, mais à bien vivre, c'est-à-dire qu'elle est la condition de la vie morale. La science de la politique consistera avant tout dans l'examen des conditions auxquelles cette fin peut être atteinte ; mais cet examen consiste moins dans des constructions théoriques que dans l'usage d'observations et d'expériences qu'Aristote multiplie et étend par des recherches historiques approfondies sur les constitutions des villes ; les sophistes avaient déjà fait des répertoires des lois des cités (1) ; en cela, Aristote continue leur travail et écrit lui-même oujfait écrire l'histoire des constitutions différentes. Mais cette histoire n'est faite que pour préparer une appréciation. La méthode ici est la même qu'en biologie : les faits d'expérience viennent se grouper en faisceaux selon certaines directions.

La fin qu'il assigne à la cité est d'ailleurs aussi en une certaine mesure le résultat de son expérience et de sa formation pohtiques. Il voit, dans l'indépendance économique d'une puissance agrarienne, telle que Lacédémone, la condition de sa vitalité morale. L'indépendance d'une cité est fondée sur l'exclusion des rapports économiques avec l'étranger ; dès qu'un pays cherche, comme l'a fait Athènes au v^ siècle, ses ressources dans son commerce avec l'étranger, elle dépend des pays qui produisent le blé et de ceux qui achètent ses produits ; d'où avec le grand commerce, la nécessité du prêt à intérêt et des banques (2). Toute cette civihsation nouvelle qui amène avec elle des guerres, Aristote la condamne ; il voudrait le retour b l'économie naturelle. L'unité économique, c'est la famille ; elle a tout ce qu'il faut pour produire ce qui est nécessaire à la consommation de ses membres ; elle n'échange que le surplus de cette

(1) Éthique à Nicomaque, X, 9.

(2) KiNKEL, Die socialôkoiwmisclien Grundlagen der Staatslehre von Aristoteles, 1911, p. 92.

consommation. H n'y a donc aucun travailleur libre et salarié ; l'organisation de l'esclavage avec le pouvoir absolu du maître (SzaTzoT-qç) sur l'esclave est une condition de cette organisation économique ; l'esclave est l'outil vivant qui n'a d'autre volonté que celle de son maître et qui ne participe pas à la vertu morale ; il deviendra inutile « lorsque les navettes marcheront toutes seules (I, 2)». Cette division de l'humanité en maîtres et esclaves n'est ni arbitraire ni violente : la nature, obéissant à la finaUté, crée, dans les cHmats chauds de l'Asie, des hommes d'esprit ingénieux et subtil mais sans énergie et qui sont faits pour être esclaves ; seul le chmat tempéré de la Grèce peut produire des hommes à la fois inteUigents et énergiques, qui sont hbres par nature non par convention. Dans cette théorie qui cadre si bien avec le finahsme d'Aristote, on sent aussi un écho de la lutte séculaire entre la Grèce et les Barbares, et peut-être un essai pour justifier la gigantesque entreprise de domination universelle de la Grèce, alors tentée par Alexandre (1).

La famille a plus qu'une fin économique ; elle permet la direction par le chef de famille de ces âmes imparfaites que sont celles des femmes et des enfants ; âmes imparfaites, mais non pas âmes d'esclaves ; aussi ne s'agit-il plus ici de pouvoir absolu ; le mari commande à la femme comme un magistrat à ses administrés, le père aux enfants comme un roi à ses sujets (I, 5).

La famille contient ainsi toutes les conditions nécessaires pour que la cité ne puisse se composer que de libres et d'égaux. Il faut en effet retrancher du nombre des citoyens tous ceux qui exercent les fonctions de production, laboureurs ou artisans ; ce sont là métiers sans noblesse et qui suppriment « le loisir nécessaire pour pratiquer la vertu et s'occuper de politique » ; il faut y employer des gens d'une autre race qui ne songent qu'à leur travail et non aux révolutions. La cité proprement dite a avant tout des fonctions mihtaires et judiciaires, fonctions

(1) Politique, VII, G. 1327 b 21-23.

qui apparti«^nnent aux mêmes hommes à des âges diflférents ; il faut y ajouter les fonctions sacerdotales (VII, 7).

