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Théodicée

mQnJLd&-#ftprême , seule vraiment incorporelle, Dieu lui-même, dont l'appétition se confond avec l'action, et dont la perception consiste dans la claire et immédiate intuition de toutes choses.

N Dieu. Existence et attributs. — Leibnitz établit l'existence de Dieu par quatre arguments principaux : la preuve cosmologique, la preuve téléologique, la preuve platonicienne et la preuve ontologique.

Dieu est nécessaire comme raison suffisante des faits contingents qui ne portent pas en eux-mêmes leur explication dernière. On a beau remonter de fait en fait, on n'arrive jamais à quelque chose de nécessaire, puisque de sa nature tout fait est contingent. Il faut donc chercher la raison de toute la série en dehors d'elle, dans un être nécessaire qui se suffit à lui-même et à tout le reste.

Toutes les monades qui sont en nombre infini, représentent le même univers; comment expliquer cet accord sans l'existence de Dieu? De plus, toutes les monades perçoivent l'univers à un point de vue différent; il faut encore expliquer l'accord entre les points de vue différents de toutes les monades. L'ordre du monde suppose un organisateur qui a prévu et réglé d'avance l'harmonie de toutes les monades.

Dieu est nécessaire comme raison suffisante non seulement des existences et de l'ordre réel du monde, mais des essences ou possibilités. Leibnitz donne le nom d'essences aux vérités éternelles. Ces vérités ne peuvent avoir leur raison d'être que dans l'intelligence divine. « Il ne faut pas dire que les vérités éternelles subsisteraient quand il n'y aurait point d'entendement, pas même celui de Dieu, car c'est à mon avis l'entendement divin qui fait la réalité de ces vérités... Sans Dieu, non seulement il n'y aurait rien d'existant, mais il n'y aurait même rien de possible. »

Enfin l'idée même de Dieu implique son existence. Leibnitz reprend l'argument de saint Anselme et prétend le compléter par l'idée de la possibilité de Dieu. Dieu existe s'il est possible. Or il est possible, car « rien ne saurait empêcher la possibilité de ce qui n'enferme aucune borne, aucune négation et par conséquent aucune contradiction. » Donc Dieu existe. Voici sous une autre forme cette argumentation : « L'être de

l'essence duquel suit l'existence, existe s'il a une essence ; or Dieu est l'être de l'essence duquel suit l'existence et il a une essence, donc Dieu existe. »

C'est de la connaissance de nous-mêmes surtout que nous pouvons nous élever à quelque connaissance des attributs de Dieu. « Les perfections de Dieu sont celles de nos âmes, mais il les possède sans bornes : il est un océan dont nous n'avons reçu que des gouttes ; il y a en nous quelque puissance, quelque connaissance, quelque bonté, mais elles sont tout entières en Dieu. »

Il importe particulièrement de se faire une juste idée de la liberté divine. Descartes met en Dieu une liberté d'indifférence, Spinoza une nécessité absolue ; la vérité est entre ces deux extrêmes. Ce n'est pas amoindrir Dieu que de l'assujettir à la raison ; mais la nécessité qui le détermine est une nécessité morale qui a sa raison d'être dans le choix du meilleur, et qui par suite suppose la liberté. La liberté d'indifférence est sans raison suffisante. La nécessité absolue, géométrique ou métaphysique dépend des seules causes efficientes. La nécessité morale qui vient d'un libre choix du meilleur est du domaine des causes finales.

L'harmonie préétablie. — Les monades sont fermées les unes aux autres, sans action les unes sur les autres. Comment donc expliquer leur accord, et en particulier l'union dans l'homme de la monade qui est son âme avec les monades dont l'ensemble constitue son corps? Cet accord résulte d'une harmonie établie par Dieu dès l'origine. Pour bien mettre en lumière sa pensée, Leibnitz emploie une comparaison. Qu'on se figure, dit-il, deux horloges qui sont parfaitement d'accord. Cela peut se faire de trois manières. Ou bien il y a influence, action mutuelle d'une horloge sur l'autre (influx physique d'Euler), ou bien quelqu'un y prendra garde et les mettra continuellement d'accord, c'est la théorie des causes occasionnelles de Malebranche. Ou bien enfin un horloger habile aura construit les horloges avec tant d'art qu'on est sûr qu'elles seront toujours d'accord dans la suite des temps. Leibnitz écarte les deux premières hypothèses : la première à cause de l'action réciproque de l'âme et du corps qu'il ne peut admettre, les monades n'ayant. point d'activité externe; la seconde parce

qu'il est inconvenant selon lui de supposer une intervention continuelle de Dieu: il répugne en effet d'imposer au créateur le rôle d'ouvrier laborieux au service des créatures que Malebranche lui impose. Il ne reste que la troisième à laquelle, ditil, on ne peut faire aucune difficulté, si l'on admet la prescience de Dieu qui a vu d'avance tous les rapports possibles des substances et les a ordonnées en conséquence, si l'on admet aussi ce principe que la monade douée d'activité interne se développe d'elle-même spontanément en vertu de l'harmonie préétablie. Leibnitz étend cette théorie à l'ensemble de l'univers. « Il faut dire que Dieu a créé l'âme ou toute autre unité réelle en sorte que tout lui naisse de son propre fonds, par une parfaite spontanéité à l'égard d'elle-même et pourtant avec une parfaite conformité aux choses du dehors... Et c'est ce qui fait que chacune de ces substances, représentant exactement tout l'univers à sa manière et suivant un certain point de vue, et les perceptions ou expressions des choses externes arrivant à l'âme à point nommé, en vertu de ses propres lois, comme dans un monde à part, et comme s'il n'existait rien que Dieu et elle, il y aura un parfait accord entre toutes ces substances, qui fait le même effet qu'on remarquerait si elles communiquaient ensemble par une transmission des espèces ou des qualités que le vulgaire des philosophes imagine. » En somme, l'influence des monades les unes sur les autres est tout idéale, mais semblable dans ses effets à une influence réelle ; et comme le présent « est chargé du passé et gros de l'avenir, » si l'on connaissait l'état présent d'une monade dans ses rapports actuels avec toutes les autres monades, on connaîtrait ces dernières, c'est-à-dire l'univers entier non seulement dans son état présent, mais dans tout son passé et dans tout son avenir.

L'optimisme. — Tous les mondes possibles existaient dans l'intelligence divine ; mais Dieu n'avait aucune raison de ne pas réaliser par son acte créateur le meilleur de tous. Le monde actuel est donc le meilleur possible. « Cette suprême sagesse jointe à une bonté qui n'est pas moins infinie qu'elle n'a pu manquer de choisir le meilleur. Comme un moindre mal est une espèce de bien, de même un moindre bien est une espèce de mal, s'il fait obstacle à un plus grand ; et il y aurait quelque chose à corriger dans les actions de Dieu, s'il y avait moyen de mieux

faire... Et comme dans les mathématiques, quand il n'y a point de maximum ni de minimum, rien enfin de distingué, tout se fait également, ou quand cela ne se peut, rien ne se fait du tout ; on peut dire de même en matière de parfaite sagesse qui n'est pas moins réglée que les mathématiques, que s'il n'y avait pas le meilleur [optimum) parmi tous les mondes possibles, Dieu n'en aurait produit aucun. » En deux mots, Dieu l'être parfait, n'a pu créer qu'un monde parfait.

Mais alors comment expliquer la souffrance et le mal moral dont la réalité est incontestable ? C'est pour Leibnitz une conséquence de la perfection de l'ensemble. Il faut distinguer en Dieu une volonté antécédente en vertu de laquelle il ne veut que le bien et le veut absolument, et une volonté conséquente en vertu de laquelle Dieu permet le mal non pas en tant que mal, mais comme condition d'un bien supérieur. « Il faut savoir, dit-il, que tout est lié dans chacun des mondes possibles. L'univers, quel quïl puisse être, est tout d'une pièce comme un océan, 'le moindre mouvement y étend son effet, à quelque distance que ce soit, quoique cet effet devienne moins sensible à proportion de la. distance; de sorte que Dieu y a tout réglé une fois pour toutes, ayant prévu les prières, les bonnes et les mauvaises actions et tout le reste ; et chaque chose a contribué idéalement avant son existence à la résolution qui a été prise sur l'existence de toutes choses... Ainsi, si le moindre mal qui arrive dans le monde y manquait, ce ne serait plus ce monde, qui, tout compté, tout rabattu, a été trouvé le meilleur par le créateur qui l'a choisi. » Le monde actuel avec tous ses défauts et toutes ses imperfections est le meilleur qu'on puisse concevoir, parce que ces défauts et ces imperfections concourent à la beauté de l'ensemble.

