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CHAPITRE I L'âge des écoles capitulaires et monacales

§ 1. NOTIONS GÉNÉRALES SUR LA PHILOSOPHIE OCCIDENTALE DU IX" AU XIII^ SIÈCLE

Le mo^^en âge n'est pas une longue nuit de mille ans, un âge moyen n'ayant qu'une valeur de transition entre l'antiquité et les temps modernes ; il forme une période de culture autonome, et le mouvement d'idées, qui en est la fleur, présente des caractères propres qu'on ne rencontre dans aucune autre civilisation. Arts, sciences, philosophie, théologie, institutions familiales, corporatives et politiques sont des éléments de cette culture. Leur développement n'est pas localisé dans quelque pays privilégié d'Occident, mais se poursuit parallèlement sur des points distants et nombreux de l'Europe, si bien qu'au XIII® siècle, une môme atmosphère intellectuelle et morale enveloppe les sociétés de race latine et germanique.

Le présent paragraphe a pour objet de caractériser la vie philosophique à ses débuts, de faire connaître les modes de penser saillants qui dominent dans la civilisation naissante du moyen âge, et qui, pour cette raison,

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se retrouvent uniformes chez nous et chez les autres peuples.

Le premier effort intellectuel qui intéresse cette histoire apparaît au ix* siècle, quand le flot des invasions a passé et que la sécurité matérielle et sociale est suffisamment assurée pour laisser place aux calmes occupations du savoir. Tout était à créer pour ces races jeunes, plus aptes à manier l'épée que le stylet, et il n'est pas étonnant que, pour amorcer les études, on ait songé d'abord à utiliser les livres et les textes anciens que le hasard des dévastations avait respectés, — tout comme on avait emprunté au monde romain ses éléments sociaux et politiques, en les adaptant à des besoins nouveaux.

De ce commerce intellectuel avec le legs du passé émergèrent lentement les philosophies du moyen âge, et leur élaboration est dominée par trois grands faits, qui résument, peut on dire, l'effort du ix^ au xiii® siècle : délimitation progressive du terrain de la philosophie ; position graduelle de ses problèmes ; essai de coordination des solutions que ces problèmes comportent.

Lentement le terrain de la philosophie se délimite et se sépare de celui des autres parties du savoir. Aujourd'hiii que la division du travail scientifique est accompli, il semble naturel de ne pas confondre la philosophie avec la médecine ou la zoologie. En notre xx" siècle, on s'accorde à voir dans la philosophie une étude synthétique du monde, ou de l'ordre universel, par ses déterminations ou raisons générales — et du coup le champ des travaux philosopliiqucîs a ses bornes.

Au début du moyen âge il n'en est pas ainsi : le savoir

est encyclopédique, et la philosophie est noyée dans l'encyclopédie. Le phénomène est dû aux conditions générales qui accompagnent l'aurore de tout mouvement intellectuel. 11 apparaît au berceau de la poésie grecque dans les œuvres d'Hésiode, comme aux vif et viii^ siècles dans les compilations d'un Isidore de Séville ou d*un Bède le Vénérable. Rhaban Maur, qui s'est inspiré à Tours des leçons d'Alcuin, s'occupe dans un même traité (de unwerso) de Dieu et des anges, des personnages de l'ancien et du nouveau testament, des livres de l'écriture sainte, des matières ecclésiastiques, des philosophes, des dieux et des poètes, de l'astronomie, de la physique, de la chronologie, de la médecine, de l'agriculture, de l'architecture.

Bien plus, Alcuin met l'étiquette de philosophie sur ce mélange de choses disparates, car il définit la philosophie : recherche des réalités, connaissance des choses divines et humaines, pour autant qu'il est possible à l'homme d'y atteindre •).

Mais à partir du ix* siècle, le travail de précision commence, et la philosophie fixe en tâtonnant, sa place, entre les arts libéraux classés en-dessous d'elle et la théologie au-dessus.

