‹ Histoire de la philosophieChapitre 53 sur 89 · La philosophie de Malebranche, n · texte numérisé non relu

La philosophie de Malebranche, n

État actuel de la philosophie en France. — Cette revue que nous venons de faire de l'histoire de la philosophie française au xixe siècle est nécessairement très sommaire et très incomplète. De nos jours les doctrines philosophiques sont trop mêlées aux autres doctrines et particulièrement aux doctrines proprement scientifiques, pour qu'il soit possible de bien faire l'histoire des unes sans faire l'histoire des autres. De plus, comme il n'y a plus de philosophie officielle et que chaque philosophe se fait sa philosophie à ses risques et périls, c'est à tous les degrés de l'enseignement qu'on rencontre les théories les plus diverses et les conceptions philosophiques les plus opposées. Faut-il ajouter que pour beaucoup d'esprits supérieurs qui n'ont pas, ou qui n'ont plus les certitudes de la foi, et qui ne peuvent cependant se désintéresser des questions vitales auxquelles elle donne une solution, la philosophie est un refuge, et qu'ils s'occupent d'autant plus des problèmes philosophiques que c'est le seul moyen de donner satisfaction à leur besoin de croire. On comprend alors qu'il soit difficile, à moins de s'en tenir à des généralisations superficielles, de grouper en systèmes bien définis toutes les doctrines qui ont cours à l'heure actuelle, de déterminer avec précision les directions principales des idées contemporaines, en un mot de bien caractériser l'état actuel de la philosophie en France.

La plupart des doctrines dont nous avons parlé dans l'exposé de la dernière partie de la philosophie moderne ont aujourd'hui leurs représentants dans le haut enseignement. L'empirisme, le néo-criticisme, le spiritualisme se coudoient dans les chaires de la Sorbonne et'du Collège de France. Mais que de diffé-

rences séparent les doctrines qui se réclament d'une même origine ou portent le même nom! Le spiritualisme phénoméniste de M. Victor Egger est d'une tout autre nature que le spiritualisme de M. Boutroux ou celui de M. Bergson. Le criticisme ne rend pas le même son chez M. Brochard et M. Séailles. Même variété dans les différentes Universités ou les différentes Facultés de France. Et en dehors des doctrines propres aux maîtres chargés de l'enseignement, quelle diversité, on serait tenté de dire quelle anarchie, dans les idées philosophiques ! La philosophie de Guyau et celle de M. Alfred Fouillée, par exemple, ne sont pas sans attache avec l'évolutionnisme qui est la forme la plus récente de l'empirisme; mais Y Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction et la théorie des Idées forces n'en restent pas moins personnelles à leurs auteurs. Autre exemple : le socialisme est une doctrine qui rallie en ce moment beaucoup d'adeptes, en France comme ailleurs, et dont les progrès ne sont pas sans inspirer les plus vives inquiétudes; mais que de formes elle a revêtues depuis l'époque où Saint-Simon et Charles Fourier s'en faisaient les ardents défenseurs en France, et un peu plus tard Lassalle et Karl Marx en Allemagne1.

Si grande que soit la diversité des systèmes et des théories philosophiques à l'heure actuelle, on peut toutefois dégager de cette diversité quelques préoccupations communes à la plupart des philosophes et certaines tendances générales qu'il importe de signaler. Plus qu'à aucune autre époque, et cela se comprend, la philosophie trouve en face d'elle la science, et quelle que soit son attitude vis-à-vis de cette dernière, elle ne peut pas ne pas en tenir compte. Les données des sciences positives ne peuvent à coup sûr se substituer à la philosophie, et la banqueroute de la science qui prétend suffire à l'homme en excluant tout ce qui n'est pas elle, est chose bien démontrée. Une analyse ou une synthèse chimique ne renseignera jamais l'homme sur

1. Nous n'avons pas cru nécessaire de donner ici le résumé de l'histoire des doctrines socialistes; mais nous rappelons qu'il y a sur la question sociale et sur les aberrations du socialisme ou du collectivisme, un document de première importance qui devrait être entre les mains de tous nos élèves de philosophie, et que les maîtres chrétiens doivent avoir à cœur de leur faire bien connaître : c'est l'Encyclique de S. S. Léon XIII, Rerum novarum.

son origine ou sur sa destinée et ne lui donnera pas la moindre lumière sur le devoir. Mais la science ramenée à ses légitimes prétentions rend plusieurs services à la philosophie ; il serait dangereux de les méconnaître et chimérique de vouloir s'en passer. C'est une vérité généralement admise par les philosophes contemporains. Ils s'intéressent à toutes les découvertes scientifiques, vivent en bonne intelligence avec les savants et tiennent les yeux ouverts sur tous les progrès des sciences. Parmi ces sciences, il en est sur lesquelles l'attention se porte aujourd'hui particulièrement, ce sont les sciences sociales. Les problèmes qu'elles posent relèvent au moins autant de la philosophie que de la science proprement dite, et on comprend que sur ce terrain il y ait une communication plus intime de philosophes à savants.

