‹ Histoire de la philosophieChapitre 5 sur 89 · IV — L'ÉCOLE ATOMISTIQUE · texte numérisé non relu

IV — L'ÉCOLE ATOMISTIQUE

L'école atomistique se rapproche par certaines affinités de l'école ionienne, et c'est une réaction contre l'idéalisme de l'école éléate. Sa doctrine est un matérialisme mécanisle. Elle est représentée par Leucippe et Démocrite. On ne sait rien de certain sur Leucippe sinon qu'il était d'Abdère ville de Thrace, comtemporain de Parménide, et qu'il fut le maître de Démocrite.

Démocrite. — Né aussi à Abdère au commencement du ve siècle avant J. C, Démocrite fit de longs voyages, et se mit en relations avec les principaux philosophes grecs contemporains. Dans un fragment de ses nombreux écrits dont on n'a conservé que des lambeaux il dit : « Je suis de tous les hommes de mon temps, celui qui a parcouru le plus de pays et pénétré dans les contrées les plus lointaines... J'ai entendu les plus sages des hommes et personne ne m'a surpassé dans la géométrie, pas même les Egyptiens. » D'après Diogène Laerce, il était un esprit vraiment encyclopédique.

A l'eneontre des Eléates, Démocrite admet l'existence du vide. Il en voyait des preuves dans la compressibilité des corps, dans la possibilité d'introduire de l'eau dans certains corps sans en augmenter le volume, dans le fait de lanutrition des plantes et des animaux. Comment d'ailleurs sans le vide expliquer le mouvement '? Il niait aussi la divisibilité à l'infini de la matière. Qu'on divise un corps autant de fois qu'on le voudra, il reste quelque chose ou il ne reste rien. Il est impossible qu'il ne reste rien car le corps viendrait de rien. Il faut donc qu'il reste quelque chose,

et ce quelque chose est nécessairement étendu, car une chose inétendue n'est rien. Ce qui démontre l'existence des atomes.

Les corps sont donc des composés d'atomes (ïroixa), particules insécables bien qu'étendues, identiques en espèces, différents seulement par la grandeur ou la forme. Ce qui distingue les corps, c'est la forme ou la position des atomes qui les constituent. Ces atomes sont en nombre infini, éternels, car rien ne vient de rien, éternellement et nécessairement doués de mouvement. Ce mouvement entraîne les atomes dans des tourbillons qui ont pour effet de produire divers modes d'agrégation, d'où dérive la diversité des corps. L'àme ne diffère pas essentiellement des corps, mais les atomes qui la composent sont plus déliés, plus subtils et par conséquent plus mobiles, analogues à ceux qu'on voit à travers un rayon de soleil qui pénètre par une petite ouverture dans une chambre close. La sensation est la source originelle de toutes nos connaissances. Les corps émettent sans cesse des particules, des effluves, des simulacres etScoXa, qui s'insinuent parles organes des sens dans le cerveau et s'y impriment. Toutes les sensations sont des sensations du toucher. C'est la théorie des idées-images.

La morale qui découle d'une telle doctrine ne peut être que la morale du plaisir. Mais l'homme ne sera vraiment heureux que s'il se soumet avec une parfaite égalité d'âme, à la nécessité qui est la loi suprême de l'univers.

V — LA SOPHISTIQUE Origine de la sophistique. — Protagoras. — Gorgias. — Rôle de la sophistique.

Origine de la sophistique. — Du conflit des écoles précédentes naquit vers la seconde moitié du ve siècle, la sophistique. Elle était singulièrement favorisée par l'état des esprits. Non seulement les doctrines les plus opposées avaient été soutenues par les philosophes, mais les croyances religieuses étaient tombées dans le discrédit, et les vieilles institutions battues en brèche! Partout la démocratie tendait à se substituer à l'aristocratie, et avec la démocratie s'introduisait en Grèce le règne des orateurs et des hommes habiles à manier les passions