Les arts libéraux, ou le trivium (grammaire, rhétorique, dialectique) et le quadrivium (arithmétique, géométrie, astronomie, musique), représentent ce qu'on pourrait appeler les « humanités > du haut moyen âge ; et cette célèbre classification, dont il faut rechercher l'origine dans la culture grecque et patristique, survécut

') « Naturarum inquisitio, rerum humanarum divinarumque cognitio quantum homini possibile est aestimare. » Patrologie latine, t. 101, coi. 952, A.

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même au xiii® siècle. Or, la dialectique — nous dirions aujourd'hui la logique — ne tarda pas à prendre dans le trivium la plus grande place, écrasant la grammaire et la rhétorique ; et son importance grandit au fur et à mesure que des initiations successives introduisirent dans la circulation scolaire les traités logiques d'Aristote. Au IX® siècle, on connait le de interpretatione d'Aristote dans les traductions latines de Marins Victorinus et de Boèce ; à la fin du x^ siècle, les Catégories dans la version de Boèce ; les premiers Analytiques^ les Topiques et les Sophistiques apparaissent pour la première fois vers 1141, dans VEptateuchon de Thierry de Chartres, et la seconde moitié du xif siècle est en possession de tout l'Organum, c'est-à-dire de toute l'œuvre logique d'Aristote. Ajoutez à cela que les commentaires aristotéliciens, risagoge de Porphyre, les gloses de Boèce, conspirent à accentuer les droits de la logique formelle, et vous comprendrez que certaines écoles se soient enlisées dans de desséchantes querelles verbales. Ni l'Organum d'Aristote, ni les commentaires de Porphyre et de Boèce ne vont au delà de la fonction purement logique des mots et des concepts, et ils sont muets sur les rapports de ceux-ci avec la réalité extérieure.

Par une étrange fataHté, on ne connut, avant la fin du XII* siècle, aucun des grands traités aristotéliciens, (métaphysique, physique, traité de l'âme), dont les leçons eussent fait contrepoids à ces influences fâcheuses de la dialectique, et qui eussent livré en môme temps la géniale systématisation du stagirite — si bien que le haut moyen âge prit Aristoto pour un logicien pur, et put, à bon droit, lui reprocher des obscurités. — Il est bien vrai qu'on possédait un fragment du Timèe de Platon dans

la version de Ghalcidius, et que ce dialogue est bourré de notions métaphysiques, mais il est d'intelligence difficile et pour diverses raisons il demeura incompris.

Est-ce à dire que jusqu'au xii^ siècle, il n'y eut d'autre philosophie que la dialectique ? On l'a prétendu à tort. La vérité est que, V enseignement officiel des écoles ne portant que sur le trivium et le quadrivium, la dialectique est la seule des branches philosophiques qui fut enfermée dans des cadres d'enseignement. Mais de toutes parts la spéculation philosophique surgit ; les grands problèmes de métaphysique, de théodicée, de cosmologie, de psychologie se dressent un à un ; et on assiste à la progressive et sûre conquête de la raison raisonnante. Bientôt il ne resta plus à la dialectique que des querelles de mots et quand, au xi* siècle elle tourna à la logomachie, elle s'aliéna du coup, les esprits bien pensants.

La philosophie s'éleva au-dessus des arts libéraux, comme une étude de degré supérieur, et elle conserva cette place dans la hiérarchie du savoir. Par un mouvement inverse, elle se détacha de la théologie et se rangea en-dessous d'elle.

Le problème des rapports de la philosophie et de la théologie au moyen âge est des plus compliqué. Essayons de les préciser pour la période qui nous occupe et de dissiper quelques fâcheux malentendus. Et d'abord, le haut moyen âge confond philosophie et théologie, de même qu'il confond philosophie et arts libéraux. Cette seconde confusion fut même beaucoup plus ancrée que la première et pour diverses raisons mit plus de temps à disparaître. D'abord elle repose sur la tradition des Pères de l'Eglise, qui la reçurent eux-mêmes des philo-

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