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Traité tkéologico-politique, xvi

Vie et œuvres de Leibuitz. — Caractère général de la philosophie de Leibnitz. — La monade. — Hiérarchie des monades. — Dieu : existence et attributs. — L'harmonie préétablie. — L'optimisme. — Appréciation de la philosophie de Leibnitz.

Vie et œuvres de Leibnitz. — Godefroy-Guillaume Leibnitz naquit à Leipzig, le 1er juillet 1646. Son père était jurisconsulte et professeur de morale à l'Université de cette ville. Sa vocation philosophique fut précoce. Il le raconte luimême vers la fin de sa vie dans une lettre à Rémont de Montmort : « Je me souviens, lui écrivait-il, que je me promenai seul dans un bocage, appelé le Rosenthal, auprès de Leipzig, à l'âge de quinze ans, pour délibérer si je garderais les formes substantielles. Enfin le mécanisme prévalut et me porta à m'appliquer aux mathématiques. » Mais ces sciences ne furent pas les seules auxquelles son esprit universel s'appliqua, à Leipzig, d'abord, àléna ensuite. A vingt-et-un ans, il se présenta à l'Université de sa ville natale pour y prendre le titre de docteur en droit. On le lui refusa à cause de son âge, et il alla se faire recevoir à Altorf en Bavière. Dans les années qui suivirent, il séjourna d'abord quelque temps à Mayence où l'avait appelé le baron de Boinebourg, ancien électeur et personnage très considérable de cette époque, puis lit plusieurs voyages, se mettant en relation avec un grand nombre de savants et d'hommes politiques. 11 passa quatre années à Paris où il se livra de nouveau à l'étude des mathématiques sous la direction de Huyghens, discuta philosophie avec Malebranche, théologie avec Arnauld, politique avec Colbert. Quelque temps après, nous le retrouvons en Angleterre. Il y engage avec Newton une lutte restée célèbre à propos de la découverte du calcul infinitésimal dont l'un et l'autre s'attribuaient la priorité. Leibnitz demanda pour juge du débat la Société royale de Londres dont il était membre. Celle-ci, moins impartiale que la postérité qui ne s'est prononcée ni pour l'un ni pour l'autre, donna gain de cause à Newton.

Revenu en Allemagne après avoir visité la Hollande, Leibnitz se fixa définitivement à Hanovre où il accepta la charge de

bibliothécaire à la cour du duc de Brunswick. [1 remplit jusqu'à sa mort cette fonction qui lui laissait d'ailleurs beaucoup de loisirs pour écrire. Il fit l'histoire des princes de la maison de Brunswick, tout en s'occupant d'une foule d'autres travaux. Il entretint une correspondance très active avec Bossuet, pour la réconciliation des Eglises protestantes et de l'Église catholique, et avec les principaux savants de l'époque, sur diverses questions scientifiques. Nommé membre correspondant de l'Académie des sciences de Paris, en 1696, il fonda en 1700 l'Académie des sciences de Berlin dont il fut le premier président. Persuadé que les nations chrétiennes sont les véritables dépositaires de la civilisation, il entreprit de décider Louis XIV à tenter la conquête de l'Egypte, ce qui devait avoir selon lui le double résultat de détourner de l'Allemagne la menace continuelle d'une puissance redoutable, et de refouler la Turquie, dernier refuge de la barbarie en Europe. Après l'échec de cette entreprise, il se tourna vers Charles XII, ensuite vers Pierre le Grand, toujours dans un but patriotique et humanitaire. L'empereur d'Autriche l'appela aussi auprès de lui pour s'éclairer de ses conseils. Leibnitz s'appliqua à nouer une alliance entre le czar et l'empereur, afin de fortifier la coalition contre la France et d'empêcher le traité de paix d'Utrecht. C'est à Vienne qu'il connut le prince Eugène de Savoie, pour qui il écrivit la Monadologie. Les dernières années de Leibnitz furent tristes. Il vit son crédit décliner peu à peu, et quand il mourut en 1716, l'Allemagne parut ne pas faire attention à sa mort. Seule l'Académie des sciences de Paris, par l'organe de son secrétaire Fontenelle, lui rendit dans un magnifique éloge l'hommage qui lui était dû.