On trouve à la fin de la Théodicée un dialogue curieux où Leibnitz complétant une fiction ingénieuse de l'humaniste Laurent Valla, résume sa pensée sur la perfection du monde. Sextus Tarquinius va consulter à Delphes l'oracle d'Apollon qui lui prédit ses crimes et ses malheurs futurs. Sextus revient en maudissant son sort, puis il va à Dodone porter ses plaintes à Jupiter qu'il rend responsable de sa triste destinée. « Changez mon cœur, lui dit-il, ou reconnaissez votre tort. » Jupiter lui répond : « Si vous voulez renoncer à Rome, les Parques vous

fileront d'autres destinées, et vous serez heureux. — Mais quoi, reprend Sextus, dois-je renoncer à l'espérance d'une couronne ? Ne pourrais-je pas être bon roi ? — Je sais mieux ce qu'il vous faut, ajoute Jupiter, si vous allez à Rome, vous êtes perdu. » Sextus ne pouvant se résoudre à ce sacrifice, sort du temple et s'abandonne à son sort. Le grand-prêtre Théodore qui avait assisté à ce dialogue, reconnaît la mauvaise volonté de Sextus et la justice de sa destinée ; mais il voudrait être plus instruit sur ce mystère. Jupiter le renvoie à Pallas sa fille. Celle-ci l'introduit dans le palais des destinées où sont représentés tous les mondes possibles. «Les appartements allaient en pyramide; ils devenaient toujours plus beaux à mesure qu'on montait vers la pointe, et ils représentaient de plus beaux mondes. » Dans un premier monde Sextus obéit à l'oracle, il se rend à Corinthe, y achète un jardin où il découvre un trésor ; riche et estimé il parvient à une grande vieillesse, et emporte à sa mort les regrets de tous ses concitoyens. Dans un autre monde, Sextus va s'établir en Thrace, il épouse la fille unique du roi, et il règne aimé de ses sujets. Enfin ils arrivent au monde actuel. Sextus méprisant le conseil de l'oracle, sort du temple en colère, il se rend à Rome, introduit le déshonneur dans la maison de son ami, et met tout en désordre. Puis il est chassé avec son père, et périt misérablement. « Vous voyez, dit Pallas, que mon père n'a point fait Sextus méchant, il l'était de toute éternité, il l'était toujours librement; il n'a fait que lui accorder l'existence que sa sagesse ne pouvait refuser au monde où il est compris ; il l'a fait passer de la région des possibles à celle des êtres actuels. Le crime de Sextus sert à de grandes choses ; il en naîtra un grand empire qui donnera de grands exemples. Mais cela n'est rien au prix du total de ce monde dont vous admirerez la beauté, lorsqu'après un heureux passage de cet état mortel à un autre meilleur, les dieux vous auront rendu capable de la connaître. »

Appréciation de la philosophie de Leibnitz. — Laissant beaucoup de théories secondaires delà philosophie de Leibnitz, nous n'en avons exposé que les traits principaux. Mais cet exposé suffit pour montrer les caractères essentiels de cette philosophie. Sa méthode est un éclectisme, mais un éclectisme personnel dominé par les idées de progrès et d'harmonie. Pour

Leibnitz, point d'hiatus dans la création et dans l'évolution du monde, point d'hiatus dans le temps et dans l'espace. En vertu du principe de continuité [natura non agit saltatim), tout se suit et s'enchaîne, et c'est par transitions insensibles qu'on passe d'une idée à une autre, comme dans la nature on passe d'un être à un autre être. Tout est lié et concordant, et l'analogie est la grande loi de la pensée, comme elle est celle de la réalité. On comprend alors que l'esprit qui pénètre cette philosophie, soit un esprit de conciliation. Leibnitz s'applique à concilier le mécanisme et la finalité, l'expérience et l'innéité, la providence et le mal, la raison et la foi, l'esprit et la matière. Sans doute il y a de grandes erreurs à relever dans les doctrines de Leibnitz, notamment le déterminisme et l'optimisme, mais on ne peut nier que l'ensemble de ces doctrines constitue un des systèmes les mieux organisés et les mieux construits. Si de plus il faut bien reconnaître que dans cette vaste synthèse, à côté des erreurs, il y a de nombreuses et importantes vérités et même quelques vues de génie, et que le métaphysicien était chez Leibnitz doublé d'un savant de premier ordre, on ne sera pas trop surpris de cet éloge de Fontenelle : « 11 y a plusieurs grands hommes dans Leibnitz. »

Ouvrages à consulter

Adam. — De methodo apud Cartesium, Spinozam, Leibnitùum. g Baillet. — La vie de Descartes. !j

Bertrand de Saint-Germain. — Descartes considéré comme physiologiste et comme médecin.

Blanc. — Histoire de la philosophie.

Bordas-Demoulin. — Le cartésianisme ou la véritable rénovation des sciences.

Bouillier. — Histoire de la philosophie cartésienne.',

Boutroux. — De veritatibus œternis apud Cartesium, — Etudes d'histoire de la philosophie. — La Monadologie. — Pascal.

Brunschwig. — Spinoza.

Garrau. — Exposition critique de la théorie des passions dans Descartes, Malebranche et Spinoza.

Charpentier. — Essai sur la méthode de Descartes.

Chartier. — Spinoza.

Couchoud. — Spinoza.

Droz. — Etude sur le scepticisme de Pascal.

Duboux. — La physique de Descartes.

Egger. — Science ancienne et science moderne.

LEIBN1TZ 189

Fonsegrive. — Essai sur le libre arbitre.

Fouillée. — Histoire de la philosophie. — Descartes.

Hatzfeld. — Pascal.

D'Hulst. — Mélanges philosophiques.

Janet. — Fénelon.

Janet et Séailles. — Histoire de la philosophie.

Jeannel. — Descartes et la princesse palatine.

Joly. — Malebranche.

Krantz. — Essai sur i esthétique de Descartes.

Liard. — Descartes.

Matjmus. — Saint Thomas d'Aquin et la philosophie cartésienne.

Millet. — Descartes, sa vie, ses travaux, ses découvertes avant 1637. — Descartes, son histoire depuis 1637-

Monchamp. — Histoire du cartésianisme en Belgique.

Na ville (Ernest). — La physique moderne.

Ollé-Laprune. — La philosophie de Malebranche.

Rébelliau. — Bossuet.

Saisset (Emile). — Etudes sur Descartes et ses prédécesseurs. — Œuvres de Spinoza.

Thomas. — Eloge de René Descartes.

Valson. — Les savants illustres du XVI" et du XVII" siècle.

Waddington. — Descartes et le spiritualisme.

Bacon. — Gassendi. — Hobbes. — Locke. — Condillac. — Berkeley. — Hume.

— L'école écossaise : Reid. — Dugald Stewart. — Hamilton. — Stuart Mill.

— Darwin. — Spencer.

L'Angleterre est la terre classique de l'empirisme, et en exposant l'histoire de la philosophie anglaise, nous exposerons du même coup en grande partie celle de la philosophie empirique. Les principaux philosophes anglais soDt dans l'ordre chronologique : Bacon, Hobbes, Locke. Berkeley, Hume, Stuart Mill; Darwin et Spencer. Nous rapprocherons de Bacon Gassendi, qui subit en même temps que Hobbes son influence, et de Locke, Condillac, son disciple français. Pour éviter trop de divisions, nous placerons après Hume, les philosophes écossais Reid, Dugald Stewart et Hamilton dont les doctrines constituèrent temporairement une réaction contre l'empirisme de l'école anglaise.

Bacon (1560-1628). — François Bacon naquit à Londres. Fils de Nicolas Bacon, garde des sceaux sous Elisabeth, il fut éleyé à Cambridge, initié de bonne heure aux sciences juridiques, et attaché très jeune encore à l'ambassade d'Angleterre en France. A la mort de son père qui le laissait sans fortune, il dut renoncer à la carrière diplomatique, et essayer de se faire une place au barreau. Il fut nommé avocat au conseil extraordinaire de la reine, mais cette fonction était plus honorifique que lucrative, et ce ne fut qu'à l'avènement de Jacques Ier que Bacon sortit d'une situation assez précaire. Il sut gagner la faveur du nouveau roi. Successivement nommé avocat du roi, sollicitor général, membre du conseil privé, garde du grand sceau, lord grand-chancelier, avec les titres de baron de Véru-

lam et de vicomte de Saint-Alban, il parvint au comble des honneurs et de la puissance. Mais accusé de corruption en 1621, pour avoir apposé les sceaux à d'injustes concessions de privilèges et de monopies, il fut reconnu coupable et condamné par le Parlement à rendre les sceaux, à payer une forte amende, et à être enfermé dans la tour de Londres. Le roi lui fit remise de l'amende et de la prison, mais n'osa pas lui rendre sa charge. Rendu à la vie privée, Bacon reprit ses études, entreprit le projet de réforme philosophique qu'il méditait depuis longtemps, mais mourut en 1626 sans avoir pu l'achever.

