II — LES GRANDS CARTESIENS
Parmi les grands penseurs qui adhérèrent plus ou moins aux doctrines cartésiennes, nous avons cité Pascal et Bossuet. Quelques-uns de leurs écrits intéressent plus particulièrement la philosophie, mais l'ensemble de leurs œuvres a pour objet la théologie ou l'apologétique, plutôt que la philosophie ; et malgré la grande valeur philosophique des Pensées et du traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, nous ne nous arrêterons pas. Passant aussi sous silence beaucoup de noms qui devraient trouver place dans une histoire de la philosophie plus étendue, nous nous contenterons de résumer la vie et les œuvres de ceux qu'on a appelés les grands cartésiens, de Malebranche, de Spinoza et de Leibnitz.
Vie et œuvres de Malebranche. — Caractère général de la philosophie de Z\Ialebranche. — Théorie de la vision en Dieu. — Théorie des causes occasionnelles. — L'optimisme et la providence générale.
Vie et œuvres de Malebranche. — Nicolas Malebranche naquit à Paris en 1638. La délicatesse de sa constitution obligea ses parents à le garder dans la famille pendant presque tout le temps de son éducation, et il ne sortit de la maison paternelle que pour faire sa philosophie au collège de la Marche, et sa théologie en Sorbonne. En 1660, il entra dans la fameuse congrégation de l'Oratoire, où les exercices de piété étaient distribués de manière à laisser une grande partie de la journée à l'étude et à la réflexion. Malebranche se livra d'abord à des travaux de critique et d'érudition qui eurent pour lui peu d'attraits. Ce fut la lecture fortuite d'un ouvrage posthume de Descartes, comme nous l'avons dit, qui fit de lui un philosophe. Il fut tellement frappé par la nouveauté et la clarté des idées, par la force et l'enchaînement des principes, que de violentes palpitations de cœur l'obligèrent plusieurs fois d'en interrompre la lecture. Après dix ans d'une étude approfondie des œuvres de Descartes, il publia les premiers livres de sa Recherche de la vérité, qui eurent un succès extraordinaire, grâce à l'originalité et à l'élévation de sa doctrine, grâce aussi à la beauté du style, qui donnent de la couleur et de la vie aux choses les plus abstraites, de l'intérêt et du charme aux discussions les plus arides. Si Malebranche eut beaucoup d'admirateurs, il eut aussi des adversaires, et bien qu'il n'aimât pas la polémique, il lui fallut sans cesse défendre ses idées contre Bossuet, Mairan, Arnauld et beaucoup d'autres. Malebranche était surtout un théologien et un philosophe, mais il avait aussi de nombreuses connaissances scientifiques. Il fut même nommé membre honoraire de l'Académie des sciences. Il passa les dernières années de sa vie dans un état de faiblesse extrême, et resta, dit Fontenelle « le spectateur tranquille de sa longue mort ».
Ses principaux ouvrages sont outre la Recherche de la vérité, les Méditations chrétiennes, un traité de Morale, et les Entre-
tiens sur la métaphysique. Ce dernier ouvrage est le meilleur exposé de l'ensemble des doctrines philosophiques de Malebranche.
Caractère général de la philosophie de Malebranche. — Malebranche est un disciple de Descartes, mais un disciple très personnel. Comme Descartes, il méprise la science du passé. Il trouvait, disait-il, plus de vérité dans un simple principe de métaphysique ou de morale, que dans tous les livres historiques, et la considération d'un insecte le touchait plus que toute l'histoire d'Athènes et de Rome. Comme Descartes, il rejette en philosophie le principe d'autorité, et n'admet que l'évidence comme critérium de la vérité. Sans cesse il la défend, soit contre les sceptiques, soit contre certains théologiens ennemis ou trop défiants de la raison. Mais tandis que Descartes prend soin de séparer la religion et la philosophie, Malebranche s'applique à les unir. Aucun philosophe n'a plus insisté que lui sur l'accord de la révélation intérieure faite à l'homme par la raison, et de la révélation positive, objet de l'enseignement catholique ; aucun n'est plus persuadé de l'unité fondamentale de la vraie philosophie et de la vraie religion. De plus, ce n'est pas sans raison que Malebranche a été surnommé le Platon chrétien. Il connaissait Platon par les œuvres de saint Augustin, qui avait cherché à concilier le platonisme avec les idées chrétiennes. De là chez Malebranche, un certain mysticisme qui contraste avec l'intellectualisme de Descartes. Mais Malebranche n'asservit pas plus sa pensée aux doctrines platoniciennes qu'aux doctrines cartésiennes ; et malgré ses antécédents, le malebranchisme n'en reste pas moins une des doctrines les plus originales dans l'histoire de la philosophie. Les principales théories propres à Malebranche sont celles de la vision en Dieu, des causes occasionnelles et de \ optimisme.