Leibnitz a touché à presque toutes les sciences : mathématiques, sciences de la nature, histoire, droit, politique, théologie, philosophie. Sonjjénie encyclopédique peut être comparé celui d'Aristote. Quant à sa philosophie, elle est dispersée lans un grand nombre d'écrits, dans ses ouvrages scientifiques, dans ses œuvres historiques ou juridiques, dans des opuscules de toutes sortes, dans ses lettres à Arnauld, à Bayle, à Clarke, au P. des Bosses... Cependant trois ouvrages en représentent assez bien l'ensemble : les Nouveaux essais sur l'entendement humain, composées en 1703 sous forme de dialogue entre Phila-

tèthe, admirateur de Locke, et Théophile qui défend la doctrine de Leibnitz, et critique livre par livre, chapitre par chapitre VEssai sur V entendement humain, du philosophe anglais; les Essais de Théodicée, sur la bonté de Dieu, la liberté de V homme et V origine du mal, publiés en 1710 et où Leibnitz venge la Providence des attaques du sceptique Bayle ; ils sont précédés d'un discours sur la Conformité de la raison et de la foi; la Monadologie, abrégé de tout le système de Leibnitz, en quatre-vingt-dix propositions ou thèses, que l'auteur rédigea en 1714, pour le prince Eugène de Savoie. Ces trois ouvrages furent écrits en français.

Caractère général de la philosophie de Leibnitz. — Leibnitz est un philosophe essentiellement conciliateur , qui s'applique bien plus à voir dans la variété des théories et des systèmes, leurs ressemblances que leurs différences. Esprit plutôtsynthé tique qu'analytique, il veut rapprocher les doctrines les plus opposées en apparence, par le plus ou moins de vérité que chacune d'elles contient. « J'ai été frappé, dit-il, d'un nouveau système. Ce système parait allier Platon avec Démocrite, Aristote avec Descartes, les scolastiques avec les modernes, la théologie et la morale avec la raison. Il semble qu'il prend le meilleur de tous côtés, et après il va plus loin qu'on n'est allé encore... En faisant remarquer ces traces de la vérité dans les anciens, on tirerait l'or de la boue, le diamant de la mine, et la lumière des ténèbres, et ce serait en effet perennis qusedam philosophia. » Par ce premier caractère de sa méthode, Leibnitz tout en restant le disciple^ de Descartes se séparait de lui, qui affectait le plus grand dédain de l'autorité et des opinions d'autrui. De plus si Leibnitz accepte d'une manière générale la logique cartésienne, il la corrige ou la complète en ajoutant au principe d'identité ou de contradiction, fondement d'une méthode exclusivement mathématique ou déductive, le principe de raison suffisante. Le critérium de la réalité n'est pas celui de la simple possibilité. Pour qu'une chose existe il ne suffit pas qu'elle n'implique aucune contradiction, il faut qu'il y ait une raison suffisante de son existence.

Nous suivrons dans l'exposé de la philosophie de Leibnitz le plan qu'il a adopté lui-même dans la Monadologie, résumé de ses doctrines. La question fondamentale est celle de la monade. Après en avoir dit la nature, les propriétés générales et les

espèces, Leibnitz s'élève à Dieu, la monade suprême, dont il prouve l'existence et énumère les principaux attributs. Puis il traite des rapports de Dieu et du monde par ses théories de l'harmonie préétablie et de l'optimisme.

La monade. — La notion philosophique par excellence aux yeux de Leibnitz, est la notion de substance. « Elle est, dit-il, si féconde qu'elle renferme les vérités premières, même celles qui concernent Dieu, les esprits, et la nature des corps. » Or, sur cette notion si importante, « la philosophie cartésienne n'est que l'antichambre de la vérité, et il est difficile de pénétrer bien avant sans avoir passé par là ; mais on se prive de la véritable connaissance des choses quand on s'y arrête. » L'étendue géométrique n'est pas l'essence de la matière, et il n'y a pas deux espèces de substances de nature irréductible. Le mécanisme ne peut en effet rendre compte de la résistance des corps ; il est insuffisant pour expliquer comment il se fait qu'un grand corps est plus difficilement ébranlé qu'un petit, comment un corps en mouvement ne peut mouvoir avec soi un corps qui était immobile sans en être retardé, quelle différence il y a entre un corps en mouvement considéré en un point de sa course et I un corps en repos. D'ailleurs comment l'étendue qui est un ; composé de parties, pourrait-elle être une substance, l'unité ! étant un caractère essentiel de la substance? a Ayant tâché, ditil, d'approfondir les principes mêmes de la mécanique, pour rendre raison des lois de la nature que l'expérience faisait connaître, je m'aperçus que la seule considération d'une masse étendue ne suffisait pas et qu'il fallait employer encore la notion de force qui est très intelligible, quoiqu'elle soit du ressort de la métaphysique... Il fallait donc rappeler et comme réhabiliter les formes substantielles si décriées autrefois, mais d'une manière qui les rendît intelligibles et qui séparât l'usage qu'on en doit faire, de l'abus qu'on en a fait. Je trouvai donc que leur nature consiste dans la force, et que de cela s'ensuit quelque chose d'analogique au sentiment et à l'appétit, et qu'ainsi il fallait les concevoir à l'imitation de la notion que nous avons des âmes1. » L'essence de la matière réside donc non dans

1. Système nouveau de la nature et de la communication des substances, 124. — Ouvrage publié par Leibnitz en 1695.

V étendue, mais dans la/brce. Le fond commun de tous les êtres tant corporels que spirituels, c'est la force. Quod non agit, non existit.