Les principaux ouvrages de Bacon sont : les Essais de mo-' raie et de politique qu'il publia d'abord en anglais et traduisit ensuite en latin, et Y Instauratio magna ou la grande Réforme qui devait comprendre six parties dont il ne termina complètement que la première : de Dignitate et augmentis scientiarum et incomplètement que la seconde: Novum organum. Dans la première partie, Bacon fait l'éloge de la science, en dénonce les lacunes, et s'étend complaisamment sur les espérances qu'on peut concevoir de ses progrès. La vérité est fille du temps et non de l'autorité. L'antiquité est la jeunesse du monde. L'âge d'or n'est pas dans le passé, mais dans l'avenir. Il donne ensuite une classification des sciences qui dans sa pensée doit éclairer les savants sur la tâche qu'ils ont à remplir. Il intitule la seconde partie Novum organum par opposition à YOrganon d'Aristote et la divise en deux livres. Le premier (pars destruens) est entièrement critique ; Bacon y énumère les causes qui ont entravé le progrès des sciences. Une des principales à ses yeux, c'est l'abus du syllogisme ; aussi il est sans ménagement pour Aristote, qu'il va jusqu'à qualifier de « détestable sophiste, ébloui d'une vaine subtilité. » Une autre qu'il faut signaler, ce sont les préjugés ou les erreurs qui obscurcissent l'esprit humain et dont il s'applique à déterminer les espèces. Le second livre (pars informans) est consacré à l'exposé de la nouvelle méthode que Bacon veut substituer à l'ancienne. Nous allons résumer les trois théories philosophiques qui paraissent avoir le plus d'importance dans l'œuvre de Bacon : sa classification des sciences, sa classification des erreurs, et sa méthode.

Classification des sciences. — Bacon fonde sa classification des sciences sur les diverses facultés intellectuelles.

Selon lui, l'esprit humain en quête de science, s'applique ou à conserver, ou à reproduire, ou à combiner. 11 y a donc trois facultés principales qui travaillent à l'édifice de nos connaissances, ce sont la mémoire, Y imagination et la raison. D'où trois grandes divisions dans la science : Yhistoire tant naturelle que civile qui est l'œuvre de la mémoire, la poésie qui est l'œuvre de l'imagination et dont les genres principaux sont la poésie narrative ou épique, la poésie dramatique, et la poésie parabolique ou allégorique, la philosophie qui est l'œuvre de la raison et dont l'objet est triple : la nature, l'homme et Dieu.

D'Alembert dans le Discours préliminaire de l'Encyclopédie, adopte avec de légers changements la classification de Bacon.

Classification des erreurs. — Pour Bacon, l'erreur a son origine dans les illusions ou fantômes qui s'interposent entre l'esprit et les choses, illusions ou fantômes qu'il appelle idoles parce que les hommes leur rendent un culte comme à des divinités ; il en distingue quatre sortes :

1° Les idoles de la tribu [idola tribus). Ce sont les préjugés ou les illusions communes à la tribu humaine tout entière. Elles ont leur origine dans la nature même de notre esprit. « L'entendement humain, semblable à un miroir faux réfléchissant les rayons qui partent des objets, et mêlant sa nature propre à celle des choses, gâte, tord, pour ainsi dire, et défigure toutes les images qu'il réfléchit. » L'homme est porté à juger des objets d'après les rapports qu'ils ont avec lui, à les juger non selon eux, mais selon lui.

2° Les idoles de la caverne (idola specus). Ce sont les préjugés ou les illusions propres à chaque individu, qui lai viennent de sa constitution particulière, de son tempérament, de son caractère, de ses goûts, de son éducation, de ses fonctions sociales, de ses aptitudes et de ses habitudes physiques, intellectuelles et morales. Chacun a comme sa caverne « où la lumière naturelle, dit Bacon, ne pénètre que brisée et corrompue. »

3° Les idoles du forum ou de la place publique [idola fori). Ce sont les préjugés ou les illusions qui viennent des relations sociales surtout par le langage. Notre esprit est souvent la dupe de mots mal compris, qui ne répondent à rien ou expriment des idées obscures, mal définies, et deviennent ainsi une source d'équivoques et d'erreurs.

4° Les idoles du théâtre lidola theatri). Ce sont les préjugés ou les illusions qui viennent de fausses théories et de faux systèmes. « Nous les appelons idoles du théâtre, dit Bacon, car tous ces systèmes sont comme autant de pièces de théâtre que les philosophes ont mises au jour, et sont venus jouer chacun à leur tour, pièces qui présentent à nos regards autant de mondes imaginaires et vraiment faits pour la scène. »

Méthode baconienne. — La science doit être active, dit Bacon; le but du vrai savant n'est pas tant de connaître la nature que de s'en rendre maître. Mais il ne s'en rendra maître que s'il la connaît vraiment; on ne commande à la nature qu'en lui obéissant ; la science est la mesure de la puissance. Or la véritable science est la science des causes, vere scire per causas scire, non des causes finales dont la recherche est stérile dans le domaine des choses de la nature, mais des causes formelles, autrement dit des lois.

Comment l'esprit pourra-t-il interpréter la nature et acquérir la connaissance de ses lois? C'est par l'observation, l'expérimentation et l'induction. Il faut d'abord observer les faits de la nature. Parmi ces faits, il en est que le savant doit discerner parce qu'ils sont plus intéressants que les autres. Bacon énumère les principales classes de ces faits qu'il appelle privilégiés. Tels sont les faits éclatants, les faits clandestins, les faits de migration, les faits limitrophes, les faits irréguliers, les faits cruciaux... Il faut ensuite, suivant l'expression de Bacon, mettre la nature à la question pour la contraindre à livrer ses secrets. C'est l'expérimentation, qu'on devra varier, étendre, transférer, renverser, compulser, appliquer. . . pour rendre les faits plus instructifs. Après avoir recueilli le plus grand nombre possible de faits, il faut les distribuer en trois tables : table de présence où l'on notera les cas où se produit le fait dont on cherche la cause et toutes les circonstances présentes, table d'absence où l'on notera les cas plus ou moins analogues aux premiers où le fait dont on cherche la cause ne se produit'pas et toutes leurs circonstances, table de degrés où l'on notera les cas où le fait dont on cherche la cause croît ou décroît avec toutes les circonstances qui croissent ou décroissent dans les mêmes proportions. Cette distribution faite, on dépouille les tables. Si quelque circonstance est toujours présente quand le fait dont on

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cherche la cause est présent, toujours absente quand il est absent ; si de plus elle croît et décroît dans la même proportion, cette circonstance est la cause cherchée.

Bacon donne sur l'observation, l'expérimentation et l'induction une foule de préceptes dont le plus important est de procéder avec lenteur et circonspection. Ce ne sont pas des ailes, dit-il, mais des semelles de plomb qu'il faut attacher à l'esprit humain. Ce n'est qu'à cette condition que le savant évitera les généralisations hâtives et les inductions anticipées.

Appréciation de l'œuvre de Bacon. — L'œuvre de Bacon a rencontré beaucoup d'admirateurs et aussi beaucoup de critiques. On a souvent exagéré son mérite, on l'a parfois aussi méconnu. Bacon n'a pas inventé, comme on l'a dit, l'induction qui est un procédé naturel à l'esprit humain ; il n'en a pas même fait le premier la théorie, car on la trouve déjà au dernier chapitre des Analytiques d'Aristote. En proposant la méthode d'observation il n'innove rien; Léonard de Vinci et Copernic l'avaient pratiquée au siècle précédent, et Galilée surtout en faisait le meilleur usage au temps de Bacon. D'autre part, Bacon affecte pour les philosophes et les savants de l'antiquité et du moyen âge, ainsi que pour leurs méthodes un dédain immérité. Mais si Bacon n'est pas le grand inventeur qu'on a voulu faire de lui, il n'est pas non plus le matérialiste et l'athée que certains critiques ont cru découvrir dans ses œuvres. Est-il un athée, celui qui écrivait : « J'aimerais mieux croire toutes les fables de la Légende, du Talmud et de l'Alcoran, que de croire que cette grande machine de l'Univers, où je vois un ordre si constant, marche toute seule, et sans qu'une intelligence y préside, » et encore : « Si un peu de philosophie naturelle éloigne de Dieu, beaucoup y ramène. » Quant au reproche de matérialisme, il n'est pas plus fondé. Sans doute Bacon ne s'occupe que des sciences de la nature ; c'est dans ces sciences qu'il veut introduire une réforme, mais cela n'implique nullement la négation des sciences morales. On ne peut pas même soutenir que Bacon soit un philosophe empirique, et à plus forte raison sensualiste, malgré la tendance empirique de sa philosophie, car il n'a pas traité la question de l'origine de la connaissance.