La divcr.'ité des constitutions (IV, 4 et 5) vi(nt des mille manières dont ces fonctions, toujours les mêmes, peuvent être réparties entre les citoyens. Il y a démocratie lorsque les hommes libres et sans ressource qui forment la majorité sont à la tête des affaires ; c'est la liberté et l'égalité qui la caractérisent ; encore faut-il distinguer la démocratie oii c'est la loi qui commande et celle où c'est la foule avec ses votes changeants* L'oligarchie est l'arrivée au pouvoir des riches et des nobles ; elle tend vers la monarchie, à mesure que la richesse est plus concentrée. La diversité des gouvernements a donc une de ses conditions essentielles dans l'équilibre des fortunes. De grandes différences de fortune engendrent nécessairement l'oligarchie. Le but final de la cité, c'est d'assurer le bonheur et la vertu des citoyens par la domination des lois ; or cette domination est favorisée par certaines conditions économiques, par le développement des classes moyennes :« Lorsque la classe des laboureurs et de ceux qui possèdent une fortune moyenne est maîtresse de la cité, c'est le règne de la loi ; ne pouvant vivre qu'en travaillant et n'ayant pas de loisir, ils obéissent à la loi et ne tiennent que les assemblées nécessaires. » Y a-t-il au contraire beaucoup de citoyens oisifs ? la démocratie se transforme en démagogie, et« les votes remplacent la loi». On voit la méthode : il s'agit non point de fonder une cité mais de trouver, dans les conditions effectivement et historiquement réalisées, les moyens infiniment divers et changeants selon les circonstances, d'assurer le bien social ; pour trouver la meilleure constitution dans un cas donné, il faut même aller jusqu'aux conditions géographiques : « L'acropole est oligarchique et monarchique, la plaine est démocratique (VII, 10).» Conditions si nombreuses, et dont certaines sont si sujettes au changement que la constitution ne peut rester stable ; le désir d'égaler ou de primer les autres, le désir de s'enrichir et l'ambition, l'accroissement des

fortunes sont les motifs principaux qui produisent les révolutions (V, 2).

Parmi ces conditions, il en est un grand nombre qui viennent de la nature et dont l'homme n'est pas maître ; mais il en est aussi qui viennent de la réflexion et de la volonté, et de celles-ci l'homme est maître au moyen de l'éducation, qui doit préparer chez l'enfant la vertu civique. L'éducation qui fait les bons citoyens est celle qui se garde de développer une fonction au détriment des autres et qui sait maintenir la hiérarchie de ces fonctions et leur valeur propre : dangereuse par exemple, l'éducation guerrière de Sparte qui fait de la guerre la fin de la cité, tandis que la guerre et le travail ne sont faits que pour la paix et le loisir ; dangereux, l'abus de la gymnastique qui, chez les Thébains, fait de tout citoyen un athlète, l'abus de la musique qui fait les virtuoses. Il faut en réalité développer le corps pour l'âme, la partie inférieure de l'âme, les passions, pour la partie supérieure, la volonté, et enfin la partie supérieure en vue de la raison contemplative (VII, 12).

Le développement de la contemplation intellectuelle est donc le but final et unique dont tout le reste n'est que la condition et la conséquence ; dans l'âme humaine, dans la société comme dans l'univers, toutes choses tendent vers la pensée. La philosophie est peut-être moins l'étude de la pensée ellemême, qui dépasse l'homme, que celle de cette tendance, avec les conditions prodigieusement nombreuses et variées que nous enseigne l'expérience. L'univers mental d'Aristote est un tableau des divers degrés d'approximation de ces conditions (1). Au plus haut degré, les sciences théoriques, philosophie première, physique et mathématiques, étudient les choses qui ne peuvent être autrement qu'elles ne sont et dont la perfection consiste dans leur nécessité même ; plus bas viennent les sciences pratiques et poétiques, c'est-à-dire celles dont les objets peuvent

(1) Métaphysique, E, 1, 1025 b, 18-28.

être autrement qu'ils ne sont et dépendent à la fois de conditions naturelles fournies par une heureuse chance et de l'effort huBiain ; les premières, morale et politique, aboutissent à des actions ; les secondes, techniques de tout genre, à des produits fabriqués par l'homme ; mais cette classification n'empêche nullement la parfaite continuité qui fait que l'action humaine est, comme le théorème mathématique, le résultat d'un syllogisme, et que la rhétorique et la poésie n'ont d'action sur les passions que grâce à la pensée rationnelle qui les inspire encore.

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