Pour désigner ces forces, Leibnitz emprunte à Giordano Bruno le nom de Monades. Les monades sont des substances simples et actives analogues à nos âmes et tout être est une monade ou un composé de monades. Etant simples, les monades ne peuvent commencer que par création et finir que par annihilation. Leur activité est tout interne, « elles n'ont point, selon l'expression de Leibnitz, de fenêtres par lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir. » Cette activité se traduit par la perception et Vappétition.

La perception, c'est la représentation du multiple dans l'un. Chaque monade est comme un miroir de l'univers qu'elle représente à son point de vue; et qui connaîtrait bien une monade connaîtrait toutes les autres. Leibnitz se sert à ce sujet d'une comparaison mathématique. « Dans un centre ou point, dit-il, tout simple qu'il est, se trouvent une infinité d'angles formés par les lignes qui y concourent. » Toute monade a des perceptions ; seulement il existe différents degrés dans ces perceptions. Il y a en nous comme dans les autres êtres un nombre incalculable de perceptions dont nous n'avons pas conscience. Leibnitz les appelle petites perceptions. « Quand je me promène, par exemple, sur les bords de la mer, j'entends le bruit des Ilots, mais je ne distingue pas mille petits bruits de chacune des vagues. » Ces petites perceptions jouent un plus grand rôle qu'on ne croit dans notre vie mentale. « Nous ne nous en apercevons pas parce que ces impressions sont trop petites ou en trop grand nombre, ou trop unies. Mais jointes à d'autres, elles ne laissent pas de faire leur effet... et elles sont de plus grande efficacité qu'on ne pense. » Leibnitz donne aux perceptions distinctes et conscientes le nom d'aperceptions. Quant à l'appétition, c'est la tendance de chaque monade à passer de l'état où elle se trouve à un état supérieur, d'une perception moins claire et moins distincte à une perception plus claire et plus distincte.

Le nombre des monades est infini. « Il y a un monde de créatures, de vivants, d'animaux, d'entéléchies, d'âmes dans la moindre portion de la matière. Chaque portion de la matière peut être conçue comme un jardin plein de plantes et comme

un étang plein de poissons. Mais chaque rameau de la plante, chaque membre de l'animal, chaque goutte de ses humeurs, est encore un tel jardin ou un tel étang. » Cependant toutes ces monades sont distinctes les unes des autres. 11 n'y a pas dans la nature deux êtres, deux feuilles d'arbre, deux gouttes d'eau, deux grains de sable entièrement semblables, d'où le principe des indiscernables. Deux indiscernables n'auraient pas de raison suffisante et se confondraient.

Hiérarchie des monades. — Toutes distinctes mais analogues, les monades forment une hiérarchie dont les degrés correspondent à ceux de leur plus ou moins grande perfection ou autrement dit de leur faculté de représenter plus ou moins distinctement l'ensemble des choses.

Au plus bas degré sont les entéléchies toutes simples ou / monades nues, comme les appelle Leibnitz, dont les appétitions et les perceptions sont réduites au minimum, les premières fatales, les secondes inconscientes. Ces monades sont les éléments constitutifs des corps bruts. Leur état ressemble au nôtre pendant le sommeil. Nous y avons des perceptions. Bien qu'insensibles, elles sont réelles, car si elles ne l'étaient pas, nous n'aurions pas de perceptions conscientes à notre réveil. « Une perception ne saurait venir naturellement que d'une autre perception, comme un mouvement ne peut venir naturellement que d'un mouvement. »

Au-dessus des monades nues viennent les monades sensitives qui s'élèvent jusqu'à l'aperception, l'appétition spontanée ou désir et la mémoire. Telles sont les âmes des bêtes. Un animal est un composé d'une infinité de monades nues sous la direction d'une monade sensitive. Les effets de la mémoire sont si merveilleux chez les bêtes qu'on serait porté à les attribuer au raisonnement. Elles semblent agir par raison, lorsqu'après une perception elles s'attendent à une autre perception. On s'imagine qu'elles tirent une conclusion, alors qu'elles ne font que se souvenir d'une perception jointe une ou plusieurs fois à une autre. La mémoire suffit aver la consécution (l'association) des perceptions pour rendre compte des actions apparemment intelligentes, mais purement empiriques des animaux. D'ailleurs les hommes sont empiriques comme les animaux dans les trois quarts de leurs actions.