Quoi qu'il en soit, Bacon n'est l'auteur ni d'aucun grand sys-

tèrae ni d'aucune grande découverte, et il faut reconnaître que son œuvre est bien inférieure à celle de Descartes. Il se contente comme il le dit lui-même « d'avoir ouvert la route aux générations futures, d'avoir été le clairon qui sonne la charge, le sonneur de cloches qui le matin se lève le premier pour éveiller les autres. » Son mérite est d'avoir donné une première ébauche de la méthode expérimentale dans l'ensemble des procédés qui la constituent, et de s'être fait suivant son expression le héraut (buccinator) de la science. C'est à ces titres qu'on peut le considérer avec Descartes comme un des fondateurs de la philosophie moderne.

Gassendi (1592-1655). — Né à Champtercier, près de Digne, Gassendi reçut le bonnet de docteur en théologie à Avignon, enseigna avec beaucoup de succès la philosophie à l'Université d'Aix, et plus tard les mathématiques au Collège royal. Il avait une grande réputation de sainteté. On le surnomma de son vivant : le saint abbé de Provence.

Comme philosophe, il fut l'admirateur de Bacon, combattit tout à la fois la scolastique et le cartésianisme, et tenta une réhabilitation du système d'Epicure. Il publia contre la philosophie de l'Ecole ses Exercitationes paradoxicœ adversus Aristoteleos en 1624. Ses deux ouvrages principaux contre Descartes datent de 1642 et de 1644, et sont intitulés : Disquisitio metaphysica adversus Cartesium-Dubitationes et Instantiœ adversus Çarlesii metaphysicam. C'est dans le de vita, moribus, et placitis E pieu ri publié en 1647, et dans le Syntaxjma philosophiœ Epicuri publié après sa mort en 1658, qu'il réunit tout ce qu'il put recueillir sur la vie, la personne et la philosophie d'Epicure, essaya de restaurer la théorie des atomes en la christianisant par la suppression de ce qui lui paraissait incompatible avec les vérités révélées, et l'introduction de la création, de la Providence, et de l'immortalité de l'âme.

Dans la théorie de la connaissance, Gassendi rejette absolument l'innéité cartésienne et se déclare franchement empirique. « Toutes nos idées viennent des sens, dit-il, au début de sa logique. »

Gassendi fut non seulement philosophe, mais physicien et astronome d'une grande érudition. Au premier rang de ses disciples, il faut citer l'illustre voyageur Bernier, qui écrivit un

abrégé de la philosophie de Gassendi, et s'en fit l'ardent défenseur, et notre grand comique Molière.

Hobbes (1588-1679). — Hobbes naquit à Malmesbury, en Angleterre. Disciple et collaborateur de Bacon dont il traduisit en latin plusieurs ouvrages, il fit de nombreux voyages qui le mirent en relation avec Gassendi, Galilée et Descartes. Il était à Paris au moment où parurent les Méditations, ce qui permit au P. Mersenne de lui en communiquer le texte manuscrit, et de lui demander des objections. De retour en Angleterre il se signala par son attachement à la cause du pouvoir absolu qu'il entreprit de défendre par les principes mêmes de sa philosophie.

Il écrivit de nombreux ouvrages dont les principaux sont : le de Cive, le Leviathan* , ou la matière, la forme et V autorité du gouvernement, et un traité de la nature humaine et du corps politique.

En métaphysique Hobbes est matérialiste. Toute substance est corporelle, et tous les phénomènes se ramènent à des mouvements. S'il existe autre chose que de la matière, la connaissance de l'immatériel relève non de la philosophie, mais de la théologie. Dans la théorie de la connaissance, il est sensualiste; toutes nos idées viennent de la sensation, et la sensation n'est qu'un mouvement du cerveau. L'idée générale n'a qu'une réalité verbale, et tout raisonnement n'est qu'un composé de mots. C'est le nominalisme le plus décidé. En morale, il est utilitaire, mais ce qui fait son originalité propre, cest qu'il a dégagé du principe de l'intérêt les conséquences qu'il entraîne, au point de vue social et politique aussi bien qu'au point de vue individuel.

Si l'intérêt est la loi des actions humaines, il en résulte que ces actions sont indifférentes, que le bien n'a rien d'absolu et que la fin justifie les moyens. Mais s'il en est ainsi tous ont droit à tout : jus in omnia omnibus. Et comme dans la réalité les intérêts sont souvent en conflit, il en résulte que l'homme est naturellement non pas sociable, mais l'ennemi de l'homme homo homini lupus. L'état primitif de l'humanité, l'état de

1. C'est le nom de la bête de l'Apocalypse à laquelle Hobbes compare le pouvoir populaire qu'il veut combattre.

nature, c'est la guerre de tous contre tous : bellum omnium contra omnes. Mais les hommes se sont vite aperçus que la guerre mettait obstacle à leur bien-être et ils ont formé un contrat en vertu duquel chacun cède de ses droits et accepte des devoirs. La société, les droits et les devoirs reposent donc originairement sur une convention. Toutefois les intérêts restent toujours en lutte; la haine que l'homme porte instinctivement à ses semblables est toujours prête à éclater, et pour maintenir le contrat social et par là même la paix nécessaire au bonheur, il faut un pouvoir capable de dominer les résistances. Seul le despotisme peut le faire ; il est donc la meilleure forme de gouvernement. Le despote n'a qu'un devoir, celui de maintenir la paix en veillant au maintien du contrat ; et il a tous les droits, entre autres le droit de propriété, le droit de déterminer ce qui est juste et injuste, le droit de juger les doctrines, même les doctrines scientifiques.

On \e voit, c'est l'utilitarisme le plus conséquent et ces conséquences que Ilobbes a si bien déduites, en sont une excellente réfutation.

Locke (1632-1704). — John Locke naquit en Angleterre dans le comté de Bristol, la même année que Spinoza; il appartenait à une famille de puritains. Après avoir étudié à Londres, il entra à l'Université d'Oxford, prit beaucoup d'intérêt à la philosophie de Descartes, et s'appliqua avec une grande ardeur à la physique, à la chimie, et surtout à la médecine. Il fit plusieurs voyages, séjourna deux ans à Montpellier pour des raisons de santé, et en 1683 accompagna dans son exil en Hollande le comte de Salisbury, son protecteur. Il revint en Angleterre à l'avènement de Guillaume d'Orange qui lui confia la fonction de commissaire des colonies. Il rentra dans la vie privée en 1700 et mourut chez la fille du célèbre Cudworth.

Ses principaux ouvrages sont : VEssai sur le gouvernement civil, les Lettres sur la tolérance, les Pensées sur l'éducation, et surtout VEssai sur l entendement humain qu'il publia en 1690.

L'œuvre philosophique de Locke comprend trois parties/ essentielles : une critique del'innéité cartésienne, un exposé d^ l'empirisme, et une esquisse du libéralisme politique.

Critique de l'innéité cartésienne. — On sait que Descartes admettait l'existence dans l'âme d'idées qui ne venaient

ni des sens, ni du travail de l'esprit sur les données des sens. Locke consacre le premier livre de YEssai sur V entendement à combattre cette doctrine. S'il existait des idées innées, elles seraient universelles ; or, ni les enfants, ni les idiots, ni les sauvages n'ont ces idées ; et alors même qu'elles seraient à un moment donné communes à tous les esprits raisonnables, il faudrait prouver qu'elles n'ont pas une origine empirique. Dire qu'elles sont dans l'esprit à l'état latent, c'est ne rien dire, car une idée inconsciente, c'est une contradiction dans les termes. L'innéité n'est donc qu'une hypothèse commode, inventée par une philosophie paresseuse, qui se dispense de rechercher l'explication des faits. L'esprit est à son origine une table rase.

