‹ Histoire de la philosophieChapitre 38 sur 89 · SPINOZA · texte numérisé non relu

SPINOZA

mais la nature tout entière à un degré de perfection incomparable. Alors même que le premier homme n'aurait pas péché, le Verbe se serait incarné pour diviniser le monde.

On a souvent remarqué les analogies du malebranchisme ', avec le spinozisme. Si Dieu est l'unique objet de notre connaissance, et l'unique cause de notre activité, pouvons-nous être autre chose que des modes de la divinité? Et pourtant rien n'est plus éloigné de la pensée de Malebranche que le panthéisme ; il traite Spinoza de misérable, et il s'écrie contre son système : « Quel monstre, Ariste, quelle épouvantable et ridicule chimère ! »

spinoza (1632-1677)

Vie et œuvres de Spinoza. — Caractère général de la philosophie de Spinoza. Métaphysique. — Psychologie, morale et politique.

Vie et œuvres de Spinoza. — Baruch Spinoza naquit à Amsterdam d'une famille de juifs portugais. Il fît d'abord de la théologie, puis delà physique, jusqu'au jour ou la lecture des œuvres de Descartes décida de sa vocation philosophique. Excommunié par les rabbins pour avoir nié l'autorité divine des Ecritures, il fut contraint de quitter Amsterdam, et se réfugia à La Haye où il resta jusqu'à la fin de sa vie. Il y vécut dans la retraite, partageant son temps entre les méditations philosophiques et le travail nécessaire à sa subsistance. Il s'occupait à polir des verres pour les instruments d'optique, et il excellait dans ce métier. Au témoignage de Colerus son biographe, ses goûts étaient simples, sa sobriété très grande et son humeur toujours égale. Malgré sa modestie il devint bientôt célèbre. Leibnitz voulut le voir au retour d'un voyage à Paris, et lorsque les Français pénétrèrent en Hollande, le grand Condé alla lui faire une visite. Il refusa plusieurs pensions et la chaire de philosophie de l'Université de Heidelberg, que lui avait offerte l'électeur palatin. Il mourut d'une maladie de poitrine à l'âge de 45 ans.

1. Bossuet portait sur les doctrines de Malebranche ce jugement en trois mots : pulchra, nova, falsa. C'est sévère, mais juste.

Spinoza publia pendant sa vie : la Démonstration sous forme géométrique des principes de la philosophie cartésienne, et le Traité théologico-politique qui est une interprétation rationaliste de la Bible. L'année même de sa mort ses amis publièrent ses autres ouvrages : Y Éthique qui est l'œuvre essentielle de Spinoza divisée en cinq parties : De Dieu. — De /'âme. — Des passions. — De l'esclavage humain ou de la force des passions. — De la puissajice de l'entendement ou de la liberté humaine, le Traité politique qui reproduit sous une autre forme les idées du traité théologico-politique, et enfin le Traité de la réforme de Veniendement.

Caractère général de la philosophie de Spinoza. — Le fond de la philosophie spinoziste, c'est le panthéisme, c'està-dire la doctrine de l'identité substantielle de Dieu et du monde, se réclamant des principes mêmes 3e~Ta~philosophie de Descartes. Ce n'est pas sans raison que Leibnitz considérait le spinozisme comme un « cartésianisme immodéré, » et prétendait que Spinoza n'avait fait « que pousser à l'extrême les suites de la doctrine cartésienne qui ôte la force et l'action aux créatures. » La forme de la philosophie spinoziste,. c'est la méthode mathématique. Spinoza méprise l'expérience. Il déclare qu'il analysera « les actions et les appétits des hommes, comme s'il était question de lignes, de plans et de solides. » Et de fait il démontre more geometrico, par définitions, axiomes, théorèmes, lemmes, corollaires. L'Éthique, comme on l'a dit, est un traité de géométrie sans figures. Que Spinoza s'est fait illusion sur le caractère rigoureusement mathématique de sa méthode, qu'inconsciemment il a fait appel plus d'une fois dans ses déductions à l'expérience, il serait assez facile, croyons-nous, de l'établir. Mais sa prétention de n'avoir recours à aucune donnée empirique, et de ne procéder que par raisonnements déductifs est incontestable.

Métaphysique. — Les premières définitions de l'Ethique contiennent en germe tout le spinozisme :

« J'entends par substance, ce qui est en soi et conçu par soi, c'est-à-dire, ce dont le concept peut être formé sans qu'on ait besoin du concept d'une autre chose.