De plus, il est impossible de ne pas remarquer, dans le domaine de la psychologie l'accueil croissant que rencontrent auprès des philosophes les recherches de la psycho-physique et de la psycho-physiologie. Les travaux de psychologie expérimentale de Wundt et de son école ont provoqué un peu partout des travaux similaires. C'est sous la direction de M. Ribot surtout que la psychologie est entrée en France dans cette voie, non pour renoncer à la méthode subjective ou introspective, ce qui serait chimérique, mais pour lui chercher un complément nécessaire dans la méthode objective et cesser d'être purement descriptive pour devenir vraiment scientifique. C'était en même temps remettre en faveur la conception aristotélicienne et scolastique du composé humain. Trop longtemps la psychologie est restée sous la tutelle de l'idéalisme cartésien, et en reprenant la direction où l'avait engagée l'École à la suite d'Aristote, elle ne revenait en arrière que pour revenir à la réalité. On reconnaît aujourd'hui d'assez bonne grâce, dans les milieux scientifiques, que l'anthropologie péripatéticienne et thomiste répond tout à fait aux besoins et aux préoccupations de la psychologie contemporaine. C'est dans la Revue scientifique de M. Richet qu après avoir signalé le traité de Psychologie de M. Mercier à ceux qui demandent une philosophie conciliable avec la science, on constatait, il y a déjà quelques années, « que la vitalité de cette philosophie (celle d'Aristote et de l'Ecole) est si grande, qu'elle peut faire entrer

dans ses cadres les recherches contemporaines de la physiologie et de la psycho-physique, sans faire aucune concession, sans jamais dénaturer la science. »

Une synthèse désirable. — Vetera novis augere et perficere. — Ces tendances et ces préoccupations de la psychologie contemporaine sont au plus haut degré favorables à la renaissance de la philosophie scolastique. Cette renaissance commencée vers le milieu du siècle dernier s'accuse de plus en plus, non seulement dans l'enseignement des séminaires et des Instituts catholiques, mais de différents côtés, surtout par la publication de revues et de travaux qui ne peuvent pas rester sans influence sur la pensée philosophique contemporaine. C'est l'honneur de Léon XIII d'avoir, dès le début de son pontificat, par plusieurs Lettres restées célèbres et surtout par la fameuse encyclique ^Eterni Patris, imprimé au mouvement néo-thomiste une vigoureuse impulsion et marqué nettement sa véritable orientation. En même temps que Sa Sainteté engageait instamment les maîtres de l'enseignement chrétien à renouer la tradition philosophique, à travers le moyen âge, avec les Pères de l'Eglise et les premiers Apologistes, et le monde catholique à retourner aux « eaux très pures de la sagesse, telles que le docteur angélique les répand à flots pressés et intarissables, » comme pour prévenir les objections, il définissait en quel sens ce retour devait se faire : en renonçant aux subtilités qui ont vécu et en accueillant les découvertes nouvelles. « Nous proclamons, disait l'encyclique, qu'il faut recevoir de bonne grâce, et avec reconnaissance, toute pensée sage et toute découverte utile, de quelque part qu'elles viennent... » et que « s'il se rencontre dans les doctrines scolastiques quelque question trop subtile, quelque affirmation inconsidérée, ou quelque chose qui ne s'accorde pas avec les doctrines éprouvées des âges postérieurs, ou qui soit dénué, en un mot, de toute valeur, nous n'entendons nullement le proposer à l'imitation de notre siècle. »

Sur cette question de la restauration de la philosophie scolastique, comme sur d'autres points, on n'a pas toujours bien compris, non seulement dans le monde des libres-penseurs, mais quelquefois dans des milieux catholiques, la pensée de Léon XIII. « Le Pape s'est plaint, dit Ollé-Laprune, que la

philosophie chrétienne fût appauvrie, et il rappelle ce qu'il y a de substantiel et de fécond dans la philosophie de saint Thomas d'Aquin. On n'a lu qu'à moitié. L'encyclique était libérale. On a craint qu'elle ne préparât un nouvel asservissement. Qu'on la lise tout entière. Elle veut qu'on refasse en ce siècle ce qu'a fait saint Thomas dans le sien ; non pas qu'on répète saint Thomas purement et simplement, qu'on le copie, qu'on l'abrège ou le surcharge, enfin qu'on le réduise en formules aisées à retenir mais mortes, et qu'un psittacisme thomiste remplace un autre psittacisme, mais bien qu'on l'étudié à fond, qu'on se nourrisse de sa moelle et se pénètre de ses principes, et qu'alors on essaye, avec l'aide de nos sciences qui n'existaient pas de son temps, une encyclopédie nouvelle, une philosophie chrétienne où se trouvent conciliées la raison et la foi dans une lumineuse et puissante synthèse1. »

C'est cette synthèse lumineuse et puissante qui paraît être en effet l'œuvre philosophique la plus désirable dans l'état actuel de la philosophie. Faire ce qu'a fait de son temps saint Thomas en se pénétrant de ses principes, mais en tenant compte de toutes les acquisitions définitives de la science ; montrer que celles-ci ne portent aucune atteinte à l'accord de la raison et de la foi, tel que le proclamait au xme siècle le docteur angélique; retourner à l'école des maîtres d'autrefois, mais faire autre chose qu'eux; ne pas se contenter de donner une édition nouvelle de leur philosophie, mais l'approprier aux besoins présents ; voilà après tant de travaux consacrés à faire revivre les doctrines de l'Ecole, ce qu'il reste à entreprendre. En formulant le vœu de cette synthèse de la philosophie traditionnelle, tout à la fois péripatéticienne et chrétienne, et de la science moderne, nous restons fidèles à la pensée de Léon XIII telle qu'il l'a exposée dans l'immortelle encyclique sEterni Patris. La tâche des philosophes chrétiens, ce n'est pas « d'édifier à neuf » en faisant table rase de la sagesse d'autrefois, ni de s'y enfermer étroitement en rejetant toute nouveauté, mais de l'accroître et de la perfectionner :

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