Théorie de la vision en Dieu. — Malebranche résout le problème de l'origine des idées par la théorie de la vision en Dieu. Pour lui comme pour Descartes, l'âme dont l'essence est là pensée, et le corps dont l'essence est l'étendue sont absoluments distincts ; il en conclut qu'il n'y a aucune action possible réciproque entre l'âme et le corps et donc que la sensation ne peut être l'acte commun du sensible et du sentant. Nous ne percevons pas drrectement les objets extérieurs, parce que l'es-
prit ne perçoit que ce qui lui est intimement uni. C'est l'idée qui est l'objet immédiat de nos perceptions; nous ne voyons les corps que dans leurs idées. Mais comment les idées des corps sont-elles présentes à l'esprit? Est-ce l'esprit qui les produit? Non, dit Malebranche, parce que rame est absolument passive dans la connaissance ; d'ailleurs l'âme ne voyant pas les objets eiT"eux-memes ne peut pas se les représenter; un peintre ne peut mettre sur sa toile que ce qu'il a vu. Mais Dieu qui a créé les corps en a nécessairement les idées; il a éternellement | présente à l'esprit l'essence des choses. Or, Dieu est le lieu des esprits comme l'espace est le lieu des corps, et l'âme est intimement unie à lui par Vidée d'infini. Avoir l'idée d'infini pour Malebranche, c'est voir l'infini ; avoir l'idée de Dieu, c'est voir Dieu, car Dieu ne peut se voir qu'en lui-même, le fini ne pouvant représenter l'infini. C'est donc dans l'infini, c'est dans V étendue intelligible, attribut de Dieu, que l'âme voit les idées des corps. Ainsi nous voyons Dieu en lui-même et les corps en Dieu.
Il en résulte que le monde extérieur est inutile, et que s'il n'existait pas, rien ne serait changé dans la connaissance que nous en avons. Comment donc affirmer son existence ? Mais « la foi m'apprend, dit Malebranche, que Dieu a créé le ciel et la terre; elle m'apprend que l'Ecriture est un livre divin. Et ce livre, ou son apparence, me dit nettement et positivement qu'il y a mille et mille créatures. » Ainsi celui qui ne connaîtrait pas l'existence de l'Ecriture, ou ne croirait pas à la vérité de ce qu'elle contient, ne pourrait être certain de l'existence des corps.
Théorie des causes occasionnelles. — L'opposition radicale établie par Descartes, et admise en général par les cartésiens, entre l'âme et le corps, rendait difficile le problème de l'union et de la communication des substances. C'est par la théorie des causes occasionnelles que Malebranche prétend le résoudre. D'après lui l'âme et le corps n'agissent pas réellement l'un sur l'autre. D'abord l'expérience ne nous montre en réalité rien de semblable à la liaison de cause à effet ; elle ne nous fait voir que des phénomènes simultanés ou successifs. Ensuite on ne peut pas sans porter atteinte à la toute-puissance divine, accorder à la créature « la dignité de la causalité ». « Non seu-
lement les corps ne peuvent être causes véritables de quoi que ce soit, les esprits les plus nobles sont dans une semblable im* puissance. » Dieu est la seule cause qui agisse dans l'univers. Lorsque, par exemple, deux boules se rencontrent, ce n'est pas la première qui met la seconde en mouvement par le choc ; le choc n'est que l'occasion à propos de laquelle Dieu intervient pour mettre en mouvement le corps choqué. De même dans les rapports de l'âme et du corps ; il n'y a pas action réciproque de l'un et de l'autre. C'est Dieu qui, à l'occasion des mouvements du corps, produit les désirs et les déterminations de l'âme; c'est Dieu qui, à l'occasion des désirs et des déterminations de l'âme, produit les mouvements du corps. Ainsi nous ne sommes pas agents, nous sommes « agis. » De même que nous voyons tout en Dieu, Dieu fait tout en nous. Telle est la théorie des causes occasionnelles ou de Vassistanee divine.
L'optimisme et la providence générale. — Pour bien juger de la perfection d'une œuvre d'art, dit Malebranche, il faut l'examiner non seulement en elle-même, mais dans les moyens employés par l'artiste. La simplicité et la fécondité des voi3s est un signe certain de perfection. Dieu a donc dû agir dans la création du monde par les voies les plus simples et les plus fécondes. Le moyen de cette action, ce sont les volontés générales. Des volontés particulières seraient indignes de la sagesse divine. « Agir par des volontés particulières, dit-il, est le propre d'une intelligence limitée qui ne voit que le détail des choses, et ne voit pas leur suite, leur enchaînement, leur ensemble. Le propre d'une intelligence infinie est d'agir par des volontés générales, c'est d'embrasser dans quelques voies générales l'ensemble des choses. » D'où l'explication du mal dans le monde. Dieu aurait pu par des volontés particulières empêcher tel ou tel mal ; il ne l'a pas fait, parce qu'il ne pouvait le faire sans déroger à la simplicité des voies, condition de la perfection. Le mal qui existe dans le monde, Dieu ne le veut pas; mais il le permet comme lié au plus grand bien possible.
Mêlant la théologie à la philosophie, Malebranche pour rendre le monde digne de Dieu s'en réfère au dogme de l'Incarnation. Un monde divin est seul digne de Dieu. L'union du Verbe avec la nature humaine élève non seulement l'homme