L'empirisme. ■ — C'est dans l'expérience seule qu'il faut chercher l'origine de nos connaissances ; Locke s'applique à le démontrer dans le second livre de YEssai. Toutes nos idées sont acquises et dérivent de deux sources : la sensation et la réflexion. La sensation nous fait connaître les qualités des corps, la réflexion, les opérations de notre âme comme « apercevoir, penser, douter, croire, raisonner, connaître, vouloir. » Et « nous n'avons d'autres idées dans l'esprit que celles qui ont été produites par ces deux voies. »

Mais il faut distinguer deux sortes d'idées ; les idées simples et les idées complexes. Les idées simples sont celles que l'esprit reçoit passivement de la sensation et de la réflexion séparées ou réunies ; par exemple l'idée de couleur qui nous est fournie par la vue, l'idée de volonté qui nous est fournie par la réflexion, l'idée d'unité qui nous est fournie à la fois par la sensation et la réflexion. Les idées complexes sont celles que l'esprit forme lui-même par la combinaison d'idées simples. Locke distingue trois sortes d'idées complexes. « De quelque manière, dit-il, que les idées complexes soient composées et divisées, quoique le nombre en soit infini, et qu'elles occupent les pensées des hommes avec une diversité sans bornes, elles peuvent pourtant être réduites à ces trois chefs : les modes, les substances et les relations. » Les prétendues idées innées ne sont que des idées complexes. C'est ainsi que l'idée d'infini, n'est que l'idée d'une quantité finie ajoutée indéfiniment à ellemême. « Tout homme qui a l'idée de quelque espace, d'une longueur déterminée, comme d'un pied, d'une aune, peut aussi

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doubler, tripler cette longueur et avancer toujours de même, sans voir de fin à ses additions. » L'idée de substance ne contient rien de positif, en dehors de l'idée d'une collection de qualités. « Faute de concevoir comment des qualités simples, toujours inséparablement unies peuvent subsister par elles-mêmes, nous supposons un soutien, un substratum dans lequel elles existent. L'idée de substance n'est donc que l'idée de je ne sais quel sujet qu'on suppose être le soutien des qualités qui produisent dans notre âme des idées simples. » Quant à l'idée de cause, elle naît en notre esprit de l'observation des changements qui se produisent en nous ou en dehors de nous, à la suite d'actes volontaires ou d'impressions externes.

Il en résulte que l'entendement humain est limité, et que le domaine des vérités métaphysiques est d'un accès difficile. Locke n'en soutient pas moins que la démonstration de l'existence de Dieu par l'ordre du monde et le spectacle de la nature offre la certitude d'une démonstration mathématique. Mais il croit que la révélation seule peut démontrer la spiritualité et l'immortalité de l'âme. En vertu de sa toute-puissance, Dieu ne pourrait-il pas donner, dit-il, la faculté de penser à quelque amas de matière? Il admet l'existence du monde extérieur, mais sa théorie des idées représentatives ne conduit-elle pas logiquement à le mettre en doute?

Libéralisme politique. — En politique, Locke est un adversaire de Hobbes. Hobbes s'est trompé en représentant l'état de nature comme un état sauvage où règne la force brutale. La véritable nature de l'homme consiste dans la liberté et dans l'égalité qui en est la suite. Les hommes n'ont pas naturellement droit à tout, comme l'a soutenu Hobbes ; ils n'ont que le droit de développer et de défendre leur liberté et tout ce qui en dérive. Au droit naturel de développer et de défendre sa liberté, se rattache pour chacun le droit de propriété que Locke fonde sur le travail. « Chacun a un droit particulier sur sa propre personne. Le travail de son corps et l'ouvrage de ses mains

Isont, nous pouvons le dire, son bien propre. Tout ce qu'il a tiré de l'état de nature par sa peine et son industrie, appartient à lui seul, car cette peine et cette industrie, étant sa peine et son industrie propre, personne ne saurait avoir droit sur ce qui a été acquis par cette peine et cette industrie, surtout s'il reste

aux autres assez de semblables et d'aussi bonnes choses communes. » L'homme a le droit de défendre sa propriété comme sa liberté; le droit de légitime défense est un droit naturel.

Hobbes a sans doute bien compris que la société a pour origine un contrat, mais il n'a pas vu le véritable objet de ce contrat. Cet objet, c'est non la suppression des droits naturels au profit du souverain, mais leur garantie. En entrant dans la société, les contractants ne renoncent à aucun de leurs droits. Le droit de légitime défense est le seul dont ils remettent l'exercice à l'autorité, et ce droit devient entre les mains du pouvoir, le droit de punir ou de faire justice.

Comme le souverain tient son autorité de la nation dont il est mandataire, s'il en abuse, elle peut la lui retirer.

Influence de Locke. — « M. Locke avait de la subtilité et de l'adresse, et quelque espèce de métaphysique superficielle qu'il savait relever. » Ce jugement de Leibnitz est beaucoup plus dans la vérité que celui de Voltaire, qui prête à sourire lorsqu'il écrit « qu'entre Platon et Locke il n'y a rien en philosophie ». Locke est le véritable fondateur de la. psychologie expérimentale, c'est là son principal mérite, et dans son empirisme comme dans l'ensemble de son œuvre, il reste un esprit très modéré, ennemi de tout excès et de toute intransigeance. Ce qui lui manque en philosophie surtout, c'est la profondeur. Et pourtant il faut reconnaître qu'aucun philosophe n'a eu plus d'influence sur le xvme siècle. Les Lettres sur la tolérance deviennent l'évangile des libres penseurs. Les Pensées sur l'éducation, et YEssai sur le gouvernement civil préparent les voies, le premier de ces ouvrages à Y Emile, de Rousseau, le second à Y Esprit des lois, de Montesquieu. Quant à YEssai sur V entendement humain, presque tous les philosophes de cette époque s'en sont inspirés et il est exact de dire avec Marion : « Berkeley n'était pas possible avant Locke, ni Hume avant Locke et Berkeley, et comme il est notoire que Kant à son tour procède de Hume, il s'ensuit que cette humble philosophie de Locke a eu en métaphysique même infiniment plus d'importance qu'on ne lui en reconnaît communément. »

Condillac (1715-1780). — L'abbé Etienne Bonnot de Condillac naquit à Grenoble. 11 était frère de l'abbé de Mably,

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auteur de plusieurs ouvrages politiques. Sa renommée et ses talents le firent choisir par Marie Leczinska pour précepteur de l'infant de Parme et nommer membre de l'Académie française. Il mourut près de Beaugency dans l'abbaye de Flux dont il était l'abbé.

Condillac a laissé un très grand nombre d'ouvrages, entre autres : un Cours d'études en seize volumes, écrit pour l'instruction du duc de Parme, et qui comprend : la Grammaire, VArt d'écrire, l'Art de raisonner, Y Art de penser, V Histoire générale des hommes et des empires, une Logique, la Lanque des calculs. Mais ses deux ouvrages philosophiques les plus importants sont : un Essai sur l'origine des connaissances humaines, reproduction très fidèle et très claire de l'empirisme de Locke, et le traité des Sensations où il expose sa propre doctrine, c'est à dire le sensualisme.

Locke assignait à nos idées une double origine : la sensation et la réflexion. Condillac après avoir admis cette doctrine dans son Essai, supprime la réflexion dans son traité des Sensations et explique par celles-ci non seulement toutes nos idées, mais toutes nos facultés, qui ne sont selon lui que des sensations transformées.

Pour exposer cette théorie de la sensation transformée il imagine une statue « organisée intérieurement comme nous, et animée d'un esprit privé de toute espèce d'idées, » lui donne successivement l'usage de l'odorat, du goût, de l'ouïe, delà vue, du toucher, et montre comment les sensations engendrent par leurs combinaisons toutes nos connaissances et toutes nos facultés intellectuelles. L'attention n'est qu'une sensation dominante et exclusive. La réflexion n'est que la sensation qui se sent elle-même. La mémoire, c'est l'attention donnée à une sensation passée. La comparaison et le jugement ne sont qu'une double attention. Le raisonnement est une suite de jugements, et la science une suite de jugements et de raisonnements. Ainsi toutes nos facultés intellectuelles ne sont que des transformations de la sensation, envisagée dans son élément représentatif. « Si l'homme n'avait aucun intérêt à s'occuper de ses sensations, les impressions que les objets feraient sur lui, passeraient comme des ombres et ne laisseraient pas de traces... Mais comme elles sont nécessairement agréables ou désa-

gréables, il est intéressé à chercher les unes et à se dérober aux autres ; et plus le contraste des plaisirs et des peines a de vivacité, plus il occasionne d'action dans l'âme. » Autrement dit, la sensation comprend outre l'élément représentatif, un élément affectif, qui engendre le désir ou l'aversion, tendances à rechercher le plaisir ou à fuir la peine, et du désir naissent toutes les passions et toutes les facultés morales. Les passions ne sont que des désirs devenus habituels, et la volonté n'est qu'un désir dominant que nous croyons pouvoir satisfaire.

Quant au moi, il n'est pour Condillac qu'une collection de sensations, de celles que la personne éprouve et de celles qu'elle se rappelle; au fond, c'est une pure abstraction.

Ajoutons que Condillac est conséquent avec lui-même en refusant toute réalité aux idées générales. Le nominalisme est un corollaire du sensualisme. Et il n'y a qu'un pas du nominalisme à cette affirmation de Condillac : « Qu'une science n'est qu'une langue bien faite. »

Berkeley (1685-1753). — Georges Berkeley naquit en Irlande,, fit ses études au collège de la Trinité à Dublin, et voyagea beaucoup en France, en Italie, en Amérique, soit comme secrétaire ou chapelain d'ambassade, soit comme missionnaire. Il était l'ami de Swift et de Pope. En 1734, il fut nommé évêque (anglican) de Cloyne. Huit ans après, il se retira à Oxford où il mourut en 1753. Ses principaux ouvrages sont Y Essai sur une nouvelle théorie de la vision, les Principes de la connaissance humaine, Alciphronou les Petits philosophes, la Siris et surtout les Dialogues d'Hylas et de Philonoùs, le premier personnifiant la matière, le second l'esprit.