En troisième lieu, supérieures aux monades sensitives, vien- ^nent les monades raisonnables ou les esprits. Elles s'élèvent jusqu'à la connaissance des vérités éternelles et nécessaires. Elles ne représentent pas seulement dans leurs aperceptions dont elles ont une conscience réfléchie, avec plus ou moins de perfection, l'ensemble des créatures; elles sont l'image et comme le miroir de Dieu lui-même, et leurs appétitions sont libres. Il nous faut insister ici sur la raison et la liberté qui sont pour Leibnitz les caractères propres aux esprits.

Leibnitz est bien le disciple de Descartes dans sa théorie de la connaissance, mais il la complète. Pour lui comme pour Descartes, l'esprit de l'homme est riche de son propre fonds. 11 y a à tout le moins deux vérités nécessaires innées en lui : le principe de contradiction, condition du possible, et le principe de raison suffisante, condition du réel. Mais comment ces vérités sont-elles innées? Ce qui est inné en nous, dit Leibnitz, ce ne sont pas des idées toutes formées, opinion que Locke prêtait à Descartes, ce n'est pas seulement, comme le pensait celui-ci, la faculté de les concevoir; c'est une certaine tendance à les acquérir. Leibnitz éclaire sa pensée par une comparaison. Supposons, dit-il, deux blocs de marbre. L'un dépourvu de toute veine intérieure est indifférent à représenter telle ou telle figure : la figure de Jupiter ou d'Hercule ; tel est l'esprit humain dans l'hypothèse empirique. L'autre contient des veines qui dessinent intérieurement l'une de ces deux figures, celle d'Hercule par exemple. Pour mettre cette figure au jour, il suffira de dégrossir le marbre dans lequel elle est innée ; tel est l'esprit humain dans la théorie de l'innéité. Qu'on n'aille pas en conclure que tout est faux dans la thèse de Locke. Locke ne se trompe pas lorsqu'il dit que les enfants n'ont aucune conscience des principes innés. Il y a aussi ceci de vrai dans Locke, c'est que l'expérience est indispensable dans l'acquisition des vérités premières. L'expérience est un point de départ nécessaire. Les vérités premières ne sont pas en effet pour nous, dès l'origine, l'objet de perceptions distinctes; nous ne les possédons d'abord qu'à l'état virtuel, et l'expérience est indispensable pour que ce qui était d'abord virtuel passe à l'acte. En somme, le jour où les vérités premières sont distinctes pour l'esprit, n'arrive qu'après des phases nombreuses

qui l'ont préparé. La raison sort pour ainsi dire de l'expérience dont elle est l'épanouissement. En un sens toutes nos idées sont acquises et par conséquent supposent l'expérience, il faut l'accorder aux empiriques; mais en un autre sens toutes viennent de notre propre fonds et expriment la fécondité de notre esprit. Il faut donc corriger la formule de l'empirisme : nihil est in intellectu, quod non prius fuerit in sensu, en la complétant par cette restriction : nisi ipse inlellectus. Il n'y a rien dans l'intelligence qui n'ait été dans le sens, si ce n'est l'intelligence même avec ses propres lois ; c'est-à-dire si ce n'est l'activité de l'esprit, qui s'emparant des données de l'expérience, en dégage les principes dont ces données ne sont que des exemples particuliers. En définitive, l'activité de l'esprit ne peut s'expl quer par l'expérience, puisqu'elle en est la condition essentielle.

Dans la question de la liberté, Leibnitz prétend prendre une position intermédiaire entre les partisans de la liberté d'indifférence et ceux du fatalisme qui met toutes nos actions sous la dépendance de forces extérieures. « A parler exactement, on n'est jamais indifférent à l'égard de deux partis, par exemple se tourner vers la droite ou vers la gauche. » Pas de volonté sans motifs, et la volonté suit toujours le motif le plus fort; car une volonté sans motifs, ou une volonté qui ne suivrait pas le motif le plus fort serait une volonté sans raison suffisante. C'est la thèse du déterminisme psychologique. Leibnitz ne met pas en doute la liberté dont nous avons tous, dit-il, « un sentiment vif interne. » Mais il faut selon lui la faire consister « dans l'intelligence qui enveloppe une connaissance distincte de l'objet de la délibération, dans la spontanéité avec laquelle nous nous déterminons, et dans la contingence, c'est-à-dire dans l'exclusion de la nécessité logique ou métaphysique. L'intelligence est comme l'âme de la liberté, et le reste en est comme le corps et la base. La substance libre se détermine par elle-même, et cela, suivant le motif du bien aperçu par l'entendement, qui l'incline sans la nécessiter; et toutes les conditions de la liberté sont comprises en ce peu de mots1. »

Au-dessus de toutes les monades créées, il y a enfin la

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