du peuple. Les sophistes mirent à profit cette situation et ces tendances. Leur nom n'avait à l'origine rien de déshonorant. Sophisle signifiait celui qui fait profession desavoir et de communiquer aux autres son savoir. Le sophiste était le maître de sagesse. Mais peu à peu le mot prit un sens défavorable. « Le sophiste est, suivant Platon, celui qui fait de la dialectique un instrument de fortune et souvent de mensonge, » et suivant Aristote « celui qui gagne de l'argent au moyen d'une science apparente et non réelle. » Ceux qui portent le nom de sophistes dans l'histoire de la philosophie, furent en effet, plutôt des rhéteurs que des philosophes, soutenant le pour et le contre sur le même sujet, avides de succès, n'ayant pour but que les honneurs et les richesses, qu'ils cherchaient d'abord pour euxmêmes, et dont ils enseignaient à prix d'argent le chemin à leurs disciples. Les principaux sophistes sont Protagoras d'Abdère et Gorgïas le Léontin, tous les deux réfutés par Platon dans les dialogues qui portent leurs noms. Parmi les autres on peut citer Prodicus de Céos, auteur de l'apologue d'Hercule, qui placé entre deux divinités ennemies qui le sollicitent : la Volupté et la Vertu, choisit la dernière, Hippias d'Élis, Polus d'Agrigente, Critias un des trente tyrans d'Athènes, Thrasymaque de Chalcédoine, Euthydème de Chios.

Protagoras (480-411). — Né à Abdère, ville de Thrace, Protagoras y fut probablement disciple de Démocrite. Devenu très habile dans l'art de la parole, il vint à Athènes où il trouva heaucoup d'admirateurs, et s'acquit de la fortune par ses leçons. Il en fut ensuite chassé pour cause d'athéisme. « Au sujet des dieux, aurait-il écrit au commencement d'un de ses livres, je ne puis savoir s'ils sont ou s'ils ne sont pas ; beaucoup de raisons contribuent à laisser la question dans le doute, d'abord la difficulté du sujet, ensuite la brièveté de la vie humaine. » Il se réfugia en Sicile où il mourut.

Protagoras se réclamait de l'école ionienne et surtout d'Heraclite qui affirmait l'écoulement perpétuel de toutes choses. Pour lui toutes nos connaissances viennent de la sensation, et la sensation varie avec les individus. « L'homme est donc la mesure de toutes choses, des choses qui sont, en tant qu'elles sont, des choses qui ne sont pas, en tant qu'elles ne sont pas. » Quelle conclusion en tirer, sinon qu'il n'y a pas de science cer-

taine, ni de distinction entre le bien et le mal. Ces conséquences Aristote les signalait déjà dans sa Métaphysique * . « Protagoras prétendait, dit-il, que l'homme est la mesure de toutes choses, ce qui revient à dire, que chaque chose est réellement ce qui apparaît à chacun de nous individuellement, d'où résulte une véritable confusion entre être et n'être pas, entre le bien et le mal, et les autres choses que désignent des noms opposés les uns aux autres. » Remarquons que si la sensation est l'origine de toutes nos connaissances, la règle de la vie ne peut être que le plaisir. Le sensualisme conduit logiquement en morale à l'hédonisme.

Gorgias. — Né à Léontini en Sicile vers l'an 487. Gorgias après avoir parcouru la Grèce, séjourna en Thessalie où il obtint un grand succès de parole et gagna beaucoup d'argent. Ses concitoyens l'envoyèrent en 424 à Athènes solliciter des secours contre Syracuse. Les ayant obtenus il s'établit dans la capitale de l'Attique, y fonda une école d'éloquence, acquit une grande réputation de rhéteur, et mourut plus que centenaire, probablement à Larissc en Thessalie.

C'est dans l'école éléate que Gorgias prétend trouver les principes dont il tire les conséquences. Dans un livre sur le non être ou sur la nature, il s'applique à montrer que tout se réduit à des apparences, non seulement le mouvement et l'espace, mais l'être lui-même, et il résume sa doctrine dans les trois thèses suivantes : Rien n'existe — Si quelque chose existe, elle ne peut être connue — Si quelque chose existe et peut être connue, elle ne peut être enseignée. Qu'est-ce à dire sinon que la vérité nous est interdite et que nous ne s.aississons que des apparences. S'il en est ainsi, la distinction du bien et du mal n'a plus rien d'essentiel, elle repose uniquement, suivant Gorgias, sur la coutume et la loi écrite, et le droit se résout dans la force. C'est la négation même de la morale.

Rôle de la sophistique. — On a cherché de nos jours à réhabiliter la sophistique. Hegel un des premiers entra dans cette voie. N'était-ce pas parce qu'il voyait dans les sophistes les précurseurs de sa propre pensée ? En niant la valeur du principe de contradiction ne répétait-il pas, ce qu'avait soutenu

Page 1