La philosophie de Berkeley peut être considérée comme une combinaison de l'empirisme de Locke et de l'idéalisme de Malebranche. C'est la théorie de la perception externe qui en est la partie principale. Locke affirmait que nous ne connaissions les corps que par les idées qui les représentent. Si nous ne les connaissons que par nos idées, dit Berkeley, rien ne nous autorise à conclure des idées à la réalité. L'idée, simple modification de l'esprit, ne suppose pas nécessairement pour cause le monde extérieur. De plus Locke refusait avec Descartes toute objectivité aux qualités 'Secondes des corps; couleur, saveur, odeur...

ne sont pour eux que des manières d'être du sujet qui perçoit. Mais les qualités premières : étendue, solidité... se résolvent, dit Berkeley, comme les autres dans des sensations, elles ne sont connues d'ailleurs que parles qualités secondes; elles sont donc subjectives comme elles. Quant à la substance matérielle, que peut-elle être en dehors des qualités, sinon une réalité absolument inconcevable, et par conséquent inadmissible. La conclusion, c'est qu'il n'y a pas de corps. Il n'existe pour Berkeley que des esprits et des idées. Esse est percipi aut percipere .

Il faut pourtant une cause à nos sensations. Cette cause ne peut pas être dans les objets matériels, puisqu'ils n'existent pas ; comment d'ailleurs concevoir l'action réciproque de deux substances hétérogènes comme le corps et l'esprit. Elle ne peut pas être notre esprit, puisque nos sensations s'imposent à nous; nous ne pouvons les produire ou les faire disparaître à notre gré. Il reste donc que nos sensations doivent avoir leur cause en Dieu lui-même. C'est Dieu, dont le langage est la nature, qui déroule dans nos esprits le spectacle du monde extérieur, et il se produit en nous le même effet que si le monde extérieur avait une existence réelle.

Tel est Y immatérialisme de Berkeley. Il est facile de remarquer l'étroite parenté de cette doctrine avec la théorie de la vision en Dieu de Malebranche. Berkeley croyait avoir trouvé une arme puissante contre l'irréligion et le matérialisme. En réalité, il ne fit que préparer les voies à Hume qui prit son point de départ dans la doctrine de Berkeley, pour contester l'existence des esprits comme des corps et aboutir au pur phénoménisme.

Hume (1711-1776). — Né à Edimbourg, David Hume fut d'abord destiné au barreau, puis au commerce; mais il renonça bien vile à l'une et à l'autre carrière, pour [se consacrer aux lettres et à la philosophie. Il vint en France et passa trois années à La Flèche, dans la ville même où Descartes fit ses études. Il publia à vingt-huit ans le Traité de la nature humaine qui n'eut pas de succès. Vers la fin de sa vie il se livra à des études historiques, et écrivit une Histoire d'Angleterre qui le rendit célèbre. Il s'était lié avec J.-J. Rousseau, mais cette amitié finit par une rupture éclatante. Il mourut à Edimbourg,

en 1776, après avoir rempli quelque temps les fonctions de sous-secrétaire d'Etat.

Outre le Traité de la nature humaine, il faut citer parmi les ouvrages philosophiques de Hume, les Essais sur V entendement humain qui reproduisent sous une forme adoucie les idées exposées dans l'ouvrage précédent, et des Essais moraux et politiques.

Hume, avons-nous dit, continue Berkeley et déduit le phénoménisme des principes qu'il avait posés. L'idée n'est pas une preuve des objets qu'elle représente. Berkeley a bien établi que de l'idée de la matière on ne peut conclure la réalité de la matière. Mais nous ne connaissons notre esprit, nous ne connaissons Dieu que par les idées que nous en avons. Donc nous ne pouvons pas non plus affirmer la réalité substantielle de notre esprit, ni celle de Dieu. La conséquence c'est V idéalisme '^phénoméniste. Nous ne connaissons pas de substances, nous ne connaissons que des phénomènes.

Mais les phénomènes que nous révèle la conscience actuelle sont très complexes. 11 faut appliquer à ces phénomènes la méthode que le savant applique aux phénomènes de la nature ; il faut d.'abord les analyser pour en découvrir les éléments primitifs, puis déterminer les lois qui régissent la combinaison de ces éléments.

Des impressions et des idées qui n'en sont que des copies affaiblies, voilà ce que l'analyse découvre dans les phénomènes de conscience. « Toutes les perceptions de l'esprit peuvent être divisées en deux classes, qui sont distinguées par leurs différents degrés, de force et de vivacité... Les impressions sont toutes nos perceptions les plus vives, comme celles de l'ouïe, de la vue, de tous les sens en général, auxquelles il faut joindre l'amour, la haine, les volitions... Les pensées ou idées sont toutes ces perceptions moins vives, dont nous avons conscience quand nous réfléchissons sur ces sensations et ces mouvements ci-dessus mentionnés. » Et quelles sont les lois suivant lesquelles se combinent ces éléments? « Il n'y a, dit Hume, que trois principes de connexion entre les idées : la ressemblance, la contiguité dans l'espace et dans le temps, la causalité. » Les idées s'associent en nous sans nous, et ces lois d'association sont aux phénomènes de conscience, ce que les lois de la gravitation sont aux p'hénomènes de la nature.

Hume s'applique surtout à montrer comment l'association des idées explique la notion de cause et le principe de causalité. Les sens sont impuissants à nous donner la notion de cause. L'expérience des sens ne nous montre dans les objets extérieurs que des successions de phénomènes. L'expérience répétée ne nous montre rien de plus ; mais elle produit dans l'esprit une habitude, l'habitude de penser tel phénomène à la suite de tel autre phénomène. La notion de cause dérive de l'habitude acquise d'associer les idées de deux phénomènes qui se sont toujours présentés l'un après l'autre dans notre expérience, et la prétendue nécessité qui fait suivre dans la réalité la cause de son effet, ce qu'on appelle vulgairement le principe de causalité, n'est au fond qu'une nécessité toute subjective, qui fait succéder dans notre esprit, l'idée du second phénomène à celle du premier. « Une cause, dit Hume, est un objet qui en précède un autre, qui lui est contigu dans le temps, et lui est uni de telle sorte que l'idée de l'un détermine l'esprit à se former l'idée de l'autre. » S'il en est ainsi, si dans la réalité, il n'y a pas de connexion nécessaire entre la cause et l'effet, le passé ne garantit pas l'avenir, et l'on fait un cercle vicieux quand on conclut de l'un à l'autre. « Toute inférence, dit Hume, suppose comme son fondement que l'avenir sera semblable au passé. Qu'il se produise le moindre soupçon que le cours de la nature changera, et que le passé puisse n'être pas la règle de l'avenir, toute expérience deviendra inutile, et ne pourra plus conduire à aucun raisonnement. Il est donc impossible que n'importe quel argument tiré de l'expérience, puisse prouver cette ressemblance de l'avenir aveè le passé, parce que toute cette argumentation est elle-même fondée précisément sur la supposition de cette ressemblance ' . »

Les idées morales de Hume se rattachent aux doctrines sentimentales. C'est à un instinct moral qu'il rapporte la connaissance et la recherche du bien. Cet instinct n'est pas l'amour de soi qui nous découvre notre bien propre et nous porte à le réaliser, c'est Y humanité qui nous porte à aimer et à rechercher le bien de tous les hommes. C'est en raison de leur plus grande utilité que les inclinations bienveillantes ont une plus haute

i. Essais sur l'entendement humain, iv, ..

valeur que les penchants égoïstes, et qu'il faut s'appliquer à les satisfaire. Hume paraît être un utilitaire à la façon de Bentham. Mais ce qui les sépare, c'est que Bentham propose la règle de l'intérêt général au nom de la raison, et Hume au nom du sentiment. « La raison froide et désintéressée, dit Hume, ne peut être un motif d'action, elle ne fait que diriger l'impulsion reçue de l'appétit ou de l'inclination. »

L'école écossaise. — L'école écossaise est une réaction au nom du sens commun contre l'empirisme de l'école anglaise, et notamment contre le phénoménisme de Hume. Les philosophes de cette école sont des psychologues et des moralistes. Parmi les moralistes il faut citer Shaftesbury, Hutcheson et Adam Smith qui réagissent contre l'utilitarisme en y substituant une morale sentimentale. Les principaux psychologues de l'école écossaise sont Reid, Dugald-Stewart et Hamilton.