« J'entends par attribut, ce que la raison conçoit dans la substance, comme constituant son essence.

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« J'entends par modes, les affections de la substance, ou ce qui est dans autre chose, et est conçu par cette même chose.

« J'entends par Dieu un être absolument infini, c'est-à-dire, une substance constituée par une infinité d'attributs infinis dont chacun exprime une essence éternelle et infinie. »

Ces définitions posées, il en résulte qu'il n'y a qu'une seule substance et que c'est Dieu lui-même. En effet si la substance est ce qui est en soi et conçu par soi, elle est nécessaire, éternelle, infinie et par conséquent unique. Spinoza s'attache d'ailleurs à démontrer l'impossibilité de la production d'une substance. Ou bien les attributs de la substance productive et de la substance produite seraient identiques, ou bien ils seraient différents. S'ils étaient identiques, la substance produite ne se distinguerait pas de la substance productive, et il est impossible qu'ils soient différents, car la cause ne peut donner ce qu'elle n'a pas. Une substance ne pouvant être produite par une autre substance, puisque « tout ce qui est, et tout ce qui peut être conçu comme existant se ramène nécessairement aux trois catégories de substance, d'attribut et de mode », ce qui n'est pas la substance même de Dieu, l'unique substance, ne peut qu'en être un attribut ou un mode.

Quant à l'existence même de Dieu, elle est nécessaire. Il serait contradictoire de concevoir tout ensemble Dieu infiniment parfait et non existant. « Si vous niez Dieu, concevez, s'il est possible que Dieu n'existe pas. Son essence n'envelopperait donc pas l'existence. Mais cela est absurde ; donc Dieu existe nécessairement. »

« Il est de la nature de la substance de se développer nécessairement par une infinité d'attributs infinis, infiniment modifiés. » De cette infinité d'attributs nous ne connaissons que deux : Y étendue etla pensée. Les modes qui expriment les attributs sont infinis en nombre, mais finis de leur nature. Les corps sont les modes de l'étendue divine, les esprits ceux de la pensée divine, et ces deux séries de modes sont parallèles. A chaque mode de l'étendue divine correspond un mode de la pensée divine et réciproquement. « L'ordre et la connexion des idées sont les mêmes que l'ordre et la connexion des choses. »

En réalité Dieu et le monde ne sont qu'une seule et même chose envisagée à deux points de vue différents. Dieu, dit Spinoza, est la nature naturante, c'est-à-dire la substance et ses attributs, abstraction faite des modes qui les manifestent. Le monde est la nature naturée, c'est-à-dire l'ensemble des modes finis qui expriment les attributs divins.

Dieu n'en est pas moins libre, non parce qu'il délibère et choisit, ce qui serait une marque d'impuissance, mais parce que tous ses actes résultent de sa nature même. La véritable liberté, en effet, consiste dans une activité qui n'est déterminée par aucune cause étrangère, et ne se détermine et ne se développe que par la nécessité de sa nature. Il ne faudrait pas en conclure que Dieu est un être personnel. La personnalité implique une distinction et par suite une détermination. Mais toute détermination est une limitation : elle est donc incompatible avec l'infinité de Dieu.

Psychologie, morale et politique. — L'âme humaine, pour Spinoza, est une série de modes delà pensée divine, étroitement unie à une série de modes de l'étendue divine qui constitua le corps humain. L'âme humaine, c'est l'idée du corps humain. Les facultés pour Spinoza ne sont que des abstractions. Il n'y a pas d'intelligence dans l'homme, mais des idées; il n'y a pas de volonté, mais des volitions. Il importe de distinguer les idées claires, distinctes et adéquates fournies par l'entendement et la raison, des idées obscures, confuses et inadéquates fournies par l'imagination. L'imagination représente les choses dans leurs rapports avec nous, la raison les voit dans leurs rapports avec l'univers. L'imagination fait de l'homme la mesure de toutes choses, la raison la trouve en Dieu. L'imagination se perd dans la multiplicité des phénomènes, la raison en saisit l'unité.

Acquérir des idées claires, distinctes et adéquates, voir tout sous le point de vue de la nécessité et de l'éternité (sub quadam œternitatis specie). tel est, tout à la fois, l'idéal logique et l'idéal moral proposé par Spinoza. La volonté n'est pas essentiellement distincte de l'intelligence. Une volition est une idée s'affirmant ou se niant elle-même. Identiques dans leur essence, la volonté et l'intelligence se développent parallèlelement. A l'imagination correspond la passion, à l'entendement

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