DENYS LE CHARTREUX
distinctions. D'autre part, les études se relâchent à Paris; et la philosophie, qui a grandi avec l'université métropolitaine, subit les vicissitudes de son déclin. Les facultés écourtent les années d'étude, se prêtent aux intrigues et aux recommandations, et, par ces petits moyens, essaient d'enrayer la concurrence des nombreuses universités françaises et étrangères qui, lentement, minent son monopole séculaire. Ne voit-on pas des universités nouvelles annoncer en guise de réclame qu'elles autorisent le libre enseignement des 219 propositions proscrites par Etienne Tempier ?
Le courant qui, au xiii" siècle, avait pour ainsi dire drainé à Paris tous les hommes désireux de philosopher, se fractionne au xiv® siècle, et, bien que nos nationaux se retrouvent de préférence à Paris, on en rencontre dans d'autres milieux scientifiques, en Allemagne et en Italie.
Les chefs d'écoles, suivis des neuf-dixièmes de ceux qui philosophent au xiv® siècle, sont au nombre de quatre : Thomas d'Aquin, Duns Scot, Guillaume d'Occam, Averroès. Thomisme, scotisme, occamisme, averroïsme sont les principaux modes de la spéculation, et l'histoire de la philosophie dans nos provinces continue à suivre le rythme général de la philosophie en Occident.
De puissantes corporations se joignent aux Dominicains, à partir du xiv® siècle, pour faire du thomisme leur philosophie officielle. Dans cette légion de disciples, un des plus marquants est Denys le Chartreux, de Ryckel lez S.Trond (1402-1471). Après des études préparatoires à Deventer, où il se lia d'amitié avec Nicolas Krebs, le futur cardinal de Guse, il s'en alla à la nouvelle univer-
site de Cologne (fondée en 1388), conquérir le titre de maître es arts (1423) ; et lui-même apprend qu'il choisit pour dissertation doctorale l'étude de l'être et de l'essence (de ente et essentia), A peine gradué, Denys se retira dans la Chartreuse de Ruremonde ^). Ses commentaires sur les Sentences et sur le de consolatione de Boèce, la Swïnma fidei catholicae, le Compendium philosophicmn et theologicmn, le Dialogion de fide catholica ^) sont des productions philosophico-théologiques sobres et précises, où l'auteur a, de parti pris, évité les controverses subtiles qui encombraient la scol astique de son temps. Denys est un disciple fervent du thomisme ; on peut s'en convaincre en jetant un coup d'œil sur la Sumnia fidei orthodoxae (L. I-III), que lui-même appelle Medulla operura S. Thomae, et dans laquelle il suit, pas à pas, les matières traitées par la Somme théologique de S. Thomas. Sur quelques points spéciaux cependant, il s'écarte de la doctrine thomiste. C'est ainsi que dans son commentaire du livre des Sentences, il avertit qu'il a changé d'opinion sur la question des rapports de l'essence et de l'existence, et qu'après avoir défendu la distinction réelle ^) dans sa thèse magistrale à Cologne, il l'a abandonnée ensuite "*).
Le franciscain Duns Scot, vers les années 1300, établit solidement une formule nouvelle de scolastique, qui fit rapidement la conquête de son ordre, et qui éclipsa pour
*) A. MouGEL, Dionysius der Karthaeuser (i402-i471). Sein Leben, sein Wirken, eine Neuausgabe seiner Werke, Mulh(!im, 1H08. — *) K<>s Chartreux ont «ntropris une réimpression de ses œuvres; comnioncôe en iH%, par Uoin Raret.à la Chartreuse do Notre-Dame des Prés h MonlrouiI,elIe a ôlé poursuivie à Tournai. ^) Cf. p. i12. — ••) In Sent., t. I, dist. VIII, q. 7.