Reid (1710-1796). — Thomas Reid, né à Strachan, en Ecosse, fut professeur de philosophie, d'abord à l'Université d'Aberdeen, ensuite à celle de Glascow. C'est dans cette dernière ville qu'il mourut après de nombreuses années consacrées à l'enseignement. Ses principaux ouvrages sont : les Recherches sur V entendement humain, l'Essai sur les facultés intellectuelles et VEssai sur les facultés actives, de l'homme.

Th. Reid avait d'abord été partisan de l'idéalisme de Berkeley, mais les conséquences que Hume en avait logiquement tirées l'effrayèrent. « La lecture des œuvres de Hume, ce sont ses propres paroles, mit le trouble et l'agitation dans sa vie jusque là si calme, et lui inspira le dessein de revendiquer les droits de la raison, contre les négations du scepticisme. » Et comme Berkeley avait pris son point de départ dans la théorie des idées représentatives de Locke, c'est cette théorie que Reid s'appliqua d'abord à réfuter. Indépendamment du sujet qui connaît et de l'objet qui est connu, l'idée, dit Reid, n'est qu'une abstraction. L'esprit, dans la perception, est directement en rapport avec les objets extérieurs, il les perçoit sans aucun intermédiaire, il en a l'intuition. Et comme nous rapportons nécessairement et naturellement toute perception à un sujet qui sent et qui pense, et à un objet extérieur qui la produit, toute perception implique deux jugements primitifs qui ne dérivent pas de la sensation et la dépassent ;

et cette simple constatation suffit pour ruiner la théorie de la table rase.

Il y a pour Reid beaucoup d'autres jugements primitifs et nécessaires, les uns spéculatifs comme les axiomes logiques et mathématiques, les autres esthétiques comme les axiomes du goût, d'autres enfin pratiques comme les croyances morales. Reid en a multiplié le nombre outre mesure, ainsi que celui des facultés humaines primitives. Cela tient sans doute à sa défiance extrême des spéculations métaphysiques, et à l'assimilation trop grande qu'il faisait de la méthode psychologique à la méthode des sciences physiques et naturelles. Il en résulte que la psychologie de Reid, malgré de nombreuses analyses ingénieuses et délicates, reste une psychologie purement descriptive et en somme superficielle.

Voici en quels termes, dans son Rapport sur la philosophie en France au XIXe siècle, Ravaisson caractérise l'œuvre philosophique de Reid. « A la théorie de Hume, Thomas Reid opposa, sans parler de la contradiction qu'elle renferme, les croyances qui nous sont naturelles, et dont une telle explication de nos idées ne rend pas compte, croyances par lesquelles nous sont garanties ces existences supérieures aux choses physiques et sensibles, qui sont l'objet de la métaphysique. Ce fut l'œuvre de Reid et de son école de rétablir comme au-dessus de l'ordre matériel, l'ordre intellectuel et moral, mais sans montrer entre le supérieur et l'inférieur aucune relation nécessaire. »

La philosophie de Reid exerça une grande influence sur la philosophie française au commencement du xixe siècle. Royer- Collard l'enseigna à la Sorbonne et y chercha des armes contre le sensualisme. Cousin lui aussi s'en tint tout d'abord à cette philosophie. Jouffroy aidé de son disciple A. Garnier, fit une traduction complète des œuvres de Reid. Plus d'un quart de siècle, les doctrines de l'école écossaise furent la substance de l'enseignement philosophique dans les collèges de France. « A cette école, dit M. Boutroux, se sont formés de solides ou brillants écrivains, tels que Saisset, Barni, Barthélemy-Saint- Ililaire, Jules Simon, Bersot, Franck, Caro, Bouillier, Lévêque, Waddington, Nourrisson, P. Janet..., toute une phalange de maîtres qui par leurs écrits théoriques, polémiques, histo-

Hques, ont vaillamment soutenu après Cousin et Jouffroy, la cause du spiritualisme platonicien et cartésien1. »

Dugald-Stewart (1753-1828 . — Dans ses Éléments de i a philosophie de V esprit humain, et dans ses Esquisses de philosophie morale., Dugald-Stewart continue Reid. Il laisse de côté les questions relatives à la nature de l'esprit humain, et cherche à donner à la lumière de l'observation interne de bonnes descriptions des phénomènes de l'âme. C'est lui qui a distingué les associations, en associations essentielles (de principe et de conséquence, de genre et d'espèce, de cause et d'effet, de substance et de mode, de moyen et de fin ), et en associations accidentelles (de contiguité, de ressemblance, de contraste et de signification), les unes rationnelles ou logiques, les autres empiriques, et dont l'habitude caractérise deux classes d'esprit bien différentes.

Hamilton (1788-1856). — William Hamilton, né à Glasgow, acquit une grande érudition philosophique, édita les oeuvres de Reid et de Dugald-Stewart, et exposa ses propres doctrines dans les Leçons sur la métaphysique et la logique. 11 introduisit dans l'école écossaise une forte dose de criticisme, aussi Ta-t-on surnommé le kantien de l'école écossaise.

Dans la théorie de la connaissance il oppose d'abord infini et absolu comme les deux termes d'une antinomie ; mais il entend par absolu ce qui est achevé et ce qui est fini, et par infini ce qui n'est pas achevé, ce qui n'est pas fini. Ensuite, et c'est le point important de sa doctrine, il soutient que l'absolu ne peut être pensé, parce que penser c'est conditionner, parce que toute pensée établit une relation, la loi de relativité étant selon lui l'essence même de l'intelligence. Penser l'absolu, c'est conditionner l'inconditionnel ; penser l'absolu, c'est le rendre relatif, c'est le supprimer. L'absolu est donc inconnaissable. L'idée de l'absolu n'est qu'une pseudo-idée. 11 n'en faut pas moins croire à l'absolu bien qu'on ne puisse le connaître. La religion et la morale commandent la croyance à l'absolu.

Une autre théorie de Hamilton, importante dans l'histoire de la logique, c'est la théorie de la quantification du prédicat déjà esquissée par Georges Bentham. Dans l'ancienne logique on ne

quantifie que le sujet; il faut, d'après Hamilton, quantifier aussi le prédicat, car dans la pensée on donne une quantité non seulement au sujet, mais au prédicat. Penser un objet, c'est le faire rentrer dans une classe, et c'est délimiter la partie qu'il occupe dans cette classe. Or la logique doit « énoncer explicitement dans le langage, tout ce qui est contenu implicitement dans la pensée. » Cette théorie a été reprise par de Morgan.

Stuart Mill a fait l'exposé et la critique des doctrines de Hamilton dans un ouvrage intitulé : la Philosophie de Hamilton. Le disciple le plus remarquable de Hamilton fut Mansel (1820-1871).

Stuart Mill (1806-1873). —Fils de James Mill, philosophe anglais, qui le tint longtemps à l'écart de toute influence religieuse, Stuart Mill naquit à Londres et mourut à Avignon. Ses principaux ouvrages sont : le Système de logique déductive et inductive, Auguste Comte et le positivisme, la Philosophie de Hamilton, les Principes d'économie politique et des Mémoires.

Stuart Mill est le continuateur de Hume dont il ne fait que développer les doctrines. Comme lui il est phénoméniste idéaliste, et c'est aux lois de l'association des idées qu'il ramène toutes les lois de la vie mentale. La matière n'est qu'une possibilité permanente de sensations, le moi n'est qu'une série d'états de conscience. Les principes ne sont que des associations d'idées rendues inséparables par l'habitude. Les idées indissolublement associées donnent naissance à des jugements que nous appelons nécessaires, parce qu'il nous est impossible de séparer les deux éléments qui les constituent, universels, parce que ces jugements reposent sur des associations communes à tous les hommes. C'est ainsi que le principe de causalité dérive de l'habitude que nous avons d'associer les idées de deux phénomènes qui se sont toujours présentés l'un après l'autre dans notre expérience; c'est une nécessité toute subjective. C'est ainsi encore que la croyance au principe de contradiction n'est qu'une habitude contractée à la suite de la constatation répétée de ce fait que l'affirmation et la négation sont deux actes de l'esprit qui s'excluent. Les axiomes mathématiques s'expliquent de la même manière. Au fond, Stuart Mill nie l'universalité et la nécessité des principes, et il ne craint pas de déclarer qu'il n'y a rien d'impossible et d'absurde à ce qu'un fait soit sans

cause, à ce qu'une même chose puisse en même temps être et n'être pas.

En logique, Stuart Mill condamne le syllogisme qu'il accuse d'être une tautologie et un cercle vicieux; une tautologie, car le conclusion contenue dans la majeure ne fait que la répéter en tout ou en partie ; un cercle vicieux, car la vérité de la majeure est subordonnée à celle de la conclusion, et la vérité de la conclusion à celle de la majeure. Quant à l'induction qui conclut du particulier au général, ce n'est qu'un raisonnement ultérieur. Le raisonnement primitif, celui par lequel l'esprit débute et qui reste le plus habituel, c'est Vinférence du particulier au particulier, qui en réalité, n'est qu'une association d'idées. Et Stuart Mill s'applique à montrer comment l'esprit humain passe insensiblement des inférences du particulier au particulier, aux inférences du particulier au général. Nous ne pouvons entrer dans le détail de cette théorie, que d'ailleurs tout cours de logique expose dans la question du fondement de l'induction.

C'est encore par l'expérience et l'association des idées que Stuart Mill prétend expliquer Y origine de la conscience morale. D'abord l'homme recherche instinctivement le plaisir. Mais peu à peu l'expérience lui apprend que le plaisir immédiat se paye souvent trop cher ; il diffère son plaisir pour le rendre plus sûr et plus durable, c'est l'intérêt. Mais au souci de son intérêt personnel, l'homme vivant en société, a dû bientôt ajouter le souci des intérêts d'autrui dans un but d'utilité propre. Il a d'abord recherché le bonheur d'autrui pour les avantages qu'il pouvait en retirer; mais insensiblement il a perdu de vue ce but; il a fait une fin de ce qui n'était pour lui qu'un moyen, et il en est arrivé à poursuivre le bonheur d'autrui sans retour égoïste. C'est ainsi que l'avare désire d'abord la fortune pour se procurer des plaisirs et des honneurs, mais à la fin il aime la fortune pour elle-même et la préfère à tout. Quant au caractère d'obligation qui s'attache aux idées morales, voici comment il s'explique. Les parents résument à leurs enfants sous forme d'ordres et de défenses les règles de leur propre expérience; et les chefs religieux ou civils des peuples, leur imposent sous forme de lois les actes qu'ils jugent utiles à la société dont ils sont les maîtres. L'idée d'obligation naît ainsi de l'association entre certains actes et les ordres et les lois qui les commandent.

Dans l'appréciation des plaisirs Stuart Mill rejette l'arithmétique de Bentham. Les plaisirs différent plutôt par la qualité que par la quantité. Il faut préférer les plaisirs qui occupent les plus hautes facultés, les plaisirs de l'esprit à ceux des sens... « 11 vaut mieux être un homme malheureux qu'un pourceau bien repu, un Socrate mécontent qu'un imbécile satisfait. »

Parmi les philosophes anglais contemporains dont les doctrines se rapprochent le plus de celles de Stuart Mill, il faut citer surtout Alexandre Bain et Lewes.

Bain. — Né en 1818, à Aberdeen, professeur de philosophie d'abord à Glasgow, puis à Londres, enfin dans sa ville natale, Alexandre Bain après avoir collaboré à la Logique de Stuart Mill, écrivit un grand nombre d'ouvrages dont les principaux sont : les Sens et l'intelligence, les Emotions et la volonté? Y Esprit et le corps, la Logique inductive et déductive, la Science de l'éducation.

Ce qui caractérise la psychologie phénoméniste et associationniste de Bain, c'est la grande part qu'il fait à l'observation des phénomènes physiologiques dans leurs rapports avec les phénomènes psychologiques. Une de ses études les plus remarquables est celle du rôle des sensations musculaires dans la perception du monde extérieur.

Lewes (1817-1878;. — Après avoir longtemps cherché sa voie, Lewes se voua à la propagation des idées philosophiques d'Auguste Comte dont il traduisit la Philosophie positive, tout en répudiant sa Politique positive. Ce qui faisait dire de lui et de Stuart Mill, au chef du positivisme que « ses anciens preneurs britanniques » étaient « les principaux meneurs de la conspiration du silence contre sa politique. »

Il faut noter les tendances monistes des doctrines de Lewes. Pour lui les phénomènes nerveux et les états de conscience, ne sont que les deux faces, et comme l'envers et l'endroit des mêmes faits, de même que dans la connaissance le sujet et l'objet ne sont que les deux aspects d'un même phénomène.

Darwin (1809-1882). — Bien que Charles Darwin soit surtout un naturaliste, on peut le ranger parmi les philosophes en raison de l'importance philosophique de son œuvre. D'ailleurs il n'a pas seulement écrit le livre de VOrigine des espèces par voie de sélection naturelle; il a laissé des études intéressantes

pour la psychologie sur Y Expression des émotions chez Vhomme et chez V animal.

La théorie qui a rendu célèbre Darwin est le transformisme dont le véritable fondateur est le naturaliste français Lamarck. (1744-1829.)

Selon Lamarck, il n'y aurait eu à l'origine qu'un petit nombre de types très simples, qui se seraient modifiés pour former les différentes espèces animales. Trois principes expliquent ce développement progressif : le milieu, le besoin, Yhahitude. Lamarck considère l'action du milieu plutôt comme perturbatrice que comme plastique. Le milieu produit des interruptions, des hiatus, des désordres dans la progression croissante des organismes ; ce n'est pas un principe formateur. Le véritable principe formateur, indépendant du milieu est un principe d'activité interne; c'est le pouvoir de la vie qui met à profit les opportunités de la nature ; et ce pouvoir de la vie agit suivant deux lois : la loi du besoin et celle de l'habitude. Dans les circonstances favorables, le besoin crée les organes, l'habitude les développe et les fortifie.

Lamarck avoue qu'il est difficile de prouver la première loi par l'observation et il donne la seconde comme preuve de la première. L'expérience établit que l'habitude développe et fortifie les organes, il s'ensuit que le besoin les crée. « On sent, dit-il, que l'oiseau de rivage qui ne se plaît point à nager et qui cependant a besoin de s'approcher des bords de l'eau pour trouver sa proie, sera continuellement exposé à s'enfoncer dans la vase. Or cet oiseau voulant faire en sorte que son corps ne plonge pas dans le liquide, fait tous ses efforts pour étendre et allonger ses pieds. Il en résulte que la longue habitude que cet oiseau et tous ceux de sa race contractent d'étendre et d'allonger continuellement leurs pieds, fait que les individus de cette race se trouvent élevés comme sur des échasses, ayant obtenu peu à peu de longues pattes nues... L'on sent encore que le même oiseau, voulant pêcher sans mouiller son corps, est obligé de faire de continuels efforts pour allonger son col ; or les suites de ces efforts habituels dans cet individu et dans ceux de sa race, ont dû, avec le temps, lui allonger singulièrement le col, ce qui est en effet constaté par le long col de tous les oiseaux de rivage... A ces exemples on pourrait joindre celui

de la forme de la girafe, animal herbivore qui, vivant dans les lieux où la terre est aride et sans herbage, se trouve obligée de brouter le feuillage des arbres et de s'efforcer continuellement d'y atteindre '. »

L'hypothèse de Darwin a le même point de départ que celle de Lamarck, à savoir l'idée de la production progressive et spontanée des formes organiques à partir d'un très petit nombre de types primitifs, peut-être d'un seul. « Je pense, dit Darwin, que tout le règne animal est descendu de quatre ou cinq types primitifs tout au plus, et le règne végétal d'un nombre égal ou moindre. L'analogie me conduirait même un peu plus loin, c'est-à-dire à la croyance que tous les animaux et toutes les plantes descendent d'un seul prototype 2. »

L'originalité de la théorie de Darwin n'est pas dans l'esprit de cette théorie qui est le même que celui de la théorie de Lamarck, mais dans le principe qu'il invoque pour expliquer les transformations successives des êtres vivants. Ce principe est celui de la sélection naturelle.

Darwin constate d'abord les résultats obtenus dans l'élevage des bestiaux et dans la culture des plantes. Lorsque l'éleveur intelligent veut obtenir l'amélioration d'une race, il choisit les individus reproducteurs, met à part ceux chez qui il a rencontré telle ou telle qualité particulière, et il retrouve cette qualité dans tous les produits de la seconde génération. Parmi ceux-ci il choisit encore ceux qui offrent plus fortement accusée la qualité qui a fixé ses préférences ; il opère sur leurs produits comme sur les premiers, et comme les caractères individuels se transmettent et s'accumulent par hérédité, à chaque génération la qualité cherchée va sans cesse croissant et se précisant davantage. C'est ainsi qu'on a pu créer tant de races de chevaux, de bœufs, de chiens, de moutons, de pigeons, et toutes ces variétés de fleurs et d'arbres qui se trouvent dans nos serres et dans nos jardins. On peut appeler sélection artificielle ce procédé de perfectionnement employé par l'homme.

Mais ce que l'homme fait, pourquoi la nature ne pourrait-elle pas le faire ? Les différences accidentelles entre les individus se

1. Lamarck. — Recherches sur l'organisation des êtres vivants, 57,

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